Tu m'apprendras… ?
Eh bien, vous avez voté à la quasi-unanimité, je vous annonce qu'à partir de maintenant, vous aurez droit à un chapitre par semaine chaque dimanche ! Ce qui devrait nous faire terminer cette fiction d'ici deux mois tout juste (à une semaine près, je n'ai pas encore décidé si je publierai le dernier chapitre + l'épilogue le même jour ou à une semaine d'écart…).
En attendant, retrouvons Brianna qui a encore une fois eu son petit cœur brisé par les bêtises de son mari et qui envoie donc Phèdre porter les preuves de ses crimes chez l'apothicaire…
Merci à Macki, Ambrouille et Wizzette pour les reviews !
Macki : ahahah oui toi je sais que tu as hâte de voir Brianna fuir. Lololol. C'est entre autres pour cette raison que je me demande vraiment ce que tu vas penser de la suite et fin de cette histoire. Je ne sais pas du tout à quoi tu t'attends ou si tu m'as vue venir depuis le début ou non… Nous verrons ! Merci pour ta review !
Ambrouille : Merci beaucoup ! Le moins qu'on puisse dire c'est que l'ambiance dans ce chapitre ne sera pas du tout la même que dans le précédent, hihihi.
oOo
27. War Cries
30 octobre 1774.
« Pourquoi tu dois t'en alleeeeer ? », geignit Jeremiah en tapant du pied sur le porche.
Quelques mètres plus loin, Lloyd, Hennessy et les deux frères O'Donnell chargés de la sécurité de River Run chargeaient une charrette de vivres, d'argent et de caisses vouées au transport des étoffes qu'ils ramèneraient de Wilmington. Avec un soupir, Phèdre déposa sa propre besace de voyage par -dessus le tout et se retourna vers l'enfant boudeur.
« Je ne pars pas longtemps, Jeremiah. Je serai de retour dans trois dodos. Trois dodos, ce n'est pas long pour un grand garçon comme toi, n'est-ce pas ? »
Jemmy considéra la question, un instant – il aimait bien lorsque Phèdre le considérait comme un grand – avant de se renfrogner de plus belle. « Si… un peu… »
Brianna, qui regardait la charrette se charger peu à peu avec une pointe d'appréhension, s'apprêtait à le rassurer lorsque l'enfant décolla du sol, soulevé par les bras puissants de Stephen avec autant d'aisance que s'il avait pesé le poids d'un chaton.
« Allons, Jeremiah… N'as-tu pas envie de nouveaux vêtements ? Et surtout… ne veux-tu pas que ta Maman porte les robes les plus époustouflantes que la main de l'Homme puisse créer ? », demanda-t-il sur un ton jovial.
« Veut dire quoi poustoufantes ? »
Stephen fit mine de réfléchir. « Hmm… tu sais, quand la beauté de Maman me coupe le souffle… ? Eh bien, ça veut dire que ses robes seront aussi belles qu'elle. »
Brianna se mordit la lèvre nerveusement. Encore quelques jours plus tôt, ce genre de remarque aurait allumé un feu ardent dans son ventre, ou coloré ses joues, mais depuis qu'elle avait surpris la conversation entre Hennessy et Stephen dans la cuisine, toutes ces démonstrations d'affection lui serraient le cœur. Non pas qu'elle doutât de leur sincérité – Stephen avait toujours loué sa beauté – mais elles ne faisaient que rendre sa décision plus difficile à prendre.
Comme si elle avait capté ses pensées, Phèdre adressa un bref regard inquisiteur en direction de sa maîtresse – une main posée sur son ventre, là où le carnet était discrètement glissé entre sa blouse et son corset – mais Brianna ne fit aucun geste susceptible de lui signifier qu'elle changeait d'avis.
« Trois dodos ? », redemanda Jeremiah d'une voix un peu plus assurée. Phèdre acquiesça et l'enfant se débattit dans les bras de son père pour qu'il le repose à terre, avant de foncer dans les bras de la servante pour un dernier câlin. « Trois dodos, ça va. »
« Tu seras gentil avec Papa et Maman, d'accord ? Sinon, je le saurai… », le menaça-t-elle gentiment et Jeremiah s'empressa d'opiner du chef.
« Tout est prêt, Monsieur », lança un des frères O'Donnell, William, à l'attention de Stephen qui hocha la tête.
« Parfait… et rappelez-vous : si vous voyez quoi que ce soit qui ressemble à un Catoba, vous tirez à vue… »
L'autre frère, James, se racla la gorge bruyamment et cracha par terre, faisant grimacer Phèdre et Brianna de concert. « Et comment on saura que ce sont pas des Cherokees ? »
« Les Cherokees ne vous attaqueront pas, ils sont de notre côté… », répondit l'Irlandais avec une pointe d'impatience.
