Tu m'apprendras… ?
Hello, tout le monde ! Accrochez bien vos ceintures, ce chapitre va secouer ! Maintenant que vous avez tous bien maudit Stephen pour le mauvais tour qu'il a joué à Roger (et Brianna), il est temps pour lui de faire face aux conséquences de ses propres actes…
Merci à Wizzette, Ambrouille, Flolive et Macki pour leurs reviews !
RAR :
Ambrouille : Stephen a définitivement fait un pas en arrière… mais cela lui aura servi de leçon. Peut-être est-ce la dernière fois qu'il recule au lieu d'avancer ? Ou peut-être pas, héhé. Seul l'avenir le dira !
Macki : ahahah merci pour la review de secours. Je n'ai effectivement pas reçu d'autre review de ta part, donc c'est peut-être un bug du site (c'est déjà arrivé…). En tous cas, prépare-toi psychologiquement pour ce chapitre, il est triste. Cette pauvre Brianna est au fond du trou !
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17. Sweet Catatonia
Brianna ne vit même pas la porte de la chambre de Jeremiah s'ouvrir, ni le regard curieux de son fils la dévisager une seconde avant que Phèdre le repousse illico dans le couloir et l'envoie jouer dans le jardin avec un valet. La servante n'avait aucune idée du temps qu'elle avait passé là, recroquevillée sur le sol, l'oreiller de Jem écrasé contre sa poitrine et le regard vide. Une caresse sur la joue, quelques paroles douces pour tenter de la ramener à la réalité, mais la jeune femme ne réagissait à aucun stimulus extérieur. Il était impossible de la bouger, de la soulever et Phèdre sentit les larmes lui monter aux yeux.
Bonnet n'avait même pas cherché à faire descendre sa femme pour le petit-déjeuner, malgré sa demande de le prendre ensemble. Il savait qu'elle ne viendrait pas. Pire, il s'en contentait. Plus elle était anéantie, plus vite elle serait résignée, non ? En tous cas, c'était la conclusion que la jeune gouvernante avait tirée de ce nouveau drame, lorsque le pirate avait claqué la porte et quitté River Run pour aller Dieu savait où. Elle avait attendu de voir son cheval disparaître au loin dans les plaines pour ravaler son courage et demander de l'aide à Fitzpatrick. Le cuisinier n'était pas un mauvais bougre, contrairement à Hennessy – qui n'avait cessé de la toiser avec méfiance depuis qu'elle et Brianna avaient simulé les attaques de « monstre » dans la chambre de Jemmy – et il accepta gentiment de l'accompagner à l'étage pour l'aider à coucher la jeune femme plus convenablement.
Avec un grognement, les deux employés de maison saisirent Brianna par le torse et les jambes pour la hisser sur le lit de Jeremiah, où elle s'enroula un peu plus en position fœtale. Désespérément muette. Fitzpatrick regarda autour de lui, un peu embêté, avisa une couverture jetée sur un fauteuil et la saisit pour la tendre à Phèdre. Celle-ci déploya le tissu sur Brianna, achevant son geste par une nouvelle caresse sur son front.
« Je pourrais lui faire une tisane ? Pour calmer ses nerfs ? », hasarda le cuisinier tandis qu'ils ressortaient à pas de loup dans le couloir, refermant la porte derrière eux. Phèdre lui sourit, hochant la tête, et il reprit : « Je me demande ce qu'il lui est passé par la tête… », maugréa-t-il, Phèdre comprenant qu'il parlait de Bonnet à sa manière de baisser la voix par peur d'être entendu, « j'avais pourtant l'impression que Madame était plus heureuse, ces derniers temps. Pour sûr qu'elle ne le sera plus autant, après ça… »
Phèdre pinça les lèvres, n'osant pas lui dire que ce bonheur n'était que chimère et que Brianna s'était apaisée uniquement pour cesser de vivre sempiternellement dans l'angoisse et le conflit. Même si Fitzpatrick était l'employé qu'elle côtoyait le plus et en qui elle avait un semblant de confiance, elle n'était pas stupide au point de lui confier quoi que ce soit qui pourrait être utilisé contre elle ou Brianna.
« Peut-être que Monsieur s'excusera et arrangera les choses… », fit-elle doucement, relevant sa robe pour descendre les escaliers. Derrière elle, le cuisinier laissa échapper un grognement sarcastique.
« C'est ça… et moi, je suis le fils du Roi George… » Secouant la tête, il dévala les escaliers aux côtés de Phèdre. « Mr. Bonnet est de ces hommes qui ne sauraient s'excuser même si leur vie en dépendait. S'il n'était pas mon supérieur, je le traînerais jusqu'à cette chambre, là-haut, et je- »
« Vous quoi, Mr. Fitzpatrick ? », fit la voix traînante et sévère de Hennessy, et le cuisinier sursauta, ses cheveux se dressant instantanément sur sa nuque. « Je vous en prie, allez au bout de votre pensée. »
Phèdre baissa le nez, tandis que son comparse se balançait nerveusement d'un pied sur l'autre.
