Tu m'apprendras… ?

Salut tout le monde, j'espère que ce chapitre vaudra l'attente ! Maintenant que Brianna et Stephen sont mariés, le cauchemar débute réellement. Du moins pour l'un des deux. L'autre vit clairement sa meilleure vie. Ahahah

Merci à Giselle Levy pour ta review !

Giselle Levy :le seul moyen pour que Brianna accepte un truc pareil, c'était de ne lui laisser aucune autre alternative, ahahah. Mais ils sont à present mariés pour notre plus grand bonheur (parce qu'on est des sadiques et fières de l'être oui oui oui). J'espère que ce chapitre te plaira ! ) Bonnet redevient un peu plus 'normal' maintenant qu'il a obtenu ce qu'il veut, il repasse en mode séduction (du moins selon ses propres critères ahahah). Bonne lecture !

oOo

4. Stealing In The Name Of The Lord

Brianna quitta le bureau du Juge dans un état second, serrant toujours Jemmy contre sa poitrine. Dans son dos, elle pouvait entendre Bonnet et Forbes s'auto-congratuler sur l'issue du procès, mais ne trouvait pas la force de leur demander de se taire. Son esprit était obnubilé par ce qui allait se passer à présent : Bonnet allait-il l'emmener avec lui dès leur sortie du tribunal ? Sûrement, par peur qu'elle ne s'échappe. Iraient-ils directement à River Run ? Et si tel était le cas, qu'adviendrait-il de tante Jocasta, d'Ulysse son majordome, de Phèdre et tous les autres personnels de maison ? Appartenaient-ils aussi à Bonnet, au même titre qu'elle, Jemmy et les murs ? Allait-elle devoir partager sa couche ? Le paragraphe sur les devoirs conjugaux avait semblé clair, mais serait-elle capable d'endurer tout cela sans se jeter du haut du toit ? Elle n'en était pas certaine.

Dans le couloir, ses parents et Roger attendaient en faisant les cent pas, entourés de gardes méfiants. Lorsqu'ils la virent, Claire voulut se précipiter vers elle mais elle fut retenue par les soldats, qu'elle gratifia d'un regard venimeux. A la seule vue de sa famille, Brianna se sentit flancher et bifurqua dans le couloir pour aller à leur rencontre, mais un bras ferme la retint brutalement par la taille et elle sentit bientôt le torse de Bonnet contre son dos.

« Laisse-moi… Laisse-nous leur dire au revoir… », gronda-t-elle sans même se retourner. Elle le sentait : si elle croisait ne serait-ce qu'une seconde le regard de Bonnet, elle perdrait les pédales et commettrait un geste désespéré. Pour sa survie et sa santé mentale, il devait la laisser trouver un peu de réconfort auprès de sa famille. Doucement, la pression que la main de Bonnet exerçait sur son ventre se relâcha avant de disparaître complètement. Brianna ne se le fit pas dire deux fois et courut se jeter dans les bras de sa mère, bientôt rejointe par Jamie.

« Il ne m'a pas laissé le choix… », sanglota-t-elle tandis que sa mère l'embrassait sur le front, tout en fusillant Bonnet du regard à l'autre bout du couloir.

« Je sais, Bree, je sais… On va trouver une solution… Il y a forcément un moyen de te sortir de là… », souffla Claire, apaisante. « Au moins, à River Run, on sait où tu es… Et dans un sens, tu seras un peu à la maison. Jemmy ne se rendra compte de rien… »

Brianna hocha la tête en reniflant.

« Il est encore temps d'essayer de fuir, Bree… », intervint Roger en séparant la mère et la fille d'un geste agacé. « Une fois de l'autre côté des pierres, Bonnet ne pourra plus t'atteindre. »

« Nous n'arriverons jamais jusqu'aux pierres avec une horde d'hommes de main à nos trousses… Et on ne sait toujours pas si Jemmy peut traverser ! », protesta Brianna à mi-voix.

« Jemmy…Jemmy…Jemmy, tu n'as que ce mot à la bouche. Et moi, alors ? Tu te préoccupes une seconde de ce que je peux ressentir ? Humilié devant toute une salle parce que je n'ai pas les cheveux et les yeux de la bonne couleur ? En ayant perdu la femme pour laquelle j'ai tout quitté et tout laissé derrière moi pour m'enterrer ici ? »

« Roger… », l'avertit Claire, menaçante. « Ça suffit. » Le jeune homme recommençait exactement le même cinéma que lorsque Jamie et elle l'avaient retrouvé pour lui annoncer que Brianna avait été violée et était enceinte. Il ramenait toujours tout à lui alors qu'il était peut-être celui qui s'en sortait le mieux dans toute cette histoire. Après Bonnet et son avocat, évidemment.

Brianna esquissa une grimace méprisante à travers ses larmes. « Ooooh, humilié pour ta couleur de cheveux ? Mon Dieu, c'est tellement bouleversant, je me demande comment tu survis… »

« Brianna ! »

La voix de Bonnet l'avait hélée depuis le bout du couloir et elle prit une grande inspiration, décidée à ne pas laisser Roger lui gâcher ces derniers précieux instants avec ses parents.

« Je vais trouver quelque chose… », chuchota-t-elle de nouveau. « N'importe quoi d'assez gros pour le faire définitivement tomber. Je ne sais pas si nous pourrons communiquer, mais si j'ai besoin de votre aide, je vous le ferai savoir. Je trouverai un moyen. »

« Nous aussi, mo leannan… », souffla doucement Jamie en lui caressant le dessus du crâne. Brianna lui souriait tristement lorsque Bonnet réitéra son appel, bien plus fort cette fois.

