Tu m'apprendras…?

Bonjour à tous ! L'ambiance va continuer de se dégrader « légèrement » entre Stephen et Brianna dans ce chapitre, mais comme vous le savez quand on touche le fond, on ne peut que remonter… Ou pas. Un long chapitre cette fois (un peu moins de 8000 mots) pour vous récompenser de ces trois semaines d'attente et attention à vos petits cœurs à la fin. (En bien ou en mal, je suppose que vous le découvrirez vous-mêmes ahahaha). Bonne lecture !

Merci à Guest, Wizzette et SarahMattMello2 pour leurs reviews, ainsi qu'à Earweyn pour le follow/fav !

Guest : ah ça ne va pas se faire de suite, c'est sûr ! Et la nature des sentiments qui va unir Bree et Stephen sera tout sauf saine, évidemment. Ça ne veut pas dire qu'il n'y aura pas de bons moments… ahahah mais contrairement au Trèfle et au Tartan, ce n'est pas une belle romance. Merci pour ta review ! :)

SarahMattMello2 : Merci pour ta review ! Ce que Bonnet veut par-dessus tout (comme il le prétend dans la série), c'est de l'amour. Mais quand on a jamais aimé ni été aimé, comment savoir que l'amour ne s'achète pas ? Il doit naître et mûrir, il faut de la patience et de l'attention, ce qu'il n'a pas (pour l'instant, hehehe). En tous cas, prépare-toi, ce chapitre va être intense, surtout la fin ! lol

oOo

10. Bath Water

Sur l'enseigne en bois vermoulu qui se balançait au gré de la brise marine, les branches du saule qui avait donné son nom à l'établissement semblaient la narguer. L'endroit n'avait pas changé la poussière et la crasse ornaient toujours les coins des fenêtres à croisillons, la façade n'avait pas dû être repeinte depuis une bonne décennie, et des remugles de mauvais alcool et de sueur s'échappaient par intermittences de la salle à chaque fois qu'un client en poussait la porte. La Willow Tree Tavern était restée la même depuis la dernière fois qu'elle y avait mis les pieds, plus de quatre ans plus tôt. Le jour où son propre monde avait basculé. Elle n'y avait jamais pensé avant ça, mais le fait même de constater que rien n'avait bougé dans ce cloaque où tous avaient détourné le regard tandis qu'elle se faisait brutalement agresser et violer, était d'une violence inouïe. Pourquoi la taverne avait-elle eu le privilège de ne pas changer, alors même que le séjour de Brianna entre ses murs avait bouleversé sa vie à jamais ?

Mon cœur…

Le vent agita de nouveau l'enseigne, qui grinça légèrement, comme si elle riait à la vue de la silhouette frêle et immobile de la jeune femme en contrebas. Un bourdonnement déplaisant avait empli ses oreilles, bloquant peu à peu le brouhaha de la foule se pressant autour d'elle sur le port de Wilmington, ainsi qu'une autre voix un peu plus proche et plus insistante que les autres. Une pression désagréable se faisait aussi sentir dans sa cage thoracique et elle entrouvrit les lèvres pour tenter d'inspirer davantage l'air marin et empêcher la crise d'angoisse imminente de se déclarer pour de bon. Un homme poussa la porte de la taverne en lui jetant un regard curieux et de nouveau, l'odeur de la salle envahit ses narines, la plongeant un peu plus dans un brouillard de souvenirs sordides. Elle pouvait presque s'entendre hurler. Sentir le goût de son propre sang sur ses lèvres.

Brianna…

Elle sentait qu'elle devait détourner le regard et fuir le plus loin possible de la taverne, mais ses pieds refusaient de bouger et ses yeux de se détacher de l'enseigne moqueuse. Sous son corset, sa poitrine la serrait dangereusement et elle se demanda combien de temps s'écoulerait encore avant que son cœur lâche et qu'elle s'écroule en plein milieu de la rue.

« Brianna ! »

La voix furieuse de Bonnet et la pression de ses doigts autour de la chair de son bras eurent pour effet étrange de la tirer aussitôt de son cauchemar éveillé et elle sursauta, tournant ses yeux hagards dans sa direction. Le bourdonnement dans ses tympans mourut instantanément, laissant le bruit ambiant de la rue reprendre ses droits. Brianna cligna plusieurs fois des yeux et dégagea vivement son bras de l'emprise de son mari. Le choc de croiser à nouveau le chemin de la taverne l'avait prise par surprise et elle s'était figée, tétanisée par le traumatisme qu'elle s'était efforcée d'enterrer au plus profond d'elle-même depuis des années. Et encore plus depuis le quinze juillet dernier. Reculant d'un pas, elle vit les iris verts de l'Irlandais se tourner brièvement vers la devanture de la taverne, puis revenir se poser sur elle, cette fois avec une lueur d'embarras. Chacun savait parfaitement à quoi pensait l'autre, sans toutefois formuler quoi que ce soit à voix haute.

« Pourquoi on reste là, Maman ? », demanda Jemmy d'une voix traînante. Brianna baissa le nez, se soustrayant ainsi au regard insistant de Bonnet et se força à afficher un sourire rassurant. Tendant les bras, elle souleva le garçonnet du sol rendu boueux par les récents orages et en prenant soin de ne pas salir sa robe, accrocha l'enfant autour de sa taille pour l'embrasser sur le front.

« Ce n'est rien, Jem. J'ai eu un instant de… » Elle secoua la tête, ne sachant pas comment terminer sa phrase. « J'ai cru entendre un oiseau là-haut mais ce n'était rien d'autre que cette vilaine enseigne. »

Jemmy plissa les yeux et se tordit aussitôt le cou pour voir à son tour. De nouveau, la main de Bonnet saisit son bras, mais avec bien plus de douceur cette fois. Ce qui n'empêcha pas Brianna de le fusiller du regard. L'ambiance depuis la visite de Tryon et leur violente dispute avait été quelque peu étrange, mais elle s'était efforcée de reprendre son rôle, la plupart du temps. Toutefois, cela avait confirmé certaines de ses craintes : il lui était bien plus simple de feindre le bonheur (pour préserver sa santé mentale) que de provoquer Stephen en étant sempiternellement en guérilla contre lui.