« Bah ouais, imbécile… », fit William en assénant une tape sur le crâne de son frère. « Et heureusement, parce que s'il fallait faire la différence entre les sauvages, on serait mal ! »
« Ils font bien la différence entre les sauvages blancs, eux… », maugréa Brianna en fusillant les deux hommes du regard, mais si ceux-ci comprirent sa pique, cela ne se vit pas sur leurs visages benêts. Stephen, en revanche, gloussa discrètement et glissa une main apaisante dans le bas de son dos. Mais encore une fois, loin de rougir ou de lui adresser un regard complice comme cela était arrivé ces derniers temps, Brianna resta impassible à son contact et il fronça imperceptiblement les sourcils tout en se demandant ce qu'il avait bien pu faire encore pour mériter ça.
Hennessy se frotta les mains pour les débarrasser de la poussière et de la terre qui recouvrait certaines caisses qu'il avait manipulées, et se tourna vers Phèdre avec un air solennel. « Soyez prudente, Mademoiselle Phèdre, et faites bon voyage. »
Phèdre le dévisagea, interdite. C'était bien la première fois qu'il lui adressait un mot gentil et elle mit quelques secondes avant de répondre. « Merci, Monsieur Hennessy. »
Quelques minutes plus tard, River Run (ainsi que ses occupants et Jeremiah qui agitait la main depuis le porche) disparaissait de son champ de vision et Phèdre se retourna sur la planche en bois qu'elle partageait avec James à l'avant de la charrette. Ce dernier tenait les rênes, tandis que son frère, bien calé entre les sacs et les caisses à l'arrière, surveillait les environs un long fusil à la main et un pistolet à silex préchargé à la ceinture.
Au loin, le soleil achevait de se lever sur la Caroline du Nord, colorant le ciel de bleu clair, de jaune et de touches de rose. De nouveau, Phèdre porta une main à son ventre. Le carnet lui semblait aussi lourd qu'une plaque de plomb et elle redoutait à tout instant le voir tomber hors de sa robe, sous les yeux ébahis des deux O'Donnell, qui ne manqueraient alors pas de la pendre haut et court au premier arbre qu'ils trouveraient. Non, c'était impossible. Le carnet était bien calé, le corset serré à l'extrême, elle n'avait aucune chance de le perdre par mégarde. C'est de l'angoisse, juste de l'angoisse…
« Quand pensez-vous que nous arriverons à Wilmington ? », demanda Phèdre pour briser le silence. Un peu de conversation l'aiderait certainement à se changer les idées.
« On devrait y être à la nuit tombée, c'est pour ça qu'on voulait partir tôt… », répondit William à l'arrière, et Phèdre se retourna de nouveau sur son siège pour le regarder. « Pourquoi ? Vous en avez déjà assez, Miss Phèdre ? »
« Non, c'était… je demandais, voilà tout. »
Un silence inconfortable retomba sur eux, mais le regard libidineux de William lui brûlait la peau et Phèdre se dit que finalement, ce n'était peut-être pas plus mal de ne pas converser avec ses accompagnants. Mais la machine était lancée…
« C'est dommage qu'on vous voye pas souvent, z'êtes tout l'temps dans la maison et nous tout l'temps dehors… », reprit-il en sortant de sa poche un peu de tabac à chiquer. « Z'êtes mariée ? »
Oh Seigneur… Pourquoi il a fallu que j'ouvre ma grande bouche ?, se maudit Phèdre avant de répondre sèchement : « Non. »
« Z'avez envie de l'être ? »
Phèdre leva les yeux au ciel. Si elle répondait « oui », il prendrait cela comme un encouragement. Si elle répondait « oui, mais certainement pas avec vous », ce qui était la stricte vérité, il risquerait de se vexer.
« Je suis femme de chambre, je ne peux pas me marier sans l'autorisation de ma maîtresse, Monsieur O'Donnell. »
« Ah… », lâcha simplement l'homme en glissant un peu de tabac dans sa bouche.
« Willy, tu l'emmerdes avec tes questions… », maugréa James en rassemblant les rênes dans une de ses mains, avant de tendre l'autre vers son frère pour qu'il lui donne également de son tabac. A côté de lui, Phèdre fit une tête qui voulait tout dire, mais 'Willy' ne se démonta pas.
