Tu m'apprendras… ?

Maintenant que papa et maman Fraser ont fait un petit tour par River Run, on peut dire que Brianna a rechargé ses batteries ! Rien de tel qu'un petit boost de bonheur pour tomber un peu plus dans les bras de son cher mari ahahahah. D'autant plus que Stephen est plein de surprises… quand on croit qu'il est au max, il fait toujours mieux. Je vous laisse découvrir ça tout de suite… hihihi

Merci à Wizzette et Noé pour leurs reviews ainsi que Matagiita pour le follow/fav !

Noé : oh coucou ! Bien sûr que je me souviens ! J'espère que ta petite épopée en mer s'est bien passée ! Ravie que cette nouvelle fic te plaise, même si effectivement l'ambiance est complètement différente du Trèfle (et parfois mes bébés du Gloriana et leur légèreté me manquent beaucoup ahah). Pour ce qui est du nombre de chapitres je pense qu'on sera à peu près comme le Trèfle, aux alentours de 37 chapitres. J'en ai écrit 30 à ce jour et traduit 27 donc j'ai encore un peu de marge (mais il faut que je m'y remette !). Merci pour ton message et j'espère que la suite te plaira (ce chapitre-ci en particulier est l'un de mes préférés, Stephen s'améliore de jour en jour hihi).

oOo

23. Lover's Pond

15 juillet 1774.

L'ambiance générale s'était nettement améliorée depuis la visite des Fraser deux mois plus tôt et même si Brianna n'avait fait aucune avancée notable dans sa recherche de preuves, elle avait remporté quelques batailles personnelles. Ayant fait le plein de bonheur durant quatre jours entiers, elle avait exploité à fond sa bonne humeur et son énergie retrouvées pour aller toujours plus loin dans son rôle d'épouse modèle. De son côté, Stephen flirtait de plus en plus ouvertement avec elle et les petites attentions qu'il avait multipliées à son égard depuis l'affaire des armes trafiquées étaient désormais devenues des habitudes quotidiennes. Et même lorsqu'il s'était absenté plusieurs jours pour son « travail », Brianna et Jeremiah avaient pu continuer leurs balades à Cross Creek et dans les environs en toute tranquillité, avec simplement Hennessy ou l'un des gardes les escortant à distance. L'éventail de ses libertés s'élargissait de jour en jour, au fur et à mesure que Stephen prenait confiance en elle et en leur couple. Et Brianna faisait tout pour le conforter dans cette voie.

Bientôt, cependant, ce ne fut pas Stephen qui mit un terme aux escapades de sa femme et de son fils, mais le climat lui-même. La chaleur était devenue accablante depuis plusieurs jours et Brianna était à court d'idées pour retenir Jemmy au frais à l'intérieur. La vie elle-même semblait s'être arrêtée à River Run : les palefreniers avaient emmené leurs chevaux sur les hauteurs, dans des écuries creusées dans la roche afin de les préserver du feu qui tombait littéralement du ciel. Les quelques fermiers qui exploitaient les terres attendaient patiemment que le soleil fasse son œuvre sur les plantations. Le personnel de maison assurait le service minimum, maintenant la demeure dans le noir toute la journée et privilégiant les repas froids en cuisine. Tout le monde était abattu par la canicule qui sévissait en Caroline du Nord. Tout le monde sauf Jeremiah, qui semblait ne pas souffrir autant que les adultes des températures extrêmes. Bien au contraire, celles-ci ne faisaient qu'attiser un peu plus sa curiosité à l'égard de l'étang au fond du jardin. Le niveau de celui-ci avait quelque peu baissé au fur et à mesure que le débit de la rivière qui donnait son nom au domaine s'était réduit. Mais il restait bien assez étendu et profond pour tenter quiconque d'y piquer une tête pour se rafraîchir.

Ce matin-là ne faisait pas exception et quand Brianna entra dans la cuisine pour aider Phèdre avec le petit-déjeuner du garçonnet, elle trouva la jeune servante – cuillère de pudding en main – essayant de convaincre Jemmy de descendre de la chaise sur laquelle il se tenait debout. Les yeux obstinément tournés vers la fenêtre depuis laquelle on distinguait la surface bleu-vert et paisible du plan d'eau, et une moue boudeuse sur les lèvres. Brianna soupira et l'enfant se tourna vers elle avec un regard accusateur.

« Veux aller jouer dans l'eau ! »

« Jem… », commença sa mère avec lassitude. « On en a déjà parlé, tu ne sais pas nager… »

« Si, je sais ! », hurla instantanément Jeremiah en tapant du pied sur l'assise de la chaise.

En contrebas, Phèdre reposa sa cuillère dans le petit ramequin de pudding que l'enfant avait à peine touché et poussa un long soupir. Le même cinéma s'était répété presque chaque matin depuis le début de l'été et malgré l'affection démesurée qu'elle portait à Jeremiah, sa patience avait des limites. Brianna s'avança et se planta devant son fils, un sourcil dubitatif haussé sur son front.

« Barboter dans ton bain, je n'appelle pas ça nager. Et je ne connais pas l'étang, ici. Il pourrait être profond et dangereux… »

Elle savait pourtant pertinemment que l'étang ne recelait pas mille et un dangers. Lorsqu'elle était restée plusieurs mois chez Jocasta durant sa grossesse et après son accouchement, elle avait souvent vu les esclaves venir se baigner à la fin de leur journée de travail sur une petite plage naturelle en pente douce, à proximité du ponton en bois. Ils avaient pied sur plusieurs dizaines de mètres et il n'y avait jamais eu d'accident, même lorsqu'ils venaient y rafraîchir les plus jeunes. Mais il arrivait parfois qu'un serpent d'eau passe par là – elle détestait les serpents – et il y avait également un risque non négligeable d'insolation avec cette chaleur. Elle avait donc espéré que l'obsession de Jeremiah pour l'étang finisse par se tarir mais bien au contraire, il semblait chaque jour un peu plus frustré que la veille de ne pouvoir s'y tremper. Et c'est précisément cette frustration grandissante qui poussa l'enfant à jouer une carte que Brianna détestait plus que toute autre.