« Eh bien… je… euh… avec tout le respect que je lui dois, je… je pense que je… l'encouragerais fortement… je veux dire poliment… », bégaya-t-il tandis que Hennessy attendait avec un calme olympien qu'il finisse sa phrase. « … à s'excuser auprès de Madame. »
Les deux hommes se dévisagèrent dans un silence inconfortable, bien conscients qu'il ne s'agissait pas du tout de ce qu'il aurait réellement dit si Hennessy ne l'avait pas pris sur le fait. Ce dernier poussa un long soupir. « À l'avenir, je vous serai gré de bien vouloir rester à votre place, Mr. Fitzpatrick et en aucun cas de supposer ce que Mr. Bonnet – votre employeur - devrait ou ne devrait pas faire. »
« Oui, Mr. Hennessy », marmonna le cuisinier avant de battre en retraite pour préparer sa tisane. Phèdre resta un instant seule avec Hennessy, qui lui jeta son habituel regard méfiant, et elle s'apprêtait à suivre le cuisinier lorsque le majordome reprit la parole, sur un ton bien moins revêche.
« Comment va Madame ? »
Phèdre se raidit et lui jeta un regard curieux. C'était la première fois que Hennessy semblait avoir un peu de compassion pour sa prisonnière. Mais malgré la surveillance accrue dont elle faisait l'objet, les sales coups de son mari et autres drames qui secouaient de temps à autre River Run, Brianna n'avait jamais été mauvaise ou aigrie envers le personnel de maison. Et Hennessy ne faisait pas exception, il avait bien dû être forcé de le reconnaître. Comme l'ami des Fraser, Lord John Grey, l'avait un jour dit à Bree, il était impossible de ne pas l'aimer. Ne serait-ce qu'un tout petit peu.
« D'après vous ? », répondit Phèdre avec une expression neutre. Une réponse qui ne la mettait pas en danger, mais suffisamment éloquente pour qu'il saisisse l'étendue des dégâts. Et avant que Hennessy ait pu lui poser d'autres questions, elle tourna les talons et rejoignit Fitzpatrick dans la cuisine.
~o~
Toute tentative de la faire manger ou même boire s'était soldée par un échec. Fruits, tasses de thé froides et parts de gâteau s'entassaient sur la table de nuit, intacts. Brianna n'avait pas bougé d'un centimètre de la journée et plusieurs fois, Phèdre s'était même approchée assez pour vérifier qu'elle respirait.
Dans le milieu de l'après-midi, alors que ses yeux s'étaient fermés et qu'une pluie torrentielle s'était abattue sur la Caroline du Nord, Phèdre l'avait laissée seule pour jouer avec Jeremiah et son chien dans le salon. Le jeu avait cependant tourné court lorsque des hurlements aigus de pure détresse avaient retenti à l'étage, faisant sursauter Jeremiah qui s'était mis à chouiner lui aussi. Phèdre s'était précipitée dans l'escalier, trouvant Brianna tremblante et en larmes, manifestement réveillée par un affreux cauchemar. Avant de retomber presque aussitôt dans son état catatonique en sentant les bras de Phèdre l'entourer et la bercer.
En fin d'après-midi, Jeremiah avait fait un bruyant caprice, ne comprenant pas pourquoi on lui refusait l'accès à sa propre chambre, ni pourquoi on lui interdisait de voir sa mère. Phèdre avait fini par le laisser monter, lui faisant promettre de ne pas faire de bruit et de simplement câliner sa maman qui était malade. Jeremiah avait juré d'un air solennel, avant de grimper sur son lit pour se lover contre Brianna. Phèdre avait espéré que la présence de son fils causerait une quelconque réaction mais il n'en fut rien et elle laissa donc les deux Fraser seuls, le cœur serré.
L'ambiance était plus que morose dans la maison et la pluie qui battait inlassablement les carreaux n'arrangeait rien. Hennessy s'était installé à la table de la salle à manger pour trier des papiers, mais Phèdre sentait que le cœur n'y était pas. La preuve, il ne l'avait même pas houspillée lorsqu'elle s'était laissée tomber sur un des fauteuils en tapisserie bleu roi de Jocasta. Lloyd, le jeune valet de pied qui jouait avec Jeremiah la veille avant la tentative d'enlèvement, semblait lui aussi broyer du noir et poussa un long soupir avant d'imiter Phèdre et de prendre place sur un autre fauteuil. Il y eut un grognement réprobateur du côté de Hennessy, mais rien de plus. Avec Madame qui ne mangeait pas, Monsieur absent et un enfant terré dans sa chambre avec sa mère, tous trois – ainsi que Fitzpatrick seul dans sa cuisine – étaient totalement désœuvrés et abattus.
