Tu m'apprendras… ?

Bonne année 2023 et bonne santé ! J'espère que vous avez passé de bonnes fêtes et je vous souhaite le meilleur pour cette nouvelle année !

Encore une fois, Ffnet n'a toujours pas réparé le système de notifications donc si par hasard vous débarquez ici en vous demandant pourquoi vous n'avez rien lu depuis 2 mois, je vous invite à rattraper les chapitres 20 et 21 avant de vous lancer dans celui-ci ! Et n'hésitez pas à me laisser une petite (ou une grande) review car depuis que les notifications ne fonctionnent plus, c'est un peu le désert et c'est hyper décourageant (j'en suis à me demander si je ne vais pas entièrement migrer vers AO3…).

Merci à LadyBaggins pour le follow/fav ainsi qu'à Wizzette et Ambrouille pour leurs reviews.

Ambrouille : j'espère que tu as passé de bonnes fêtes ! De son côté, Brianna fait le plein de bonheur avec sa famille et sa joie risque de déteindre sur son couple ahahah… Attention, chapitre très mignon en approche ! Bonne lecture !

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22. A Horse With No Name

Lorsque Claire ferma la porte de leur chambre, Jamie comprit aussitôt que quelque chose n'allait pas. Jetant son gilet sur le dossier d'une chaise, il s'approcha d'elle pour murmurer :

« Qu'y a-t-il, Sassenach ? »

Claire s'avança dans la pièce, croisant les bras sur sa poitrine. « Je… je ne sais plus quoi penser, Jamie. »

« Je t'en prie, ne me dis pas que tu crois à son petit numéro du parfait père de famille ? », maugréa Jamie avec une expression méprisante.

« Ce n'est pas de lui dont je veux parler… Je les ai vus s'embrasser… Deux fois. » Claire vit Jamie ouvrir la bouche pour protester mais fut plus rapide. « La première fois, je me suis dit qu'elle se savait observée et était donc forcée de jouer la comédie. Je n'en ai donc pas tenu compte, mais cette fois ils pensaient être seuls. Et c'était… bien plus sensuel. »

« Seuls ou pas, Bonnet ne doit pas se priver de lui imposer des baisers… »

« C'est elle, qui l'a embrassé. Les deux fois. »

Jamie se figea, comprenant au regard atterré de Claire qu'elle était sûre et certaine de ce qu'elle avait vu. Il se mordit les lèvres et réfléchit un instant. « Et Jeremiah ? As-tu vu quelque chose quand il s'est changé pour aller au lit ? Est-il blessé ? »

Claire secoua la tête. « Rien. Je lui ai posé des questions mais il avait l'air vraiment heureux ici… Tu aurais vu sa chambre, Jamie… Un petit prince ne serait pas mieux loti. »

« Et Brianna ? »

« Jem a dit qu'à part les deux fois où elle avait été 'malade', elle était heureuse aussi », répondit Claire en mimant des guillemets avec ses doigts. « Mais Brianna n'est quasiment jamais malade, alors deux fois en si peu de temps… »

« Tu crois qu'il l'empoisonne ? », gronda aussitôt Jamie, prêt à monter sur ses grands chevaux.

« Non… Jem a dit qu'il l'avait beaucoup entendue pleurer, ces deux fois-là, et qu'il savait que la maladie n'était qu'une excuse pour cacher quelque chose de triste, selon ses propres mots. Mais à part ça… »

Le silence retomba entre eux, puis Jamie secoua la tête. « Je refuse de croire qu'ils puissent être heureux tous les trois ici… Tu as bien vu comment Bree semblait mal à l'aise au début du dîner ? Elle marche sur des œufs avec Bonnet et Jeremiah doit être trop effrayé pour dire la vérité. »

« Jeremiah n'a pas l'air effrayé par quoi que ce soit… et pour être honnête, Bree ne m'a pas semblé plus stressée que n'importe quelle jeune femme dont la famille se réunit pour la première fois à dîner. » Claire se passa les mains sur le visage en soufflant. « Jésus H. Roosevelt Christ, c'est incompréhensible. »

« Elle nous a fait passer un message, Sassenach… »

« Pour nous dire qu'elle se portait bien. »

« Parce qu'il la séquestre dans cette maison… »

« C'est ce que je pensais aussi, Jamie, et pourtant nous y voilà invités ! » Elle prit une longue inspiration, se forçant à baisser d'un ton pour éviter d'attirer l'attention sur eux. « Tu ne les as pas vus s'embrasser en bas… C'était… » Les images de Brianna s'emparant des lèvres de Bonnet, tandis qu'il caressait ses hanches et son dos avec empressement, la hantaient et elle ne put achever sa phrase. « Lorsque Roger est rentré au Ridge et nous a raconté sa mésaventure, j'ai cru… qu'il exagérait. Que c'étaient la jalousie et la peine qui parlaient pour lui, mais maintenant… Je ne sais pas, je ne sais plus… »

Jamie s'avança vers elle, touché par la détresse et l'incompréhension qu'il lisait dans les yeux bleus de Claire. « Tu crois qu'elle aurait menti au sujet du viol ? »

L'Anglaise le fusilla aussitôt du regard. « Non. La seule fois où Brianna nous a mentis, à Frank et à moi au sujet d'un bête paquet de cigarettes au lycée, son mensonge était tellement piteux qu'on a préféré lui éviter l'humiliation et fait semblant d'y croire… », raconta-t-elle, tandis que Jamie esquissait un sourire. « Elle n'a pas menti à ce sujet, j'en suis sûre et je t'interdis de l'envisager. Mais quelque chose a changé dans sa façon de se comporter avec Bonnet. Et je compte bien découvrir pourquoi. »

Jamie hocha la tête et voyant le menton de sa femme trembler, la prit dans ses bras et l'enlaça de toutes ses forces.

~o~

« Blue ? Donne la patte ! », ordonna Jeremiah au chien, qui le dévisagea d'un air perdu. Face à l'incompréhension de l'animal, Ian saisit délicatement la patte de Blue et la posa dans sa propre main avant de la relâcher. Assis sur les marches du perron – tandis que Brianna, Claire et Jamie achevaient leur petit-déjeuner sur la terrasse ensoleillée – les deux garçons s'efforçaient d'enseigner de nouveaux tours à Blue. Non sans mal, le chien étant plus intéressé par Ian (et l'odeur qu'avait dû laisser Rollo sur lui) que par son apprentissage.