« Tu devrais y aller avant qu'il… », la voix de Claire se brisa et Bree vit les lèvres de sa mère trembler. « Seigneur, je ne veux même pas imaginer ce que cet homme pourra te faire quand vous serez là-bas… »

L'expression de Brianna se décomposa et lorsqu'elle reprit la parole, ce fut d'une voix rauque et sinistre. « Rien qu'il ne m'ait déjà fait subir… Il a voulu me briser pour que j'accepte ses conditions et il a réussi. Mais il a oublié un détail… »

Sa famille la dévisagea, dans l'expectative, tandis que son prénom résonnait pour la troisième fois dans le couloir, cette fois avec colère. Une colère de la même intensité que celle qui brillait à présent dans les yeux de la jeune femme.

« Maintenant, je n'ai plus rien à perdre. Contrairement à lui. »

~o~

Comme elle le réalisa malheureusement très vite, le regain de courage qu'avait eu Brianna au contact de ses parents ne dura pas longtemps. Après avoir finalement obéi aux appels de Bonnet, elle avait rebroussé chemin dans le couloir, tête baissée et le cœur lourd, s'agrippant à Jemmy comme à une bouée de sauvetage. Bonnet semblait furieux d'avoir eu à élever trois fois la voix avant qu'elle ne daigne l'écouter, mais la présence du Juge dans la pièce voisine l'avait forcé à garder son calme.

A l'extérieur, un carrosse aux fenêtres occultées par de lourds rideaux de velours les attendait et Brianna se figea, terrifiée à l'idée de se retrouver si tôt dans un endroit clos, à l'abri des regards, avec son geôlier. Bonnet la poussa doucement dans le dos pour la faire avancer et elle grimpa à l'intérieur malgré elle, se blottissant dans un coin contre la portière opposée, Jeremiah sur ses genoux. Bonnet monta à son tour, pour se placer en face d'elle sur l'autre banquette et à sa grande surprise, Forbes les rejoignit. Brianna ne l'aurait pas admis sous la torture, mais la présence de Forbes empêcherait certainement Bonnet de se montrer trop entreprenant et cela la rassura. Mais supporter le visage de ce traître pendant plusieurs heures d'affilée, respirer le même oxygène que lui, ressemblait étrangement à ses yeux au premier cercle de l'Enfer.

« Qu'est-ce qu'il fait là, lui ? », cracha-t-elle tandis que Forbes s'asseyait à côté de Bonnet.

« River Run est sur le chemin pour rentrer à Cross Creek… », répondit Forbes avec un petit air satisfait. « Et j'aimerais, avant de rentrer chez moi, m'entretenir avec votre tante. En tant qu'ami, évidemment, pas en tant qu'avocat étant donné qu'elle a décidé très récemment de ne plus faire appel à mes services. » Forbes tourna un regard moqueur en direction de Bonnet, qui le lui rendit avec un léger rire sarcastique.

Brianna grimaça de dégoût. « Vous y allez pour vous pavaner… »

Forbes sourit et hocha la tête. « Vous êtes perspicace… Pour une femme… » Il y eut une secousse et le carrosse se mit en branle, emportant ses trois passagers pour un voyage de six heures jusqu'à River Run. « A vrai dire, j'y vais surtout afin de m'assurer que votre tante libère bien les lieux dans le délai de vingt-quatre heures qui lui sera accordé. »

« Vous ne pouvez pas… Où voulez-vous qu'elle aille ? C'est une vieille dame aveugle et vous voulez lui retirez tous ses repères ? », s'écria Brianna, dont le seul réconfort jusqu'à présent avait été l'idée de pouvoir garder sa tante auprès d'elle à la plantation.

« Monsieur Duncan Innes, avec qui elle vient de convoler, possède une grande propriété en Nouvelle-Ecosse… Le climat n'est pas le même qu'en Caroline du Nord, mais ils y seront très bien… », acheva Forbes sur un ton léger.

« Ma tante n'abandonnera jamais River Run… »

Bonnet leva le coude pour l'appuyer contre la paroi du carrosse, tapissée de velours matelassé et esquissa un sourire moqueur. « Pourquoi crois-tu que nous sommes suivis par tout un bataillon de manteaux rouges, mon cœur ? »

D'une main, Brianna écarta le rideau à sa droite et vit plusieurs chevaux montés par des soldats anglais trotter autour de leur véhicule. Elle laissa retomber le tissu, la mine sombre, et se tassa un peu plus sur sa banquette.

« Votre tante me fait miroiter sa propriété de River Run depuis des années… Et puis votre père et vous êtes arrivés », reprit Forbes, cette fois sans la moindre once de légèreté. « J'ai donc décidé que si je ne pouvais pas avoir la plantation, elle ne l'aurait pas non plus. »

« Je ne veux plus vous entendre… », murmura Brianna en détournant le regard en direction de la fenêtre, mais le rideau était retombé, obstruant la vue. Tant pis. Les larmes menaçaient d'affluer de nouveau dans ses yeux et elle refusait de donner à Forbes la satisfaction de la voir pleurer.

« Vous auriez dû y réfléchir à deux fois avant de me- »

« La ferme ! », s'égosilla-t-elle, avant qu'il n'ait pu finir sa phrase. Jemmy, qui somnolait à moitié contre sa poitrine, fut surpris par ce soudain éclat de voix et se mit à geindre. Brianna commença aussitôt à le bercer, submergée par la culpabilité. L'enfant avait déjà suffisamment pleuré pour la semaine. « Oh non… désolée, je suis désolée, mon amour… »

En face d'elle, elle vit Bonnet l'observer avec curiosité, comme fasciné par la façon dont elle consolait son fils, et surtout par l'efficacité redoutable de ses gestes attentionnés. Moins de deux minutes plus tard, le petit séchait déjà ses larmes, avant de se tourner dans tous les sens, visiblement à la recherche de quelque chose.

