Tu m'apprendras…?
J'espère que les trois dernières semaines se sont bien passées pour vous ! Pour Brianna, il ne se sera écoulé que quelques heures depuis la fin du précédent chapitre, où nous l'avions laissée s'allonger auprès de son fils après une dispute particulièrement violente avec Stephen… et terrifiée d'être mise à la porte.
On entre dans une deuxième phase de leur relation et de l'histoire… Beaucoup de choses vont se produire dans ce chapitre. Des choses qui vont avoir des conséquences à moyen terme. J'espère qu'il vous plaira !
Merci à SarahMattMello2 et Wizzette pour leurs reviews !
SarahMattMello2 : il ne faudra pas trop compter sur l'apothicaire, Wilmington est à huit heures de route et elle ne va pas y aller tous les quatre matins ahah. Mais Claire et Jamie sont plein de ressources, comme tu le verras dans ce chapitre ! Enjoy et merci pour ta review !
~o~
11. Happy Birthday To Me
Lorsque Brianna se réveilla en sursaut, le petit corps de Jeremiah lové contre le sien, elle s'étonna tout d'abord de voir les premières lueurs du jour filtrer à travers les épais rideaux de velours bleu roi. Cela n'avait aucun sens : à moins d'avoir remonté le temps ou d'avoir rêvé l'altercation de la veille, il était tout simplement impossible qu'elle soit encore à River Run au lever du soleil. Je me suis refusée à lui… Je l'ai frappé. Plusieurs fois. La seule raison pour laquelle je suis encore là c'est que son messager n'a pas eu encore le temps de revenir avec les papiers d'annulation de notre mariage.
Elle baissa les yeux sur la tête blonde de Jeremiah, encore profondément endormi et suçotant bruyamment son petit pouce. C'était certainement ça : ce répit inattendu ne lui était accordé que parce qu'il fallait du temps à Bonnet pour la séparer officiellement de son fils. Il ne prendrait pas le risque de régler ça lui-même, sans s'assurer d'avoir la justice de son côté. Mais combien de temps lui faudrait-il ? Une journée ? Peut-être deux ? Et d'ici là, qu'allait-elle faire ? Se terrer dans cette chambre jusqu'à ce que deux gardes de la couronne l'en extirpent, pieds et poings liés ? Ses yeux se remplirent de larmes à cette idée et elle resserra un peu plus ses bras autour de son fils.
Elle aurait tout donné pour pouvoir remonter le temps et éviter le fiasco de la veille. Ne pas chercher à sortir ni tenir tête à Joyeux. Ne pas refuser à Stephen l'accès à son corps. Il y aurait pu ne jamais avoir eu de dispute si elle avait su garder la tête froide. Et elle aurait pu rester auprès de Jeremiah.
Une heure plus tard, le soleil avait progressé dans le ciel et avec lui les angoisses de la jeune femme. Personne n'était encore venu la chercher et si au début elle avait été soulagée de ce sursis, à présent l'attente devenait insupportable. Il fallait qu'elle sache. Que Bonnet lui dise droit dans les yeux quand il désirait la voir disparaître. Qu'elle prépare sa défense, tente de l'amadouer. Je pourrais essayer de m'excuser…, pensa-t-elle avec une grimace. Cette perspective ne la réjouissait guère. L'idée même de devoir supplier Bonnet de lui accorder sa clémence la révulsait, mais c'était peut-être sa dernière chance. Délicatement, elle s'écarta de Jeremiah et sortit du lit à pas de loup pour s'aventurer dans le couloir. Posté près de l'escalier, Joyeux – fidèle à son nouveau surnom – la salua d'un regard mauvais et Brianna bifurqua aussitôt sur la gauche pour entrer dans la chambre conjugale.
La baignoire avait été retirée depuis l'incident – probablement par les domestiques – et le parquet avait retrouvé son aspect d'origine, sans flaques d'eau savonneuse. Le lit était vide et les draps avaient été tirés. Bonnet s'était donc levé tôt. Certainement pour s'empresser de régler les formalités de mon départ…, pensa-t-elle avec un frisson. N'ayant toujours sur le dos que le peignoir qu'elle avait enfilé à la va-vite avant de fuir, Brianna décida de s'habiller un peu plus chaudement avant de se mettre à la recherche de Bonnet dans la maison. Elle était sur le point de retirer ledit peignoir lorsque la poignée de la porte pivota et elle fit volte-face, tandis que l'objet de ses pensées entrait et refermait derrière lui. Joyeux avait certainement dû le prévenir. Ce sale cafard…
Le regard que Bonnet posa sur elle était si indéchiffrable que Brianna faillit éclater en sanglots. Froid, neutre, indifférent, comme si elle était déjà une étrangère dans cette maison. Une étrangère pour Jemmy… La gorge serrée, elle fit quelques pas prudents dans sa direction. Il fallait qu'elle sache ce qui l'attendait et quand. Elle avait besoin de l'entendre de vive voix. Mais d'abord, elle devait tenter le tout pour le tout. Et vite, pensa-t-elle en le voyant ouvrir la bouche pour parler.