« Que fais-tu de tes journées ? », demanda Claire avec un sourire encourageant. Brianna avala sa gorgée de thé et jeta un regard en direction de Hennessy, qui attendait patiemment de débarrasser.

La jeune femme laissa échapper un rire gêné. « Eh bien… pas grand-chose à vrai dire. En ce moment, Stephen est souvent à la maison alors on en profite pour faire des balades, tous les trois. Jeremiah adore aller à Cross Creek et Blue a une certaine appétence pour la chasse à la volaille… »

« Donne la patte ! », répéta Jemmy une nouvelle fois.

« Sinon, eh bien, je me suis pas mal remis au dessin et à la lecture… » Elle s'interrompit pour boire une gorgée. « Je t'avoue que je ne serais pas contre un peu plus d'action. Travailler dur aux champs, concevoir et fabriquer des instruments pour ton cabinet ou tout simplement bricoler… tout cela me manque un peu. »

« Qu'est-ce qui t'en empêche ? », demanda Jamie, même si la question exacte qu'il aurait volontiers posée était plutôt : qui ?

Un énième « Donne la patte ! » retentit sous le porche, suivi d'un cri de triomphe poussé à l'unisson par Ian et Jeremiah.

« Oh… je ne sais pas trop… » Nouveau coup d'œil au majordome, imperturbable. « Je ne suis pas sûre que Stephen apprécierait de me voir rentrer couverte de terre et de poussière », acheva-t-elle avec un sourire crispé.

La voix suave de Bonnet surgi de nulle part fit sursauter Jamie et Claire, mais pas Brianna – habituée à sa manière de se déplacer aussi silencieusement qu'un lion en chasse. « Comment peux-tu le savoir si tu ne me l'as pas demandé ? », fit le pirate en se penchant au-dessus de son épaule.

« Eh bien, je te le demande maintenant ! », le défia Bree avec une moue adorable.

« D'après toi, mon cœur ? Est-ce que ça me plairait de voir ma magnifique femme crottée de la tête au pied ? », fit-il avec un sourire sarcastique, avant de chuchoter dans le creux de son oreille. « Oui, absolument. »

Alors que Brianna gloussait, sous les regards perplexes de ses parents, Jeremiah remarqua enfin la présence de son père et se mit à crier avec enthousiasme. « Papa, papa, papa, viens voir ! »

Stephen se redressa et s'avança dans sa direction, tandis que Jemmy se retournait vers Blue et ordonnait une nouvelle fois : « Donne la patte ! » Sous ses yeux ravis, Blue leva une patte avant et la déposa maladroitement sur la paume de son maître. « T'as vu, papa ? C'est Ian qui lui a appris ! »

Alors que Stephen hochait la tête avec une mine impressionnée, Jamie posa sa tasse de thé vide et se leva, rajustant son gilet. « Mr. Bonnet, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, j'aimerais faire le tour de la plantation et voir dans quelle mesure vous l'avez amputée de ses terres arables… » Le ton de l'Ecossais était glacial et le mépris avec lequel il avait prononcé les mots « monsieur Bonnet » hérissa le poil de Stephen mais aussi de Hennessy, qui lui jeta un regard venimeux. Stephen était d'ailleurs sur le point de lui demander ce que cela pouvait bien lui faire, lorsque Jamie prit les devants. « Après tout, Jeremiah est le seul héritier de River Run… dans son intérêt, j'aimerais m'assurer qu'il lui reste quelque chose à gérer quand viendra sa majorité… »

Le pirate sembla tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, probablement à la recherche d'une réponse qui ne les pousse pas tous les deux à se sauter à la gorge. Mais rien ne lui venait et il se tourna donc vers Hennessy.

« Demandez aux frères O'Donnell de préparer deux chevaux pour nous et aussi deux pour eux… », fit-il avant de reporter son attention sur Jamie pendant que Hennessy s'exécutait. « Vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que deux de mes hommes nous accompagnent ? »

« Absolument pas, seulement je m'interroge… Vous n'avez pas confiance en moi, votre propre beau-père ? » La voix de Jamie dégoulinait de sarcasme, mais Stephen choisit de lui répondre avec son plus beau sourire.

« Autant que vous avez confiance en moi pour gérer la fortune de mon fils… »

Un silence pesant s'abattit sur le porche, à l'exception de Jeremiah qui entraînait toujours son chien avec l'aide d'Ian.

Brianna laissa échapper un rire qui trahissait sa nervosité. « Par pitié, essayez de ne pas vous entretuer entre deux rangées de maïs… »

Pour toute réponse, Jamie grogna mais Stephen se tourna vers son épouse avec un sourire en coin. « Ne t'en fais pas pour ça, mon cœur. Le Capitaine Bonnet n'en aurait fait qu'une bouchée, mais le nouveau moi a décidé d'éviter de s'en prendre aux personnes âgées… »

La « personne âgée » darda un regard assassin sur l'Irlandais, qui l'ignora superbement. Et pour cause, Brianna avait saisi la tranche de citron qui flottait dans son thé et la lui jeta à la figure. Stephen l'attrapa au vol en s'esclaffant, puis la mit à la bouche et la suçota en lui adressant un clin d'œil charmeur, avant de prendre la direction des écuries de sa démarche chaloupée. Bree le regarda s'éloigner en secouant la tête, un demi-sourire aux lèvres, avant de reprendre sa tasse de thé devant le couple Fraser horrifié.

« Par le Christ, Brianna, vas-tu enfin nous dire ce qu'il se passe ? », siffla Claire en se penchant par-dessus la table.

Brianna cligna des yeux, se demandant pendant une seconde de quoi sa mère voulait parler, avant de réaliser que son comportement devait soulever beaucoup de questions, voire d'inquiétudes. « Maman… écoute, c'est simplement plus facile comme ça… quand on s'entend bien, tout se passe mieux… tu comprends ? »

« Oh, vous avez effectivement l'air de vous entendre plus que bien ! » Claire secoua la tête. « Comment a-t-il fait pour te faire perdre l'envie de te battre à ce point ? »

« Je n'ai pas… », commença-t-elle avec véhémence avant de baisser d'un ton, « je n'ai pas perdu espoir, Maman… »

Jamie l'interrompit. « Alors pourquoi cette mascarade en notre présence ? Il sait très bien que nous n'en croyons pas un traître mot… Est-ce qu'il te fait du mal, mo leannan ? Est-ce qu'il te soumet à sa volonté par la force ? »

Brianna ouvrit grand la bouche et s'apprêtait à répondre lorsqu'elle vit le regard décontenancé de Jeremiah, qui n'avait pas perdu une miette de la conversation. Et plus loin derrière lui, Hennessy qui revenait des écuries à grands pas. Non, Stephen ne lui faisait plus de mal. Depuis la visite de Roger et encore plus depuis la mort de Murtagh, il n'avait d'ailleurs été que douceur et prévenance à son égard, et elle n'allait certainement pas compliquer les choses en perturbant Jeremiah ou en laissant croire à Hennessy qu'elle parlait dans le dos de Stephen. Ses parents comprendraient en lisant son message de toute façon. Alors elle secoua la tête.