« Si je l'emmerde, elle est assez grande pour me le dire, non ? »
« D'accord, alors tu m'emmerdes avec tes questions. C'est mieux, comme ça ? », renchérit James en avalant la minuscule dose de tabac que son frère venait de transférer dans sa paume. Il reporta ensuite son attention sur la route et William sur la forêt environnante, avec une expression boudeuse.
Quelque peu soulagée de la fin de cette conversation gênante, Phèdre plongea la main dans son sac et en ressortit un livre qu'elle avait emprunté à Brianna, l'ouvrant à la page où elle s'était arrêtée la veille. Elle venait de lire deux lignes lorsque ce fut cette fois le regard intrigué de James qui la déconcentra.
« Vous savez lire ? », s'étonna-t-il, et Phèdre décela une pointe d'admiration ou de jalousie dans sa voix.
« Mrs. Cameron m'a appris il y a des années. Pour que je puisse lui faire la lecture alors qu'elle perdait la vue. Je sais également écrire… un tout petit peu », ajouta-t-elle modestement.
James hocha la tête d'un air impressionné, avant de jeter un regard vers son frère à l'arrière. « Bah merde alors, elle est définitivement trop bien pour toi, frérot… »
« J'vois pas en quoi savoir ni lire ni écrire m'empêcherait d'être son mari, triple buse ! »
« Ah ouais ? Et t'auras l'air de quoi à vot' mariage quand elle signera son nom en toutes lettres sur l'papier et que toi, tu feras ta petite croix d'imbécile illettré, hein ? »
La bouche grande ouverte, Phèdre roula des yeux tandis que les deux frères s'aboyaient dessus tels deux chiens se disputant un os. Le voyage promettait d'être très long. Fort heureusement pour elle, les vociférations des deux hommes prirent fin au bout d'une vingtaine de minutes et le trajet se poursuivit quelques heures dans un silence tout relatif, rythmé par les sabots des chevaux et le bruit des roues sur le chemin.
Si bien que lorsque le premier coup de feu retentit, faisant voler quelques morceaux d'écorce en provenance du tronc dans lequel la bille de plomb s'était fichée, les trois voyageurs ne comprirent pas tout de suite ce qui était en train de se passer. Jusqu'à ce qu'ils les entendent. Les cris. Aigus, menaçants, stridents…
« Nom de Dieu, les sauvages ! », beugla William en pointant son fusil en direction des arbres. Mais la végétation dense ne leur permettait pas encore de discerner l'ennemi, ni sa position.
Sans attendre, James agita les rênes pour lancer les chevaux au galop sur la route et Phèdre poussa un petit cri lorsque le changement d'allure menaça de l'éjecter de la cariole. Cramponnée au châssis, sa tête se mit à tourner dans tous les sens à la recherche des natifs, mais elle ne voyait rien. Un second coup de feu claqua dans l'air, la balle sifflant non loin de leurs têtes et elle sursauta, se recroquevillant sur son siège.
« J'en vois un ! », beugla William à l'arrière, et son hurlement s'accompagna aussitôt d'un coup de feu qu'il tira dans la direction de l'Indien, le manquant de peu. De nouveaux cris furieux résonnèrent dans la forêt, ainsi que le vacarme des sabots de nombreux chevaux frappant le sol humide. Bien plus nombreux que les leurs.
« Accrochez-vous, Miss Phèdre ! », ordonna James, bien que ce fut inutile. Phèdre agrippait déjà tout ce qu'elle pouvait agripper et si elle avait pu fusionner avec le chariot lui-même, elle l'aurait fait.
L'homme fit claquer les rênes une nouvelle fois, tout en hurlant pour encourager les chevaux à donner leur maximum. La cariole prenait de la vitesse, un peu trop compte tenu des nids-de-poule qui se succédaient sur le chemin, et Phèdre manqua plusieurs fois de basculer sur le bas-côté.
« Nous ne pourrons jamais les distancer ! Ils sont trop nombreux et plus rapides ! », hurla-t-elle en jetant un coup d'œil en arrière. Derrière eux, les Catobas se multipliaient, apparaissant d'entre les buissons, les arbres, se postant juste derrière la charrette ou sur les côtés. Les uns armés d'arc et de flèches, d'autres de fusils certainement volés à des soldats anglais ou prélevés sur leurs cadavres. D'autres encore de simples hachettes.
« Je vais quand même essay- ! »
Un coup de tonnerre déchira l'atmosphère chargée de la poussière soulevée par les chevaux et Phèdre leva instinctivement les yeux vers le ciel, obstinément bleu. Ce n'est que lorsque le corps mou et inerte de James O'Donnell tomba lentement en avant – un trou béant à la place de l'une de ses orbites – puis sur le côté de la route, que Phèdre comprit qu'il ne s'agissait pas de la foudre.