« Je suis désolée… », s'empressa-t-elle de dire, tandis qu'il se figeait, lèvres entrouvertes et sourcils froncés. « Je ne sais pas ce qui m'a pris hier soir… j'étais épuisée… » Le froncement de sourcils de Bonnet s'accentua et elle referma les derniers mètres qui les séparaient, jusqu'à poser les mains à plat sur la poitrine du pirate. « Ne me chasse pas, par pitié. Je… je commence tout juste à trouver mes marques et à apprécier certains aspects de ma vie avec toi. » C'était un beau mensonge, évidemment, mais elle n'allait pas lésiner sur les moyens. Pas quand la garde de Jeremiah était en jeu. « Hier soir, c'était… un moment d'égarement. La fatigue du voyage, sûrement. »
Un éclair de ce qui semblait être de l'incompréhension passa dans le regard de l'Irlandais. Brianna avait donc réellement cru à ses menaces d'annulation de leur mariage ? Jamais il ne l'aurait laissée partir, pas même si elle lui résistait. Bien au contraire. Mais le fait qu'elle en soit persuadée arrangeait ses affaires : le spectre de la perte de Jeremiah la garderait docile tant qu'il flotterait au-dessus de sa tête. Peut-être pour longtemps, au point qu'elle ne chercherait même plus à retrouver son ancienne vie. Il était temps pour tous les deux de reprendre leurs rôles respectifs et Stephen opta pour la même approche qu'elle avait adoptée avec lui : le bluff. Lentement, il pressa son front contre le sien et plaça sa main droite en coupe contre la joue fraîche de la jeune femme, avant de murmurer :
« Je n'aime pas cela lorsque nous nous querellons… »
« Moi non plus », souffla Brianna sur le même ton. Menteuse… « Ça n'arrivera plus… »
Un rictus presque imperceptible fit frémir la cicatrice de Bonnet. Il se demandait jusqu'où il pouvait bien aller… tout ce qu'il pouvait bien obtenir d'elle sous le coup de la peur de perdre son enfant. Il s'avança encore, jusqu'à effleurer de ses lèvres celles de sa femme.
« Promets-le-moi… », susurra-t-il tout contre sa bouche. « Promets-le-moi et tu n'auras plus à t'inquiéter un seul jour de ta vie d'être séparée de Jeremiah. »
Brianna fronça les sourcils et le dévisagea un instant, cherchant à savoir s'il était sérieux. Bonnet gardait le regard rivé dans le sien, attendant sa réponse avec une impatience presque palpable. Était-ce un énième test ? Que se passerait-il si elle refusait ? La jeune femme n'avait aucune envie de le savoir. C'était déjà un miracle d'être autorisée à rester après ce qu'elle avait fait la veille et elle se sentait incroyablement chanceuse d'avoir échappé au pire. Si bien qu'elle n'eut pas à se forcer longtemps pour qu'un large sourire se dessine sur ses lèvres, tandis qu'elle hochait la tête avec empressement.
« Je te le promets. »
Le rictus du pirate se mua aussitôt en un sourire satisfait, au moins aussi grand que celui de Brianna. Il percevait son soulagement, il sentait sa peur fondre comme neige au soleil au profit d'une confiance nouvelle – en lui ou en elle-même, ça il ne le savait pas. Mais lorsque les lèvres de la jeune femme s'emparèrent des siennes avec une avidité qu'il ne lui avait encore jamais connue, connaître la réponse à cette question ne lui sembla soudain plus si important.
Brianna ne savait pas vraiment pourquoi elle avait fondu ainsi sur la bouche de Bonnet. La tension des derniers jours, la peur d'être chassée de la plantation, de perdre Jemmy… Tout cela s'était envolé si brutalement en seulement quelques mots et quelques regards échangés, qu'elle avait cessé de se demander si tout cela faisait partie d'un autre plan savamment élaboré pour la soumettre. Il lui donnait une chance de s'en tirer et elle l'avait saisie… ne souhaitant plus qu'une chose. Le remercier.
Mais le faire avec des mots était impensable. Jamais elle ne serait capable de dire un jour « merci » à cet homme qui avait ruiné tout ce qui comptait à ses yeux. Sa dignité, son corps, son esprit, son mariage avec Roger… Elle avait cependant su quoi faire lorsque les yeux de Bonnet s'étaient brièvement attardés sur son corps encore nu que l'on devinait entre les pans de son peignoir mal fermé. Et l'instant d'après, elle s'était jetée à son cou.
Passée la surprise provoquée par ce baiser aussi intense qu'inattendu, Stephen s'empressa d'y répondre avec la même fougue, glissant ses doigts sous l'étoffe pour saisir les hanches de Brianna et l'attirer contre lui. Avec des gestes précautionneux, il caressa chaque centimètre de peau à sa portée, se maîtrisant pour ne pas la prendre sur-le-champ. Il devait la laisser mener la danse, lui faire croire qu'elle était libre de se donner à lui sans qu'il ne la réclame.
De son côté, Brianna redoublait d'efforts pour paraître sincère et passionnée. Mais surtout convaincante. Bien sûr qu'elle tiendrait sa promesse… jusqu'à ce qu'elle trouve l'opportunité en or qui entraînerait la chute de son cher et tendre époux. Mais d'ici là, elle se devait d'être irréprochable. Le pirate ne la laisserait pas s'en tirer aussi facilement une deuxième fois. Un frisson la parcourut lorsque les mains de Bonnet effleurèrent une partie sensible de son aine et elle ne protesta pas lorsque ces mêmes mains la débarrassèrent délicatement de son peignoir.