« Non… Je sais bien que Stephen n'a pas exactement été un saint avec moi par le passé… mais il a beaucoup changé. Tout va bien entre nous, maintenant. »

Jamie fronça les sourcils et un grognement outré s'échappa de sa gorge. « Un saint- ? »

« Mr. Bonnet vous attend, Mr. Fraser », déclara pompeusement Hennessy dans le dos de Jamie. Celui-ci se tut, hocha la tête et après un dernier regard en direction de Claire et Brianna, s'éloigna vers le cheval préparé à son attention. « Vous avez terminé, Madame ? », demanda-t-il ensuite à Brianna qui acquiesça.

Hennessy fit un signe de la main vers l'intérieur de la maison et Lloyd apparut aussitôt avec un plateau pour s'emparer de la vaisselle. Avec un soupir, Brianna se félicita de ne pas en avoir trop dit : le valet avait l'air d'être posté à portée de voix, et même s'il semblait un gentil jeune homme, elle n'avait pas le luxe de faire confiance à n'importe qui.

Discrètement, Claire fit alors signe à Ian de s'éloigner avec Jeremiah, et le jeune homme obtempéra, emmenant l'enfant et son chien jouer plus loin dans le jardin. Super, l'heure de l'interrogatoire est arrivée…, maugréa intérieurement Brianna. Elle avait redouté ce moment, où on lui demanderait probablement de justifier ses décisions et ses comportements, et sentit son sang bouillir presque instantanément dans ses veines. Ils n'étaient pas là… Ils ne savent pas tout ce qu'il a fallu que je fasse pour ne pas simplement sombrer dans la folie…

« Jeremiah m'a dit que tu as été malade, un peu avant Noël ? », attaqua Claire avec un air inquiet. « Mais surtout… que tu avais beaucoup pleuré. »

Eh bien, on peut dire qu'elle n'a pas perdu de temps… Brianna serra les dents. Hennessy était toujours à son poste, et bien qu'il regarde droit devant lui, elle était persuadée qu'il écoutait leur échange avec attention. Elle baissa le nez, embarrassée. « Nous avons… traversé une mauvaise passe. »

« Il t'a fait du mal ? C'est bien ça ? »

Brianna feignit la surprise avec tant de brio que même Hennessy parut convaincu et se détendit quelque peu. « Qui, Stephen ? Ne sois pas ridicule… », gloussa-t-elle avec un sourire forcé, qu'elle fit ensuite disparaître progressivement pour le remplacer par une expression empreinte de tristesse. Bon sang, si je continue comme ça, je suis bonne pour les Oscars… « Stephen et moi… nous essayons d'avoir un autre enfant. » Il y eut une exclamation à peine perceptible du côté de Claire mais Brianna s'obstina à fixer Blue et Jeremiah à quelques dizaines de mètres de là. « J'ai fait une fausse couche. Ça arrive souvent, ce n'est pas à toi que je vais l'apprendre… Enfin, » elle haussa les épaules mais au fond, le cœur n'y était pas, « c'est comme ça. Mais je ne m'attendais pas à ce que Jeremiah soit aussi perspicace. »

Du coin de l'œil, elle discernait sans peine l'expression de totale incompréhension sur le visage de sa mère. Mais celle-ci se reprit après quelques secondes et se mordit les lèvres.

« Et la seconde fois… ? »

Brianna baissa le nez sur ses doigts, qui trituraient un pan de sa robe. Elle ne pouvait pas lui dire ce qu'il s'était passé après le départ de Roger. Le tour cruel de Stephen, la catatonie, les semaines de séparation qui n'avaient finalement fait que la rendre avide de contact humain et changé Stephen en un amant toujours plus prévenant et attentionné.

« J'ai… été très peinée par la mort de Murtagh. » Cela au moins n'était pas un mensonge. « Si seulement la lettre vous était parvenue plus tôt… »

« La lettre ? », demanda Claire en jetant un regard à Hennessy, mais celui-ci ne semblait pas surpris par ce qu'il entendait. Ce n'était donc pas un secret.

« À propos des armes trafiquées… Stephen m'a laissé vous écrire pour vous prévenir. Quand la Gazette a annoncé la victoire des Anglais, nous en avons déduit que la lettre était arrivée trop tard ou s'était perdue… Mais visiblement il s'agirait plutôt de la deuxième solution. »

Bonnet l'a-t-il seulement envoyée, cette lettre ?, se demanda Claire, mais elle ne pouvait pas décemment poser la question en présence du majordome. Au loin, un aboiement suivi d'un éclat de rire brisèrent le silence.

« Est-ce que Jeremiah a mentionné autre chose dans son compte-rendu ? », s'amusa Bree pour alléger l'atmosphère.

« Pas vraiment… » Claire haussa brièvement les sourcils avec une grimace, comme si elle ne croyait pas à la phrase qu'elle s'apprêtait à prononcer. « Il a l'air très heureux et bien portant. Je dois dire que ça m'a surprise. J'imaginais… une situation bien différente. »

Brianna ne pouvait pas l'en blâmer. Elle-même, les premiers jours, avait passé des nuits entières à imaginer tout ce que Stephen allait lui faire subir, jour après jour, ainsi qu'à Jeremiah. Pieds et poings liés dans la cave, battus et effrayés, jusqu'à finir par mourir de leurs blessures – donnant ainsi à Bonnet le plein usufruit de la fortune des Cameron. Des centaines de scénarii sordides s'étaient succédés dans son esprit, agitant ses nuits de cauchemars insensés, la faisant sursauter à chaque fois que son mari envahissait son espace vital. Mais malgré tout, la réalité avait été bien différente. Les violences physiques qu'elle avait imaginées ne s'étaient pas concrétisées – du moins pour la plupart – au profit d'une violence plus sourde, plus discrète : celle de la manipulation et de la soumission psychologique. Jusqu'à ce que finalement les choses deviennent plus simples. Vivables. Pour elle-même en tous cas. Jeremiah avait été plus chanceux, son jeune âge lui épargnant de comprendre ce qu'il se passait réellement mais surtout parce que Stephen avait veillé à satisfaire ses moindres désirs dès le tout premier jour.