« Trouvons ton apothicaire… Les gens commencent à se demander ce qu'on fait au milieu de la r-… », commença-t-il avant de fixer un point par-dessus l'épaule de sa femme et de se fendre aussitôt d'un sourire immense mais totalement hypocrite. Derrière Bree, le bourgeois français qu'elle avait fui de justesse lors de la réception organisée à River Run durant l'été – peu avant que ses poings ne rencontrent le visage de Forbes – avançait vers eux à grands pas.

« Il me semblait bien avoir reconnu la frimousse de votre adorable fils, Monsieur Bonnet ! », claironna le nouveau-venu en s'arrêtant à leur hauteur, avant d'ajouter un « Madame Bonnet » peu chaleureux, à l'attention de Brianna. Visiblement, l'homme n'avait pas apprécié qu'elle se soustraie à son baise-main courtois de la dernière fois et la jeune femme dut se retenir de lever les yeux au ciel. « Je ne pensais pas que vous viendriez accompagné, mon cher ami… »

« Moi non plus, à vrai dire », répondit l'Irlandais en hochant la tête. « Mais ma tendre épouse désirait faire quelques emplettes… »

« Ah ! », s'esclaffa le Français, sa mouche noire s'agitant nerveusement au-dessus de sa lèvre. « C'est effectivement plus sage de les accompagner… J'ai fait une fois l'erreur de laisser ma bourse à ma femme et je ne l'ai plus jamais revue. »

« La bourse ou votre femme ? », grinça Brianna, arrachant un sourire narquois à Bonnet, tandis que son compère perdait aussitôt toute envie de rire. L'homme la jaugea pendant quelques secondes avant de lui tourner le dos et de désigner du doigt la taverne à quelques mètres.

« Bonnet, ne me dites tout de même pas que vous logez dans ce taudis pendant votre séjour en ville ? »

« Lord Tryon a eu la gentillesse de faire préparer pour nous une de ses propriétés dans un quartier un peu plus… respectable. Comme je l'ai dit, nous ne sommes ici que pour faire des achats », répondit Bonnet, mais malgré son ton mielleux, son regard s'était durci. Comme s'il n'appréciait pas que l'on traite de « taudis » les seuls endroits qui lui ouvraient leurs portes autrefois.

« Dans ce cas, je ne vous embête pas plus longtemps ! De toute façon, nous nous verrons ce soir chez… »

Les yeux de Brianna s'étaient tournés avec intérêt en direction de l'homme et même s'il n'en laissa rien paraître, cela n'avait pas échappé à Bonnet et il prit la parole précipitamment, pour dissuader son comparse d'en dire plus en présence de sa femme.

« J'y serai, évidemment. Passez une excellente journée. »

Après un bref hochement de tête, le Français prit congé et Bonnet le suivit du regard un moment avant de se tourner à nouveau vers Brianna. Ses joues avaient retrouvé un peu de couleur et bien qu'elle fasse un effort surhumain évident pour ne plus fixer la devanture de la taverne, l'Irlandais esquissa un sourire encourageant et lui offrit son bras. Comme Jemmy s'agitait, Brianna le reposa au sol et enroula mécaniquement sa main autour du coude de Bonnet tandis qu'ils reprenaient leur marche.

Le souffle de la jeune femme était encore un peu court lorsqu'ils arrivèrent devant l'établissement de l'apothicaire où sa mère avait l'habitude de se fournir en plantes médicinales, mais chaque pas qui l'éloignait de la taverne avait eu le mérite de faire chuter un peu plus son rythme cardiaque. Ne plus y penser. Enfouir à nouveau ce souvenir dans les tréfonds de son cerveau et la vie reprendrait son cours normal. Enfin aussi normale qu'elle pouvait l'être auprès de Stephen Bonnet…

Avec toute la grâce dont il était capable, ce dernier lâcha son bras pour lui ouvrir la porte de la boutique et s'effaça pour la laisser entrer en premier. Ses yeux verts accrochèrent à nouveau quelque chose ou quelqu'un un peu plus bas dans la rue et en franchissant le seuil, Brianna pensa vaguement qu'il avait repéré un autre de ses clients ou 'amis' parmi la foule. Peu lui importait. Elle avait une mission plus importante à exécuter à présent.

Derrière son comptoir, déjà occupé à servir un client, l'apothicaire leva le nez et lui fit signe qu'il arrivait dans un moment. Brianna sourit d'un air crispé et pour se donner une contenance, se mit à longer les étagères pleines de bocaux de toutes tailles et formes, qui regorgeaient de plantes, solutions et onguents divers. Le cou tendu à l'extrême, Jemmy se mit aussitôt à trotter de part et d'autre de la boutique, attiré par les fluides colorés et les contenus les plus incongrus. Il se hissait d'ailleurs sur la pointe des pieds, tendant la main vers un bocal rempli de liquide jaunâtre et d'un serpent certainement venimeux flottant à l'intérieur, lorsque Brianna le rappela à l'ordre.

« Jemmy, ne touche à rien ! », siffla-t-elle, mais avant qu'elle ait pu faire le moindre geste, Bonnet avait traversé la boutique et soulevé l'enfant dans ses bras pour lui permettre de mieux voir sans risquer de faire tomber les produits. Derrière eux, deux clientes d'une vingtaine d'années se mirent à glousser et à chuchoter nerveusement. A quelques mètres de là, l'apothicaire contourna enfin son comptoir et raccompagna son client jusqu'à la porte.

« Que puis-je faire pour vous ? », demanda-t-il à sa nouvelle cliente avec un sourire, tout en observant du coin de l'œil Stephen et Jeremiah grimaçant devant une grande boîte en métal qui déformait leurs reflets. Nouveau concert de gloussements féminins et Brianna dut se retenir de lever les yeux au ciel. Sa haine pour son geôlier était telle qu'elle en oubliait systématiquement l'attirance que le physique avantageux de Bonnet pouvait susciter chez les autres femmes. Incapables de voir le loup sournoisement caché sous la peau soyeuse du mouton. Bree eut subitement envie de les saisir par le col et de les secouer en hurlant. Ouvrez les yeux ! Mais ouvrez les yeux, bordel !