Si bien que lorsque Bonnet rentra sur les coups de huit heures du soir, dans une maison sombre et aussi silencieuse qu'un caveau, Phèdre avait déjà commencé à somnoler sur son fauteuil et absolument personne n'avait bougé ou préparé quoi que ce soit. Lloyd se leva, comme monté sur ressorts, et tapota nerveusement l'assise du fauteuil pour effacer toute trace de sa présence dessus. Hennessy releva la tête brutalement, un de ses papiers légèrement collé à son menton, et il grogna en voyant l'heure sur l'horloge de la salle à manger.
Bonnet fit irruption dans la pièce en sifflotant, trempé des pieds à la tête et se retrouva face à trois visages fermés et… presque accusateurs. Il se figea, surpris de les voir tous réunis ici et surtout du silence qui régnait dans la maison, et fronça les sourcils.
« Eh bien, vous en faites des têtes d'enterrement… »
Lloyd approcha pour le débarrasser de son manteau dégoulinant et Stephen le regarda s'éloigner avec une expression étrange, qu'il reporta ensuite sur ses deux autres employés, toujours plantés dans la salle à manger. Une salle à manger pas du tout prête au vu de l'heure tardive, de surcroît.
« On ne dîne plus, dans cette maison ? Où sont Brianna et Jeremiah ? »
Phèdre ouvrit la bouche, cherchant Hennessy du regard. Comprenant le message, celui-ci répondit pour elle.
« Ils sont à l'étage, Monsieur. »
« Faites-les descendre. »
« Je crains que ce ne soit pas possible, Monsieur Bonnet… », intervint doucement Phèdre. La servante vit la mâchoire de l'Irlandais se contracter et elle sut qu'il était parfaitement conscient de la raison pour laquelle Brianna était aux abonnés absents. Il sait qu'il a fait quelque chose d'impardonnable. Il le sait mais il essaie malgré tout de faire comme si tout était normal… Si tant est que quoi que ce soit puisse être normal dans cette maison.
Hennessy croisa les mains dans son dos et se racla la gorge. « Si je peux me permettre, Monsieur, vous- »
« Je voudrais dîner. »
Le majordome s'interrompit, comprenant que ce qu'il avait à dire n'intéressait en rien son interlocuteur, et il hocha la tête en silence avant de faire signe à Lloyd de l'aider à mettre le couvert. Bonnet se tourna alors vers Phèdre et fronça les sourcils.
« Vous n'avez pas mieux à faire, vous ? Aller habiller ma femme pour le dîner, par exemple. »
Phèdre baissa de nouveau les yeux. « Madame ne descendra pas. » Voyant le regard courroucé de Bonnet face à cette servante qui discutait un ordre direct, elle s'empressa d'ajouter : « Elle est… prostrée, depuis ce matin. »
« Depuis ce matin ? », répéta le pirate en grimaçant. « Allons, elle a bien dû descendre pour manger quelque chose… »
« Elle n'a ni mangé, ni bu, Monsieur. Je ne suis même pas sûre qu'elle ait bougé le petit doigt. » L'avantage de simplement relater les faits, qu'ils soient ou non durs à entendre, était qu'on ne pouvait lui reprocher d'être insolente ou d'outrepasser ses droits. Et Bonnet devait le savoir, car il se contenta d'un regard sombre en direction de l'escalier. Elle se risqua donc à ajouter un dernier détail, quelque chose qui selon elle pourrait peut-être provoquer un déclic chez son employeur. « Je crois qu'elle souffre énormément. » Et c'est entièrement de votre faute, ajouta-t-elle intérieurement.
Les yeux de Bonnet devinrent si durs et perçants qu'elle se demanda un instant si elle n'avait pas parlé à haute voix, mais il ne dit rien et quitta la salle à manger pour grimper les marches de l'escalier quatre à quatre. Aucune trace de Brianna dans leur chambre. Il s'avança donc vers celle de Jeremiah et poussa doucement la porte. Lové contre sa mère, Jeremiah dormait à poings fermés et avec toutes les précautions du monde, Stephen le souleva et l'emporta pour le coucher dans la chambre parentale, avant de revenir auprès de Bree.
Contournant le lit pour la regarder droit dans les yeux, il ne put s'empêcher de frissonner en voyant son visage impassible, inexpressif. Ses yeux morts qui ne regardaient rien. La seule chose qui indiquait qu'elle était bel et bien vivante était la mèche de cheveux roux qui s'agitait au rythme de sa respiration lente et régulière. Comme si elle était profondément endormie… avec les yeux grands ouverts.