« S'il y a bien une chose que je ne peux pas nier », reprit Brianna en se tournant cette fois vers Claire pour lui faire face, « c'est que Stephen est un père formidable. Vraiment. Et je crois… que Jeremiah en avait besoin. »

Claire la dévisagea avec tristesse. « Si seulement Roger avait- »

« J'en ai trop demandé à Roger », l'interrompit sèchement Brianna. La dernière chose dont elle avait envie de parler en ce moment était de la façon dont tout aurait pu être différent si Roger avait un peu mieux assuré son rôle de père. « Avec des principes tels que les siens, j'aurais dû me douter dès le début de notre relation que je ne pourrais pas compter sur lui pour m'épauler. J'ai voulu le forcer à vivre avec Jeremiah… en espérant que les choses s'arrangeraient… Eh bien, j'avais tort. » Elle prit une longue inspiration et souffla, avant d'esquisser un sourire crispé. « Ça n'a plus d'importance. À présent, Jeremiah a un père qui l'adore et qui s'en occupe merveilleusement bien. C'est tout ce qui compte pour moi. »

L'expression navrée sur le visage de Claire s'accentua. « Bree… » Au seul ton que sa mère avait employé pour prononcer son diminutif, Brianna sut qu'elle ne lâcherait pas l'affaire aussi facilement. « Tu me le dirais si quelque chose n'allait pas, n'est-ce pas ? »

Derrière la jeune femme, Hennessy se redressa, les mains sagement jointes dans son dos et se racla presque imperceptiblement la gorge. Mais Brianna n'avait pas besoin qu'on lui rappelle son rôle. Celui-ci était devenu une seconde nature au fil des mois et au vu du récent comportement de Stephen, ce n'était même plus un mensonge. Avec un soupir mi-amusé, mi-exaspéré, Brianna laissa retomber sa tête en arrière et roula des yeux.

« Maman… Tout va bien. Je t'assure. » Elle joignit un sourire éclatant à ses paroles, puis ajouta, comme si elle venait tout juste d'y penser : « Oh, au fait… je ne t'ai pas remerciée pour Hamlet. Tu sais à quel point j'adore cette pièce… À chaque fois que je la lis, j'ai l'impression de redécouvrir un nouveau détail ou une nouvelle réplique, je ne m'en lasse pas… »

Une lueur conspiratrice brilla aussitôt dans le regard de Claire, qui lui sourit. « Je savais que ça te ferait plaisir de l'avoir ici. »

« J'espère que Jamie appréciera autant son cadeau que j'ai apprécié le mien », reprit Brianna d'une voix douce, tout en se félicitant mentalement pour sa subtilité. « Quand j'ai vu cette montre, j'ai tout de suite pensé à lui et au symbole de son clan. Les détails du boîtier sont incroyables et le mécanisme, à l'intérieur ? Une merveille. Vraiment fascinant. »

« Tu connais ton père, il se fera un plaisir de l'ouvrir pour examiner tout ça de plus près », gloussa Claire en secouant la tête.

Oh, mais j'y compte bien…, répondit Brianna intérieurement et le regard pétillant de sa mère suffit à lui indiquer qu'elle avait compris le message caché.

À quelques mètres de là, Jeremiah sautillait sur place en agitant les bras. « Maman, maman, regarde ! »

Brianna reporta son attention sur lui, tandis qu'il faisait un tour complet sur lui-même, bientôt imité par Blue. Une envie folle de se lever et d'aller tournoyer avec son fils et son chien la prit soudain au ventre et avec un large sourire, elle s'extirpa de son siège.

« Ça marcherait si c'est moi qui tourne ? », demanda-t-elle en approchant. Pour toute réponse, Jeremiah et Ian haussèrent les épaules comme un seul homme. « Voyons voir… » Prenant de l'élan avec ses bras, elle fit deux tours à 360 degrés, sa longue robe virevoltant autour d'elle. Blue reconnut le signal et l'imita pour son plus grand plaisir, sous les applaudissements d'Ian et de Jem. Les joues douloureuses à force de sourire bêtement, Bree esquissa une courbette et salua son public en riant. Le cœur léger pour la première fois depuis des mois.

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Les deux jours qui suivirent furent plus calmes que Brianna ou ses parents auraient pu l'imaginer. Hennessy avait dû rapporter à Stephen le comportement exemplaire de Brianna en son absence, car il ne sembla pas désireux de rester auprès d'eux à longueur de journée – laissant la famille sous la surveillance néanmoins constante du majordome et de ses hommes postés à chaque entrée. Même Jamie – qui était rentré de sa visite des terres quelque peu agacé – avait retrouvé sa bonne humeur habituelle après un bref échange avec Claire alors qu'ils se changeaient pour le dîner.

Brianna n'avait pas autant souri sincèrement depuis des lustres. La présence de ses parents et d'Ian, la tranquillité de ces journées passées ensemble à discuter et rire normalement, le bonheur qu'elle lisait dans les yeux de Jeremiah, tout cela avait influencé son humeur, apporté de l'espoir dans son cœur et pour la première fois depuis ce 15 juillet fatidique où elle avait épousé Stephen, elle se sentait… heureuse et confiante en l'avenir.

Stephen aussi l'avait remarqué, mais ses sentiments étaient plus mitigés. Il adorait la voir sourire, voir ses yeux bleus pétiller lorsqu'elle riait, mais il haïssait le fait que d'autres personnes que lui soient responsables de sa joie. Elle l'avait compris le soir du 3 mai, la veille de l'anniversaire de Jeremiah – lorsqu'après un dîner particulièrement drôle où Jamie avait régalé la famille avec des anecdotes hilarantes de leur vie au Ridge – Stephen s'était jetée sur elle comme un lion affamé, pour la dévorer de baisers. Et lorsqu'elle lui avait demandé la raison de tant d'effusions – pendant qu'il retroussait ses jupes et délaçait son propre pantalon – il avait haleté quelques mots. Ton rire… Par Danu, que j'aime entendre ton rire…

Il l'avait ensuite prise sur le rebord de la fenêtre, se délectant de ses soupirs alors qu'il faisait de son mieux pour la faire jouir. Promets-moi de continuer de rire ainsi avec moi… Promets-le moi, Brianna… Le souffle court et son corps ravagé par le plaisir, elle s'était entendue gémir une promesse, quelques secondes avant que Stephen ne succombe à son tour et ne l'emporte dans un intense dernier baiser.