« J'aimerais vous prendre de la camomille, et aussi quelques plantes pour mieux dormir… », commença-t-elle en suivant l'homme dans sa boutique. « Du tilleul, de la passiflore… » L'apothicaire hocha la tête et après avoir vérifié qu'elle était suffisamment loin de Bonnet, elle ajouta précipitamment : « … et de la sauge, aussi. S'il vous plaît. »

L'homme eut un temps d'arrêt, ses yeux passant rapidement de Brianna à Stephen, puis de nouveau à Brianna. Mais il devait avoir l'habitude de ce genre de demandes et selon Claire, s'était toujours montré d'une discrétion à toute épreuve, si bien qu'il se contenta de hocher la tête à nouveau avant de reprendre son chemin parmi les rayonnages. La jeune femme poussa un soupir de soulagement et le suivit, priant pour que la seconde partie de son plan se passe aussi bien que la première. Par chance, le destin semblait être de son côté et lui envoya une diversion bienvenue.

« C'est votre fils ? », minauda l'une des deux filles en s'approchant de Bonnet et de Jemmy. L'autre l'imita, sans même feindre d'accorder la moindre attention au garçonnet et fixant le pirate droit dans les yeux. Celui-ci esquissa un sourire charmeur et répondit par l'affirmative, déclenchant des couinements d'extase chez son auditoire.

« Il est tellement mignon ! »

« C'est votre portrait tout craché ! »

« Pas exactement… », fit Bonnet avec un gloussement. « Il a les beaux yeux de sa mère. »

« Ah ? Je n'avais pas remarqué… », grinça l'une des filles, tandis que Brianna cédait cette fois à son envie et laissait ses yeux rouler dans leurs orbites, exaspérée. L'apothicaire lui jeta un regard en coin et sourit, tout en chargeant ses bras de boîtes qu'il transporta jusqu'au comptoir. Après avoir donné quelques indications sur les quantités qu'elle désirait acheter, Brianna tendit l'oreille pour s'assurer que Bonnet était toujours occupé avec ses deux groupies, et se pencha légèrement en avant, baissant d'un ton.

« Savez-vous si Claire Fraser a passé une commande récemment ? » L'homme fronça les sourcils, soudain suspicieux et Brianna s'empressa d'ajouter : « Je suis sa fille. Je… j'aimerais lui faire passer un message. » La veille, profitant d'un moment de solitude à l'abri des regards, elle avait rédigé quelques phrases rassurantes sur sa situation, souhaité un joyeux anniversaire à sa mère avec quelques semaines d'avance, et adressé un mot gentil à chaque membre de la famille Fraser. D'un geste lent elle tira de sa manche le morceau de papier plié et le coinça nonchalamment entre ses doigts et le comptoir. Comme s'il saisissait parfaitement ce qui était en train de se passer, l'apothicaire jeta un bref regard en direction de l'Irlandais, puis tendit la main vers le message pour le faire glisser jusqu'à lui.

« Mme Fraser ne m'a rien commandé mais je peux lui envoyer quelques échantillons d'excellents onguents que je viens de recevoir. Je suis sûr qu'ils lui seront utiles pour ses patients. »

Soyez béni…, soupira intérieurement Brianna, qui se contenta d'un sourire et d'un hochement de tête approbateur. Tournant la tête, elle constata que Bonnet se complaisait toujours dans les éloges dont les deux dragueuses ne tarissaient pas à son égard, et lorsqu'elle reporta son attention sur le commerçant, celui-ci venait de faire disparaître le papier dans la poche de sa veste.

« Je suppose donc que vous savez ce que vous faites avec ces plantes ? Votre mère a dû vous expliquer les doses à ne pas dépasser… », reprit-il en préparant des liens pour attacher les différents végétaux en bouquets. Brianna pinça les lèvres, se doutant bien qu'il ne voulait pas parler de la camomille – qu'elle destinait aux shampooings de Jemmy – ni des plantes pour les troubles du sommeil.

« En effet… »

« Soyez tout de même prudente… » Il regarda à nouveau Bonnet et Jemmy. « Certains hommes n'apprécient pas les femmes qui interfèrent avec… la volonté de Dieu. »

« S'il y a bien un Dieu et qu'il a entendu ma supplique, alors il fera en sorte que je n'aie pas à me servir de cette sauge pour commencer… », murmura Brianna, la mine sombre.

L'apothicaire hocha la tête, les lèvres pincées et jeta un nouveau coup d'œil en direction de la famille de la jeune femme. « Puisse-t'Il vous entendre, Madame. » Avant d'ajouter un peu plus haut : « Cela vous fera cinq shillings. »

Brianna fit un geste réflexe en direction de son flanc avant de se rappeler qu'elle n'avait ni sac à main, ni portefeuille… pas même la moindre piécette à donner au commerçant. Gênée, elle se mordait la lèvre lorsqu'un bras se tendit sur sa gauche pour déposer la somme demandée sur le comptoir. L'apothicaire gratifia Bonnet d'un sourire faux et d'un « Merci bien, Monsieur », tandis que Brianna se raclait la gorge pour se redonner une contenance, empoignant vivement ses achats. Alors qu'elle faisait volte-face pour gagner la sortie, elle manqua de percuter le torse du pirate. Celui-ci s'était rapproché aussi silencieusement qu'un chat, si bien qu'un vent de panique submergea Brianna à l'idée qu'il ait pu entendre la fin de sa conversation avec le pharmacien. Pour s'en assurer, elle plongea ses yeux dans ceux de l'Irlandais et les sonda avec attention. Aucune trace de colère ni de trahison dans le vert de ses iris. Ne voulant pas éveiller ses soupçons en le dévisageant sans raison, Bree esquissa un sourire timide et ils se dirigèrent vers la porte de la boutique sous le regard empreint de jalousie des deux autres clientes.

Pendant plus d'une heure, ils sillonnèrent encore Wilmington, marchant de boutique en boutique pour le plus grand bonheur de Jemmy que Bonnet gâtait à la moindre occasion. Même si Brianna ne l'aurait pas avoué sous la torture et malgré la surveillance rapprochée dont elle faisait l'objet, cette sortie lui faisait un bien fou. Elle avait récupéré ses plantes, fait passer son message et se fondre dans la foule comme une citoyenne normale avait quelque peu allégé le poids qui pesait sur ses épaules depuis des semaines. Elle en oubliait presque la présence de son mari à ses côtés, s'émerveillant de chaque sensation : le soleil sur son visage, les effluves des marmites qui mijotaient dans les auberges, les rires gras qui s'élevaient d'un groupe de marins plantés à l'entrée d'un bordel. Même l'odeur du crottin de cheval qui maculait çà et là les ruelles lui était presque agréable. Le simple fait d'être hors des quatre murs de River Run sublimait chaque aspect de ce moment, même le plus sale, et elle décida dans la mesure du possible de faire comme si son époux n'existait pas pour préserver sa bulle de bien-être. Tant et si bien qu'elle ne remarqua ni les coups d'œil récurrents que celui-ci lançait de temps à autre en direction de recoins sombres, ni la silhouette tapie qui s'y dissimulait et leur filait le train depuis qu'ils avaient quitté l'apothicaire.