« Puisque c'est ça, vais demander à papa ! »

Avant que sa mère ou Phèdre n'aient pu le retenir, Jeremiah sauta sur le sol de la cuisine et détala à la recherche de Stephen.

« Jemmy, reviens ici ! », appela Brianna en s'élançant à sa poursuite.

Seuls les bruits de pas précipités de ses petites chaussures sur le sol de pierre lui répondirent, bientôt suivi d'un « Où est-ce que tu cours comme ça ? » provenant du hall d'entrée.

« Veux aller jouer dans l'étang, mais maman veut pas ! », chouina Jeremiah en serrant le cou de Stephen dans ses petits bras. Bree le fusilla instantanément du regard en arrivant dans le hall mais il ne la vit pas, ayant enfoui son nez dans le foulard qui entourait le cou du pirate. Toutefois, la réaction de son père ne fut pas celle qu'il espérait. Au lieu de lui donner immédiatement ce qu'il désirait, son expression se décomposa et il fronça les sourcils.

« Le… l'étang ? C'est hors de question. »

Stupéfait, Jeremiah se décolla de Stephen et le dévisagea avec l'air de quelqu'un qui vient de subir la pire des trahisons. Papa disait toujours oui à tout, c'était précisément la raison pour laquelle il s'était tourné vers lui pour commencer ! Ce revirement de situation ne lui plaisait absolument pas et il commença à s'agiter dans ses bras, jusqu'à ce qu'il le repose à terre. A peine avait-il touché le sol qu'il se mit à trépigner.

« Mais pourquoiiiiii ? »

L'expression de Stephen s'était tendue et Brianna sut instantanément qu'il projetait sa propre phobie sur Jemmy.

« C'est trop dangereux. Je t'interdis de t'en approcher. »

Le ton qu'il avait employé était tellement menaçant que l'enfant pâlit et ses yeux se remplirent aussitôt de larmes. Jamais Papa ne lui avait parlé sur ce ton. Mais s'il y avait bien une chose que Jeremiah ne supportait pas, c'était d'être traité comme un bébé et qu'on lui interdise des choses sans justification suffisante. Dans ces moments-là, il se sentait alors obligé de jouer les rebelles.

« Eh bah, j'irai tout seul ! »

Les yeux de Bonnet s'écarquillèrent et sa mâchoire se contracta il semblait à deux doigts de perdre son calme. Quant à Jeremiah, son air déterminé ne présageait rien de bon et Brianna pesa rapidement le pour et le contre : son fils trouverait le moyen d'aller dans l'étang, qu'ils le veuillent ou non. Alors valait-il mieux persister à refuser et prendre le risque qu'il se noie ou bien lui apprendre à nager et limiter ainsi le danger si jamais il lui prenait l'envie de venir se baigner seul ? La deuxième solution, définitivement la deuxième solution.

« D'accord, je vais t'apprendre à nager… », céda Brianna avec un soupir et alors que Jeremiah tournait un visage victorieux vers elle – pendant que Stephen la dévisageait comme si elle était devenue folle – elle brandit son index en direction de son fils. « Mais il est hors de question que tu t'approches de l'étang seul. Toujours avec un adulte et tu écoutes ce qu'on te dit ! Si tu désobéis, tu seras puni jusqu'à la fin de l'été, je te le garantis… »

« On peut y aller maintenant ? », hurla Jeremiah en sautant sur place.

« Mon cœur, je ne suis vraiment pas sûr que ce soit une bonne idée… » Malgré une formulation polie, le ton de l'Irlandais trahissait sa nervosité.

« Trouve-toi de vieilles braies trop petites que tu ne portes plus et reviens m'attendre ici dans l'entrée… », fit Brianna à l'enfant, qui détala dans les escaliers en hurlant de joie. « Et j'ai bien dit dans l'entrée ! Pas à côté de l'étang ! »

Un « ouiiiiiii » exaspéré lui parvint depuis le premier étage et elle roula des yeux, tout en approchant de Stephen qui rongeait furieusement l'ongle de son pouce gauche, l'autre bras en travers de son abdomen.

« Sois tranquille, tout ira bien… »

« Je n'aime pas l'idée qu'il s'approche de l'eau… », gronda-t-il, tandis qu'elle le forçait à baisser la main et à cesser de martyriser ses ongles.

« Je le sais… mais je sais aussi que son obsession pour l'étang ne disparaîtra pas comme par magie. Et que préfères-tu ? Un enfant qui tombe dans l'eau mais sait suffisamment nager pour regagner la rive ou bien un enfant qui coule comme une pierre ? »

Le regard sombre de Stephen était suffisamment éloquent pour lui éviter d'avoir à répondre de vive voix et Brianna esquissa un sourire rassurant.

« Ne t'en fais pas… J'avais l'âge de Jeremiah quand Frank m'a appris à nager. Et ce n'était pas dans un étang, mais directement sur les plages de Cape Cod. Au moins ici, il ne risque pas de se faire rouler par les vagues… »

Un bruit de cavalcade résonna dans l'entrée, si puissant qu'on aurait cru qu'un troupeau d'éléphants dévalait l'escalier et non un seul garçon de quatre ans.

« Je suis prêt ! », claironna Jemmy, désormais pieds nus et vêtu de braies moulantes ainsi que d'une petite blouse à manches mi-longues.

« Ah ça, tu te changes moins vite quand il est l'heure d'aller au lit… », le réprimanda-t-elle gentiment, avant de suivre l'enfant à l'extérieur.