« JAMES ! », beugla William à l'arrière, regardant avec horreur le corps de son frère s'éloigner petit à petit, délaissé par des chevaux inarrêtables. Les yeux se remplissant de larmes, il chargea de nouveau son fusil. « Bande de fumiers ! »
À l'avant, Phèdre attrapa les rênes avant qu'elles ne glissent hors de sa portée. Elle n'avait jamais grimpé sur un cheval, encore moins conduit ce genre de véhicule, mais cela avait l'air assez simple, non ? Il suffisait d'agiter les rênes en criant, manifestement. Les chevaux filaient déjà droit devant, elle n'aurait pas grand-chose à faire de plus…
William, quant à lui, semblait mu par une fureur meurtrière. La perte de son frère avait envoyé une dose d'adrénaline dans ses veines, rendant chaque tir plus précis, plus destructeur. Plusieurs natifs tombèrent sous ses balles, comme Phèdre le devina à ses cris de triomphe à chaque fois qu'un plomb faisait mouche. Mais les réjouissances furent de courte durée, quand à la sortie d'un virage la seule chose que Phèdre eut le temps de voir avant que le monde entier ne bascule fut un énorme tronc d'arbre abattu en travers de la route.
Les chevaux tentèrent de l'éviter, mais la vitesse associée au poids de leur véhicule rendit tout arrêt impossible et c'est dans un fracas de bois déchiqueté et de hennissements paniqués que la charrette se renversa. En une seconde, le ciel devint terre et la terre devint ciel, juste assez longtemps pour que Phèdre réalise qu'elle tombait. Droit sur une énorme pierre. Un craquement sinistre, un éclair de lumière vive qui sembla lui déchirer le crâne et ce fut le noir. Le noir complet.
William secoua la tête, encore sonné par sa chute et rampa misérablement jusqu'à son fusil, éjecté à quelques mètres de là sous un gros buisson épineux. Le spectacle était désolant : l'un des chevaux agonisait sur le sol, l'abdomen traversé de part en part par l'une des branches de l'arbre qui barrait la route. L'autre se débattait comme il pouvait, l'attelage l'empêchant de se remettre sur pattes. Au loin, les natifs ramassaient les sacs de livres sterling en poussant des cris de triomphe, un autre se baladait en brandissant une tête qu'il tenait par le scalp. Probablement James… Et tout ce beau monde se rapprochait peu à peu de la charrette détruite et de lui par la même occasion.
C'est à cet instant qu'il vit la servante. Etendue près d'un rocher, le visage ensanglanté, elle ne bougeait plus. Sa robe déployée autour d'elle en corolle, telle une fleur fanée tombée à terre.
« Merde… », gémit William. Il était sur le point de courir vers elle, afin de vérifier si elle était bien morte ou vivante, mais quitter son buisson l'exposerait aux regards des Indiens qui approchaient. Il refusait de finir avec une balle dans la tête et décapité comme son frère ou encore scalpé… Très peu pour lui. Et de toute façon, au vu de la quantité de sang qui s'était écoulé de la plaie béante sur sa tempe, si par miracle la jeune métisse était encore en vie, ce ne serait plus pour bien longtemps. Après un dernier regard sur le chargement perdu et le corps toujours inerte de Phèdre, William O'Donnell détala donc à travers bois. Direction River Run.
~o~
La journée avait été quelque peu morose à la plantation. Jeremiah boudait ses jouets depuis le départ de Phèdre et Brianna avait passé la plupart de son temps lovée dans un fauteuil du salon, le regard perdu dans les flammes qui dansaient dans la cheminée. Stephen sentait que quelque chose n'allait pas et – par habitude, peut-être ou par pure paranoïa – il avait la sensation d'y être pour quelque chose. Après le dîner, n'y tenant plus, il s'approcha du fauteuil dans lequel Brianna avait de nouveau élu domicile pour venir poser les mains sur ses épaules, les pouces caressant doucement son cou.
« Quelque chose ne va pas, mon cœur ? »
Brianna souffla doucement par le nez, paupières closes. Oh, comme elle aurait voulu ne jamais surprendre cette conversation. Continuer à vivre dans l'ignorance et profiter de ces gestes doux quelque temps de plus… Afin de ne pas plus éveiller ses soupçons, elle plia le bras pour venir toucher de ses doigts sa main droite, essayant d'ignorer à quel point ce simple contact l'électrisait.