Son cerveau semblait s'être mis en veille, probablement à cause de la déferlante d'émotions de ces dernières heures. Elle ferma les yeux pour se concentrer, essayer d'imaginer un quelconque scénario pour échapper à la réalité, mais le temps qu'elle réalise que toute échappatoire était impossible, Bonnet s'était dénudé à son tour et l'attirait de nouveau contre lui. Pas pour la pousser sur le lit ou la plaquer contre un mur, cependant.
Brianna le vit s'asseoir sur le couvre-lit, puis se mettre en appui sur un coude, attendant avec un regard lubrique qu'elle vienne le rejoindre. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser ce qui était en train de se passer. Stephen Bonnet n'était pas du genre à laisser une femme prendre le dessus. S'il l'invitait donc à le chevaucher, ce n'était pas réellement pour la laisser diriger leurs ébats… Il veut que je le fasse entrer en moi de mon plein gré. Ne plus être la poupée de chiffon qu'il peut positionner à sa guise. Et dans un sens, c'était une autre manière d'asseoir toujours plus sa domination sur elle. S'il parvenait à la rendre active et non plus passive lors de leurs rapports, alors il aurait encore gagné. Foutrement pervers…
Mais sa situation était encore trop précaire pour qu'elle se paie le luxe de refuser et elle grimpa sur le lit – qui grinça, comme à son habitude – positionnant ses cuisses de part et d'autre des hanches de son mari. Celui-ci la dévisageait attentivement, guettant le moindre signe de faiblesse dans sa performance d'actrice.
S'il pensait gagner à ce jeu-là, il se trompe… Avec une insolence qui la surprit elle-même, Brianna glissa ses doigts entre ses propres jambes pour se caresser lentement et préparer son corps à ce qui allait suivre. Les pupilles de Bonnet s'embrasèrent instantanément, mais il attendit malgré tout qu'elle achève son œuvre pour ne pas la brusquer. Chacun respectait si bien le rôle écrit pour lui que cela en devenait presque chorégraphique.
Lorsque Brianna le fit enfin entrer en elle, il poussa un grognement de satisfaction sonore tout en empoignant ses hanches pour en suivre chaque ondulation. La sensation était grisante, bien plus encore que lorsqu'il se contentait de jouir entre ses cuisses écartées et inertes. Elle ne lui avait jamais plus appartenu qu'en cet instant précis, alors même qu'il lui donnait l'illusion d'avoir le contrôle de la situation.
Stephen savait qu'il ne tiendrait plus très longtemps, tant le spectacle que lui offrait Brianna le ravissait. Mais il restait toujours de la place pour une amélioration. D'un coup de rein, il se redressa pour enfouir son visage entre les seins de la jeune femme, tout en faisant passer ses jambes autour de sa propre taille et en la serrant fermement pour aller toujours plus profondément en elle. Il la vit pousser un hoquet de surprise et se contracter autour de son érection, avant d'accélérer ses mouvements contre son bassin. Stephen savait parfaitement que Brianna n'avait encore jamais joui entre ses mains. Mais cette fois était différente : la violence de leur dispute passée, l'angoisse d'être chassée et enfin le soulagement d'échapper à toute punition avaient fait tomber une partie des barrières mentales qu'elle avait élevées entre eux pour se protéger. S'il agissait rapidement, elle n'aurait pas le temps de les édifier à nouveau…
Il sut qu'il avait remporté cette bataille lorsqu'après plusieurs minutes, les doigts de sa captive se glissèrent dans ses cheveux blonds pour s'y agripper, tandis que les parois de son sexe enserraient toujours plus étroitement le sien. Lorsqu'il leva les yeux, la vue de ses paupières closes et de ses sourcils roux froncés par la concentration qu'elle mobilisait pour se retenir d'émettre le moindre son – certainement par fierté – le fit littéralement chavirer. Pour la première fois depuis leur rencontre, il lui avait donné du plaisir. Et il sut alors qu'il n'aurait plus qu'une seule et unique obsession à l'avenir : recommencer.
~o~
23 novembre 1773.
Assise à la table de la salle à manger, où elle savourait son thé matinal brûlant avec Jeremiah sur les genoux, Brianna regardait les flammes danser dans l'âtre. Le feu qui ronflait dans la cheminée, associé à la douce chaleur du corps de son fils contre le sien, l'avait peu à peu plongée dans une agréable torpeur et elle poussa un léger soupir de contentement. Bien calé sur ses cuisses et emmitouflé dans une grosse veste de laine, Jeremiah dévorait quant à lui une énorme part de cake et quelques fruits d'été coupés et conservés dans du sirop.
Au bout de la table, Bonnet dégustait lui aussi son petit-déjeuner – au lieu de l'engloutir comme à son habitude. L'arrivée de l'hiver avait d'une manière ou d'une autre ralenti ses activités, quelles qu'elles soient, et il avait passé davantage de temps à la plantation depuis plusieurs semaines – gérant ce qu'il restait de terres et profitant de ces vacances bien méritées pour monopoliser l'attention de Jeremiah. Brianna sentit son regard lui brûler la peau, mais n'en fit pas grand cas. Cela faisait longtemps qu'elle avait cessé d'être mal à l'aise lorsqu'il la fixait avec insistance – grand bien lui fasse après tout, s'il avait du temps à perdre. Et depuis la nuit fatidique où elle l'avait bourré de coups de poing, elle n'avait plus osé lui refuser ou se rebeller contre quoi que ce soit. Pire encore, elle était allée au-devant du moindre de ses désirs, les anticipant parfois, quitte à prendre certains risques lorsqu'il réclamait son affection en période fertile.