Stephen les regarda s'éloigner, l'angoisse lui serrant la poitrine. Il avait quelques livres de comptes à tenir dans son bureau – de quoi s'occuper une ou deux heures à peine – mais il doutait de pouvoir avancer dans quoi que ce soit tant qu'il saurait Jeremiah à proximité de l'étang. Et en effet, une fois assis face à ses carnets, tenant maladroitement sa plume entre ses doigts, il dut reconnaître sa défaite. L'écriture lui demandait encore beaucoup de concentration, malgré maintenant deux ou trois années d'expérience – concentration dont il ne disposait évidemment pas en ce moment. Avec un grognement, il reposa sa plume inutile près de l'encrier et se mit à tourner en rond comme un lion en cage. Son bureau ne donnait même pas du bon côté du domaine, si bien qu'il ne pouvait pas surveiller de loin sa femme et son fils.

Après une bonne vingtaine de minutes passées à se torturer dans son coin, n'y tenant plus, il quitta de nouveau son antre et se prépara à affronter la chaleur pour rejoindre Brianna et Jemmy près du point d'eau. Tous deux se tenaient à plusieurs mètres du bord, Brianna debout avec de l'eau jusqu'à la poitrine et Jeremiah allongé sur le dos à la surface, tentant tant bien que mal de se maintenir dans cette position.

« …ainsi, si tu es trop loin de la rive ou que tu es fatigué de nager, faire la planche te permettra d'économiser tes forces… », expliquait Brianna, tandis que Stephen s'avançait silencieusement sur le ponton. Un tas de tissu gisait sur les planches de bois et il reconnut la robe de sa femme, qui n'avait gardé sur elle que son corsage et son plus court jupon.

« Eh, papa, t'as vu ? Je flotte ! », s'écria Jeremiah, qui releva la tête et cessa automatiquement de flotter comme il le prétendait. Brianna passa une main sous lui pour lui éviter de couler et il se mit à battre des pieds et des mains comme un petit chien, pour demeurer à la surface. Tournant la tête en direction de Stephen, elle retint un sourire narquois en le voyant les couver de son regard inquiet.

« Tu veux me voir plonger ? », reprit l'enfant.

« Est-ce bien prudent ? », tempéra Stephen avec une grimace, mais le petit l'ignora totalement et continua de « nager », soutenu par Brianna jusqu'à ce que ses pieds touchent à nouveau le sable. Jeremiah courut sur la petite plage et avança jusqu'au milieu du ponton, sans même remarquer que son père ne le regardait pas. Les yeux verts de l'Irlandais étaient rivés sur Brianna qui, en rapprochant Jemmy de la terre ferme, était progressivement sortie de l'eau jusqu'aux cuisses. Son corsage et son jupon blancs étaient trempés, moulant parfaitement son corps. De préoccupé, le regard de Stephen passa à lubrique et le bout de sa langue s'attarda un instant sur sa lèvre inférieure lorsque ses yeux suivirent involontairement quelques gouttelettes d'eau qui dévalaient la clavicule de Brianna pour se perdre entre ses seins. En dépit de tous ses efforts, il était presque impossible pour Bree d'ignorer le feu qui brûlait dans les iris de son mari et elle se sentit rougir bien malgré elle.

« Eh, papa, tu me regardes ? »

Les paupières de Stephen papillonnèrent et il reporta son attention sur son fils, hochant la tête. « Évidemment, je n'ai d'yeux que pour toi, mon fils… », mentit-il, tandis que sa femme haussait un sourcil peu convaincu.

Gonflant les joues, Jeremiah se pinça le nez d'une main, plia les genoux, rejeta les fesses en arrière et bascula le buste en avant, avant de sauter dans l'eau de toute la force de ses petites jambes. Il y eut un « plouf » sonore, quelques remous sous la surface, puis après quelques secondes, la tête de l'enfant émergea de nouveau tandis qu'il prenait une grande et bruyante inspiration comme s'il venait de battre un record mondial d'apnée. Les yeux toujours fermés pour éviter d'y faire entrer de l'eau et les pieds battant frénétiquement sous la surface, il s'écria : « Tu m'as vu, papa ? Tu m'as vu ? »

Brianna le saisit dans ses bras pour lui permettre de se frotter les yeux et de les rouvrir.

« Je crois bien n'avoir jamais vu quiconque plonger avec autant de grâce, c'était très réussi », assura Stephen avec sarcasme, mais l'enfant prit sa remarque pour un compliment et sourit de toutes ses petites dents.

Brianna resserra sa prise sur lui et l'emporta vers la rive. « Allez, ça suffit pour aujourd'hui. Le bain va s'achever à la maison avec un bon coup de savon. Tu sens la carpe pas fraîche… », fit-elle avant de baisser le nez sur sa propre épaule et d'ajouter en grimaçant : « …et moi aussi, d'ailleurs. »

Jeremiah commença par protester en s'agitant mais dès qu'il fut à sa portée, Stephen l'arracha aux bras de Bree pour le soulever dans les airs et il poussa un hurlement ravi.

« Oh, regardez-moi cette belle prise ! Un bon gros gardon bien dodu ! », s'amusa l'Irlandais sous les rires de Jeremiah.

Derrière eux tout en ramassant leur pile de vêtements, Brianna esquissa un sourire attendri qui n'échappa pas à son mari. Elle ne s'en était même pas rendu compte, à vrai dire : ses lèvres s'étaient étirées toutes seules, en voyant son fils décoller à deux mètres du sol dans les bras de son père. Jusqu'à ce qu'elle sente les yeux de Stephen sur elle, la dévisageant avec cette expression à la fois tendre et triomphante qu'il arborait de plus en plus souvent en la voyant détendue. Et joyeuse. Pour de vrai.