« Doudou ? », demanda-t-il à Brianna, qui se mit à fouiller le carrosse des yeux, tout en se demandant quand est-ce qu'elle avait vu son vieux foulard pour la dernière fois.

« Je… je ne sais pas où il est, Jemmy… »

« 'Veux mon doudou ! »

Le pauvre était éreinté – quoi de plus normal après la matinée qu'il avait vécue, à être passé de main en main, parfois avec la plus grande brutalité – et la moindre contrariété le ferait pleurnicher tant qu'il n'aurait pas dormi plusieurs heures. Sentant à nouveau la crise approcher, Brianna porta une main à son corsage, habituellement couvert par le même genre de fichu qu'elle avait donné à Jemmy, avant de se souvenir qu'en raison de la chaleur de l'été, elle avait décidé de ne pas en porter aujourd'hui. Et merde…

« Qu'est-ce qu'il veut ? », demanda Bonnet en fronçant les sourcils.

« Son d-… un de mes foulards qu'il ne quitte jamais… », souffla Brianna tandis que l'enfant s'agitait de plus belle sur ses genoux.

Bonnet pointa son index sur son propre cou, autour duquel était noué un foulard d'un blanc immaculé, autrement dit bien plus propre et neuf en apparence que celui que Jemmy avait l'habitude de mâchouiller. « Un foulard comme celui-ci ? »

Brianna plissa les yeux. « A peu près. L'odeur de vieux bordel en moins. »

Bonnet prit la remarque avec le sourire et dénoua le foulard d'une main. « Il est à moitié Irlandais. Ça ne devrait pas trop le déranger… » Il s'apprêtait à tendre son foulard à Brianna, lorsqu'il arrêta son geste et à nouveau, son regard devint calculateur. Signe que les ennuis approchaient. « Jeremiah ? »

Le garçonnet fit volte-face et dévisagea Bonnet avec curiosité, avant de poser les yeux sur un carré de tissu blanc qui ressemblait vaguement à son doudou.

« J'ai bien peur que tu aies égaré ton foulard, mais en attendant de le retrouver, tu peux prendre le mien… », proposa Bonnet avec une voix atrocement… normale. Tellement normale qu'elle sonnait faux aux oreilles de Brianna, mais pas à celles de Jemmy qui tendit aussitôt le bras pour effleurer le tissu avec circonspection. Ça n'avait pas exactement l'aspect, ni l'odeur, ni la texture du doudou d'origine, mais ça pouvait faire l'affaire. Il tenta de refermer les doigts dessus, mais d'un geste vif du poignet, l'Irlandais éloigna le tissu hors de sa portée, avant de tapoter ses cuisses. « Tu viens sur mes genoux ? »

Brianna se raidit et sentit Jeremiah se retourner vers elle pour l'interroger du regard. Comme la jeune femme ne faisait pas le moindre geste indiquant à son fils qu'il ne pouvait pas aller sur les genoux de cet homme qui lui proposait un nouveau foulard – et qu'il avait vraiment très envie de quelque chose à mâchouiller – il s'agita de nouveau, pour faire comprendre à sa mère qu'il voulait changer de siège.

« Tout va bien se passer… », murmura Bonnet en la regardant droit dans les yeux. « Tout va parfaitement bien se passer. »

Brianna sentit Jemmy lui échapper des mains et regarda, horrifiée, le petit se diriger vers l'autre banquette pour que Bonnet le hisse sur ses genoux. Le gros problème de Jemmy était qu'il n'avait jamais été un enfant timide. Quoi qu'il fasse, où qu'il soit, il semblait avoir une confiance aveugle en toute personne qui se présentait dans son espace vital. En particulier les gens qui lui apportaient des cadeaux. A peine juché sur les cuisses de Bonnet, l'enfant s'empara du foulard, le coinça le long de son pouce droit et enfourna le tout dans sa bouche pour suçoter. L'odeur du foulard n'était pas la même que celle de maman mêlée à la sienne, mais ces nouvelles senteurs ne le dérangeaient pas outre mesure.

« Qu'est-ce qu'on dit ? », railla Forbes en se penchant vers le petit d'un air faussement sévère.

« Merchi, Mossieur… », répondit Jemmy, sans voir le regard meurtrier que Brianna adressa à Forbes.

« Je t'en prie… », susurra Bonnet ave un sourire trop large pour être honnête. « Appelle-moi p- »

« Monsieur ! », aboya Brianna avec colère. « Monsieur suffira. »

Bonnet se mordit la lèvre et se cala plus confortablement contre la banquette, Jemmy prenant ses aises sur ses cuisses. Brianna ne supportant plus la vision de son enfant si vite conquis par le pirate, elle appuya son coude contre la fenêtre du carrosse et posa son menton dans sa paume, le regard rivé sur les rideaux opaques. Son nez la piquait de nouveau et elle s'efforça de respirer profondément pour ne pas se remettre à pleurer, tant elle se sentait trahie par la chair de sa chair. Son propre sang.