Brianna frissonna. Le souvenir de cette étreinte la chamboulait bien plus qu'elle ne le devrait et sans même le vouloir, chaque détail s'était gravé dans sa mémoire, dans sa chair, d'une manière des plus perturbantes. Le contact glacé de la fenêtre dans son dos, les mains brûlantes de Stephen cramponnées à ses cuisses, les va-et-vient puissants de son bassin quelques secondes avant qu'il ne vienne en ell-

« Maman ! »

Brianna sursauta violemment et le verre de vin qu'elle tenait s'échappa de ses doigts, répandant son contenu sur la nappe. « Merde », jura-t-elle, tandis que Lloyd accourait avec une serviette pour éponger les dégâts. Perdue dans ses pensées, elle avait complètement oublié qu'elle se trouvait encore à table, en pleine dégustation du gâteau d'anniversaire de Jeremiah. Du moins, telle était la situation au moment où son esprit avait décroché. Les joues en feu, elle releva le nez vers les autres convives – tous debout près de leur chaise – et notamment Stephen, qui la dévisageait de ses yeux perçants.

« Merde ! », répéta Jeremiah en pouffant, avant de plaquer aussitôt les mains sur sa petite bouche à la vue du regard courroucé de Bree.

« Jeremiah, soigne ton langage… », railla Stephen avec un sourire narquois, tandis que l'enfant rétorquait par un « Mais elle, elle le dit tout le temps… » à mi-voix.

« Je suis désolée, j'étais ailleurs… Vous partez déjà ? », s'affola Brianna en voyant ses parents debout. Certes, il était prévu qu'ils quittent River Run dans l'après-midi, mais elle avait espéré pouvoir passer encore quelques heures agréables en leur compagnie.

« Personne ne part, mon cœur », répondit Stephen à leur place, « je venais simplement d'annoncer à Jeremiah que notre cadeau l'attend à l'extérieur. »

« Allez, Maman ! Debout ! », trépigna aussitôt l'enfant en se dirigeant vers la sortie.

Brianna souffla un « Voilà, voilà, j'arrive… » agacé, mais Jeremiah avait déjà disparu dans le hall d'entrée, suivi de ses grands-parents et d'Ian. Stephen l'attendit un peu en retrait pour lui offrir son bras et dès qu'elle fut agrippée à lui, il se pencha légèrement vers son oreille.

« Tu étais ailleurs, hmm ? Où ça ? »

La question n'était pas agressive, ni sarcastique. Il s'intéressait, tout simplement, à ce qu'il y avait dans sa tête et Brianna en avait désormais l'habitude. C'est pourquoi elle ne chercha pas à mentir mieux encore, elle se demandait quelle serait sa réaction si elle lui disait la vérité. Une action sans grandes conséquences, au vu de la présence de ses parents un peu plus loin.

« Je pensais… à un rebord de fenêtre », murmura-t-elle avec un sourire énigmatique. Comme elle s'y attendait, Stephen commença par froncer les sourcils l'espace d'une seconde, avant de comprendre enfin son allusion à leur rapport de la veille. Elle vit ses yeux la déshabiller de la tête aux pieds avec une indécence manifeste, et rosit lorsqu'il se pencha vers le creux de son cou pour y murmurer quelques mots grivois.

Dix mètres plus loin, Jamie les observait depuis le hall d'entrée, sourcils froncés. Il comprenait à présent un peu mieux ce que Claire avait voulu dire, le premier soir de leur séjour. La différence entre la Brianna figée de terreur dès lors que Bonnet se trouvait dans la même pièce et celle qui flirtait ouvertement avec son mari était manifeste… et perturbante. Mais un hurlement aigu déchira soudain l'atmosphère et tira l'Écossais de sa réflexion. Jeremiah venait de débouler sur le porche et s'était mis à crier de joie, une dizaine de secondes avant que Brianna n'arrive à son tour et découvre la cause du chahut.

« Un poney ?! », s'exclama-t-elle en même temps que son fils, ce-dernier avec beaucoup plus d'enthousiasme. Et alors que Jeremiah courait vers son cadeau mené par le palefrenier, Bree poussa un long soupir.

« Allons bon, Madame Bonnet désapprouve ? », railla Stephen en descendant les marches du perron à ses côtés.

« Non, j'ai toujours su que ça arriverait… Le jour où tu as ramené le chien, je me souviens très nettement avoir pensé : et demain, ce sera quoi ? Un poney ?... Et voilà… »

Stephen gloussa, tandis que Jamie et Claire allaient aider Jemmy à grimper sur l'animal. « Notre fils doit apprendre à monter convenablement… Plus tôt il sera à l'aise, mieux ce sera. »

« C'est vrai, il ne faudrait pas qu'il arrive à l'âge canonique de trente-sept ans en ayant toujours l'air de vouloir sauter du cheval en marche, comme son père… »

« Est-ce de ma faute si je suis beaucoup plus à mon aise sur un galion en pleine tempête que sur le dos de ces fichus canassons ? », grommela Stephen alors que Brianna délaissait son bras pour suivre Jeremiah de plus près.

« Tu n'es pas plus à l'aise dans la tempête… tu es juste beaucoup plus déterminé à ne pas tomber ! », railla-t-elle par-dessus son épaule, riant lorsqu'il hocha la tête d'un air approbateur.

Le début de l'après-midi s'écoula paisiblement, rythmé par les cris de joie de Jeremiah et les encouragements des Fraser. Mais chaque minute qui passait rapprochait inexorablement Brianna du départ de sa famille et elle sentait la légèreté et l'insouciance des derniers jours s'envoler un peu plus à chaque tintement de l'horloge. Avoir Jamie et Claire à River Run – même s'ils n'avaient pas pu aborder tous les sujets de discussion qu'ils auraient voulu et qu'il avait fallu jouer la comédie – avait été une parenthèse de bonheur pur dans son quotidien et elle priait pour que Stephen consente à renouveler l'expérience.

Le moment où Claire et Jamie serrèrent Jeremiah de toutes leurs forces pour lui dire au revoir menaça de faire couler un torrent de larmes des yeux de Brianna, mais elle parvint à les refouler lorsque ce fut à son tour d'être cajolée comme un bébé.