Les rouages de leur mécanique étaient d'ailleurs si bien huilés que ce qui avait été jusque-là une parodie bancale de vie de couple s'était mué en quelque chose de plus réaliste. Plus soigné. Et qui ressemblait à s'y méprendre à un mariage normal, au point où cela en devenait presque perturbant. Non, pas presque. Absolument, totalement, indubitablement, foutrement perturbant, se corrigea-t-elle avant de grimacer lorsque Jemmy frappa sa poitrine du coude en gigotant. Un simple choc qui lui fit l'effet d'une brûlure au fer rouge dans l'ensemble du sein gauche. La douleur – ainsi qu'une augmentation manifeste du volume mammaire – s'était installée depuis deux jours déjà et elle repoussait le moment de voir la vérité en face, sachant parfaitement quelle était l'origine du phénomène. Et elle n'était pas la seule. La veille, elle s'était retournée dans le lit conjugal et avait porté une main à sa poitrine en poussant un grognement de douleur… avant de sentir les deux mains de Bonnet se plaquer sur ses seins comme on tâterait les pis d'une vache à la foire agricole.
« Tu es enceinte… », avait-il conclu avec un rictus satisfait, tandis qu'elle se dégageait avec une grimace.
« Je n'ai pas encore de retard. » Elle avait rétorqué quelque peu sèchement, avant de quitter précipitamment la pièce pour lui cacher son trouble. Ce n'était pas le moment de risquer un nouveau drame. Elle devrait garder la tête froide si jamais elle était bel et bien enceinte… Et faire ce qui devrait être fait. Plus que deux ou trois semaines et elle serait fixée.
Depuis, il ne cessait de lorgner son décolleté et ce nouveau grognement de douleur causé par l'intervention de Jeremiah ne lui échappa pas. Un sourire fit onduler sa cicatrice et il poussa vers Brianna une assiette de petites pâtisseries, tandis qu'elle levait ostensiblement les yeux au ciel.
« Stephen, je n'ai plus f- »
« Mange. »
Son ton ne laissait pas de place à la discussion, malgré l'étincelle espiègle qui animait son regard. Brianna était sur le point (encore une fois) de céder et de saisir le plus petit des scones présents dans l'assiette, lorsque Joyeux fit irruption dans la pièce, apportant le courrier du matin. Sauvée par le gong, pensa-t-elle en retirant aussitôt sa main du plat. L'homme traversa la salle à manger, accordant au passage un regard venimeux en direction de Brianna, qui se demanda ce qu'elle avait bien pu faire encore pour mériter une telle animosité. Mais la réponse ne tarda pas à venir. Joyeux déposa plusieurs missives, un petit paquet entouré d'une épaisse ficelle, ainsi que la Gazette de Wilmington sur le coin de la table, à l'exception d'une lettre qu'il garda en main pour la tendre directement à Bonnet.
« Ça vient de Fraser's Ridge », lâcha Joyeux à mi-voix.
Bonnet se raidit instantanément, sur la défensive, et Brianna tourna la tête si vite en direction des deux hommes qu'elle sentit ses vertèbres cervicales craquer. Malgré la curiosité qui la rongeait et la crainte de voir Bonnet détruire la lettre avant d'avoir pu prendre connaissance de son contenu, elle ne résista pas à l'envie de lancer une petite pique.
« Seigneur Dieu, mais… il parle ? », s'exclama-t-elle avec une expression de surprise feinte. Joyeux lui décocha un regard mauvais, auquel elle répondit par un sourire hypocrite, pendant que de son côté Bonnet coupait le sceau de cire avec autant de décontraction que si la lettre lui était personnellement adressée. Brianna le vit froncer les sourcils sous le coup de la concentration, tandis qu'il tentait de déchiffrer les lignes manuscrites. Après quelques dizaines de secondes, son expression s'assombrit et il congédia Joyeux d'un signe de la main.
Il lui fallut encore près d'une minute pour achever sa lecture, ignorant superbement sa femme qui montrait des signes d'impatience. Lorsqu'il lui tendit enfin sa lettre, il ne semblait non pas en colère comme elle l'avait redouté, mais perturbé comme s'il venait d'apprendre une mauvaise nouvelle. Brianna lui arracha presque la missive des mains et cala Jemmy sur sa cuisse gauche pour libérer sa main droite et tenir la feuille de papier sous ses yeux. Quant à Bonnet, son attention se portait à présent sur le paquet, mais Brianna l'avait totalement oublié. Elle commença sa lecture et son cœur fit un bond dans sa poitrine en reconnaissant instantanément l'écriture ancienne et soignée de Jamie.
Joyeux anniversaire, mo chridhe.