« Tu es une femme raisonnable, mon cœur. Et sensée. Je comprends que tu aies besoin d'un… temps d'adaptation, pour t'habituer à cette nouvelle vie. » Brianna ne quitta pas son rideau des yeux, mais il savait qu'elle était toute ouïe. « Mais à ta place, je coopèrerais, pour ne pas… perturber Jeremiah. Je serais peiné de devoir écrire une lettre au Juge pour lui dire combien ta présence est nocive pour son bien-être. Suis-je assez clair… ? »

La lèvre inférieure de Brianna trembla et cela sembla constituer une réponse suffisante pour Bonnet, qui acquiesça avec une évidente satisfaction. Trois heures plus tard, à mi-chemin, le cocher arrêta ses chevaux dans une petite bourgade pour les faire boire et se reposer, tandis que les humains eux aussi assouvissaient quelques besoins naturels. Cette pause inattendue permit notamment à Brianna de récupérer Jemmy, lequel finit par s'endormir contre elle pour le reste du trajet. Malheureusement, l'enfant serrait toujours contre lui le foulard du pirate et la jeune femme ne pouvait empêcher son nez de capter les effluves de whisky, de cigare et d'un semblant de transpiration qu'il dégageait. Mais plutôt que de paniquer, elle tenta de se raisonner et de profiter de cette opportunité pour surmonter sa peur. Elle serait amenée à sentir cette odeur quotidiennement à présent, et si elle perdait ses moyens à chaque fois que celle-ci flotterait dans l'air, la vie deviendrait proprement ingérable. Serrant Jeremiah contre elle, elle baissa le nez vers lui et huma l'odeur de Bonnet tout en maîtrisant les battements de son cœur. Ne plus en avoir peur. S'y habituer. Tels étaient les deux objectifs qu'elle devait atteindre avant leur arrivée à River Run. Une victoire à la fois, voilà comment elle gagnerait cette guerre.

Lorsque le carrosse s'immobilisa dans l'allée qui menait à la maison de Jocasta, presque quatre heures plus tard, Brianna avait tant assimilé l'odeur de Bonnet sur son fils qu'elle ne la sentait presque plus. Jemmy s'était réveillé quelques minutes avant d'atteindre la plantation et avait d'ailleurs abondamment bavé sur le foulard, pour le plus grand plaisir de sa mère. Mais Bonnet ne fit aucun geste pour récupérer son vêtement, laissant Jemmy rajouter quelques filets de salive supplémentaires à l'ensemble.

Forbes descendit le premier du véhicule, suivi de Bonnet, lequel se plaça ensuite près de la porte pour tendre une main à l'intérieur, s'attendant certainement à ce que Brianna la prenne pour quitter le carrosse à son tour. La jeune femme mit cependant un point d'honneur à sauter au sol en ayant Jemmy sur un bras, l'autre soulevant l'avant de sa robe, et le menton fièrement dressé droit devant elle pour ignorer la main tendue. Bonnet se fendit d'un rictus narquois mais n'insista pas, suivant la jeune femme dans l'allée. A peine avait-elle mis le pied à terre que Jemmy – qui avait reconnu les lieux – se tortilla entre ses bras pour qu'elle le pose et Brianna s'exécuta. Sitôt l'enfant sur ses deux jambes, la porte de la maison s'ouvrit et c'est une Phèdre échevelée et bouleversée qui apparut sur le seuil.

« Phèèèd'e ! », s'écria Jemmy en courant à toutes jambes vers la femme de chambre. Il ne l'avait pas vue depuis trois semaines, autant dire une éternité pour un enfant de son âge, et son enthousiasme n'avait d'égal que la détresse qu'on lisait sur le visage de la jeune Afro-américaine. Un coursier avait été envoyé le matin même afin de notifier Jocasta de la perte de ses terres, et celui-ci avait dû arriver bien avant le carrosse. Phèdre se baissa pour ramasser Jemmy et le serrer contre elle, tout en jetant un regard désolé à Brianna par-dessus l'épaule de l'enfant.

La jeune femme pressa le pas pour arriver à sa hauteur et lui chuchota d'emmener Jemmy dans sa chambre à l'étage. Phèdre hocha la tête précipitamment et après un coup d'œil terrifié en direction de Bonnet et Forbes, ainsi que des soldats qui affluaient à cheval autour d'eux, elle fit volte-face et disparut avec l'enfant dans la maison.

« Votre domaine, Monsieur Bonnet. Magnifique, n'est-il pas ? », claironna fièrement Forbes, tandis que le nouveau propriétaire balayait les environs d'un air appréciateur. Le pirate s'approcha lentement de Brianna, sur les marches du perron, et esquissa une moue approbatrice.

« J'ai toujours aimé m'entourer de belles choses… », murmura-t-il en approchant ses doigts du menton de Brianna. Celle-ci recula juste assez la tête pour rester hors de sa portée et le fusilla du regard, n'appréciant que très peu d'être considérée comme une chose.

Pour compenser la laideur de ton âme, sûrement… ?, cracha-t-elle intérieurement. Mais si elle ne voulait pas perdre Jemmy, elle allait devoir trouver autre chose à dire et choisit de déporter sa colère sur l'autre responsable de toute cette situation. « Et pourtant, tu traînes avec Forbes… », siffla-t-elle avec une grimace dédaigneuse.

L'expression de l'avocat s'assombrit, mais celle de Bonnet fit tout le contraire : avec un sourire amusé, il se tourna vers son comparse et haussa un sourcil. « Disons que Maître Forbes est l'exception qui confirme la règle. »

La tête que fit Forbes à cette remarque aurait fait ricaner Brianna si les circonstances avaient été moins graves, et elle se contenta de se détourner pour entrer dans la maison. Ulysse les attendait de pied ferme dans le hall, ses mains sagement placées le long de son corps, son regard sombre scrutant Bonnet avec méfiance et colère. Personne au monde n'aimait plus Jocasta Cameron Innes que son majordome, et la soixantenaire le lui rendait bien, au point que Brianna suspectait même une liaison interdite entre les deux. Il était certes son employé, mais aussi le bras qui la guidait au quotidien, la bouche qui lui décrivait ce qu'elle ne pouvait voir, son confident et son ami. La jeune femme n'osait donc pas imaginer ce que l'homme devait ressentir à l'idée qu'un voleur comme Bonnet dépossède sa chère maîtresse de tous ses biens.