Alors qu'ils rebroussaient chemin jusqu'à leur hôtel particulier, cependant, Brianna ne put continuer plus longtemps à ignorer la triste réalité. La journée touchait à sa fin et tel un détenu au terme de sa promenade quotidienne, elle appréhendait de regagner sa cellule, ou plutôt la chambre qu'elle partagerait comme chaque soir avec Bonnet. Si elle avait cru s'être habituée à ce fait, le semblant de liberté qu'elle avait retrouvé aujourd'hui rendait d'autant plus cruel le retour à cette nouvelle normalité. Arrivés à la porte cochère qui menait aux jardins de la propriété, elle la fusilla du regard comme si le bête panneau de bois peint était responsable de tous ses malheurs. Bonnet frappa deux fois du poing contre les planches et attendit que son homme de main – celui qui était habituellement chargé de surveiller Brianna lorsque Bonnet s'absentait de River Run – leur ouvre la porte de l'intérieur. Sans piper mot, Brianna s'apprêtait à passer le seuil lorsque l'Irlandais la retint par le bras et la fit pivoter, avant de demander à Jeremiah d'aller retrouver Blue et de le faire jouer avant le dîner. Le garçonnet ne se fit pas prier et – les bras chargés des trois petits jouets achetés durant l'après-midi – détala dans le jardin, bientôt suivi par le garde-chiourme de Bonnet.

« Je ne rentre pas, je dois repartir. J'ai des gens à voir », déclara-t-il en attirant sa femme contre lui.

Oh… C'est vrai, le Français a dit qu'ils se verraient ce soir… La jeune femme étouffa un soupir de soulagement et se contenta de hocher la tête. « Tu rentreras tard ? » S'il-te-plaît, dis oui, dis oui…

« Ça se pourrait bien. »

Le silence retomba dans la ruelle, à l'exception du roulement d'une carriole chargée de foin, qui les dépassa sans se presser, et du brouhaha de la foule arpentant les rues voisines.

« Bon, eh bien, bonne soirée… », marmonna Bree, soudain davantage tentée par la perspective de faire les cent pas seule dans sa chambre plutôt que de traîner inutilement avec son époux. Elle fit mine de se détourner, mais Bonnet la retint derechef et elle lui jeta un regard étonné.

« Embrasse-moi. »

Cela n'avait rien d'une question ni d'une prière. C'était un ordre à peine voilé par un ton mielleux, mais Brianna était malgré tout bien décidée à lui résister.

« Pas en pleine rue, c'est inconvenant… », se défendit-elle, gloussant comme une adolescente pour qu'il ne se braque pas face à son refus. Mais Bonnet entra dans son jeu plus vite encore qu'un couteau dans du beurre mou.

« Allons, nous sommes pour ainsi dire quasiment seuls… », susurra-t-il en glissant ses mains autour de sa taille, avant d'ajouter d'une voix chaude. « Et je ne saurais te quitter de longues heures sans un baiser… »

Comme à chaque fois qu'il testait sa docilité, Bonnet ne vint pas lui-même chercher ses lèvres, se contentant de les fixer avec insistance et avidité. Attendant patiemment qu'elle dépose les armes et vienne à lui de son plein gré. Et comme à chaque fois qu'il se faisait désirer, Brianna sut qu'elle n'avait pas le choix. Dans ces moments-là, une grimace, un refus, une remarque un peu trop sèche et il pouvait saisir la Justice (si tant est qu'on pouvait encore lui donner ce nom), qui lui retirerait Jeremiah. C'est pourquoi, rassemblant les dernières forces qu'il lui restait après cette journée, elle décida de céder. Plus vite il aurait ce qu'il voulait, plus vite elle pourrait se réfugier dans sa chambre avec son fils. En espérant qu'il reste à sa soirée d'affaires jusqu'au petit matin.

Joignant le geste à la pensée, elle ferma les yeux et tendit le cou pour unir leurs lèvres, sans même chercher à protester lorsque Bonnet la serra contre son torse, aventurant une main dans le bas de son dos. L'Irlandais, lui, avait gardé les paupières bien ouvertes et si Brianna avait fait de même, elle aurait pu voir qu'il dardait ses iris verts non pas sur elle mais sur l'angle de la ruelle, d'où les observait la silhouette émaciée et hirsute qui les avait suivis une bonne partie de l'après-midi.

Stephen ne l'avait pas reconnu tout de suite, mais alors qu'ils progressaient dans Wilmington avec l'intrus systématiquement dans leur sillage, il avait fini par identifier cet imbécile de MacKenzie. Négligé et amaigri, mal rasé aussi… mais il s'agissait bien de lui, toujours tapi à bonne distance de ses cibles, transpirant d'une haine et d'une rage presque palpables. Stephen s'était demandé comment décupler sa fureur, comment le pousser à bout c'est pourquoi il avait joué le père et l'époux modèle tout au long de l'après-midi, couvrant Jeremiah de cadeaux et donnant le bras à sa femme en parfait gentleman. Il n'avait eu l'idée du baiser que dans les derniers instants de leur marche. Et il s'en félicitait. Les poings serrés, MacKenzie s'était détourné et avait disparu dans la rue adjacente avant même que Brianna ait achevé son œuvre. Parfait…

Il sentit soudain l'air frais de la fin d'après-midi remplacer l'agréable sensation des lèvres de Brianna sur les siennes et baissa les yeux, sans pouvoir empêcher une expression de triomphe de s'installer sur ses traits. Mais la jeune femme ne sembla pas en faire grand cas, tant elle était habituée à voir cette expression sur son visage à chaque fois qu'il lui arrachait un geste tendre, un baiser ou un rapport sexuel. Jamais elle ne se douterait que la bataille qu'il venait de remporter ne s'était pas menée contre elle. Et c'est avec une satisfaction non dissimulée que Stephen la regarda rentrer dans la riche bâtisse et referma la porte cochère avant de se fondre à nouveau dans la foule.