Allez, mon cœur. Lève-toi, allons dîner…
Sa voix parut extrêmement lointaine à Brianna et même si quelques connexions se firent dans les tréfonds de son cerveau, elle n'eut aucune réaction. Si elle avait pu le voir, elle aurait remarqué combien Stephen semblait de plus en plus mal à l'aise face à son comportement. Mais là où elle était, perdue dans un brouillard sombre et sans espoir, aucune image ne pouvait vraiment l'atteindre. Mise à part celle de Roger, et de son rictus dégoûté.
Elle était néanmoins consciente qu'il continuait à lui parler, tout comme Phèdre avait tenté de lui glisser quelques mots au fur et à mesure de la journée. Mais elle était trop fatiguée, trop brisée pour les entendre réellement.
… cru devenir fou… te voir dans ses bras… envie de vous faire du mal. Du mal à tous les deux.
Brianna était épuisée. Et les mots de Bonnet ne produisaient qu'un doux ronronnement qui lui donnait envie de s'enfoncer plus encore dans l'obscurité. Dormir une année ou deux. Et se réveiller à Fraser's Ridge. Manger une tartine de confiture et de beurre de cacahuètes préparée par Claire. Boire un verre de whisky avec Marsali en échangeant quelques confidences. Arpenter les bois avec Ian à la recherche d'un peu de gibier à tirer. Prendre Jamie dans ses bras et se laisser bercer comme une petite fille.
Le visage rassurant de Frank s'imposa à elle au moment où Stephen se penchait pour coller son visage au plus près du sien, sûrement pour voir si elle jouait la comédie ou non. Rentre à la maison, Bree, il est tard…, l'appela son père depuis le porche de leur maison de Boston. Bree sentait presque le contact du guidon sous ses doigts, tandis qu'elle le rejoignait, hissant tant bien que mal son vélo d'enfant dans l'escalier qui menait à l'entrée. Dans le salon, un 33tours de Louis Armstrong grésillait sur le vieux tourne-disque de Frank et l'odeur réconfortante de ses cigarettes flottait dans l'air. Dans quelques minutes, ils iraient dîner, puis Frank monterait comme chaque soir la border dans son lit.
De l'autre côté de la cloison invisible qui séparait Stephen de la réalité alternative de Brianna, l'Irlandais sentait une angoisse inhabituelle le saisir au plus profond de son être. Cette poupée de chiffon n'était pas la femme qu'il convoitait et admirait. Sa Brianna devrait lui hurler dessus, le frapper, l'insulter et il pourrait alors la prendre dans ses bras et régler leurs différends de la plus douce des manières. L'idée qu'il ait pu aller trop loin et la briser totalement s'immisçait peu à peu dans son esprit et il dut résister à l'envie de la secouer pour la sortir de sa sinistre transe. L'avoir trouvée dans les bras de MacKenzie avait réveillé ses vieux démons, et il s'était laissé emporter. Une mauvaise blague, une journée loin de River Run pour se remettre les idées en place et l'affaire aurait été classée. Il avait été loin de s'imaginer que la situation pouvait autant se dégrader en son absence. Regrettait-il ses actes, cependant ? Il n'en était pas encore sûr : la tête qu'avait fait l'Ecossais ce matin n'avait pas de prix. Mais celle que faisait Brianna en ce moment-même lui glaçait le sang. Il n'était même pas sûr de pouvoir la supporter… D'un geste rageur, il renversa la table de chevet, éparpillant thé froid et collations diverses sur le sol de la chambre. Son regard se tourna aussitôt vers Bree, à la recherche d'un quelconque sursaut de surprise ou changement dans son attitude. Mais rien. Nothing. Nada.
« Je suis désolé », souffla-t-il abruptement, avant de quitter la chambre à grandes enjambées.
La porte se referma et le silence retomba sur Brianna et son corps inerte. Le sourire de Frank s'agrandit lorsqu'elle posa péniblement son vélo en haut des marches et elle sentit sa main chaude lui ébouriffer les cheveux. Rentrons.
La petite Bree lui rendit son sourire et hocha la tête. La Bree adulte, en revanche, ne sourit pas. Mais de ses yeux figés coula une seule et unique larme.
~o~
Lorsque Brianna ouvrit les yeux, elle mit une bonne dizaine de minutes à se rappeler qui elle était et où. Ses derniers souvenirs étaient ceux de Frank, assis sur son lit et lui lisant un conte avant de s'endormir. Il avait éteint la lumière, en laissant la lampe du couloir allumée, et lui avait souhaité une bonne nuit peu avant qu'elle ne sombre dans le sommeil, un large sourire flottant sur ses lèvres. Mais la chambre dans laquelle elle se trouvait n'était pas à Boston, son corps n'avait plus huit ans et sa bouche horriblement sèche et pâteuse, lui rappelait qu'elle n'avait pas mangé ou bu depuis… elle ne savait même pas combien de temps.