Autour d'eux, rien n'avait changé à l'intérieur de l'immense bâtisse et pourtant, Brianna avait l'impression de ne rien reconnaître. Comme si les nombreuses portes-fenêtres ne laissaient plus autant entrer le soleil radieux de juillet, comme si les plafonds étaient moins hauts et les murs plus rapprochés. Tout était devenu plus étouffant, plus angoissant, là où encore trois semaines plus tôt elle voyait en River Run un refuge familial inaltérable. Mais en ce sinistre 15 juillet 1773, le jardin d'Eden était devenu une prison à ciel ouvert. Peut-être l'a-t-il même toujours été, pour certains d'entre nous, pensa-t-elle intérieurement alors qu'un valet Noir approchait pour débarrasser les visiteurs de leurs vestons et autres accessoires.

« Mme Cameron vous attend dans le salon, Mme MacKenzie… », fit Ulysse à l'attention de Brianna, avec une mine inquiète et compatissante à la fois.

« C'est Mme Bonnet, désormais… Tâchez de vous le rentrer dans le crâne, si vous voulez quitter cette maison sur vos deux jambes… », grommela Bonnet en jetant sa veste dans les bras d'Ulysse, qui dut faire tous les efforts du monde pour ne pas simplement la laisser tomber au sol et la piétiner.

« Tu… tu vas le laisser partir ? », demanda Brianna, surprise qu'il veuille déjà se séparer de l'une des pièces maîtresses du personnel de maison.

Forbes, quant à lui, semblait déçu que son partenaire n'ait pas saisi cette occasion de faire encore plus de mal à la vieille Cameron en la séparant de son plus fidèle ami. « Une maison sans majordome, ce n'est pas très convenable… Pourquoi ne le gardez-vous pas ? Il vous appartient, après tout », intervint-il, s'attirant les regards mauvais de Bree et d'Ulysse.

« Je vous proposerais bien de le remplacer temporairement, Forbes, mais accueillir les gens avec amabilité n'est pas exactement votre point fort… Vous avez d'autres talents, cependant », railla Bonnet, avant de s'approcher au plus près de Brianna, qui se tendit aussitôt. « Vois cela comme une faveur, mon cœur… Je t'accorde une faveur, tu m'accordes une faveur à ton tour, et ainsi de suite… Le secret d'un couple heureux… »

« Ce n'est pas à moi que tu fais cette faveur mais à la femme que vous avez tous les deux expulsée de son domaine… »

« Hmm… Et qu'est-ce qu'on dit ? », rétorqua le pirate en se penchant vers elle, dans une parfaite imitation de Forbes lorsqu'il avait grondé Jemmy pour ne pas avoir remercié le pirate assez vite pour le prêt de son foulard.

Brianna plissa les yeux et secoua la tête avant de se diriger vers le salon. Trônant telle une reine sur son fauteuil bleu roi agrémenté de fleurs brodées, Jocasta Cameron Innes les attendait patiemment, son regard vide posé quelque part en direction du sol. Elle ne semblait pas le moins du monde bouleversée par l'humiliation que toute sa famille – et elle-même – venait de subir et en bonne aristocrate, elle se permit même un léger sourire lorsqu'elle perçut le frottement de la robe de Brianna sur le tapis. Celle-ci courut jusqu'à elle et prit la main ridée de la vieille femme dans la sienne.

« Je suis désolée… Je suis tellement désolée… », souffla Brianna, dont les larmes menaçaient de couler à nouveau. Cela commençait à devenir une désagréable habitude.

« Ce n'est rien, ma fille… » Jocasta tapota la main de Bree avec douceur. « La vengeance est un plat qui se mange froid. Pour l'instant, laissons donc Monsieur Bonnet se brûler avec ce festin qui le faisait tant saliver. »

Je m'en ficherais comme de ma première chaussette, si je n'étais pas moi-même le dessert…, pensa Brianna en sachant que cet argument n'attendrirait pas sa tante. Celle-ci faisait partie d'une autre époque, celle où les femmes se mariaient le plus souvent par obligation et non par amour, et où le sexe n'avait que fonction de procréation. Elle lui dirait certainement de serrer les dents et d'attendre patiemment que Monsieur ait fini son affaire.

Le sujet de leur discussion se présenta à son tour dans le salon et Brianna remercia le Ciel que sa tante soit aveugle et ne voie pas le regard satisfait que Bonnet portait sur l'ensemble du mobilier luxueux. La soixantenaire avait dû percevoir le bruit des souliers du pirate dans la pièce car elle saisit soudain le bras de Brianna pour la forcer à se pencher vers elle.

« Monte dans ta chambre et verrouille la porte jusqu'au dîner. Je vais le faire installer dans une autre pièce. Quoi qu'il veuille de toi, il ne l'aura pas ce soir. Pas tant que je serai dans cette maison… », chuchota Jocasta et si Brianna ne s'était pas maîtrisée, elle se serait jetée dans ses bras. Sans demander son reste, elle retraversa la pièce en sens inverse sous le regard suspicieux de Bonnet et de Forbes, qui venait de les rejoindre à son tour.