Brianna cligna des yeux plusieurs fois et mit un temps anormalement long à réaliser qu'on devait effectivement être aux alentours du 23 novembre et qu'elle fêtait donc son vingt-cinquième anniversaire. A plus ou moins deux cents ans près… Son cœur se serra et elle se mordit la lèvre pour retenir ses larmes et poursuivre sa lecture. La lettre, ponctuée de mots affectueux en gaélique et outre les vœux d'anniversaire, contenait des nouvelles de chaque membre de la famille et Brianna renonça rapidement à refouler ses émotions. Un sanglot camouflé par un rire nerveux lui échappa soudain et voyant Stephen se renfrogner, elle se sentit forcée de se justifier.
« Désolée… Ma belle-sœur Marsali est enceinte… encore. » Nouveau rire étranglé. Une larme sur la joue essuyée d'un geste rageur. « Fergus est une véritable machine à bébés… », ajouta-t-elle en secouant la tête. « Tu entends ça, Jem ? Germain et Joan vont avoir un nouveau petit frère ou une nouvelle petite sœur… et toi un nouveau cousin ou cousine ! »
Avec tout l'enthousiasme propre aux tout-petits, Jeremiah se mit à applaudir maladroitement de ses mains poisseuses de sirop. Brianna lui sourit et essuya sa joue droite du revers de sa manche avant de baisser de nouveau les yeux sur la lettre. En-dehors des nouvelles de chacun, elle ne contenait aucune information cruciale et était d'une banalité affligeante. Brianna ne savait pas vraiment à quoi elle s'attendait… Sa famille devait se douter que Bonnet lirait son courrier, ils n'allaient donc pas y détailler un éventuel plan d'évasion. Mais ces quelques mots gentils, ces bribes de leur vie à Fraser's Ridge, lui avaient fait du bien et pour cela, elle leur en serait éternellement reconnaissante. Pas un seul mot à propos de Roger…, nota-t-elle avec une pointe d'amertume. Ce lâche a très certainement dû rentrer à notre époque.
Elle releva le nez en direction de Bonnet. La lettre faisait mention d'un cadeau, il devait s'agir du petit paquet qu'il tenait toujours entre ses mains. Ne voulant pas lui donner d'ordres directs, Brianna pinça les lèvres et fit un geste en direction du colis.
« Est-ce que je pourrais… ? », commença-t-elle poliment. Bonnet sursauta, comme si elle venait de le tirer brutalement de ses pensées, et lui tendit le paquet d'un air de plus en plus contrarié. Son étrange mutisme la mettait mal à l'aise. « Qu'y a-t-il ? »
Le pirate fronça les sourcils, s'humecta les lèvres, cligna des yeux… Un véritable ballet d'expressions faciales qui n'était pas dans ses habitudes. Quelque chose le tracasse… pour de vrai.
« C'est ton anniversaire ? »
Brianna hocha la tête, tout en commençant à dénouer la ficelle qui retenait le tissu autour de son cadeau.
« Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? »
Elle haussa les épaules. « Très franchement, ça m'était sorti de l'esprit. Et je ne pensais pas que c'était important… »
« Assez important pour que ta famille t'écrive. Cela devrait donc l'être pour moi aussi. Tu es ma femme, par Danu… »
Brianna le dévisagea, interloquée. Il semblait réellement frustré de son ignorance et en d'autres circonstances, elle aurait trouvé cela touchant.
« Je ne connais pas non plus le tien », déclara-t-elle pour tenter de l'apaiser.
« J'ai été abandonné sur le parvis d'une église, personne ne sait exactement quand je suis né. Mis à part que c'était en 1737… Et quand bien même j'aurais connu la date exacte, je n'aurais pas eu grand monde avec qui le fêter. »
« Oh… » Brianna se mordit la lèvre. Sa tentative de rattrapage avait lamentablement échoué et Bonnet semblait encore plus morose qu'une minute plus tôt. « Dans ce cas, pourquoi ne pas oublier nos anniversaires ? Personnellement, ça ne me dérange pas d'avoir éternellement vingt-cinq ans… » Elle vit Bonnet esquisser un sourire moqueur, et ajouta : « Et si tu es d'accord, nous nous contenterons de fêter celui de Jeremiah. »
En vérité, elle n'avait aucune envie de fêter un seul de ses anniversaires sans sa famille. Et surtout pas avec lui… Mais sa proposition sembla satisfaire l'Irlandais, qui lui adressa un sourire inhabituellement doux avant d'opiner du chef.
« Il est né le- », commença Brianna, mais il termina sa phrase avant qu'elle en ait eu le temps.
« Le 4 mai, je sais. » L'air surpris de Brianna le froissa légèrement, mais il se retint de tout commentaire.
« J'aura quatre ans ! », s'exclama Jeremiah en brandissant trois doigts de sa main droite, avant de réfléchir longuement et d'en déplier un quatrième.
« On dit : j'aurai quatre ans », corrigea Brianna, avant d'ouvrir enfin son cadeau. Il s'agissait d'un livre assez ancien à première vue, doté d'une magnifique couverture en cuir marron et noir, réhaussée de détails dorés. Hamlet, par William Shakespeare, une édition de 1733 comme l'indiquait la première page. Elle connaissait déjà l'histoire par cœur, pour l'avoir lue et relue des dizaines de fois au cours de ses années d'école, et avait d'ailleurs souvent répété à ses parents qu'elle n'ouvrirait plus l'œuvre avant au moins une trentaine d'années tant elle en avait soupé. Maman ne m'aurait pas offert un livre en sachant que je ne le lirais pas… Il doit y avoir autre chose…
Relevant la tête, elle s'aperçut que Bonnet l'observait attentivement et elle lui sourit, brandissant le livre pour qu'il ne se pose pas trop de questions.