Le sourire de la jeune femme retomba légèrement, mais il s'était déjà détourné et Brianna se maudit d'avoir laissé la réalité dépasser la fiction. Faire semblant d'être heureuse était une chose, mais apprécier un seul instant passé avec lui en était une autre. Un seul ? De qui te moques-tu, Bree ? Le fait était que depuis qu'ils avaient tous deux tenté d'empêcher le massacre des Régulateurs, un nouveau lien s'était forgé entre eux une sorte de complicité et de confiance qu'elle n'avait jamais ressentie à son égard auparavant. Mais une bonne action ne rattrapait pas toutes les mauvaises. Stephen Bonnet restait un criminel qui avait abusé d'elle à de nombreuses reprises sans jamais se repentir, et rien de ce qu'il pourrait faire ou dire n'effacerait cela, n'est-ce pas ?. Apprécier sa compagnie – alors qu'il la forçait à rester auprès de lui – ne signifiait rien.

Après son décrassage bien mérité, Jeremiah avait passé le reste de la journée à jouer au salon, permettant à Brianna de se retirer dans la fraîcheur de leur chambre avec une tisane de trèfle rouge bien sucrée servie sur un plateau par Stephen. La chaleur était devenue étouffante en milieu d'après-midi jusqu'à la nuit tombée, où une brise venue de la côte s'était enfin levée pour chasser l'humidité ambiante et faire chuter le mercure. C'était le moment que Brianna préférait. Chaque soir après le coucher du soleil et de Jeremiah, elle s'aventurait dans les jardins pour respirer l'air frais chargé des senteurs de terre chaude et de graminées fauchées. Stephen ne cherchait que rarement à la suivre, conscient que ces instants rien qu'à elle étaient importants pour son équilibre. Elle fut donc presque surprise quand, au retour de sa courte marche, elle aperçut sa silhouette debout sur le ponton de l'étang. Il lui tournait le dos, les mains profondément enfoncées dans les poches de son pantalon, contemplant les profondeurs insondables du plan d'eau et sa surface qui scintillait à la lueur argentée de la pleine lune.

Brianna aurait très bien pu prétendre ne pas l'avoir vu et rentrer à la maison sans interagir avec lui, mais ses pieds la conduisirent malgré elle jusqu'au ponton qui grinça sous son poids et mit un terme à l'immobilité de l'Irlandais. Celui-ci tourna la tête, juste assez pour l'identifier et esquisser un sourire doux, puis reporta son attention sur l'étang.

« Tu n'aimes pas ça, n'est-ce pas ? », demanda Brianna en s'avançant vers lui. « Voir Jeremiah jouer dans l'eau… »

Stephen émit un bref rire nerveux et croisa les bras sur son torse. « Pour tout te dire, j'étais justement en train d'envisager d'assécher cette maudite rivière… »

Brianna lui jeta un regard horrifié et elle s'apprêtait à protester lorsque le sourire sarcastique de son mari lui indiqua qu'il plaisantait.

« Très drôle… », grommela-t-elle en roulant des yeux. Il rit de nouveau et elle était sur le point de le laisser seul à ses bêtises lorsqu'il reprit la parole, plus sérieusement cette fois.

« Je n'aime toujours pas l'idée de le savoir là-dedans… mais je ne veux pas non plus que l'eau finisse par le terrifier à cause de moi. »

« Je pourrais t'apprendre à nager en même temps que lui… ? », proposa Brianna, avec un sourire sarcastique. L'idée même de voir l'un des plus dangereux pirates de l'Atlantique Nord mort de peur dans un mètre cinquante d'eau était délicieusement désopilante. « Si un enfant de quatre ans en est capable, tu devrais pouvoir t'en sortir. »

« L'enfant de quatre ans a un avantage certain, mon cœur : il n'est pas distrait par la vue de ton corps et des milliers de gouttelettes d'eau qui le subliment. »

Surprise, Bree leva le nez pour plonger son regard dans celui de Stephen. Celui-ci la dévisageait en silence, les yeux plissés et un demi-sourire flottant sur ses lèvres. Aucun sarcasme, seulement de la tendresse et un intérêt palpable pour sa réaction. Le temps sembla se figer un instant et c'est en percevant soudain le bruit assourdissant des grillons et autres insectes nocturnes que Brianna réalisa qu'elle retenait son souffle. Le compliment, qui frôlait l'indécence, semblait sorti naturellement de la bouche de Stephen au point qu'elle ne savait pas s'il avait dit ça pour la flatter ou parce qu'il le pensait réellement. Mais l'intensité de son regard – lorsqu'il l'avait vue émerger de l'eau un peu plus tôt dans la journée – lui revint en mémoire et l'orienta vers la deuxième solution.

Stephen savourait le trouble qu'il était parvenu à semer dans l'esprit de son épouse et peut-être jusque dans son cœur. Un cœur qui s'emballait dans sa poitrine, mais Brianna n'avait aucune idée de qui ou quoi blâmer pour ce phénomène : peut-être que l'ambiance de cette soirée d'été – le chant des grillons, la douce lueur de la lune qui faisait briller les yeux de son mari, la brise agréable sur sa peau – avait-elle rendu sa remarque plus romantique qu'elle ne l'était réellement. Ou bien était-ce simplement la surprise d'entendre de telles paroles dans la bouche de Stephen Bonnet qui l'avait déstabilisée.

Plus ils se fixaient, plus Stephen sentait son désir pour elle le submerger mais avant de laisser libre cours à sa fougue, il avait quelque chose à lui confier. Quelque chose qui ne pouvait pas attendre le lendemain. Brianna sut avant même qu'il n'ouvre la bouche qu'il était sur le point de dire quelque chose d'important. Elle l'avait lu dans son regard, une seconde à peine avant que sa voix – suave et rassurante – ne s'élève dans la nuit.