« Ce n'est rien… J'ai simplement hâte que Phèdre rentre à la maison… »
« Hmm… », fit Stephen en exerçant de lentes mais fermes pressions sur sa nuque, massant les muscles tendus, au point que Brianna sentit bientôt sa tête dodeliner malgré elle. « Moi aussi, à vrai dire… Ce pauvre Jeremiah a l'air aussi misérable que je le suis lorsque tu n'es pas à mes côtés. » Stephen se pencha légèrement vers son oreille et esquissa un rictus moqueur. « Je crois qu'il a un petit béguin pour sa nanny… », chuchota-t-il, bien que ce ne soit un secret pour personne.
Brianna ne put s'empêcher de sourire bêtement, tandis qu'elle s'abandonnait peu à peu au délicieux massage de son époux. « Quelle perspicacité… Et il t'a fallu quatorze mois pour t'en rendre compte ? »
Le pirate gloussa. « Je ne suis pas très doué pour percevoir les sentiments d'autrui... » L'une de ses mains quitta la nuque de Bree et glissa sur sa clavicule, pour venir se poser à la naissance de ses seins. « Tout n'est pas encore parfait, mais je m'améliore… »
Brianna rouvrit les yeux et laissa retomber sa tête en arrière sur le dossier, observant son mari par en-dessous. En effet, il n'était pas parfait, mais qui l'était ? En revanche, il était vrai qu'il avait fait énormément d'efforts au cours des derniers mois… Et si je m'étais montrée trop intransigeante ? Était-ce vraiment si important, cette histoire de livre ? Ou bien ai-je surréagi ? Une vague de doute la submergea soudain, tandis que Stephen se penchait en avant pour venir capturer ses lèvres, sa main remontant sensuellement le long du cou de Brianna pour prendre sa mâchoire en coupe avec ses doigts. Et si j'avais fait une grossière erreur ? Et si j'avais pris ma décision trop vite ? Plus Brianna se posait de questions, plus son baiser devenait désespéré et avide. Si bien que lorsqu'il se redressa enfin, Stephen lui décocha un regard enfiévré.
« Montons nous coucher… »
Elle hochait la tête et s'apprêtait à s'extirper de son fauteuil lorsque la porte de l'entrée s'ouvrit toute grande et que le bruit d'un corps s'étalant de tout son long sur le marbre retentissait dans la maison. Les deux Bonnet tournèrent la tête comme un seul homme en direction du vacarme, puis se dirigèrent dans le hall, bientôt rejoints par Hennessy. Là, au milieu de la pièce, les vêtements encroûtés de sang et de boue séchés, se trouvait William O'Donnell, épuisé, haletant et sanglotant.
« Par Danu, mais enfin… qu'est-ce que vous foutez ici ? », vociféra Stephen, qui sentait brusquement sa soirée intime avec sa femme lui passer sous le nez.
William se redressa, d'abord à quatre pattes, puis à genoux, en se soutenant d'une main sur le carrelage. « Mr. Bonnet… nous… nous avons été attaqués… »
Horrifiée, Brianna tourna la tête vers la porte d'entrée laissée grande ouverte sur la nuit noire et elle se précipita à l'extérieur pour n'y trouver… absolument rien. Aucune trace de la charrette, du second frère O'Donnell et surtout… où est Phèdre ?
« Des sauvages, pas très loin de Lumberton… ils nous ont tendu une embuscade avant qu'on ait pu sortir des bois… On n'a rien pu faire, Monsieur… »
« Où est Phèdre ? », glapit Brianna, qui revenait dans la maison à petits pas rapides.
Le visage de William se teinta d'une expression douloureuse et il secoua la tête. « Ils ont d'abord eu mon frère. Une balle dans la tête. Miss Phèdre a tenté de reprendre le contrôle des chevaux pendant que je les arrosais de plomb à l'arrière… Mais ils avaient placé un énorme tronc d'arbre en travers de la route… C'est allé si vite… »
« OÙ EST-ELLE ? »
Cette fois, Brianna avait carrément hurlé. La perte du carnet, c'était une chose. Elle saurait s'en remettre. Trouver autre chose. Mais perdre Phèdre… ce n'était pas concevable. Pourtant, la réponse du garde fut sans appel.