Se retournant doucement sur le matelas, elle reconnut la chambre de Jeremiah malgré la nuit noire et chercha l'enfant du regard par réflexe. Sans vraiment savoir si c'était réel, elle eut la sensation que son fils avait été contre elle pendant quelques heures, avant que quelqu'un ne l'emmène. Probablement St…
Elle porta une main à ses yeux pour les frotter. Le simple fait de penser à son nom était une torture et elle ne se sentait pas la force de supporter la moindre douleur, physique ou psychologique. Maintenant qu'elle reprenait peu à peu ses esprits, son corps lui aussi semblait redémarrer lentement et elle entendit son estomac gronder, en même temps que sa vessie menaçait d'exploser. D'un pas mal assuré, elle se leva et sortit dans le couloir pour aller d'abord soulager ses besoins naturels avant d'avaler quelque chose.
Au rez-de-chaussée, son regard se posa sur l'horloge, qui indiquait quatre heures du matin. Presque une journée ? Peut-être même ai-je dormi plusieurs jours ? Était-ce seulement possible sur le plan biologique ? Elle n'en était pas sûre. Son estomac gargouilla de nouveau bruyamment et elle reprit sa marche en direction des cuisines.
Tasse. Eau chaude. Cuillère. Lait. Feuilles de thé. Brianna rassemblait les objets avec la lenteur d'un escargot, et autant de souplesse qu'un robot. Elle se sentait comme une coquille vide. En d'autres circonstances, elle aurait paniqué d'avoir ainsi « disparu » pendant une durée indéterminée, se serait demandée ce qu'il allait advenir d'elle si son comportement déplaisait à St- son mari, ou aurait cherché Jeremiah dans toute la maison. Mais pas aujourd'hui. Manger et boire étaient ses seuls objectifs dans un premier temps. Pour le reste… elle verrait ensuite. Une chose à la fois.
Elle était loin de se douter que ses pas traînants dans le couloir de l'étage avaient éveillé Bonnet, qui l'avait suivie dès qu'elle s'était assez éloignée pour ne plus entendre les grincements du lit. Il l'avait laissée préparer son thé en paix, observant par la porte entrebâillée ses gestes lents et son visage fatigué, tout en se rappelant leur première nuit à River Run lorsqu'ils avaient partagé une part de gâteau dans cette même pièce.
Brianna venait de verser dans la théière l'eau qui chauffait près des braises de la cheminée et fixait les feuilles de thé tournoyer d'un air absent, lorsqu'un geste malencontreux fit grincer la porte contre laquelle il s'appuyait. La jeune femme ne sursauta pas et tourna à peine la tête sur le côté, comme si elle n'était pas surprise de se savoir observée.
« Alors, tu as décidé de ne pas te laisser mourir, finalement ? », lança maladroitement Stephen en passant le seuil. Un silence d'outre-tombe lui répondit, tandis que Brianna refermait doucement le couvercle de la théière, sans donner le moindre signe qu'elle avait entendu sa question ou même remarqué sa présence.
« Jeremiah était très inquiet pour toi. Phèdre a dû lui dire que tu étais simplement malade… »
Toujours avec des gestes mécaniques, Brianna saisit une assiette sur une pile et se découpa une part de tourte, fronçant légèrement les sourcils pour venir à bout d'un morceau de pâte récalcitrant. La culpabilisation ne fonctionnait manifestement pas plus que le sarcasme et Stephen commença à s'impatienter.
« D'accord, je suis désolé… C'est ça que tu veux entendre ? », lâcha-t-il en haussant un peu le ton. « Je te l'ai déjà dit tout à l'heure et je le répète : je… suis… désolé. J'ai bêtement cru que cette mauvaise farce m'amuserait, et ça a été le cas pendant un moment. Mais manifestement, je suis le seul dans cette maison à avoir de l'humour… »
Brianna se redressa et cligna des yeux plusieurs fois, incrédule et Stephen se félicita d'avoir enfin trouvé les mots pour la faire réagir. Du moins jusqu'à ce qu'elle ouvre la bouche.
« Dégage. »
Elle avait prononcé le mot sur un ton calme, posé, sans aucune agressivité. Avec une telle douceur que Stephen se sentit presque tenté d'obéir et pivota en direction de la sortie, avant de se raviser.
« J'ai fait ça pour nous, Brianna. »
Un gloussement méprisant s'éleva de l'autre côté de la cuisine et il la vit secouer la tête avec un rictus goguenard. « Tais-toi, ça vaut mieux… »
« Je l'ai fait pour qu'il cesse de nous tourner autour… Il nous suivait déjà comme une ombre dans Wilmington, et maintenant il ose s'introduire chez nous ? »
La phrase fut comme un électrochoc pour Brianna et elle tourna lentement la tête pour le regarder, son calme détaché laissant peu à peu la place à la surprise, puis à la colère.