« Ça fait un an, aujourd'hui. »

Brianna fronça les sourcils, décontenancée. « Un… un an ? »

Stephen n'eut pas besoin de s'expliquer. Le froncement de sourcil disparut bientôt pour être remplacé par une expression d'abord étonnée, puis mélancolique. On est le 15 juillet…, réalisa Brianna avec un pincement au cœur. Cela faisait donc déjà un an qu'ils étaient mariés et installés à River Run. Un an de cohabitation forcée, de comédie malsaine et de rapports pas toujours consentis. Une grossesse avortée, quelques états dépressifs, des litres de larmes versés… Mais plus récemment, de l'apaisement, de la douceur et quelques avancées utiles dans ses recherches grâce à son semblant de liberté retrouvée. Un an sans Roger, sans se réveiller dans son lit à Fraser's Ridge, sans moments partagés avec Marsali et Fergus. Mais autant de temps passé aux côtés de son fils qu'elle avait failli perdre, et avec un père qui en prenait soin. Le bilan de ces douze mois ne pouvait être entièrement positif, tout comme il ne pouvait être entièrement négatif. Il y avait eu de bons comme de mauvais moments, parfois même très mauvais, mais elle avait toujours su se relever et faire en sorte d'en ressortir plus forte, tout en améliorant son quotidien.

« Je sais que tu ne voulais rien de tout cela… », reprit Stephen, la faisant sursauter. Il s'était tourné vers elle sans même qu'elle s'en rende compte et glissait à présent une main sur sa joue. « …que le stratagème que j'ai mis en place pour te récupérer a été d'une violence démesurée à ton égard… »

Sans blague…, maugréa intérieurement Bree, mais le cœur n'y était pas. La main chaude de Stephen contre son visage, ses yeux hypnotiques la fixant comme on admire une œuvre d'art inestimable que l'on est fier de posséder, avaient en cet instant plus de poids que le sarcasme de sa petite voix intérieure.

« … mais je ne regrette pas de l'avoir fait. »

La lèvre inférieure de Bree tremblota à ces mots et aussitôt, le pouce de Stephen vint se poser dessus pour l'immobiliser, la rassurer. Le propos était violent, mais pas l'intention et tout comme elle avait pressenti qu'il allait parler un peu plus tôt, elle sut qu'il allait lui donner une explication.

« Vous avoir toi et Jemmy auprès de moi… C'est la plus belle chose qu'il m'ait été donnée de vivre. Comment pourrais-je regretter cela alors que j'ai ressenti plus de choses en une année qu'en une vie entière avant ça… »

« Si seulement je pouvais en dire autant… », marmonna Brianna. L'égoïsme de Stephen ne la surprenait plus vraiment, ni le fait qu'il nie totalement son traumatisme. Mais une piqûre de rappel ne pouvait pas lui faire de mal. Avec une immense satisfaction, elle vit Stephen accuser le coup, inspirer et expirer, d'un air légèrement crispé, tandis que sa main quittait sa joue.

« J'aurais cependant aimé que certaines choses se passent différemment… La visite de ton ex-mari pour commencer… » Bree approuva ses dires d'un signe de tête, s'attendant à ce qu'il énumère toute la longue liste des erreurs commises depuis qu'ils étaient mariés, mais ce ne fut pas le cas. « … et notre rencontre aussi. »

La jeune femme se raidit, stupéfaite et immédiatement sur la défensive. Stephen détestait aborder le sujet de son viol, qui remettait en cause sa défense au procès, ainsi que toutes ses illusions sur leur relation actuelle. Mais en ce soir de leur premier anniversaire de mariage, il se sentait prêt à crever l'abcès.

« J'aurais voulu que les conditions soient différentes… »

« Oh, tu veux dire que tu aurais préféré me violer sur ton bateau et non dans une taverne ? Personnellement, être sur la terre ferme ne m'a pas dérangée, j'ai le mal de mer… »

Stephen eut un mouvement de recul à la vue de son regard noir et accusateur, et Brianna pouvait constater qu'il mobilisait chaque fibre de son être pour garder son calme et aller au bout de son discours.

« Je voulais dire… si j'avais été un homme respectable le jour où nos chemins se sont croisés. »

« Un homme respectable… », ricana Bree avec amertume. « Voilà qui est intéressant. Je t'en prie, dis-moi ce que tu aurais fait, si tu étais 'respectable'. Parce que moi, j'ai passé des mois – non, des années – à imaginer toutes les façons dont cette journée aurait pu se passer, et tu n'étais un gentleman dans aucune d'elles… »

Il y eut un silence – tout relatif, dans le brouhaha des insectes – et l'Irlandais baissa la tête, fixant les planches de bois du ponton près de ses pieds. Brianna attendit qu'il réagisse, mais comme il ne bougeait plus, elle en déduisit qu'il ne savait pas lui-même quoi répondre à sa question et secoua la tête avant de se détourner. Mais la main droite de Stephen saisit son poignet, l'empêchant de partir, et la tira doucement vers lui.

« Je t'aurais probablement rencontrée à l'un de ces dîners donnés par ta tante… », murmura-t-il, les yeux toujours rivés au sol. « Je t'aurais fait la cour et couverte de cadeaux. Je t'aurais écoutée parler de tout et de rien, pour le seul plaisir d'entendre ta voix ou ton rire… »

Interdite, Brianna se retourna lentement pour le dévisager son expression penaude, ses sourcils froncés et ses yeux légèrement brillants, comme s'ils larmoyaient.