« Elle… elle est morte, Madame… Ou si elle ne l'était pas, les Indiens allaient très certainement se charger de l'achever… Je… Je suis désolé… »
La nouvelle fit l'effet d'une douche froide. Hennessy était figé dans un coin de la pièce (avec derrière lui Fitzpatrick et les valets, alertés par les cris), tandis que Brianna sentait sa bouche s'ouvrir lentement à la recherche d'un oxygène qui ne venait pas, dans une tentative de pousser un cri déchirant qui restait bloqué au plus profond de sa gorge. Elle ne vit pas Stephen lui jeter un regard d'abord inquiet, à l'idée de voir sa tendre Brianna à nouveau endeuillée, avant de verser peu à peu dans la colère. Une rage froide, meurtrière. On avait osé toucher à ses biens, à son personnel. Quelle audace. Personne d'autre que lui n'avait droit de vie et de mort sur les habitants de River Run. Et les Catobas allaient bientôt le comprendre, dusse-t-il le graver en lettres capitales sur le front de chacun de ces barbares qui se mettrait en travers de son chemin.
« DEBOUT », aboya Stephen à O'Donnell, qui sursauta. « Réveillez tout le monde. Donnez un cheval à chaque homme capable de manier une arme dans cette maison, et envoyez quelqu'un à Cross Creek dire aux soldats en garnison là-bas de nous rejoindre maintenant sur la route de Lumberton, dans la direction de Wilmington. »
Il se retourna en direction du personnel de maison et à l'exception de Hennessy, ils reculèrent tous d'un pas tant la haine déformait les traits de leur employeur. « Fitzpatrick, Lloyd, vous savez tirer ? »
Deux timides « oui, Monsieur » retentirent dans le hall d'entrée.
« Alors, rejoignez les autres dehors. Monsieur Hennessy, vous resterez ici avec Brianna. »
« Quoi ? », s'insurgea l'interpellée en se précipitant vers lui. « Non-non-non, je viens avec vous. »
« C'est hors de question. »
« Stephen, je sais manier une arme, je suis même une excellente tireuse. Et… c'est Phèdre, nom de Dieu, je ne la laisserai pas tomber, je- »
Stephen saisit ses poignets, d'abord un peu rudement avant de desserrer suffisamment les doigts pour ne pas la blesser. Il faisait un effort surhumain pour se contenir et lorsqu'il s'adressa à elle, ce fut sur un ton bien plus doux que celui utilisé avec ses domestiques.
« Je n'en doute pas une seconde, mo fíorghrá… » Avec emphase, il lâcha ses poignets pour placer ses mains sur ses joues. « Mais je ne peux pas m'empêcher d'imaginer que cela aurait pu être toi… Si tu étais partie avec eux, tu serais probablement morte à l'heure qu'il est. Toi ou Jeremiah. J'en serais devenu fou, Brianna. Fou à lier… »
« Stephen… », protesta-t-elle de nouveau, mais il lui coupa la parole.
« Je te veux ici à la maison avec notre fils… » Il déglutit et Brianna vit à son expression qu'il redoutait le pire. « Car si Phèdre a bel et bien été tuée, Jeremiah va avoir besoin de toi auprès de lui. D'accord ? »
Brianna referma la bouche. Même si elle détestait l'admettre, Stephen avait entièrement raison. La mort de Phèdre allait probablement profondément affecter leur fils et il était hors de question de laisser Hennessy ou qui que ce soit d'autre que ses parents lui annoncer la nouvelle ou le consoler. Alors elle abandonna la partie et hocha la tête mollement, les yeux remplis de larmes.
« Qu'est-ce qui se passe, Maman ? », fit une voix ensommeillée en haut des escaliers. Tous les occupants de la pièce levèrent le nez sur un Jeremiah en tenue de nuit, frottant ses petits yeux collés du revers de la main. Brianna sentit son menton trembler, mais alors que son cerveau passait en revue les différentes phrases que l'on pouvait dire pour annoncer la mort d'un proche à un enfant, Stephen ramena son attention sur lui et l'embrassa avec passion.
« Je t'aime, Brianna… », murmura-t-il contre ses lèvres. Et sans attendre de réponse, puisqu'elle n'en donnait jamais, il se détourna, arracha son manteau des mains de Hennessy et dévala les marches du porche avec ses hommes sur les talons.
~o~
L'attente fut interminable. Après le départ des hommes, Brianna avait tenté d'expliquer calmement que la charrette dans laquelle Phèdre voyageait avait eu un accident et que Papa était parti sur les lieux afin de ramener Phèdre à la maison. Coucher l'enfant après cela avait été plus difficile que d'habitude, d'autant plus que Brianna – qui ne rêvait que de se recroqueviller seule dans son lit pour craquer et pleurer tout son soûl – se montrait moins patiente. Mais après une bonne heure de larmes et de protestations, Jemmy s'était endormi d'épuisement et Brianna avait pu se retirer dans sa chambre. Alors qu'elle venait déjà de sangloter une bonne heure, Hennessy frappa à sa porte, apportant une tasse de thé fumante sur un petit plateau.