« Nous reviendrons, mo leannan », chuchota Jamie dans son oreille. « Et avec de quoi nous débarrasser de lui pour de bon… »

Brianna hocha la tête contre le torse de son père, forçant un sourire sur ses lèvres lorsqu'il la relâcha pour grimper dans leur charrette. Pas un mot à l'attention de Stephen, qui le lui rendit bien, et les deux hommes se contentèrent d'un signe de tête glacial. Assise à l'avant de la charrette, Claire se tordit le cou pour regarder les silhouettes de Bree et de Jeremiah le plus longtemps possible, jusqu'à ce que la végétation et un virage les arrachent à son champ de vision. C'était la deuxième fois de sa vie qu'elle abandonnait Brianna aux mains de Stephen Bonnet, et elle espérait que ce soit la dernière, mais l'appréhension était différente. La peur de voir sa fille et son petit-fils tués ou maltraités était reléguée au second plan. Bonnet ne semblait aucunement les malmener et même si Brianna n'était pas libre d'aller et venir, ses jours n'étaient pas en danger. Non, le grand risque était qu'elle s'habitue à cette vie. Qu'elle s'y fasse au point peut-être de s'en contenter. Que le bonheur de Jeremiah devienne plus important que son bonheur à elle et qu'elle renonce à se débarrasser de Bonnet. Ou pire… qu'elle s'y attache.

Claire entendait vaguement les voix de Jamie et Ian débriefer les derniers jours, à grands renforts de grognements désapprobateurs. Mais elle ne les écoutait pas, préférant se repasser en boucle le moment où Brianna lui avait avoué sa fausse couche. Stephen et moi essayons d'avoir un autre enfant… Était-ce un mensonge ou une vérité ? La violait-il régulièrement dans le but de concevoir un bébé, ou bien leurs rapports étaient-ils devenus consentis ? Avait-elle réellement fait une fausse couche ou bien avait-elle provoqué la fin de cette grossesse ? Trop de questions restaient sans réponse, et bien qu'elle soit persuadée que Brianna cherchait toujours à se venger, elle se demandait combien de temps cela durerait avant que ses mensonges et ses faux-semblants finissent par devenir sa seule réalité.

« … Sassenach ? »

Claire sursauta et se tourna vers Jamie, qui lui jeta un regard interrogateur.

« Hein ? »

« Je te demandais si nous pouvions nous arrêter ici et regarder cette montre de plus près ou si tu préférais attendre d'être à l'auberge pour la nuit… », répéta Jamie sans se vexer. Il ne comprenait que trop bien que sa femme soit perturbée par les événements des derniers jours.

« Non… faisons-le ici. Ça fait deux jours que je me retiens d'éventrer cette fichue montre, j'ai besoin de savoir ce que Brianna veut nous dire. »

« Pourquoi ne pas l'avoir ouverte dans votre chambre ? », demanda Ian avec un haussement d'épaules.

Jamie secoua la tête. « Imagine si quelqu'un nous avait surpris, ou bien si nous avions fait tomber le message par inadvertance et que Bonnet le trouve plus tard ? Quel bien cela aurait-il fait à Brianna ? »

Ian opina du chef, tandis que Claire étalait un linge sur l'assise de la charrette et tendait à Jamie ses petites lunettes de lecture ainsi que de fines pincettes de sa trousse de chirurgie. Avec d'infinies précautions, ne voulant pas ruiner son cadeau, Jamie descella le boîtier de la montre et en ouvrit l'arrière, dévoilant le mécanisme compliqué qui faisait avancer les aiguilles. Les Fraser retinrent leur souffle. L'intérieur de la montre était vide. Claire commençait à paniquer lorsqu'Ian poussa une exclamation.

« Le couvercle ! Il y a quelque chose de coincé dedans. »

En effet, un minuscule rouleau de papier était comme collé dans la partie convexe. Toujours armé de sa pince, Jamie l'extirpa et pendant qu'il le déroulait, Claire passa son doigt sur la matière avec laquelle Bree avait fixé le papier puis le lécha.

« Elle a fait un point de colle », sourit l'Anglaise avec une pointe de fierté, « avec du miel et de la farine. »

« Que dit le message ? », les pressa Ian en tendant le cou.

Jamie ne répondit pas. Ses yeux étaient rivés sur les quelques mots griffonnés, et il dut les lire plusieurs fois avant de réaliser l'importance de ce qu'il tenait entre les mains. N'y tenant plus, Claire lui arracha le papier et lut à haute voix :

« Tryon a augmenté les taxes. Stephen s'assure que les récalcitrants paient. Ils se partagent l'excédent. »

Les trois Fraser relevèrent lentement la tête pour échanger des regards interdits. Ainsi donc, Tryon faisait payer davantage de taxes que nécessaire aux contribuables de Caroline du Nord. Et il partageait les gains avec son homme de terrain, en l'occurrence Bonnet. Une activité qui ne plairait certainement pas à la Cour d'Angleterre. Un coin de la bouche de Jamie se releva lentement, faisant pétiller ses yeux de joie et d'excitation.

« On le tient… »

« Il faut d'abord trouver des preuves… car ce seul papier n'en sera pas une aux yeux des autorités », tempéra Claire, mais Jamie balaya sa remarque d'un revers de main avant de repositionner le couvercle sur la montre. Il vérifia qu'elle fonctionnait toujours et la glissa dans la poche intérieure de sa veste.

« On les trouvera, Sassenach. On se procurera les preuves dont on a besoin et on débarrassera Brianna et la Caroline du Nord de leurs deux plus gros escrocs… »

Si possible avant que Brianna en ait le cœur brisé…, pensa Claire avec une pointe d'inquiétude. Jamie dut capter son trouble, car il caressa sa joue d'une main et sourit.

« Je le savais… Notre Bree n'a pas cessé de se battre… », murmura-t-il, les yeux brillants.

Claire lui rendit son sourire avec un peu moins d'entrain et rangea le linge et les pincettes dans sa trousse, en tentant d'ignorer une petite voix dans sa tête.

Celle qui lui répétait qu'il serait certainement trop tard.

~o~

Après le départ de ses parents, la déferlante de sentiments contradictoires était telle que Brianna dut s'isoler un moment pour laisser libre cours à ses larmes. Elle était heureuse d'avoir pu passer quelques jours en famille, mais triste de les voir partir. Soulagée que personne n'en soit venu aux mains, mais aussi frustrée de n'avoir pas pu être honnête sur sa situation. La lueur d'espoir qui était apparue en voyant ses parents repartir avec la montre – et le message qu'elle contenait – était maintenant légèrement assombrie par la perspective de retrouver son quotidien aux côtés de Stephen.