« Monsieur Bonnet… », enchaîna aussitôt Jocasta pour ne pas laisser le temps au pirate de suivre sa jeune épouse. « Puis-je vous poser une question ? »

Le pirate détourna aussitôt son attention de Bree pour la reporter sur la vieille tante qu'il venait de plumer. « Mais avec joie… »

« Je me demandais ce qu'un homme tel que vous, un homme… de la mer… », commença-t-elle, son ton insinuant clairement que le caractère marin de Bonnet n'était pas celui qu'elle aurait mis le plus en avant si elle n'avait pas été une lady bien élevée. « …pouvait bien avoir à faire d'une plantation telle que celle-ci ? »

« La mer est un endroit traître, où les créatures se chassent les unes les autres. Tout homme arrive un jour à un âge où la perspective de retrouver chaque soir un foyer confortable devient plus alléchante que de braver les mille et un dangers de l'océan. Et bien sûr, il me fallait un endroit digne de ce nom pour élever Jeremiah. »

Jocasta laissa échapper un petit rire glacial et haussa les sourcils. « Bien sûr, oui. Ne faites pas l'erreur de penser que les terres sont plus sûres que les mers… Elles grouillent de serpents, comme vous ne manquerez pas de le réaliser, j'en suis certaine. »

Le sourire de circonstance qu'affichait Bonnet faiblit quelque peu et son regard devint froid, mais il était hors de question qu'une paire d'yeux indiscrets puisse rapporter à quiconque qu'il avait perdu son calme face à une vieille infirme.

« Peut-être pourrez-vous m'en dire plus sur les serpents qui peuplent cette partie de la Caroline du Nord au dîner ? Après tout, il ne vous reste qu'une soirée pour me faire profiter de votre expérience en la matière… »

« Je crains malheureusement que cela ne soit pas assez… Mais soit. Vous devriez aller vous rafraîchir un peu avant le dîner, il me semble que vos hommes ont apporté quelques effets personnels dans l'après-midi… », reprit l'aristocrate sur un ton cassant. Elle releva ensuite un peu le menton et haussa le ton pour qu'Ulysse, qui était toujours posté quelque part dans la pièce, puisse l'entendre. « Ulysse, veuillez montrer sa chambre à Monsieur Bonnet. Veillez à ce qu'il se débarrasse de cette puanteur… » Piqué au vif, le pirate saisissait entre deux doigts le col de sa chemise sous son gilet de cuir pour le renifler, lorsque son hôte reprit avec un gloussement : « Oh, veuillez m'excuser, Monsieur Bonnet, ce n'est pas vous. Cette odeur nauséabonde, c'est celle de la traîtrise. Bonsoir, Monsieur Forbes, je ne vous avais pas entendu entrer… »

C'était parfaitement faux bien entendu, son ouïe surdéveloppée aurait identifié le pas de l'avocat entre mille, et Forbes le savait pertinemment. Celui-ci commençait d'ailleurs à en avoir légèrement assez des piques régulières que Brianna, sa tante et même Bonnet avaient lancées à son encontre au cours des dernières heures et il s'avança avec une moue agacée. « J'ai apporté quelques documents à vous faire signer, Mme Innes. Une fois ces formalités réglées, vous n'aurez plus qu'à quitter ces terres avant midi demain. »

« Vous la vivez bien ? », demanda Jocasta, perdant aussitôt le sourire faux qu'elle avait réservé à Bonnet un peu plus tôt.

« Quoi donc ? »

« Votre mesquinerie. Elle ne vous étouffe pas trop ? »

Forbes déglutit et ses narines se dilatèrent légèrement. Mais Bonnet n'eut pas le plaisir de savoir ce qu'il comptait lui répondre car le majordome l'invita à le suivre dans le hall, puis l'escalier qui menait au premier étage. Le Noir fit un geste discret de la tête en direction d'un des valets et celui-ci alla aussitôt se poster dans le salon, afin de surveiller l'échange entre l'avocat et l'ex-propriétaire. La maison était tout simplement immense et chaque couloir comportait un nombre incalculable de portes, que Bonnet se ferait un plaisir d'ouvrir une à une quand il en aurait l'occasion. A gauche de l'escalier, il perçut un remue-ménage dans la pièce à l'extrémité du couloir, ainsi qu'une voix ressemblant étrangement à celle de Brianna, mais Ulysse bifurqua à droite et l'emmena à l'autre bout. Jusqu'à une chambre vide, à l'exception de quelques malles et d'une bassine d'eau claire pour la toilette.

« Je ne dors pas avec ma femme ? », demanda-t-il en s'efforçant de paraître le plus détaché possible.

Ulysse esquissa un sourire poli mais qui trahissait la satisfaction intense que sa réponse allait lui procurer. « Pas tant que Mme Cameron se trouvera sous ce toit, Monsieur. »

Bonnet se mordit la lèvre. Tous ces gens testaient désagréablement ses limites, comme s'ils n'attendaient qu'une erreur de sa part pour prouver qu'il était incapable de vivre dans leur monde. Malgré la colère qui montait peu à peu, il esquissa son plus beau sourire et croisa ses mains dans son dos. « Une chance qu'on en soit débarrassés dès demain, dans ce cas. »

Avec une joie non dissimulée, il vit le majordome perdre un peu de sa superbe et le fusiller du regard, avant de repartir dans l'autre sens en direction des escaliers. Se retrouvant seul, le pirate reporta son attention sur la porte à l'opposé de la sienne, là où il avait entendu sa voix. Il fut un instant pris par l'envie d'aller la trouver, mais se retint et s'enferma dans sa propre chambre avec un soupir agacé.

A l'autre bout du couloir, Brianna faisait les cent pas dans sa chambre sous le regard désolé de Phèdre, tandis que Jemmy s'amusait avec les jouets qu'il gardait à River Run et qu'il était toujours ravi de retrouver lors de ses visites.

« Je ne vais pas y arriver… Je ne peux pas y arriver… », gémit la jeune femme à mi-voix, aussi bien pour ne pas inquiéter Jemmy que pour éviter d'être entendue de l'autre côté de la porte. « Que s'est-il passé, nom de Dieu ? Ce matin encore, j'étais mariée à Roger et maintenant me voilà ici avec… avec… »

« Madame… », murmura tristement Phèdre.