« Je suis sûr qu'elle va bien, Madame… », dit-il doucement, une fois le thé servi. « O'Donnell est un couard, il aura certainement fui les lieux de l'attaque sans se retourner pour sauver sa peau. Mademoiselle Phèdre est probablement simplement blessée et attend qu'on lui porte secours. »
Brianna se contenta d'un hochement de tête mollasson et le majordome s'éclipsa sans un bruit, la laissant de nouveau seule. Lorsqu'elle s'éveilla le lendemain matin, il était déjà près de dix heures et personne n'était revenu. Epuisé par sa soirée de la veille, Jeremiah dormait toujours à poings fermés, et c'est seule que Brianna se prépara à descendre. Elle n'avait pas vraiment faim, mais Hennessy lui présenta tout de même quelques pâtisseries et un café bien serré pour la remettre d'aplomb, qu'elle avala sans entrain. Ce n'est que sur les coups de onze heures que le bruit des sabots retentit dans l'allée et Brianna courut dans le hall d'entrée au moment où la porte s'ouvrait sur le groupe… et pas une seule Phèdre en vue.
D'un pas lourd et fatigué, Stephen gravit les marches du perron avant de s'arrêter sur le seuil en voyant le regard inquisiteur de sa femme. Il baissa les yeux et secoua la tête.
« Nous avons retrouvé l'endroit… ainsi que ce qu'il restait de la charrette. Les Indiens y ont mis le feu… Au moins un corps se trouvait dans le brasier, ainsi que la carcasse de l'un de nos chevaux… »
Doucement, la main droite de Brianna se porta sur son ventre et la gauche sur son cœur. Une vive douleur semblait traverser son corps de part en part, tandis que ses yeux qui avaient pourtant déjà beaucoup pleuré se remplissaient à nouveau de larmes. Stephen n'attendit pas une seconde et empoigna sa femme pour l'enlacer de toutes ses forces.
« Les soldats de Cross Creek se sont lancés sur leurs traces, ils les retrouveront… Mais ils ont déjà de nombreuses heures d'avance… », murmura-t-il en caressant ses cheveux.
Autant dire qu'ils ne leur mettraient pas la main dessus de sitôt, surtout si la tribu changeait de contrée régulièrement comme c'était souvent le cas pour échapper aux colons qui grignotaient petit à petit leurs territoires. Brianna se cramponna au gilet de Stephen, laissant ses bras massifs la bercer, l'envelopper. Soudain, l'affaire des livres brûlés lui sembla horriblement futile et son comportement idiot. Tel celui d'une enfant pourrie gâtée qui pique une colère lorsqu'elle n'obtient pas ce qu'elle veut.
Derrière le couple, William retira son chapeau et prit la parole à mi-voix. « Je suis désolé, Monsieur… et Madame Bonnet. J'ai fait ce que je pouvais pour nous défendre, ainsi que notre cargaison. Monsieur Bonnet… si vous le souhaitez, vous pouvez retenir l'argent volé sur ma paie… »
Stephen lâcha sa femme si brutalement que Brianna – privée de son support – faillit basculer en avant, mais il la retint in extremis.
« Je me contrefous de cet argent, Mr. O'Donnell ! », aboya-t-il, les yeux aussi sombres que les tréfonds de l'Enfer. « Ces fils de chiens ont assassiné l'un de mes hommes, votre frère ! Ils ont tué Phèdre ! »
Un minuscule hoquet, suivi d'un sanglot retentit près de l'escalier, et tout le monde se retourna comme la veille pour trouver un Jeremiah à peine réveillé, traînant avec lui son doudou – le foulard de Stephen qu'il n'avait plus jamais quitté. Le petit garçon le dévisageait, les yeux écarquillés d'horreur, le menton tremblotant et de grosses larmes coulant sur ses joues.