« Le moment venu, je serais allé demander ta main à ton père, comme le veut la bienséance. Nous nous serions fiancés, puis je t'aurais épousée – dans une église cette fois et pas dans un tribunal sordide… »

Brianna ferma les yeux. Elle n'avait pas besoin qu'on lui raconte par le menu une idylle qu'elle ne vivrait jamais. Il était impossible de changer le passé et s'il y avait bien une chose qu'elle avait apprise en quatre ans, c'était que ruminer n'apportait absolument rien à part du mal-être. Elle s'apprêtait à dire à Stephen de se taire, lorsqu'il glissa ses mains sur ses hanches, exerçant une pression sensuelle sur ses vêtements et la peau en-dessous.

« Je t'aurais déflorée dans notre lit, lors de notre nuit de noces, en admirant tes joues rosies à l'idée d'être pour la première fois nue devant moi… »

Brianna sentit sa gorge se serrer. Non seulement sa première fois avec Roger s'était soldée par une véritable humiliation, mais sa première fois avec Stephen, quelques heures après, avait achevé de la briser à jamais. Elle aurait tout donné pour une expérience différente, sans violence ni dispute, sans déception ni traumatisme. Une expérience telle que celle que Stephen venait de lui décrire… mais qui lui avait été définitivement volée. Arrête, gémit-elle, mais seulement dans sa tête, car aucun son ne s'échappa de sa bouche.

« J'aurais tenu ta main lorsque Jeremiah est né… et j'aurais tenu la sienne plus tard, lors de ses premiers pas. »

Bree secoua la tête, le menton tremblant et les yeux emplis de larmes. « Ça suffit… », parvint-elle à chuchoter, mais Stephen l'ignora.

« Je t'aurais donné la vie que tu mérites et j'aurais pu connaître ce bonheur quatre années plus tôt… »

« J'ai dit, ça suffit ! » Repoussant les mains de Stephen toujours vissées à sa taille, elle lui fit à nouveau face, les yeux brillants de colère et de douleur. « Tes paroles sont vaines. Ce n'est pas en imaginant ce que les choses auraient pu être que tu vas changer ce qui est ! C'est facile de rêvasser… de réécrire l'histoire et de nier ce qu'il s'est réellement passé ! Tu sais ce qui est difficile, en revanche ? T'excuser ! Voir la réalité en face ! » À ces mots, elle enfonça son index violemment dans la poitrine de Stephen, qui recula d'un pas sous le coup de la surprise. « Assumer tes responsabilités ! » Nouveau coup de doigt. « Trouver le moyen de réparer tes conneries plutôt que d'imaginer que cela n'est jamais arrivé ! »

Stephen cligna des yeux, muet comme une carpe, et son expression s'assombrit légèrement en voyant une première larme couler sur la joue de sa femme. Il avait voulu célébrer leur premier anniversaire avec quelques mots doux, et voilà qu'elle se mettait encore en colère. Y aurait-il une seule occasion spéciale dans sa vie qu'il ne ruinerait pas ? Comment faisait-il pour que tout ce qui touchait à Brianna échappe systématiquement à son contrôle ? C'était incompréhensible.

« C'est ce que j'ai fait, mon cœur… en t'offrant cette vie… », tenta-t-il en désignant la demeure d'un geste de la main.

Brianna ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes. « Avais-tu seulement envisagé la possibilité que je n'en veuille pas ? » Le silence de Stephen fut suffisamment éloquent, et elle reprit : « Non, pas vrai ? Encore une fois, tu n'as fait que ce dont tu avais besoin, toi. Je n'ai jamais compté pour toi. Tout ce que tu fais, tu le fais toujours pour toi, et pour toi seul. »

« Je ne suis pas d'accord… toi et Jeremiah, vous représentez beaucoup pour moi », marmonna-t-il, malgré tout piqué au vif par l'analyse de la jeune femme.

« Aujourd'hui, oui… Très certainement. » Une expression douloureuse apparut sur ses traits et Brianna renifla, avant de plonger ses yeux bleus dans ceux de l'Irlandais. « Mais quand tu as imaginé toutes ces manigances pour récupérer River Run… ce n'était pas encore le cas. »

Stephen réfléchit quelques secondes et la culpabilité qui l'envahit soudain dut se lire sur son visage, car Brianna hocha la tête lentement, comme si sa réaction confirmait ses dires.

« Tu m'as brisée, Stephen. D'abord en me violant dans cette taverne… et une deuxième fois en me prenant tout ce que j'avais réussi à reconstruire par la suite. Je ne sais même pas si je pourrai un jour recoller tous les morceaux… mais une chose est sûre : ce n'est pas en me faisant miroiter d'autres versions de notre histoire que tu pourras réparer le mal que tu as fait. »

Le silence retomba entre eux, tandis que la brise nocturne faisait bruisser les roseaux qui prospéraient un peu plus loin le long de la rive.

« Comment, alors ? », demanda-t-il soudain, d'une voix rauque.

« Tu sais comment… » Brianna renifla, mais malgré les sanglots qui formaient une boule de plus en plus douloureuse dans sa gorge, elle tenait bon. « Tu sais au moins par où commencer… »

L'espace d'une seconde, le regard de serpent refit une brève apparition sur le visage de Stephen, comme à chaque fois qu'il réfléchissait à un moyen de se sortir d'une situation délicate. Bree serra les poings mais tâcha malgré tout de garder son calme. Elle devait au moins lui donner une chance.

« Je suis désolé. »

Il avait parlé vite, sur un ton neutre, comme s'il venait de s'excuser auprès d'un passant qu'il aurait bousculé sur le trottoir. Brianna décida donc de réagir vite, elle aussi et une seconde plus tard, une gifle le cueillit sur sa joue gauche avec un claquement sonore.

« Qu'est-ce qui te prends, par Danu ? J'ai dit que j'étais désolé ?! », aboya-t-il en levant le bras gauche pour parer une éventuelle réplique. Pour toute réponse, la main de Bree (la gauche, cette fois) s'abattit sur l'autre joue vulnérable et Stephen poussa un grognement de colère.