« Tu… tu avais déjà vu Roger… ? »
« La discrétion n'est pas exactement son fort. » Il fit un pas vers elle mais elle recula automatiquement d'autant, alors qu'elle tentait toujours de traiter cette nouvelle information. « Crois-moi, mon cœur… Il sera bien plus heureux maintenant qu'il est libéré de toi. Il va pouvoir aller de l'avant… »
« Tais-toi », souffla-t-elle, en sentant soudain la rage redonner une force inouïe à ses membres et elle serra les poings, plantant ses ongles dans ses paumes pour les empêcher de lacérer le visage de Stephen. « Tais-toi avant qu'il ne soit trop tard. »
« Et toi aussi, tu seras plus heureuse… Là, tu es juste en colère contre toi-même parce que tu as apprécié cette nuit autant que m- »
Un léger courant d'air passa près de son oreille gauche lorsque la théière traversa la pièce pour aller se fracasser contre le mur derrière lui. Stephen sursauta, ne s'attendant pas à un tel retournement de situation. La lenteur des réactions de Bree jusque-là avaient provoqué chez lui un faux sentiment de sécurité. Il venait à peine de réaliser la perte de la théière qu'une tasse vide le heurta en plein cœur, avant de se briser bruyamment sur le sol. Il reporta son attention sur Brianna, dont le visage était déformé par la haine, et n'eut que le temps de reculer pour échapper au tisonnier dont elle balayait l'air dans sa direction, à la manière d'une batte de base-ball. Le tisonnier émit un sifflement en passant à quelques centimètres de son nez et Stephen laissa échapper un juron.
« Qu'est-ce que tu sais de mon foutu bonheur, hein ? », hurla-t-elle en abattant cette fois le tisonnier sur la table au centre de la pièce, faisant exploser une assiette. « Qui es-tu pour oser supposer que je serai plus heureuse comme ci ou comme ça ? » Nouveau swing et le tisonnier envoya valser un chandelier dont la bougie était fort heureusement éteinte. « QU'EST-CE QUI NE VA PAS DANS TA FOUTUE TÊTE, PUTAIN DE MERDE ? »
La voix de Brianna se brisa en prolongeant le dernier mot et Stephen la dévisagea, interdit, depuis l'autre côté de la table qui les séparait toujours. Il ne doutait pas que l'intégralité du personnel de maison devait être réveillé à cet instant, mais étrangement, personne ne volait à son secours. Pas même Hennessy. Peut-être l'avait-il un peu mérité, finalement. Bien décidé à ne pas finir en chair à pâtée avant le lever du jour, il entreprit de contourner la table en prenant soin d'éviter les coups, jusqu'à ce qu'il puisse saisir le tisonnier au vol lorsque celui-ci s'abattit de nouveau dans sa direction. Le choc du métal contre ses avant-bras le fit grogner de douleur mais il tint bon et arracha l'outil des mains de Bree.
Privée de son arme, la jeune femme ne se démonta pas et se mit à lui envoyer le moindre objet à sa portée. Verres, miches de pain, fruits, assiettes traversèrent la pièce, atteignant plus ou moins leur cible selon la rapidité d'esquive de l'Irlandais. Profitant de quelques secondes pendant lesquelles Brianna était à court de munitions, il se jeta sur elle, lui immobilisant d'abord les poignets avant de la coincer entre lui et le vaisselier, qui trembla bruyamment. Mais elle continuait malgré tout de se débattre comme un beau diable et Stephen commença légèrement à s'agacer lorsqu'un des genoux de sa femme l'atteignit dangereusement près de son entrejambe. Afin d'éviter d'autres attaques visant son précieux organe, il se pressa contre elle pour priver ses jambes de toute marge de manœuvre, mais elle répliqua en le mordant sauvagement à l'épaule gauche.
« Par Danu… », jura-t-il en libérant les poignets de Brianna pour lui faire lâcher prise. Aussitôt, la jeune femme ouvrit l'un des tiroirs du vaisselier dans son dos pour en ressortir un long couteau à viande, affuté comme une lame de rasoir, et le glissa en travers de la gorge de Stephen.
Le temps sembla s'arrêter. Plus aucun des deux époux ne bougeait, Brianna tremblante de rage et la main crispée sur le manche en bois, et Stephen devenu aussi immobile qu'une statue au contact glacé de la lame contre sa glotte. Malgré sa situation précaire, aucune peur ne transparaissait dans ses yeux verts. Pire, ils semblaient la défier. Si Bree avait d'abord ressenti une intense satisfaction en saisissant le couteau, plus les secondes passaient, plus la sensation d'avoir commis une nouvelle erreur faisait trembler l'ustensile entre ses doigts. Son menton commençait à trembloter lorsque Stephen se pencha brusquement en avant, pressant un peu plus sa gorge contre la lame et Brianna sursauta, comme si elle craignait qu'il se blesse. Ce qui était complètement idiot, étant donné que c'était elle-même qui les avait mis dans cette dangereuse posture.