~o~

Lorsque Brianna se réveilla, le pirate était déjà levé et prêt à repartir mener ses mystérieuses affaires, malgré un retour tardif dans la nuit. Elle avait bien évidemment fait semblant de dormir, ignorant tant bien que mal son haleine chargée d'alcool et de tabac lorsqu'il s'était laissé tomber sur le matelas à moitié déshabillé. Et même aux premières lueurs du jour, alors qu'il s'éveillait, il n'avait rien entrepris la concernant, trop pressé qu'il était de retrouver ses partenaires pour… Pour quoi, au juste ? Elle n'en savait toujours rien et cela la frustrait plus qu'elle ne voulait l'admettre. Comment était-ce possible de vivre en vase clos avec une personne sans avoir la moindre idée de ce qu'elle faisait de ses journées ? Avec un soupir d'agacement, elle se prépara à passer encore de longues heures seule avec Jemmy. Non pas qu'elle s'en plaigne, mais elle avait espéré pouvoir à nouveau profiter d'une demi-journée « normale » avant leur retour à River Run. Prendre l'air, marcher librement dans les rues… Et pourquoi pas tenter de trouver de l'aide, un visage amical, un soutien. Une fois Stephen parti, elle avait donc préparé Jem et tenté une sortie, avant de tomber nez-à-nez avec son chaperon, posté juste derrière la porte d'entrée. Celui-ci lui avait jeté un regard patibulaire, certainement dans le but de la dissuader de s'aventurer hors de la propriété.

Le gorille, son mutisme et son visage de bouledogue avaient le don de l'énerver. Une saison entière s'était écoulée depuis qu'elle était devenue Mme Bonnet et malgré cela, elle ne connaissait ni son nom ni le son de sa voix. Comme si Stephen lui avait formellement interdit toute communication avec elle. Il était là pour surveiller, il surveillait. Bêtement, froidement. Comme un foutu robot.

« Ça vous dirait, une petite promenade ? », lança Brianna avec une légèreté teintée d'insolence. Pas de réponse. « Une petite virée dans la ville ? » L'homme fronça les sourcils et sa lèvre supérieure se retroussa légèrement, si bien que Brianna s'attendait presque à ce qu'il se mette à grogner et aboyer. « Ou simplement le tour du pâté de maisons ? »

C'en fut trop pour le garde, qui se redressa de toute sa hauteur et vint se planter juste devant Brianna. L'homme était tellement massif qu'il semblait occuper tout l'espace de la porte et elle dut se faire violence pour ne pas reculer d'un pas. Le message était passé, elle ne sortirait pas. Même sous sa surveillance.

« Dans ce cas, on pourrait peut-être faire connaissance ? C'est quoi votre petit nom ? »

Seul le silence lui répondit et elle se mit sérieusement à douter des capacités auditives et linguistiques de son interlocuteur.

« Pas de nom… », marmonna Brianna, tandis que le type la faisait reculer de nouveau à l'intérieur de la maison. Comprenant que la sortie était annulée, Jeremiah repartit en courant dans le petit salon avec son chiot sans même se demander pourquoi on leur défendait de quitter les lieux. La jeune femme enviait son innocence qui l'empêchait de saisir pleinement toute la violence de leur situation familiale. Elle-même n'avait pas ce luxe. « Tant pis, je n'ai qu'à vous en trouver un », soupira-t-elle sur un ton faussement las. En vérité, elle mourrait simplement d'envie de se défouler sur quelqu'un et comme Bonnet n'était pas là, alors son laquais ferait les frais de son sarcasme. Elle détailla le visage rougeaud du molosse, ses traits disgracieux, ses babines tombantes et son regard torve. « Voyons voir… Dormeur ? Atchoum ? Timide ? », marmonna-t-elle en plissant les yeux, comme pour réfléchir. En face, l'autre ne réagissait pas. « Oh, je sais ! Joyeux ! Voilà un nom qui vous va comme un gant ! Je veux dire, il suffit de vous regarder… »

L'homme cligna deux fois des yeux, le reste de son corps parfaitement immobile et inexpressif. Dénué de toute joie et de toute intelligence.

« Alors, dites-moi, Monsieur Joyeux… Vous avez une femme quelque part ? Des enfants ? » Comme il ne répondait toujours rien, elle poursuivit avec toujours plus d'insolence : « Une autre passion que faire le pied de grue devant ma porte ? »

« Grumpf… », grogna l'homme, avec une œillade réprobatrice.

Brianna laissa passer quelques secondes, juste assez pour qu'un silence extrêmement gênant s'installe entre eux, puis esquissa un sourire faux. « Eh bien, c'était une super conversation. »

Agacée, elle referma la porte aussi sec et la mort dans l'âme, se résigna à poursuivre la préparation du shampooing à la camomille de Jeremiah qu'elle avait commencé la veille. Il était inutile d'essayer d'amadouer son garde du corps : celui-ci était soit bien trop payé pour être tenté de trahir Bonnet, soit bien trop terrifié des conséquences s'il venait à le faire. La seule personne qui pourrait la libérer de sa prison était son geôlier lui-même, mais cela n'arriverait pas avant son retour et uniquement pour un transfert vers sa geôle d'origine.

Lorsque Bonnet réapparut enfin en début d'après-midi, il ne vint pas réclamer son baiser habituel. Cela ne posait aucun problème à Brianna, mais les coups d'œil maussades qu'il lui adressa tout au long des huit heures de trajet jusqu'à River Run la rassuraient à peu près autant que ses habituels regards lubriques et calculateurs. C'est-à-dire pas du tout. Et les seuls mots qui franchirent la barrière de ses lèvres furent tous adressés à Jeremiah. Quelque chose ne tournait pas rond et Brianna se demanda si Joyeux avait eu la bonne idée de lui révéler sa tentative de sortie. Impossible… pour cela, il aurait fallu qu'il sache faire autre chose que grogner…

L'Irlandais sembla toutefois regagner un peu de sa bonne humeur à leur arrivée à la plantation, où il demanda à Phèdre de lui préparer un bain chaud après le dîner. Brianna en était à remercier le ciel pour cette envie subite qui lui permettrait d'aller se coucher avant qu'il ne la rejoigne, lorsque Bonnet anéantit tous ses plans.

« Je veux essayer cette mixture que tu destines au crâne de notre fils… tu n'y vois pas d'inconvénient, mon cœur ? »

« Absolument pas », rétorqua-t-elle avec une mauvaise foi évidente. Si évidente que Bonnet fronça imperceptiblement les sourcils avant de grimper à l'étage sans un mot de plus.