« Avec l'homme qui m'a violée ! Et qui va certainement recommencer, encore et encore, jusqu'à ce que… »

Jusqu'à quand exactement ? Jusqu'à ce qu'elle trouve un moyen de s'enfuir et de gagner un cercle de pierres – le plus proche étant à plusieurs jours de marche – sans même savoir si Jemmy pourrait la suivre ? Jusqu'à ce que sa famille prenne d'assaut la plantation et parvienne à tuer Bonnet, ce qui leur vaudrait certainement un aller simple pour l'échafaud ensuite ? Ou bien jusqu'à ce qu'elle meure ? Qu'elle finisse par s'ôter la vie dans un moment de désespoir ? Son regard se posa sur Jemmy, assis sur le tapis et elle se mordit la lèvre inférieure. Non, cette dernière option était inenvisageable.

« Il ne vous touchera pas cette nuit, Madame, Ulysse et Mme Cameron s'en assureront. »

« Une nuit de répit, Phèdre. Et ensuite ? Je ne pourrai pas l'en empêcher éternellement ! »

La femme de chambre baissa le nez, ne sachant plus quoi dire pour apaiser le tourment de la jeune femme. « Peut-être qu'en faisant dormir Jeremiah dans la même pièce que vous deux… ? »

« Je ne veux pas de Jemmy dans la même chambre que ce malade… », décréta Brianna sur un ton sans appel. Comme la jeune femme continuait de tourner comme un lion en cage, le visage fermé et le cerveau en ébullition, Phèdre se dirigea vers l'armoire et l'ouvrit pour en sortir une robe convenable pour le dîner. Elle venait d'opter pour une robe d'été à la française à décolleté carré, bleue violine, aux manches agrémentées de dentelle au niveau des coudes, et de la poser à plat sur le lit lorsque Brianna se figea soudain. « Mais si Jemmy a besoin de moi dans sa chambre ? »

« Que voulez-vous dire ? »

Brianna s'approcha de deux pas de la jeune métisse, les yeux écarquillés. « Si Jemmy fait un cauchemar ou se met à pleurer pour une raison quelconque, il faudra bien que j'aille le voir, n'est-ce pas ? »

« Oui, je suppose… »

« Et s'il se mettait à pleurer chaque soir au moment où nous allons nous coucher ? »

Phèdre fronça les sourcils, secouant la tête. « Un enfant ne pleure pas sur commande, il faudrait que quelque chose ou quelqu'un… », fit la servante avant de voir le regard appuyé que Brianna posait sur elle. « Que… Que suggérez-vous exactement, Madame ? »

« Tous les soirs, une fois que Bonnet et moi serons sur le point de nous coucher, vous irez discrètement réveiller Jemmy… avec un petit bruit effrayant ou je ne sais pas… vous trouverez bien ! Et dès qu'il se mettra à pleurer, j'aurai une excuse pour aller le voir. Je laisserai Bonnet seul dans notre chambre, il m'attendra certainement un moment et quand il en aura assez et qu'il viendra me chercher, il me trouvera endormie avec Jemmy. Avec un peu de chance, il n'osera pas nous réveiller de peur que Jem se remette à pleurer… »

La pauvre Phèdre ne semblait pas franchement convaincue par ce plan, ni ravie à l'idée d'effrayer un pauvre petit garçon dans son sommeil, mais sa mère était visiblement en train de perdre les pédales après une journée cauchemardesque. Et elle ne pouvait pas l'en blâmer.

« Cela ne fonctionnera pas éternellement, Madame… Monsieur Bonnet finira par se douter de quelque chose, ou bien je me ferai prendre… Et pensez à ce pauvre Jeremiah… »

Brianna enfouit son visage dans ses paumes, prenant conscience de ce qu'elle demandait à la jeune fille. Elle était tellement focalisée sur sa propre peur qu'elle était prête à sacrifier les nuits de Jeremiah et de mettre la servante en danger pour repousser l'inévitable de quelques nuits.

« Vous allaitez toujours Jeremiah, non ? Vous pouvez dire à Monsieur Bonnet qu'il a besoin d'être nourri ? »

Brianna poussa un soupir. Elle avait interrompu l'allaitement quelques semaines plus tôt. L'alimentation spartiate et dépendante des récoltes à Fraser's Ridge l'avait poussée à l'allaiter trois ans pour éviter d'éventuelles carences, mais avec le stress des dernières semaines et l'alimentation plus riche qu'ils avaient adoptée à Wilmington, Jemmy avait commencé à refuser le sein et la source maternelle s'était définitivement tarie. Il arrivait encore que l'enfant vienne coller sa bouche dessus durant la nuit, comme il avait l'habitude de le faire autrefois, mais cela faisait davantage office de tétine rassurante que de nourriture. Brianna n'avait pas eu le courage de le défaire de ce réflexe, surtout alors que Roger s'éloignait de plus en plus de son fils et que celui-ci compensait en devenant toujours plus collant avec sa mère.

« Je ne l'allaite plus, non… », soupira-t-elle, avant de se détourner avec humeur pour retirer ses vêtements de la journée et se nettoyer un peu avec de l'eau froide et du savon que Phèdre avait fait porter dans sa chambre. A cet instant précis, elle aurait adoré se plonger dans une baignoire d'eau chaude, remplie de mousse odorante, avec une bière fraîche et un 33 tours des Beatles en fond sonore. Fini le dix-huitième siècle, la toilette de chat à l'eau froide, les mariages forcés et les plantations pleines d'esclaves. Jusqu'alors, elle avait apprécié chaque minute de son temps passé avec sa famille, même en sachant qu'il lui faudrait les abandonner un jour où l'autre pour retourner chez elle. Mais aujourd'hui, elle en venait presque à regretter d'avoir quitté Boston pour sauver ses parents. D'avoir pris cette maudite chambre dans cette maudite taverne. De s'être disputée avec Roger. Et tout ce qui s'était ensuivi.