Et puis elle s'était assoupie. Une petite heure, pas grand-chose, mais assez pour stabiliser cet ascenseur émotionnel – et en se réveillant, son premier réflexe fut… de sourire. Malgré tout, ce qui ressortait de ces quatre jours était majoritairement positif et elle se sentait apaisée, presque revigorée. Si bien que lorsqu'elle entendit le lointain tintement de l'horloge qui annonçait dix-huit heures trente, Brianna sauta du lit avec entrain et quitta la chambre parentale, prête à aller donner à manger à Jeremiah.

L'enfant, cependant, n'était pas dans sa chambre et la petite veste pleine de poils de poney qui gisait sur le parquet près de la porte lui indiquait que Phèdre l'avait déjà changé pour le dîner et abandonné le vêtement sale pour le récupérer au moment du coucher. Mais une fois dans l'escalier, la jeune servante apparut seule, les bras chargés de linge propre qu'elle avait dû faire sécher dans la cour.

« Où est Jeremiah ? J'étais justement descendue pour son repas… », demanda Brianna tandis que Phèdre s'arrêtait à sa hauteur, tendant le cou derrière sa pile de linge pour la regarder.

« Oh, Mr. Bonnet est déjà avec lui dans la cuisine… Il ne voulait pas vous réveiller… »

Brianna remercia la jeune fille d'un sourire et acheva sa descente jusqu'au rez-de-chaussée, avant de prendre la direction de l'office d'où lui provenaient quelques éclats de voix. La porte était ouverte et Brianna s'arrêta dans l'encadrement, regardant avec tendresse Jeremiah avaler sa purée de pommes de terre et ses petits pois pendant que Stephen coupait sa viande en minuscules morceaux.

« C'est bon ? », lui demanda Stephen en reposant le couteau hors de sa portée. Jeremiah hocha la tête vivement.

« J'aime bien les p'tits pois. »

« Moi aussi, j'aimais bien ça à ton âge… mais pas pour les manger. » Jeremiah fronça les sourcils, l'invitant à en dire un peu plus et il ne se fit pas prier. « À l'orphelinat où j'étais, les légumes étaient rares et précieux, alors généralement je m'arrangeais pour tous les manger jusqu'à la dernière miette… Sauf les petits pois, parce que c'était beaucoup trop tentant de jouer avec. »

« Maman elle dit toujours qu'il faut pas jouer avec la nourriture… », récita Jeremiah, tandis que Stephen approuvait d'un hochement de tête solennel, tout en saisissant une petite cuillère et trois petits pois.

« Et elle a absolument raison », acheva-t-il. Juste avant de placer ses munitions dans la cuillère et de les catapulter en direction de Jemmy. Les petits pois l'atteignirent en plein front et retombèrent mollement sur la table. L'enfant pouffa et renvoya deux des petits pois à la main en direction de leur expéditeur, qui esquiva. Alors que Stephen se penchait pour ramasser les projectiles sur le sol, Brianna entra à pas de loup dans la cuisine, un doigt sur ses lèvres pour intimer à Jemmy de rester silencieux. Le petit garçon plaqua ses mains sur sa bouche pour se retenir de glousser et Bree ramassa une grosse cuillérée de purée et arma sa catapulte improvisée vers Stephen. La purée l'atteignit sur la joue, puis glissa sur sa veste, au moment où il se relevait avec les petits pois. Interloqué, il regarda d'abord Jeremiah – que les mains dénuées de traces de purée innocentaient de facto – puis aperçut Brianna, lèvres pincées sur un sourire mutin et cuillère à la main.

Il fallait avouer que la vision de Bonnet dégoulinant de purée avait quelque chose de satisfaisant et elle ne put s'empêcher de pouffer en voyant son expression mi-vexée, mi-surprise. Entendant sa mère s'esclaffer, Jemmy retira ses mains de sa bouche et rit à son tour, alors que son père ramassait lentement le tas de purée qui dégoulinait en direction de sa cuisse, sans quitter Brianna des yeux. La purée bien calée dans le creux de la main, il se leva lentement de sa chaise pour contourner la table et Brianna brandit sa cuillère vide devant elle.

« On ne joue pas avec la nourriture, Stephen ! »

« Dit-elle juste après m'avoir couvert de purée… », compléta l'Irlandais avec un rictus narquois.

Brianna accéléra le pas, tout en regardant derrière elle pour ne pas tomber. « Uniquement parce que tu avais attaqué Jemmy en prem-… »

Elle n'acheva pas sa phrase. La purée venait d'atterrir sous son menton, s'étalant sur le haut de sa poitrine et sur son décolleté.

« Oh non ! Je vais en avoir à l'intérieur de la robe ! », protesta-t-elle avec une grimace de dégoût, mais seuls les rires de Jeremiah et de son mari lui répondirent. Encouragé par les deux adultes, Jeremiah chargea lui aussi sa cuillère de purée et atteignit Stephen en plein visage, alors qu'il envisageait de rattraper Brianna pour lui en étaler partout. Son expression vexée en sentant les pommes de terre couler sur sa joue était bien trop plaisante pour Bree, qui éclata cette fois d'un rire franc.

Un sourire fit lentement son chemin sur les lèvres de Stephen et quand Bree croisa son regard fasciné, elle se rappela aussitôt de ce qu'il lui avait fait promettre la veille. De continuer de rire pour lui comme elle riait avec ses parents. Elle ne savait pas si elle pourrait tenir cette promesse sur le long terme, mais le bonheur cumulé ces derniers jours lui permettrait au moins de l'honorer aujourd'hui. Voyant qu'il récupérait l'aliment sur son visage pour riposter, Bree poussa un cri et tenta de s'échapper de la cuisine mais Stephen fut plus rapide et enserra sa taille d'un bras tandis qu'il lui recouvrait les joues de purée. Jeremiah riait tellement qu'il faillit s'étouffer avec un bout de viande et c'est au beau milieu de ce joyeux chahut que le cuisinier, Fitzpatrick, accompagné de Phèdre firent irruption dans la pièce – tous deux horrifiés de l'état dans lequel elle se trouvait. Les deux époux se figèrent aussitôt, tels des enfants pris la main dans le bocal de biscuits, et Brianna se racla la gorge, retrouvant son sérieux instantanément. Elle détestait donner du travail supplémentaire au personnel et rougit de honte en voyant les traces de purée et les petits pois qui jonchaient le sol.