Il ne parla pas non plus au dîner, celui-ci n'étant donc perturbé que par le bruit horripilant des couverts en argent raclant sur la porcelaine et celui – encore plus insupportable – de la bouche de Bonnet dévorant sa viande saignante et engloutissant son vin comme s'il n'avait pas bu depuis une année entière.

C'est cependant avec un soupir de satisfaction sonore qu'il plongea dans la baignoire remplie d'eau fumante, reposant nonchalamment ses bras sur les rebords et rejetant la tête en arrière. Debout près de la coiffeuse, où elle avait déposé les flacons du shampooing fraîchement préparés, Brianna n'avait toujours pas bougé d'un pouce. Son regard avait accroché la lame que Bonnet utilisait pour raser ses joues et qui n'avait pas encore été rangée à son emplacement habituel depuis leur retour de Wilmington. L'éclat argenté du rasoir, sagement posé sur la surface en bois vernie, semblait la narguer. L'inviter à la saisir pour venir trancher la gorge de l'homme étendu dans l'eau chaude, détendu et vulnérable. Mettre un terme à son cauchemar et s'épargner une vie entre les mains de son violeur. Les flammes du chandelier posé sur la coiffeuse se reflétaient dans l'acier, dansaient, l'hypnotisaient et Brianna sentit son cœur s'emballer. Cela lui semblait si facile, si évident. Un petit coup bien placé et tout serait terminé.

Une trentaine de secondes s'écoula, pendant lesquelles son regard alla du shampooing au rasoir, puis du rasoir au shampooing, inlassablement. Caressant le fantasme d'une conclusion rapide à toute cette aventure. Jusqu'à ce qu'un mouvement et un bruit d'eau dans son dos l'arrache à sa sinistre transe et la ramène à la réalité. Elle ne pouvait pas tuer Bonnet. Pas comme ça. Même en imaginant qu'elle réussisse à l'achever avant qu'il ne se jette sur elle, le tout sans alerter l'un de ses hommes dans la maison, il lui faudrait encore récupérer Jeremiah et quitter River Run sans être repérée. Sans compter les dizaines et les dizaines de kilomètres qu'elle devrait parcourir avant de trouver de l'aide. Et tout cela pour finir accusée de meurtre et condamnée à mort. Car Tryon ne la laisserait pas en vie après qu'elle ait supprimé son nouveau meilleur ami.

Après cette réalisation, le rasoir ne semblait plus aussi tentateur qu'une seconde plus tôt et elle saisit vivement le flacon de shampooing pour en faire sauter le bouchon de liège, sans voir que derrière elle Stephen n'avait pas perdu une miette de la scène. Lorsqu'elle se retourna vers la baignoire, toutefois, il avait fermé les yeux et elle en profita pour se recomposer un visage neutre et placide. S'agenouillant du côté de sa tête, elle le vit ouvrir les paupières en sentant sa présence et la dévisager avec un sourire énigmatique. Avait-il perçu son débat intérieur, son envie meurtrière ? Probablement. Il était de ces animaux sauvages qui détectent le danger à des kilomètres, simplement en mettant la truffe dans le sens du vent.

« Il faut que tu te mouilles les cheveux d'abord… »

Stephen plissa légèrement les yeux, se demandant si après avoir envisagé de l'égorger elle n'optait tout simplement pas pour la noyade. Surtout maintenant qu'elle connaissait sa phobie. Avec des gestes mesurés, il s'enfonça un peu plus sous la surface, rejetant la tête en arrière pour immerger son cuir chevelu mais pas le visage. Il scruta Brianna tout le temps qu'il passa à moitié sous l'eau et se redressa à la seconde où il jugea ses cheveux blonds suffisamment mouillés. De son côté, l'expression de Brianna n'avait pas changé d'un poil – un peu trop figée pour être honnête, à vrai dire – et elle le regarda se redresser sans ciller, avant de verser un peu de liquide huileux dans la paume de sa main. Lentement, elle répartit le shampooing sur les racines et les longueurs, avant de plonger ses doigts dans la masse blonde pour nettoyer en profondeur. Bonnet sembla se détendre de nouveau et poussa un second soupir, très vite accompagné de son éternel sourire narquois.

Bien sûr qu'il savoure cet instant…, pensa Brianna avec amertume. Dans cette position, lavant ses cheveux comme une domestique, elle était en totale soumission. Il ne pouvait qu'apprécier. Résistant à l'envie de lui frapper le crâne contre le rebord de la baignoire, Brianna s'appliqua à frotter avec une infinie douceur, massant le cuir chevelu comme elle aimait le faire avec Jeremiah. Après quelques interminables minutes, elle se releva et essuyant ses mains contre sa robe, reboucha le flacon tandis qu'il replongeait pour se rincer. Fin du calvaire. Je vais peut-être avoir la paix

Mais bien entendu, lui ficher la paix n'était pas au programme et alors qu'elle reposait le flacon sur la coiffeuse, elle sentit une main agripper un pan de sa jupe pour la tirer en arrière.

« Déshabille-toi. »

Brianna ferma les yeux et prit une lente inspiration. Elle était épuisée et n'avait qu'une envie, se rouler en boule dans leur lit et dormir une semaine d'affilée. Mais là encore, les plans de Bonnet n'incluaient pas ces activités avant un moment.

« Stephen… »

« Déshabille-toi et rentre là-dedans. »

Son ton s'était durci et elle sut qu'elle n'avait pas le choix. Avec des gestes agacés, elle dénoua son corsage, retira un à un tous ses vêtements et les jeta dans un coin de la pièce. Se retrouver nue en sa présence n'était plus un problème depuis longtemps, son irritation venait principalement du fait qu'encore une fois, il la privait de sa liberté de simplement 'refuser'. Entre lui et son garde du corps à qui elle ne parvenait même pas à arracher un mot, elle en avait assez de devoir toujours obéir sans discuter.

« Et avec le sourire. »

Brianna ouvrit la bouche, outrée. Bonnet avait parfaitement perçu sa colère. Pire, il en jouait. Pour toute réponse, Brianna étira ses lèvres en un sourire hypocrite et entra rudement dans la baignoire, aspergeant abondamment le visage de son mari au passage. Elle le vit pincer les lèvres, certainement pour retenir une réplique acerbe, et réprima un frisson. Son comportement n'était pas normal, il lui préparait certainement quelque chose. Quelque chose qu'elle n'allait pas apprécier.