Lorsqu'elle fut propre, Phèdre l'aida à se sécher, à s'habiller et à se coiffer, dans un silence glaçant. La femme de chambre était à court d'argument pour réconforter son aînée et Brianna s'auto-flagellait intérieurement pour toutes les décisions qu'elle avait prises ces quatre dernières années. Même Jemmy jouait dans le plus grand calme, sans même gazouiller comme à son habitude. Phèdre venait de terminer de la coiffer sans même qu'elle s'en soit rendue compte et les deux femmes sursautèrent lorsqu'une série de petits coups frappés à la porte brisa le silence pesant qui régnait dans la pièce. Jemmy, qui avait commencé à piquer du nez sur ses jouets et remis le foulard de Bonnet à la bouche, tressaillit lui aussi et releva son petit visage somnolent en direction de la porte. Phèdre tourna la poignée et faillit avoir un mouvement de recul en constatant que le visiteur n'était autre que la cause de tous leurs problèmes.

Bonnet vit d'abord Jeremiah, assis sur le sol avec son nouveau doudou. L'enfant sourit béatement en le voyant et agita la main pour lui dire bonjour. Totalement le genre de gamin qui suivrait n'importe quel pervers lui proposant des bonbons à la sortie de l'école…, gronda intérieurement Brianna en se levant de sa chaise. L'Irlandais était en train de rendre son sourire à Jeremiah lorsque le mouvement provoqué par Bree attira son regard, lequel se mit à briller de convoitise. Il avait toujours été follement attiré par elle. A la seconde où elle l'avait frôlé dans la taverne, il l'avait désirée. Et prise. Puis elle était sortie de son esprit. Jusqu'à ce jour où leurs chemins s'étaient à nouveau croisés. Avec son ventre rond, sa cape élégante et ses bijoux délicats, elle avait réveillé en lui le désir d'un autre genre de vie. Une vie loin des ports boueux, des chambres de bordels à la propreté douteuse, des dangers de la mer et des séjours en prison. Plusieurs mois après ça, il avait décidé de changer. De statut social, de trafic, de clients, pour aller toujours plus loin, grimper toujours plus haut l'échelle de la société. Cette même société qui lui avait jusque-là fermé ses portes. Il lui avait fallu plus de trois ans pour y arriver, et un nombre incalculable d'intimidations, de pots-de-vin, de ronds-de-jambe et de coups bas. Et tout cela pourquoi ? Pour qu'un jour, un jour comme celui-ci et tous les jours suivants, il puisse faire ceci.

Levant un bras dans sa direction, il lui présenta sa main droite, gardant l'autre sagement calée dans le bas de son dos. Quelle était la formulation à présent ? Me ferais-tu l'honneur de m'accompagner au dîner ? Veux-tu bien descendre dîner à mon bras ? Il n'en savait rien et cela le frustra quelque peu de rester planté là sans rien dire, même si le geste se suffisait à lui-même. Il opta donc pour la seule chose sincère qui lui traversa l'esprit.

« Tu es magnifique, mon cœur. »

Mais le compliment ne fit pas sourire la jeune femme. Magnifique… C'était le mot qu'il avait utilisé pour la décrire au début de son témoignage. La raison pour laquelle il s'était intéressée à elle dans la taverne. La raison pour laquelle il l'avait prise sans son consentement. Brianna observa sa main tendue avec appréhension pendant quelques secondes, puis se tourna légèrement vers Phèdre.

« Ne vous inquiétez pas, Madame. Je m'occupe de faire manger Jeremiah et de le mettre au lit », répondit la servante d'un air encourageant et avant même que Brianna n'ait posé la question. La rousse hocha la tête et tenta d'esquisser un sourire en guise de remerciement, en vain. Lorsqu'elle reporta son attention sur Bonnet, celui-ci attendait toujours qu'elle prenne sa main et elle comprit qu'il ne lâcherait pas l'affaire. Elle envisagea un instant de le contourner en ignorant son geste, comme elle l'avait fait à la sortie du carrosse, mais quelque chose dans les iris verts de Bonnet lui soufflait qu'il ne supporterait pas un deuxième refus. Tremblante, elle leva sa main gauche vers la sienne, mais son bras ne cessait d'effectuer de petits soubresauts vers l'arrière, comme s'il tentait de s'évader contre sa volonté. Il fallut près d'une quinzaine de secondes avant que les doigts de Brianna ne parviennent enfin à effleurer ceux de Bonnet, mais celui-ci ne montra aucun signe d'impatience. A tel point que cela en était presque inquiétant. Mais sitôt qu'elle eut posé sa paume sur la sienne, il l'emprisonna de ses doigts et l'attira doucement hors de la pièce pour l'entraîner vers la salle à manger.

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La pauvre Brianna essaie de repousser l'inévitable, mais Bonnet pourrait bien avoir appris quelques trucs au cours de ces quatre dernières années… Il a un plan pour gagner l'obéissance de Brianna – faute de gagner son cœur – et la pièce maîtresse de ce plan n'est autre que son propre fils. Et oui, ça va la rendre dingue. J'espère que vous avez bien apprécié la répartie de Jocasta, car il va y en avoir un paquet dans le prochain chapitre ! x)

J'ai hâte d'avoir votre avis sur ce chapitre et à bientôt pour le 5 !

Xérès