« Jem… », gémit Brianna en faisant un pas vers lui, mais l'enfant se retourna et se mit à grimper les escaliers aussi vite que ses petites jambes le lui permettaient. Brianna s'élança à sa suite, et alors qu'elle était sur le point de le rattraper sur le palier, les pieds de Jeremiah se prirent dans le tapis et il s'étala de tout son long sur le sol. Aussitôt, Brianna se jeta à terre pour le prendre dans ses bras et le bercer, tandis que de longs vagissements entrecoupés de sanglots s'élevaient dans le couloir de l'étage. « Je suis désolée… Mon bébé, je suis désolée… »
Au milieu des larmes qui brouillaient sa vue, Brianna vit la silhouette de Stephen monter les escaliers, contourner les deux corps prostrés et s'asseoir derrière eux à même le sol, avant que ses bras n'entourent sa femme et son fils sans dire un mot. La douce chaleur qui émanait de lui donna la nausée à Brianna. Pas parce qu'elle la dégoûtait, mais parce qu'elle ne trouvait plus aucune raison de s'y soustraire. À chaque fois qu'elle avait tenté de comploter contre Stephen, il avait gagné. Parfois même sans le savoir, comme aujourd'hui. Ou bien elle avait provoqué une catastrophe. La mort de Phèdre n'était donc qu'un nouvel élément à la longue liste de conséquences désastreuse de son refus d'accepter son destin. De son égoïsme et de ses caprices. Tout aurait été plus simple si elle s'était résignée dès le départ. Stephen n'était objectivement pas un mauvais mari. S'ils s'étaient fait confiance dès les premiers jours de leur relation, ils se seraient épargné beaucoup de drames. Trois morts au moins auraient pu être évitées. Et si elle n'avait pas décidé d'utiliser le carnet de comptes, Phèdre serait encore en vie. Tout ça pour un livre brûlé. J'ai tué mon amie et celle de Jeremiah POUR UN FOUTU LIVRE DE MERDE.
Brianna redoubla de sanglots, s'abandonnant complètement aux bras rassurants de Stephen. Cette fois, c'était terminé. Les plans foireux, les guéguerres stupides, la résistance… C'est mon orgueil qui a tué Phèdre. Tout ça parce que je suis incapable de m'avouer vaincue. Il fallait donc arrêter les frais. Elle était et resterait à jamais Brianna Ellen Bonnet, épouse choyée de Stephen Bonnet, mère de Jeremiah Bonnet et de tous les autres enfants que Dieu voudrait bien leur accorder. Stephen avait gagné. Mais Brianna ne se considérait pas perdante pour autant. Elle avait un mari qui l'aimait comme un fou, un fils qu'ils adoraient tous les deux, et elle-même se prenait d'affection pour Stephen depuis déjà plusieurs mois. J'aurais dû cesser cette folie depuis longtemps…
Dans ses bras, Jeremiah hurlait toujours et elle resserra son étreinte autour de sa frêle silhouette, sentant Stephen faire de même par-dessus ses propres bras. Puis elle tourna la tête vers son mari, qui la dévisageait avec inquiétude et des yeux rougis. Jamais il n'avait fait étalage de ce genre de sentiments et cela conforta Brianna dans sa décision. L'homme qu'elle avait en face d'elle n'était plus un monstre. Il avait changé. Elle et Jeremiah l'avaient changé. Certes, il n'était pas parfait, mais il s'était battu contre lui-même et contre ses défauts avec plus d'acharnement que n'importe quel autre homme qu'elle ait rencontré.
« Je suis désolé, Brianna… », souffla-t-il, une lèvre tremblante.
Elle hocha la tête et enfouit son visage dans le creux de son cou. Quelques secondes avant d'y murmurer, entre deux sanglots :
« Merci… Je t'aime… »
Brianna ne savait pas pourquoi elle avait prononcé ces mots de but en blanc. Peut-être était-ce là sa façon bien à elle de lui faire savoir qu'elle déposait les armes. A la manière d'un soldat agitant le drapeau blanc en direction de l'ennemi. Elle ne releva cependant pas la tête pour voir quel effet sa déclaration avait eu sur l'Irlandais. Elle le sentit se tendre légèrement, comme s'il avait sursauté, puis ses bras se resserrèrent encore autour d'elle à lui en briser les os. Et c'est lorsqu'une goutte, une seule, d'eau salée tomba sur sa pommette, que Bree comprit qu'il pleurait.
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Et c'est là que vous devez être franchement contents de ne pas avoir à attendre trois semaines pour la suite, ahahahahah. Bon, par où commencer ? Honnêtement, est-ce que vous vous attendiez à ça ? Et par ça, j'entends l'attaque des indiens, Stephen qui remue ciel et terre pour essayer de sauver Phèdre et enfin Brianna, anéantie, vaincue, qui accepte enfin son sort et rend les armes ? (Ouais je sais, ça fait beaucoup pour un seul chapitre ahahah).
J'ai très envie de savoir comment vous avez réagi tout au long de ce chapitre aux différents événements, alors n'hésitez pas à y aller de vos petits (ou longs) commentaires, ça me ferait très plaisir !
D'ici là, sachez que le chapitre 28 arrivera donc dimanche prochain, le 30 avril !
Bonne semaine !
Xérès