« Je ne suis pas convaincue », rétorqua la jeune femme, qui prenait surtout une grande satisfaction à le voir patauger dans ses propres excuses. Des excuses qu'elle avait attendues, espérées, depuis des mois mais qui n'étaient jamais venues, malgré leur proximité constante.

« Je te présente mes plus sincères excuses ! » Le ton du pirate était légèrement agacé, ce qui lui valut une nouvelle paire de claques qui l'atteignirent sur une oreille et une épaule. « Par Danu… Brianna, j'ai dit je m'excuse ! »

Le haut du crâne en prit pour son grade et aussi son tibia, sur lequel Brianna venait d'asséner un coup de pied magistral. Il était sur le point de réellement s'énerver lorsqu'un reniflement doublé d'un léger sanglot s'échappa de la bouche de sa jeune épouse et sa colère retomba comme un soufflé sorti trop tôt du four. Il para deux coups supplémentaires, tout en la suppliant de l'excuser, puis parvint à l'attirer contre lui et à l'enserrer de ses deux bras contre son torse.

« Pardonne-moi… », reprit-il dans un souffle. Les mouvements de Brianna s'espaçaient peu à peu, tandis que son dos s'agitait de légers soubresauts irréguliers. Elle tentait toujours de le frapper, mais avec moins de détermination, davantage par réflexe que pour réellement lui faire mal. « Pardonne-moi, mo fhíorghra… »

Très vite, Brianna cessa de gigoter et se laissa bercer par le son de sa voix, qui répétait inlassablement sa litanie d'excuses avec toujours plus de tendresse et de sincérité. Jusqu'à ce qu'il finisse par se taire pour simplement savourer la chaleur du corps de Bree contre le sien.

Lorsque la jeune femme recula légèrement pour le dévisager, il constata avec soulagement que plus aucune nouvelle larme ne coulait sur ses joues humides et il esquissa un sourire encourageant. D'une main hésitante, elle vint caresser la cicatrice sur sa joue, suivant des yeux le tracé qui débutait au niveau de sa pommette pour se perdre dans la commissure de ses lèvres. Il la vit s'attarder quelques secondes sur sa bouche avant de remonter vers le haut de son visage. Elle était si belle après avoir pleuré. Il s'en serait délecté des heures s'il ne se sentait pas aussi coupable d'être la cause de ses larmes.

La lumière de la lune, jusqu'alors à moitié dissimulée par de lourds nuages, éclaira un peu plus les traits de Stephen. Ses lèvres fines formaient une moue inquiète et mal assurée, ses yeux sondaient nerveusement les siens, et Brianna se surprit à le dévisager. A accorder le rythme de sa respiration sur le sien. A tendre le cou imperceptiblement pour rapprocher leurs deux visages quasi-immobiles. Si bien que lorsqu'une bourrasque un peu plus forte souleva ses cheveux, la faisant frissonner, ils eurent l'impression de sortir d'une étrange transe sans savoir depuis quand ils y étaient plongés.

« Rentrons, tu vas prendre froid… », murmura Stephen avec un embarras presque palpable, avant de se détourner pour reprendre le chemin de la maison.

Mais Brianna ne le suivit pas. Pis encore, elle prit la direction opposée, se rapprochant de la masse d'eau sombre à quelques mètres derrière eux. Elle n'avait absolument aucune idée de ce qu'elle était en train de faire. Tout ce qu'elle savait, c'était qu'entendre ces premières excuses avait été un soulagement. Une étape qu'elle n'avait même plus pensé franchir un jour tant cela lui paraissait improbable. Et elle avait l'impression qu'un gigantesque poids venait d'être retiré de ses épaules. Certes, Stephen était loin d'être pardonné, mais entendre ces mots permettait à la jeune femme de tourner une page et d'avancer un peu plus sur le chemin de la guérison. Sans compter qu'il avait semblé sincère, pour une fois. Elle ne connaissait que peu de mots en gaélique irlandais – et tous avaient un rapport avec l'alcool et/ou les fêtes de la Saint-Patrick, appris lorsqu'elle écumait les bars avec ses camarades de la fac – mais celui qu'il avait prononcé ressemblait à s'y méprendre à l'un des mots de dialecte écossais que Jamie murmurait à Claire lorsqu'ils se pensaient seuls : fìor ghaol, autrement dit « mon amour ». Et même mon véritable amour, si l'on traduisait littéralement.

Lorsque Stephen se retourna, après s'être aperçu qu'elle ne lui avait pas emboîté le pas, son cœur manqua un battement. Malgré la lune à nouveau partiellement dissimulée par un nuage, il discernait nettement la silhouette de Brianna dans les herbes fraîchement fauchées près de la rive. Debout, les bras repliés dans son dos, elle délaçait lentement les liens de sa robe et avant que Stephen ait réalisé ce qu'il se passait, une masse de tissu tomba mollement sur le tapis de verdure autour de ses jambes. Puis une autre, plus légère : le jupon. Elle s'attaquait à son corsage, lorsqu'il reprit ses esprits et hâta le pas pour la rejoindre.

« Qu'est-ce que tu fais ? », demanda-t-il en jetant un regard hésitant en direction de la maison, mais à part une lueur orangée à une fenêtre du dernier étage, toute la bâtisse était plongée dans l'ombre. « Il est un peu tard pour faire trempette, tu ne crois pas ? »

Brianna ne répondit pas. Elle n'avait aucune intention de plonger dans les eaux noires de l'étang. En vérité – comme elle l'avait compris lorsque ses mains s'étaient mises à dégrafer sa jupe – les excuses de Stephen lui avaient fait le plus grand bien, et pas seulement parce qu'elle en avait besoin, mais aussi parce que cela prouvait le pouvoir qu'elle asseyait peu à peu sur lui. Elle l'avait senti vulnérable, sincère, tout au long de leur échange et elle ne pouvait pas le laisser s'emmurer de nouveau dans sa forteresse de glace sans tenter d'aller encore plus loin. Mais surtout, elle avait l'occasion ce soir de reprendre le contrôle de son propre corps, faire définitivement la paix avec ses traumatismes. Alors qu'elle se débarrassait de son corsage, exposant ses seins nus au regard pétrifié de l'Irlandais, elle se tourna enfin vers lui et sans un mot, saisit les premiers boutons de son gilet pour les défaire. L'expression sur le visage de Stephen était impayable : mi-émoustillé par sa hardiesse, mi-inquiet de son comportement inhabituel, il la fixait avec un sourcil levé, les yeux semblant presque vouloir sortir de leurs orbites.