« Nous allons nettoyer ça tout de suite, Mr. Fitzpatrick », s'excusa-t-elle, tandis que Bonnet faisait la grimace. Mais sa proposition ne sembla pas plus enchanter leur employé, qui secoua la tête en signe de dénégation.

« Avec tout le respect que je vous dois, Madame, je préfèrerais que vous sortiez de ma cuisine… tous les deux. »

« Je vais finir de donner à manger à Jeremiah », glissa Phèdre avant de se mordre l'intérieur des joues pour ne pas rire. « Et demander à Lloyd de vous préparer un bain… »

« Hum, oui, ce ne serait pas de refus… », marmonna Stephen en se débarrassant d'un surplus de purée dans un seau réservé aux déchets sous l'œil revêche de Fitzpatrick. Phèdre détala aussitôt à la recherche du valet, tandis que Brianna tentait de quitter la cuisine dignement.

Ils restèrent silencieux tout le temps qu'il fallut pour préparer leur bain, puis retirer leurs vêtements souillés après le départ de Lloyd. Mais lorsque Brianna ouvrit son corset et poussa un gémissement de dégoût en voyant de la purée entre ses seins, un nouveau gloussement s'échappa des lèvres de Bonnet. Gloussement qui fut bientôt suivi d'un rire incontrôlable, que Brianna imita malgré elle.

« J'ai cru qu'on allait finir dans la casserole de Fitzpatrick… tu as vu sa tête ? », s'esclaffa Stephen en entrant dans la baignoire.

« Je ne comprends vraiment pas pourquoi il a refusé qu'on nettoie nos bêtises… »

Stephen s'immergea brièvement pour mouiller ses cheveux, puis remonta à la surface. « Parce qu'il sait qu'on aurait trouvé le moyen de faire pire avec un seau d'eau et du savon… ? »

Brianna dodelina de la tête et entra à son tour dans la baignoire en soupirant. « Probablement… »

Avec un dernier rire, Stephen la laissa s'installer confortablement entre ses jambes, souriant lorsqu'elle s'allongea dans l'eau, le dos calé contre son torse. Les bains qu'ils partageaient n'étaient pas rares, mais il ne pouvait s'empêcher de se féliciter chaque fois un peu plus de la décontraction avec laquelle elle se dénudait et s'installait dans le bac avec lui. Qu'elle le veuille ou non, elle avait pris certaines habitudes et le sentir toucher son corps en faisait partie…

Tendant le bras vers l'extérieur, il saisit le linge de toilette et le savon déposés à leur attention et frotta le tout pour faire mousser le produit avant de masser doucement la nuque et les épaules de Brianna. La première fois qu'il l'avait fait, quelques jours après le massacre des Régulateurs, Brianna avait fondu en larmes tant le geste relâchait les tensions et émotions accumulées. Il avait recommencé la fois d'après, à sa demande, puis à chaque bain après ça. Avec un soupir de contentement, Bree se redressa pour exposer son dos et lui permettre de continuer, ce qu'il fit avec une satisfaction évidente. Mais il voyait à son menton posé sur ses genoux repliés, à son regard perdu dans le vague et à sa moue pensive, qu'elle était encore ailleurs. Il ne s'en formalisa pas, continuant de la nettoyer avec des gestes lents, jusqu'à ce qu'elle reprenne sa place contre son torse. Il venait de poser le linge savonneux cette fois sur sa poitrine, et plus particulièrement sur son sein gauche, lorsque Brianna sembla sortir de sa rêverie et tourna la tête pour le dévisager gravement.

Elle était consciente que le jeu auquel elle jouait était dangereux, que simuler cette vie domestique parfaite aurait forcément un effet pervers – et c'était peut-être même déjà le cas – mais Bree ne pouvait nier que Stephen s'était amélioré. Et que cela méritait d'être récompensé. Son comportement envers elle avait été d'une tendresse et d'une patience inégalées depuis la mort de Murtagh, au point d'avoir cédé lorsqu'elle avait réclamé la présence de ses parents pour célébrer les anniversaires de Jeremiah et de Jamie. Une chose qui n'aurait pas été envisageable encore quelques mois plus tôt… Il fallait continuer dans cette voie. Tout deviendrait alors beaucoup plus facile. Ou plus compliqué…, grinça une petite voix dans sa tête, qu'elle ignora.

« Merci… »

Stephen cessa aussitôt son observation de ses seins recouverts de perles d'eau pour la regarder droit dans les yeux. Il ne lui fit pas l'affront de demander pourquoi elle le remerciait. Ni de lui dire que ce n'était rien ou que c'était normal, car elle savait pertinemment que la confrontation avec les Fraser avait mis ses nerfs à rude épreuve. Pour toute réponse, il lâcha le linge – qui glissa lentement le long du ventre de Brianna – et posa sa main sur sa joue. La jeune femme retint son souffle. Les yeux verts de l'Irlandais la transperçaient de part en part, sa main brûlante rendant l'eau qui l'entourait presque froide en comparaison, et elle se sentit frissonner malgré elle. Agréablement.

« Qu'est-ce que je ne ferais pas pour toi, mon cœur… »

Brianna entrouvrit les lèvres, inspirant de l'oxygène pour la première fois depuis de longues secondes et l'instant d'après, Stephen l'emportait dans un langoureux baiser.

oOoOoOoOoOoOoOoOo

Aïe, aïe, aïe. On dirait bien que le plan de Bree s'est encore une fois retourné contre elle. Certes, elle a réussi à faire passer son message et à voir ses parents, mais entre la joie débordante que ça lui procure et Stephen qui semble adorer la Brianna rieuse et enjouée qu'il a découvert ces derniers jours, la situation risque de se compliquer encore un peu plus. Il est de plus en plus attentionné et – oui – il semblerait que l'amour commence à remplacer le besoin malsain de possession qu'il avait avec elle. Et inconsciemment, Brianna commence à le sentir…

J'espère que vous avez apprécié ce long chapitre ! N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, ça m'encourage à continuer – j'ai encore quelques chapitres d'avance mais je ne vous cache pas que ça fait quelques semaines que je n'ai pas écrit une ligne et je vais devoir me mettre un gros coup de pied aux fesses pour me motiver !

Le prochain chapitre sera publié le 29 janvier ! D'ici là, j'ai hâte de vous lire et je vous souhaite un excellent début d'année !

Xérès