« Hamlet », dit-elle simplement en tournant la couverture vers lui. « J'ai toujours adoré Shakespeare. »
« Voilà un cadeau utile… J'apprécie énormément les contes de ce bon vieux Perrault, mais un peu de changement ne me déplairait pas. »
« Jeremiah est un peu jeune pour ce genre d'œuvre… », rétorqua Brianna avec une grimace.
« Mais Jeremiah n'est pas le seul à apprécier qu'on lise pour lui… »
Le sourire doux revint brièvement aux lèvres de Bonnet et la jeune femme hocha la tête, ne sachant pas vraiment quoi dire. Elle n'avait rien contre le fait de lire pour lui – tant qu'il l'écoutait, il ne tentait pas de la toucher – mais elle devait d'abord s'assurer qu'aucun message visible n'était caché à l'intérieur.
« Je ne suis pourtant pas si douée… J'ai parfois du mal à utiliser le bon ton dans les dialogues… », bredouilla-t-elle avec un sourire gêné.
« Quand bien même tu lirais mes livres de comptes, je serais suspendu à tes lèvres… »
Brianna laissa échapper un rire poli, mais l'information n'était pas tombée dans l'oreille d'une sourde. Si de tels livres existaient bel et bien – et qu'elle parvenait à mettre la main dessus – peut-être y trouverait-elle des informations cruciales sur les activités illégales de Bonnet. Ou des indices sur d'éventuelles magouilles visant à dissimuler lesdites activités illégales. L'Irlandais, quant à lui, semblait particulièrement fier de son compliment et termina son assiette avec un peu plus d'entrain.
En attendant, elle n'avait donc que peu de temps pour explorer le livre à la recherche d'un quelconque message caché. En espérant que le volume resterait présentable ensuite et qu'il n'éveillerait pas les soupçons de Bonnet s'il venait à l'observer.
Une fois débarrassée de son mari, occupé à jouer avec Jeremiah et Blue devant la maison, Brianna avait prétexté une fatigue subite pour s'éclipser dans leur chambre et passer son exemplaire d'Hamlet au peigne fin. Comme elle s'y attendait, Stephen n'avait pas posé de question : depuis qu'il soupçonnait sa grossesse, il s'était montré tout particulièrement permissif et attentionné, et elle put donc se retirer seule sans risquer d'être dérangée.
Le livre lui semblait horriblement normal alors qu'elle le tournait et retournait entre ses doigts. Aucune marque ne laissait penser que la couverture avait été décollée de son support pour y glisser un message. La tranche était intacte et l'espace entre celle-ci et les pages, désespérément vide. Aucun renflement indiquant la présence d'un bout de papier caché, ni de pages découpées pour y placer une arme comme dans les films d'action… Rien de rien. Avec un grognement exaspéré, Brianna se laissa tomber à plat dos sur le lit – générant un boucan de tous les diables – et jeta le volume sur l'édredon à côté d'elle.
Il devait forcément y avoir quelque chose dans ce livre. Claire ne lui aurait jamais offert cette pièce de Shakespeare précisément. Elle sait que je ne peux plus la voir en peinture…, ajouta intérieurement Brianna en regardant la reliure de cuir du coin de l'œil. Roulant sur le ventre, elle reprit le livre et l'ouvrit à la première réplique. Peut-être quelqu'un avait-il griffonné sur les pages… Elle venait de lire les deux premières (et ennuyeuses à mourir) scènes de l'Acte I, sans rien remarquer d'anormal, lorsque l'envie lui prit de laisser tomber ses recherches. Manifestement, elle se faisait des idées. Où se croyait-elle ? Dans un roman d'espionnage, où les protagonistes s'échangent des messages secrets par journal interposé ? Elle avait tellement fantasmé l'idée que sa mère répondrait d'une manière ou d'une autre au petit mot laissé chez l'apothicaire que ce simple bouquin avait éveillé chez elle de faux espoirs. Et voilà qu'elle se prenait pour Mata Hari…
Avec un soupir déchirant, elle lâcha l'ouvrage qui s'ouvrit à une page aléatoire (Acte 1 scène 4) et le fusilla du regard, comme si l'objet était responsable de son malheur. C'est alors que l'une des lettres attira son attention : celle-ci – un « A » – était affublée d'une petite tache d'encre, comme un défaut d'imprimerie et Brianna passa négligemment le doigt dessus. La sensation sur le papier était légèrement différente de celle des autres lettres et elle fronça les sourcils. Sur la page voisine, un « V » cette fois présentait également un vice similaire et la jeune femme sentit son cœur s'emballer dans sa poitrine. Ces traces n'étaient pas d'origine, elle en était persuadée. Se redressant d'un coup sur le matelas, elle reprit le livre en mains et revint à la toute première page pour le feuilleter attentivement. Ici et là, d'autres anomalies se glissaient au fil du texte et un sourire se dessina lentement sur ses lèvres. Jamie avait été imprimeur dans une autre vie, jamais il n'aurait offert à sa fille un livre aussi mal réalisé que celui-là. Le voilà, mon message…