« Vas-y. »
La jeune femme le dévisagea avec stupeur et il en profita pour coller son front contre le sien, tout en glissant une main autour de sa taille puis l'autre dans ses cheveux, près de sa joue.
« Mais n'oublie pas que nous sommes mariés, mon cœur… Et qu'une fois que tu auras été pendue pour mon meurtre, nous serons à nouveau réunis dans la tombe. »
Brianna pinça les lèvres, son visage se parant d'une expression douloureuse et elle ferma les yeux. Il n'y avait aucune issue. Aucune solution à son problème. Aucune lumière au bout du tunnel. Quoi qu'elle fasse, en l'état actuel des choses, ils resteraient liés à jamais. Stephen s'en était assuré. Et en donnant à Roger un aperçu de leur « vie de couple », il s'assurait également qu'elle ne retrouve jamais sa vie d'avant si elle parvenait un jour à le fuir. La main sur sa joue glissa vers l'arrière de son crâne, tandis que l'autre s'enroulait dans son dos, l'enveloppant dans une étreinte aussi douce qu'écœurante.
La force qui avait brièvement animé Brianna au cours des dernières minutes commençait à disparaître à nouveau, la laissant encore plus épuisée qu'elle ne l'était en quittant sa chambre. Lentement, la lame s'écarta du cou de Stephen et le bras de Bree retomba mollement le long de son corps. La main qui caressait ses cheveux s'éloigna un instant pour la désarmer en douceur et elle entendit le couteau atterrir à quelques mètres de là sur le sol de pierre avec un tintement métallique. Une seconde plus tard, il la pressait de nouveau contre lui et Brianna sentit les larmes lui piquer le nez. Elle aurait tout donné pour pouvoir s'abandonner dans une étreinte réconfortante – mais les seuls bras disponibles étant ceux de Stephen, ce n'était pas une option.
« Comment tu as pu me faire ça ? », gémit-elle, d'une voix à peine audible. « J'ai fait un pas… un misérable pas vers toi et tout ce que tu as su faire, c'est me piéger… »
« C'est MacKenzie que je visais… »
« Tu m'as laissée aimer cette nuit-là… », continua Brianna, sans même remarquer qu'il l'avait interrompue. Elle ne s'adressait pas vraiment à lui de toute manière, ni à personne en particulier. Elle pleurait, sanglotait et entre deux reniflements, des mots sortaient de sa bouche, voilà tout. « Tu m'as laissée faire, exprès pour mieux me briser au petit matin… Je suis stupide… Je suis trop stupide… »
Cette fois, il ne pouvait pas la laisser se fourvoyer à ce point sans être écouté et Stephen s'écarta légèrement pour la regarder dans les yeux.
« J'ai beaucoup aimé cette nuit-là, moi aussi… », souffla-t-il avant d'ajouter devant son regard lourd de reproches : « ce que j'ai fait le lendemain matin et ce que nous avons fait durant la nuit sont deux choses différentes à mes yeux, et servaient deux objectifs bien distincts. »
Brianna secoua la tête, la lèvre inférieure tremblante. « Pas pour moi. »
« C'est ce que je vois… » Avec un froncement de sourcil qu'il voulait sûrement inquiet, il lui caressa la joue et Bree lutta contre son envie de se dégager hors de sa portée. « Je ne pensais pas te faire autant de mal, je ne recommencerai plus. »
Avec un ricanement, elle porta une main à son visage pour essuyer ses larmes. « Tu trouveras autre chose. Tu trouves toujours autre chose… »
« Pas cette fois, mon cœur… Je te le promets… »
Son ton doucereux, ses caresses, ses paroles en l'air, tout indiquait qu'il faisait de son mieux pour l'apaiser, quitte à lui mentir comme un arracheur de dents. Brianna vit la bouche de l'Irlandais s'entrouvrir, ses yeux chercher les siens, et elle sut qu'il pensait mettre un terme à leur dispute par un long baiser, peut-être même plus que ça. Mais il était hors de question qu'il obtienne ce qu'il voulait. Pas après ce qu'il lui avait fait vivre. Ou bien peut-être méritait-il justement qu'on lui rende la monnaie de sa pièce… Leurs lèvres entrèrent en contact quelques secondes plus tard et Bree mit un point d'honneur à l'embrasser d'abord timidement, puis avec passion, suffisamment longtemps pour qu'il se croie victorieux. Elle le sentait à la façon dont ses doigts empressés parcouraient son corps à travers sa robe, aux soupirs qu'il laissait échapper contre sa bouche, à sa langue qui ne demandait qu'à caresser la sienne.