Malgré son appréhension, elle s'assit dans la baignoire en lui tournant le dos et ramena ses genoux contre sa poitrine. L'espace qui lui était alloué n'était déjà pas grand, mais elle n'arrangeait pas les choses en s'obstinant à rester le plus loin possible du corps de Bonnet. Peine perdue, celui-ci passa aussitôt ses jambes de chaque côté de la jeune femme, puis un bras autour de sa poitrine pour l'attirer contre lui. Avec une grimace, Brianna chercha à se dégager mais il resserra douloureusement sa prise autour d'elle, en remontant son bras autour de sa gorge. Elle poussa un petit cri étranglé et saisit les rebords de la baignoire pour tenter de s'y retenir.

« Pourquoi tu me serres si fort, je ne vais pas m'envoler ? » Elle avait tenté de faire de l'humour pour désamorcer la situation, mais la peur transparaissait dans sa voix.

« Où comptais-tu aller ? », feula le pirate en passant son autre bras autour de sa taille, pour raffermir sa prise.

« Hein ? »

« A Wilmington. Quand le chat n'est pas là… la souris essaie de se carapater. »

Prise de panique, Brianna cligna des yeux et il lui fallut quelques secondes avant de comprendre de quoi il parlait. Cette sale petite balance de Joyeux lui avait bel et bien fait un rapport. Me balader… Je voulais simplement me balader. Et fuir, si l'occasion se présentait.

« A quoi bon essayer de me justifier, tu ne me croirais pas de toute façon… », couina-t-elle, le souffle court.

« Essaie toujours. »

« Je voulais… marcher. Juste marcher. Sans chaperon, sans mari, sans personne pour me dire quoi faire ni où aller… »

« Tu sais que je ne peux pas te laisser faire ça. »

« Pourquoi ? » Cette fois, Brianna avait presque crié et elle sentit Bonnet desserrer légèrement les bras. Profitant de cet effet de surprise inespéré, elle se dégagea juste assez pour se retourner et le regarder droit dans les yeux. « Suis-je ta femme ou ta prisonnière ? »

Il y eut un silence, pendant lequel l'expression de l'Irlandais s'assombrit. En le mettant devant le fait accompli, en le forçant à sortir de leur petit jeu malsain, elle lui rappelait que l'ensemble de leur relation n'était qu'une comédie. Un simulacre de mariage où l'amour n'avait et n'aurait jamais sa place. Et n'était-ce pas ce qu'il avait prétendu convoiter le plus au monde ? Aimer et être aimé ?

Ils se dévisagèrent pendant de longues secondes et Brianna put progressivement voir l'expression de Bonnet changer, comme un maquillage de scène que l'on retirerait couche après couche. Pour ne laisser que de la colère froide. Sa voix n'était à peine plus qu'un murmure lorsqu'il se décida finalement à répondre.

« Tu es et resteras ma prisonnière tant que tu ne te comporteras pas comme ma femme. »

Brianna secoua lentement la tête d'un air méprisant. « Tu ne vois absolument pas pourquoi ce raisonnement n'a aucun sens, je me trompe ? Jamais je ne pourrai me comporter réellement comme ta femme si tu persistes à me traiter comme une prisonnière… Tant mieux, ceci étant dit. Ça m'aide à ne pas oublier. »

Ses derniers mots firent littéralement l'effet d'une douche froide à Bonnet, qui sentit soudain l'eau dans laquelle ils trempaient lui glacer le sang. Si effectivement il avait cru qu'à force de soumission, il parviendrait à lui faire oublier son ancienne vie, à façonner son caractère bien trempé et à la forcer à l'aimer, il n'avait pas réalisé que cela pouvait aussi avoir l'effet inverse. A quelques centimètres de son visage, les lèvres de Brianna s'étirèrent en un rictus cruel et elle secoua de nouveau la tête, comme pour rire de la stupidité de son mari. Comme Stephen ne faisait plus le moindre geste, elle prit appui sur les rebords de la baignoire et poussa sur ses jambes pour en sortir, mais ce soudain mouvement sembla le tirer de sa réflexion. Il la retint durement, glissant les doigts dans sa chevelure rousse pour rapprocher leurs visages l'un de l'autre. Brianna grimaça lorsque son cuir chevelu protesta douloureusement mais elle n'émit pas le moindre son. Elle refusait de lui laisser cette satisfaction.

Alors qu'elle s'attendait à ce qu'il lui plonge la tête sous l'eau pour lui faire payer son effronterie, Brianna sursauta lorsque Bonnet prit violemment possession de ses lèvres, tandis que sa main libre plongeait sous la surface entre les cuisses de la jeune femme. Repoussant le pirate de toutes ses forces, elle tenta de s'écarter mais ne réussit qu'à dévier la bouche de Bonnet de ses lèvres à son cou, qu'il entreprit de consteller de baisers et de mordiller avec empressement. Pousser ne suffirait pas, c'est pourquoi elle planta ses ongles dans les pectoraux massifs, arrachant à peine un grognement à leur propriétaire. Quelques dizaines de centimètres plus bas, l'autre main avait atteint sa cible et s'appliquait à caresser langoureusement l'intimité de Brianna. Sentant la situation lui échapper, la jeune femme serra le poing et frappa Bonnet de toutes ses forces à l'arrière du crâne. Elle reculait son bras pour reprendre de l'élan et réitérer son geste, lorsque la main profane émergea de l'eau savonneuse et saisit son poignet pour l'immobiliser.

« A quoi est-ce que tu joues ? », gémit-elle tout en cherchant à se libérer.

Le visage toujours enfoui dans le creux de son cou, Bonnet lui répondit dans un souffle et la peau de Brianna se recouvrit instantanément de chair de poule.

« Je te traite comme ma femme, mon cœur… C'est ce que tu voulais, non ? »

« Me toucher en faisant fi de mon consentement ? Non, je ne crois pas. »

« N'est-ce pourtant pas le seul avantage du mariage ? », reprit-il d'une voix horriblement mielleuse, tandis qu'il lâchait son poignet pour replonger les doigts en direction de son entrejambe.