Le lit protesta bruyamment lorsqu'elle le quitta pour aller dénicher son carnet à dessin au fond de son armoire, ainsi qu'un bout de fusain, puis de nouveau quand elle se rassit dessus. Avec une grimace, elle tenta de faire abstraction du fait qu'elle avait déjà demandé cent fois à Bonnet de le faire réparer – sans succès – et feuilleta le carnet jusqu'à une page vierge. Sur la précédente se trouvait un portrait de Phèdre en tenue de domestique et dont le tablier était agrémenté de curieuses successions de traits en guise de motifs. Son dernier suivi de cycle… Au-dessus du douzième petit trait, un point avait été dessiné dans la robe de Phèdre et elle le fusilla du regard. Chaque trait représentait une journée et chaque point un rapport sexuel. Généralement, elle trouvait toujours un moyen de se défiler afin d'éviter une pénétration entre le onzième et le dix-huitième jours, mais Bonnet était rentré ce soir-là avec un énième bijou extravagant. Et comme à chaque fois qu'il lui offrait un cadeau, elle avait été tenue de le « remercier », espérant que douze jours soit encore assez tôt pour éviter une éventuelle fécondation. Eh bien, c'est raté…
Avec un grognement, elle secoua la tête pour chasser ces sombres pensées de son esprit – elle aurait bien assez de temps pour ruminer plus tard – et entreprit de relever chaque lettre marquée d'une tache sur son carnet. Une activité longue et fastidieuse, qu'elle interrompait aussitôt qu'un bruit se faisait entendre dans le couloir de l'étage. Il y avait eu d'abord Phèdre, traînant Jeremiah en larmes jusqu'à sa chambre pour le changer (manifestement après qu'il se soit roulé dans la boue avec Blue), puis les pas lourds et lents de Joyeux qui s'étaient arrêtés devant sa porte, ne s'éloignant qu'après quelques secondes d'immobilité. Elle avait également identifié la démarche de Bonnet et s'était empressée de fourrer son travail sous le lit au cas où il déciderait d'entrer dans leur chambre. Par deux fois, elle l'avait senti sur le seuil, probablement le front ou l'oreille plaqué contre le panneau de bois. Alors qu'elle fermait les yeux, prétendant être assoupie, elle l'imaginait la main sur la poignée sans savoir s'il devait ou non entrer dans sa propre chambre. Les secondes s'écoulaient, interminables, pendant lesquelles Brianna priait pour qu'il prenne enfin une décision : peu lui importait qu'il rentre ou qu'il reparte, qu'il vienne encore la solliciter ou qu'il la laisse se reposer mais cet entre-deux, cette attente insupportable était une véritable torture. Toutefois, il ne s'aventura jamais dans la pièce, tournant les talons pour redescendre au rez-de-chaussée et elle reprit son travail à la seconde où le bruit de ses bottes en cuir disparaissait dans le hall d'entrée.
R… m… e… s… Les lettres s'enchaînaient sur le carnet et Brianna saisit bientôt l'essentiel du message avant même d'avoir achevé sa reconstitution. Malgré tout, après avoir atteint la dernière page, elle relut quand même le résultat pour bien s'en imprégner.
Avons bien reçu ton message et sommes heureux de te savoir bien portante malgré les circonstances. Bellingham pense que Tryon et Bonnet ont trouvé des moyens plus ou moins légaux de s'enrichir. Contrebandes. Armes. Mais pas seulement. Manquons d'informations. C'est Tryon qui a payé le jury lors de ton procès. Pas assez de preuves pour l'instant. Continuons de chercher. D'autres livres viendront si avons du nouveau. Ne perds pas espoir, Bree. Nous ne t'abandonnerons pas.
Un sourire triste se dessina lentement sur les lèvres tremblantes de Brianna, bientôt mouillées de larmes. Le message ne contenait rien qu'elle ne sache déjà : elle avait bien compris que Tryon et Bonnet s'étaient associés, et certainement pas pour faire dons de leurs recettes à une œuvre de charité. Mais le simple fait de savoir que, quelque part là-dehors, sa famille et son avocat ne l'oubliaient pas et faisaient leur possible pour la sortir de là était extrêmement réconfortant. Autant que pouvait l'être la lueur fantomatique d'un phare pour le marin en perdition dans une brume épaisse. Une lumière au bout du tunnel.
Certes, elle n'était pas seule : elle avait Jeremiah et Phèdre pour lui tenir compagnie. Et Stephen, bien qu'elle abhorre l'homme qui partageait ses nuits, il faisait malgré tout partie de son quotidien. Sans oublier la dizaine de domestiques et de gardes qui gravitait sans arrêt autour de leur petite famille. Pourtant, jamais Brianna n'avait connu pareil isolement. Et comble de l'ironie, elle ne s'était jamais sentie plus seule que depuis qu'ils étaient potentiellement deux dans son propre corps.
Le cœur lourd, Brianna déchira proprement la page du carnet où elle avait reconstitué le message de ses parents. Elle ne pouvait pas le garder, aussi réconfortantes que puissent être ces quelques phrases griffonnées à la va-vite. Pliant le papier en quatre, elle le glissa dans sa manche et sortit à pas de loup dans le couloir. Vide. Quelque part dans la maison, elle entendait Jeremiah babiller et Blue japper joyeusement et sans cesser de tendre l'oreille, elle descendit les escaliers pour prendre la direction des cuisines. Celles-ci seraient certainement vides, l'heure du déjeuner étant encore loin, mais un feu ronflerait certainement dans l'âtre. Idéal pour faire disparaître les preuves…
Comme elle l'avait prévu, l'office était déserte et elle s'approcha prudemment de la cheminée, près de laquelle une grande marmite de cuivre était déjà installée, prête à bouillir. Elle s'apprêtait à sortir le carré de papier de sa manche lorsque la porte s'ouvrit et elle sursauta violemment.