La douleur qui le saisit au moment où Brianna refermait ses crocs sur sa lèvre inférieure le surprit tellement qu'il en sursauta avant de la repousser durement, avec un regard d'incompréhension. Portant une main à sa bouche, quelques gouttes de liquide poisseux et rouge mélangé à sa salive se déposèrent au bout de ses doigts, et il releva le nez pour dévisager Brianna avec stupeur.
« Ça fait mal, n'est-ce pas ? », cracha-t-elle avec froideur. « Quand on croit passer un bon moment et qu'on nous blesse délibérément… »
Les paupières de Stephen clignèrent bêtement plusieurs fois et Brianna se demanda s'il était un peu lent à la comprenette ou s'il le faisait exprès. Elle était loin de se douter que son mari avait très bien compris la leçon, mais que la vision de ses cheveux roux en bataille, de ses yeux rougis et larmoyants, sans oublier les minuscules gouttes de sang qu'il avait laissées sur sa bouche, lui avaient fait oublier la colère de s'être fait mordre. Une furieuse envie de la déshabiller et de la prendre nue dans la cuisine dévastée se faisait sentir mais ce n'était absolument pas le bon moment. Elle serait capable de lui mordre bien plus que la lèvre en représailles, et il n'était pas assez fou pour courir le risque…
Maintenant qu'il savait que le sexe n'était plus une option, la dure réalité de leur querelle le frappa de plein fouet et il prit la décision qu'il gardait en réserve depuis plusieurs mois en cas de débordement. Essuyant sa lèvre d'une main, il dirigea un regard glacial en direction de Bree.
« Tu es en colère, je le vois. Et rien de ce que je pourrai dire ou faire n'y changera quoi que ce soit… »
« Tu comprends vite… », railla-t-elle avec un rictus sarcastique. Rictus qu'elle perdit aussitôt en entendant où il voulait en venir.
« Il vaudrait donc mieux que nous recommencions à nous comporter comme nous le faisions au début. En couple heureux et harmonieux… Le temps que tu reprennes le pli. »
Stephen la vit ouvrir la bouche, d'abord scandalisée puis paniquée.
« Non… Non, tout mais pas ça… »
« C'est pour ton bien. »
« Stephen, je… je ne veux plus jouer la comédie… », supplia-t-elle en faisant un pas vers lui, mais il recula hors de sa portée avec une expression impénétrable. Il fallait donc tirer sur une corde sensible : son désir d'être aimé. « Comment veux-tu que je tombe amoureuse de toi si nous ne sommes jamais nous-mêmes ? »
« C'est temporaire, le temps que tu passes outre cet incident. Pour ne pas perturber Jeremiah. »
La dureté de son ton coupa net Brianna dans sa litanie de suppliques. Elle ne pouvait rien tirer de lui quand il décidait de se fermer comme une huître et comme pour lui signifier que la discussion était close, il lui jeta un dernier regard et tourna les talons en direction de la sortie.
« Pour ne pas perturber Jeremiah », répéta-t-elle avec mépris, « …ou pour ne pas te perturber, toi ? » Il s'arrêta sur le seuil, sans se retourner. « Tu vis dans une illusion… ça ne peut pas durer et tu le sais… »
Les épaules de Bonnet s'affaissèrent imperceptiblement mais ce fut le seul signe indiquant que les paroles de Brianna avaient atteint leur cible. Une seconde plus tard, il avait disparu dans le corridor, la laissant seule et désespérée.
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Eh bien voilà, ça y est : Brianna a officiellement touché le fond. Et Stephen a pris conscience d'avoir été trop loin. Il va changer. Maintenant que Brianna est brisée, vulnérable comme jamais, il va (enfin !) changer. Mais Brianna aura-t-elle la force nécessaire pour ériger de nouveau des barrières autour d'elle ? De se protéger ? Ou bien le laissera-t-elle toucher son cœur et son esprit sans défense ? C'est ce que vous découvrirez dans la deuxième partie de cette fiction.
J'espère que vous avez apprécié la petite visite chimérique de papa Frank, mais aussi et surtout la façon dont la vie elle-même semblait s'être arrêtée à River Run sans Brianna (intéressant, n'est-ce pas ?). Et enfin la dispute dans la cuisine (également intéressant de voir que personne n'a porté secours à ce cher Stephen, ahahah). J'ai hâte de lire vos réactions et vos théories sur ce qu'il va se passer ensuite !
Le prochain chapitre sera publié le 15 octobre ! D'ici là, j'attends vos commentaires et je vous fais des gros bisous !
Xérès