Brianna esquissa une grimace de dégoût, en réalisant que c'était pourtant la triste vérité. En ce siècle, imposer un rapport sexuel à une inconnue pouvait être considéré comme un crime, mais imposer un rapport à son épouse n'en était pas un. Bien au contraire. Finalement, je crois que je préfère encore quand il me traite comme une prisonnière. Les paroles de l'apothicaire lui revinrent en mémoire, aussi clairement que s'il venait de les prononcer à l'instant : « certains hommes n'apprécient pas les femmes qui interfèrent avec la volonté de Dieu ». Et jusqu'à preuve du contraire, elle était l'épouse de Stephen Bonnet devant Dieu et les Hommes. Ses réticences de simple femelle n'avaient aucune espèce d'importance aux yeux de l'une ou l'autre de ces entités. Son corps lui-même ne lui appartenait pas. Il était et resterait la propriété de son époux, ce soir et tous les autres soirs après cela. Ce sinistre rappel acheva de la mettre en colère et elle abattit de nouveau plusieurs fois son poing sur Bonnet.

Autour d'eux, une véritable tempête s'était levée dans l'eau de la baignoire, projetant son écume savonneuse sur le parquet, mais en bon marin, Stephen Bonnet ne se laissait pas impressionner. Tenant toujours Brianna d'une main ferme, il encaissait les coups aussi aisément que si elle l'avait frappé avec des boules de coton. Sous la surface, ses doigts avaient maintenant délaissé le clitoris de la jeune femme pour s'enfoncer en elle et effectuer d'imposants va-et-vient. Sa bonne résolution de ne pas la forcer, prise quelques jours plus tôt, semblait maintenant très loin.

« Lâche-moi ! », enragea la jeune femme en sentant le bras qui la masturbait la serrer un peu plus contre le pirate. Était-ce la méthode employée pour l'attirer dans la baignoire, la privation de liberté de la matinée après une journée « presque » normale la veille ou bien le fait qu'il l'ait ignorée la quasi-totalité de la journée avant de la soumettre encore une fois à sa volonté ? Elle n'en savait rien, mais une chose était sûre : ce soir, tout comme le soir où Tryon avait débarqué à River Run, elle ne jouerait pas le jeu. Elle en était tout simplement incapable. Le vase de sa frustration venait à nouveau de déborder, de la même manière que la baignoire qui déversait son trop-plein de liquide à chacun de ses coups de pied ou de poing. Trop de comédie, trop de baisers et de caresses subis sans broncher. Trop de sourires forcés.

Entre ses cuisses, les attouchements de Bonnet devenaient de plus en plus désagréables – l'eau rendant impossible tout semblant de lubrification. Elle devait fuir au plus vite. Fuir cette énième agression qui menacerait un peu plus le frêle équilibre mental qu'elle avait réussi tant bien que mal à instaurer au fil des semaines. Car menacer cet équilibre, c'était risquer de se mettre Bonnet à dos. Risquer de perdre Jeremiah à jamais.

« Arrête… », supplia-t-elle, à présent au bord des larmes. « Tu me fais mal… »

Peut-être qu'en la sachant tiraillée par la douleur, il se rappellerait qu'il avait une conduite de bon père de famille à tenir pour donner le change. Mais sa tentative d'évasion (ou plutôt ce qu'il avait interprété comme tel) semblait avoir réveillé d'anciens démons et Bonnet faisait la sourde oreille, tout comme il avait ignoré ses hurlements et ses supplications quatre ans plus tôt. Cette idée provoqua une véritable vague de panique chez Brianna, qui se vit décuplée lorsque l'Irlandais retira ses doigts de son intimité afin de la changer de position. Probablement pour la prendre pour de bon, cette fois. Pitié, non… L'intrusion des doigts avait été bien assez douloureuse, elle préférait ne pas imaginer ce que ferait son sexe.

Soudain, elle la vit. L'ouverture. La marge de manœuvre. La distance juste assez suffisante pour lui permettre de frapper un grand coup. Le poing serré, elle l'envoya frapper de toutes ses forces la joue gauche de Stephen, dont la tête tourna à quatre-vingt-dix degrés vers la droite. Il n'eut que le temps de lui jeter un regard interloqué lorsqu'un deuxième coup le cueillit sur la pommette, juste en-dessous de l'œil. Profitant de sa stupeur, Brianna s'extirpa de la baignoire, manquant de glisser plusieurs fois, puis s'enroula en tremblant dans sa robe de chambre qui l'attendait, posée sur le dossier d'une chaise. C'était la deuxième fois qu'elle perdait autant le contrôle d'elle-même. Pourquoi maintenant, pourquoi aujourd'hui, avait-elle été incapable de serrer les dents et de le laisser faire, comme la dernière fois ? Mystère. Ce dont elle était sûre, en revanche, c'est qu'elle allait en payer le prix.

Terrifiée, elle se retourna pour dévisager Bonnet et faillit défaillir devant la fureur qui émanait de lui. Son regard habituellement vert était devenu plus sombre qu'une nuit sans lune et un tressautement agitait sa cicatrice, trahissant la tension dans sa mâchoire. Quant à ses mains, qui désormais serraient les bords de la baignoire à l'en briser, chaque tendon et chaque veine saillaient comme s'ils étaient sur le point d'exploser. C'est fini. Si je ne suis pas morte avant le lever du jour, il me renverra à Fraser's Ridge et je ne reverrai plus jamais Jemmy…

Les yeux emplis de larmes, elle fit alors la seule chose dont elle se sentait capable en cet instant. Glissant à moitié sur le parquet mouillé et serrant les pans du peignoir autour de son corps nu, elle quitta la chambre en courant et remonta le couloir pour se réfugier dans celle de son fils. La clé n'était plus sur la porte de la pièce, et elle en serait très certainement arrachée manu militari par Bonnet ou ses sbires, mais elle aurait au moins eu la possibilité de serrer une dernière fois son fils dans ses bras.

Et sur cette dernière pensée sinistre, Brianna se glissa sous les draps aux côtés de Jeremiah, attendant l'inévitable sentence.

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Vous vouliez du toxique ? Et ben vous avez été servis ! Lololol. Mine de rien, il s'est passé énormément de choses dans ce chapitre. Le retour du Français d'abord, un message a été envoyé aux Fraser pendant que Stephen jouait les pères parfaits, un petit coucou de notre ami Roger et enfin le grand final… Les dés semblent jetés pour Brianna. Pensez-vous que Stephen mettra ses menaces à exécution ? Cela semble peu probable mais le plus important n'est-il pas que Brianna en soit persuadée ?... Vous découvrirez la réponse dans le prochain chapitre !

En attendant le 22 mai, j'ai hâte de lire vos commentaires sur ce chapitre et je vous fais plein de gros bisous !

Xérès