« As-tu pu te reposer ? », s'enquit Bonnet en traversant la pièce tandis qu'elle tentait tant bien que mal de se donner une contenance. Elle sut d'ailleurs qu'elle avait exagéré le trait en le voyant plisser légèrement les yeux face à son sourire un peu trop large pour être honnête.
« Oui, ça m'a fait du bien… » Comme il la scrutait avec insistance, se demandant sûrement ce qu'elle faisait là, elle se sentit obligée de se justifier. « J'avais un peu froid, je suis descendue me préparer une tasse de thé. Tu en veux ? »
Il cligna des yeux, à la fois agréablement surpris qu'elle lui propose de partager un thé en sa compagnie et méfiant. Comme toujours…
« Tu aurais pu demander à Phèdre de te le porter dans notre chambre… »
« Je ne veux pas déranger Phèdre à tout bout de champ… et tu as beau avoir mis une armée de domestiques à nos ordres, je pense encore être capable de faire bouillir de l'eau. »
Bonnet étouffa un rire et franchit les derniers mètres qui le séparaient de sa femme. Pour la centième fois en deux jours, son regard balaya la poitrine de Brianna avec une étincelle de satisfaction et elle se retint de lever les yeux au ciel, tandis qu'il glissait ses mains autour de sa taille. Avec un frisson, Brianna se laissa enlacer, les doigts de sa main droite repliés sur sa paume et crispés sur l'extrémité du papier qui dépassait de sa manche. Un mouvement malencontreux et le message tomberait, juste sous le nez du pirate. Pour éviter cela, elle se résigna donc à lever le bras, forçant le message à retomber plus profondément dans sa manche sous l'effet de la gravité. Mais pour que son geste ait un sens aux yeux de Bonnet, il devait avoir une finalité et elle passa sa main sur l'épaule de l'Irlandais jusqu'à venir effleurer sa nuque. Encore une fois, il plissa les paupières et elle sentit ses iris verts l'analyser avec attention.
« Qu'y a-t-il ? », demanda-t-elle avec un gloussement ridicule qui ne lui ressemblait absolument pas.
« Rien… Enfin, si. J'aime ça… »
« Quoi donc ? »
« Que j'ai beau te couvrir d'or et de bijoux, mais tu persistes malgré tout à vouloir préparer ton thé toi-même… »
Brianna pinça les lèvres et son expression se durcit légèrement malgré le ton enjoué qu'elle s'efforçait de garder. « Je ne laisserai pas l'argent me changer, Stephen… »
Un sourire énigmatique agita sa cicatrice et il l'attira un peu plus contre lui, jusqu'à murmurer contre ses lèvres :
« Que Danu t'entende, mon cœur. »
Brianna cligna des yeux, surprise, une demi-seconde avant qu'il ne s'empare de sa bouche. Le baiser fut relativement bref, sans artifice, mais d'une rare douceur et la jeune femme ne put s'empêcher de fermer un instant les paupières, laissant ses lèvres et sa langue suivre le rythme imposé par son mari. Si bien que lorsqu'il s'écarta enfin, Bree eut une désagréable sensation de trop peu,… d'inachevé. Bonnet dut le sentir aussi, car il lui décocha un regard de triomphe, un poil moqueur, avant de quitter la cuisine sans un mot de plus.
Brianna prit une grande inspiration, et attendit que le bruit de ses pas ait complètement disparu pour se tourner de nouveau vers le feu qui crépitait dans la cheminée. Sans attendre, elle récupéra le papier dans sa manche et le jeta dans les flammes. Il s'enflamma immédiatement et c'est avec un léger pincement au cœur que la jeune femme le regarda noircir, se recroqueviller puis se consumer. Emportant avec lui le message réconfortant des Fraser, mais laissant derrière lui une chaleur nouvelle dans le cœur de sa destinataire. Une étincelle qui ne demandait qu'à tout embraser, ravivant sa détermination et sa soif de justice…
De l'espoir.
oOoOoOoOoOoOoOoOo
Que d'événements dans ce chapitre ! D'abord Brianna qui se soumet de plus en plus à Stephen – pour son plus grand plaisir – puis voilà qu'elle serait peut-être enceinte ? Si cette idée n'enchante pas Bree, Stephen semble au contraire ravi…
Jusqu'à quel point pensez-vous que cette nouvelle pourrait le faire changer ? Après tout, voir Brianna enceinte une première fois est ce qui a déclenché son envie de devenir « meilleur », selon ses propres critères.
Le prochain chapitre sera assez sombre et j'y ajouterai certainement un trigger warning. Ce n'est pas dans mes habitudes, mais le sujet peut être dur pour certain·e·s !
J'ai hâte de lire vos commentaires sur ce chapitre ! Le prochain sera publié le 12 juin et d'ici là, je vous fais des gros bisous !
Xérès