« Brianna… », murmura-t-il, peinant à masquer son excitation. « Qu'est-ce que- ? »

« J'ai envie de toi… », lâcha-t-elle soudain, tandis qu'il clignait des yeux de surprise. « Mais pas dans cette maison que tu as volée à ma famille. Ni dans ce lit où tu m'as tant de fois prise sans me donner le choix… » Elle fit glisser le gilet le long de ses bras et l'envoya rejoindre les autres vêtements sur le sol, avant que ses mains ne plongent en direction de son entrejambe et du lien qui retenait son pantalon. « Je te veux ici, dans un endroit qui ne m'évoque aucun souvenir douloureux. Un endroit où tu pourras m'offrir cette nuit de noces idyllique dont tu m'as parlé tout à l'heure. »

Contre ses doigts qui s'affairaient sur les lacets, elle sentait le sexe de Stephen durcir un peu plus à chacun de ses mots et alors que le tissu coulait le long de ses jambes, libérant le membre impatient, il saisit le visage de Brianna dans ses mains pour l'attirer vers le sien. « Tout ce que tu voudras… », haleta-t-il contre ses lèvres.

Quelques secondes s'écoulèrent, pendant lesquelles il acheva de se dénuder avec des gestes précipités, avant d'allonger Brianna avec douceur sur leur tapis improvisé. Aussitôt, il enfouit son visage dans le creux du cou de la jeune femme pour l'embrasser, avant de descendre progressivement vers sa poitrine – où il mordilla un téton au passage – puis son ventre. Lorsque les mains de sa femme se glissèrent dans ses cheveux, alors que son tracé de baisers atteignait son nombril, Stephen expira bruyamment comme un soupir de soulagement et de satisfaction mêlés. Tandis qu'il poursuivait son voyage en direction de son entrejambe, ses mains caressaient chaque centimètre de chair à sa portée – pétrissant ses hanches et ses fesses, griffant légèrement ses cuisses, souriant lorsque ses gestes la faisaient frémir de la plus délicieuse des manières.

Le dos de Brianna s'arqua légèrement lorsque la langue de Stephen se mit à laper avec douceur l'entrée de son intimité, effectuant de grands cercles tout d'abord, puis de plus petits. Toujours plus précis, toujours plus efficaces. Après une année passée ensemble, il commençait à savoir exactement comment la satisfaire – et ce malgré toutes les barrières mentales qu'elle avait mises en place dès le départ pour ne jamais se laisser aller au plaisir. Mais elle n'y avait plus eu recours depuis un moment, pour le plus grand bonheur de l'Irlandais. Et certainement pas ce soir.

Très vite, les doigts de Brianna se contractèrent autour de ses mèches blondes, pressant toujours plus la tête de Stephen contre son sexe – signe qu'il était temps d'accélérer le mouvement. Il ne se fit pas prier et sa main droite lâcha immédiatement la cuisse de Bree pour plonger juste sous sa bouche et la pénétrer adroitement. Il la fit jouir une fois ainsi, avant de remonter en s'attardant sur son bas-ventre qu'il caressa d'une main douce comme pour le supplier d'y accueillir la vie qu'il rêvait d'y voir se développer. Un dernier baiser sur son nombril et il se redressa entre les cuisses de sa femme, admirant les courbes de son corps, ses cheveux auréolant son visage et sa bouche magnifique qui ne demandait qu'à être embrassée. Avec une infinie douceur, il entra en elle, unissant leurs bassins et leurs lèvres dans le même mouvement et Brianna laissa échapper un gémissement de plaisir en le sentant plus doux et attentionné que jamais. Il en était donc capable. De respecter sa partenaire, d'être attentif à ses besoins et à ses désirs. Bien que cela fut une bonne nouvelle, cela ne rendait que plus amer le souvenir de ces nombreuses fois où il avait simplement balayé son consentement du revers de la main.

Un autre va-et-vient, un autre baiser. Brianna prit une inspiration bruyante lorsque Stephen s'enfonça un peu plus profondément en elle, chatouillant de son souffle le creux sensible de son cou. Des sensations nouvelles s'emparaient d'elle et il lui fallut quelques minutes pour réaliser l'évidence : pour la toute première fois, tous deux consentaient et même désiraient ardemment ce rapport. Pour la toute première fois, douceur et respect étaient les maîtres mots de leurs ébats.

Pour la toute première fois, Stephen et Brianna Bonnet faisaient l'amour.

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. Je vous vois ! Je vous vois en train de fangirler ! ahahahahah Alors dites-moi tout : qu'avez-vous pensé de ce chapitre ? De l'adorable scène de baignade mais aussi (et surtout) des putains de fucking excuses de Monsieur Stephen Bonnet en personne ! Vingt-trois chapitres ! Il aura fallu vingt-trois chapitre et une année entière de cohabitation pour que ces mots franchissent enfin la barrière de ses lèvres. C'est pas trop tôt !

J'ai hâte de lire vos réactions à cette importante scène, mais d'ici là sachez que le prochain chapitre sera publié le dimanche 19 février, et je vous fais de gros bisous !

Xérès