Tu m'apprendras… ?
Nous sommes déjà au chapitre 30 ! Il n'en restera que 5 après celui-ci, c'est fou ! J'espère que vous apprécierez cette (dernière ?) parenthèse de moments adorables avec les Bonnet… Et si jamais vous appréciez cette histoire, n'hésitez pas à me laisser un petit commentaire. Ils sont ma seule récompense pour tout ce travail colossal… :')
Merci à Ambrouille, Macki et Wizzette pour leurs reviews !
Ambrouille : héhéhéhé en effet, (presque) tout va se jouer sur les décisions que prendra Phèdre. Attention, j'insiste bien sur le presque. Lol. Bonne lecture !
Macki : j'espère que tu es remise de ton angine ! (Moi, ma fille vient de me refiler un pied-main-bouche ramené en cadeau de la crèche, je suis donc couverte de boutons sur les mains et les pieds, je suis RAVIE [non c'est faux, c'est la loose]). En ce qui concerne Brianna… il est tard… beaucoup beaucoup trop tard…. Mais hey, les grands drames font les bonnes histoires eheheheheh. (oui ce proverbe est de moi). Bonne lecture !
~o~
30. Language Barrier
Décembre 1774.
Le froid s'était définitivement installé sur Ocracoke et avec lui, les nuits à rallonge et la grisaille. Quelques gros coups de vent avaient secoué l'île à plusieurs reprises, apportant aux Bonnet un spectacle grandiose de mer déchaînée et de vagues frappant la côte avec une violence dont Brianna avait rarement été spectatrice. Mais à chaque fois, le soleil faisait éventuellement son grand retour, comme la veille où ils en avaient profité pour jouer à une centaine de mètres de la maison, près d'un petit bosquet. Celui-ci était composé de hauts genévriers ainsi que de majestueux et larges chênes de Virginie, caractéristiques du sud-est des États-Unis avec leurs grandes branches élégamment déployées à l'horizontale. Et l'un d'eux avait tout particulièrement attiré l'attention de Brianna.
Un crépitement sonore lui fit lever les yeux et elle vérifia d'un coup d'œil qu'aucune braise n'avait sauté par-dessus le pare-feu jusqu'aux tapis du salon, avant de reporter son attention sur son travail. Confortablement blottie dans l'un de leurs fauteuils jaune moutarde, les pieds en direction des flammes, Brianna déporta son fusain dans sa main gauche avant de frotter du plat de l'annulaire droit quelques zones de ses dessins pour y apporter des ombres et de la perspective.
« Avez-vous besoin d'autre chose, Madame, avant que j'aille me coucher ? », demanda Lloyd en débarrassant sa tasse de thé vide, mais Brianna secoua la tête en souriant.
« Rien, merci. Bonne nuit à vous. »
« Pareillement, Madame. »
Quelques secondes à peine après le départ de Lloyd, les pas de Stephen – qui revenait de coucher Jeremiah dans sa chambre – se firent entendre, et très vite elle sentit sa main chaude se poser sur son épaule, dans le creux de son cou.
« Qu'est-ce que tu dessines ? », demanda-t-il en saisissant la première feuille mise de côté et qui contenait la partie « technique » de son projet. Autrement dit, plusieurs vues de deux planches en bois collées l'une à l'autre par trois renforts cloués en-dessous et en travers, et dotées d'orifices à travers lesquels passaient des cordes. Le second dessin représentait quant à lui le dispositif accroché à l'une des branches basses d'un magnifique chêne ressemblant étrangement à l'un de ceux qu'ils avaient découverts la veille.
« Jeremiah s'est caché derrière cet arbre, hier, quand on jouait à chat… », fit Brianna en se tordant le cou pour le regarder. « Cette branche-ci est énorme, solide et suffisamment horizontale… je me suis dit que je pourrais lui faire une balançoire. »
Stephen haussa un sourcil et contempla avec une expression admirative le niveau de détail de chaque croquis, les cotes qu'elle avait griffonnées pour garder en tête les dimensions à respecter afin de garantir la sécurité de l'utilisateur et la solidité du dispositif, et les jolies ombres ajoutées pour plus de réalisme.
« Pourrais-je te demander une faveur ? », demanda-t-il soudain, les yeux toujours rivés sur les dessins. Brianna hocha la tête, l'invitant à continuer. « J'aimerais que tu dessines un portrait de moi avec Jeremiah sur les genoux. Et un autre de toi... Pour que je vous aie toujours avec moi, où que j'aille. »
Brianna serra les dents pour ne pas laisser ses émotions prendre le dessus. Elle était flattée qu'il aime son travail à ce point et étonnée qu'il se laisse aller à tant de sensiblerie, mais cela signifiait aussi qu'il préparait son retour sur le continent, où il devrait reprendre ses fonctions pour Tryon tandis qu'ils réintègreraient River Run. Et sa gorge se serrait douloureusement à cette seule idée.
« Quelles dimensions ? », demanda-t-elle pour chasser ses idées noires.
Stephen sembla réfléchir un instant, avant de se précipiter hors du salon pour revenir quelques secondes plus tard avec l'une de ses vestes, qu'il ouvrit pour en exposer la poche de poitrine intérieure. Juste au niveau du cœur. « À peu près comme ça ? », demanda-t-il en désignant la poche du doigt.
« Ça me semble faisable », approuva-t-elle avec un sourire. « Ce sera ton cadeau de Noël. »
« Mon quoi ? »
Brianna se mordit la lèvre. La tradition des cadeaux n'était pas encore en vogue à cette époque, mais elle avait une excuse toute trouvée pour se justifier auprès de Stephen.
« C'est une des traditions de ma mère : chaque année, le 25 décembre, elle réunit toute la famille pour partager un copieux repas et s'échanger des cadeaux… »
L'Irlandais hocha la tête avant de froncer les sourcils. « Je ne me rappelle pas avoir reçu un cadeau de ta part l'année dernière… »
« L'an dernier, tu m'as fait passer Noël avec Lord Tryon avant de m'entraîner dans une orgie… », grommela-t-elle en haussant un sourcil. Stephen commença par sourire à ce souvenir, avant de retrouver un semblant de sérieux lorsqu'il croisa le regard oblique de sa femme. « Cette année, nous passerons donc Noël comme moi j'en ai envie. »
« Bien sûr, mon cœur… Nous n'aurons qu'à reporter l'orgie pour Pâques », rétorqua-t-il avec un rictus moqueur.
« Eh bien, figure-toi que nous avons une autre tradition familiale à Pâques, bien plus intéressante… »
Stephen gloussa et se pencha pour déposer un baiser sur le haut de son crâne. « J'ai hâte de la découvrir. Tu viens te coucher ? »
Brianna baissa les yeux sur son œuvre, vérifia encore que toutes les informations techniques dont elle avait besoin y figuraient, puis jugeant la partie artistique suffisamment soignée, elle hocha la tête. « J'arrive. »
D'une main, elle posa les feuilles de papier et le fusain sur le guéridon près du fauteuil, puis se leva en prenant soin de ne pas frotter ses doigts noircis sur sa robe ou sur le velours qui recouvrait l'assise. Derrière elle, Stephen avait saisi l'unique chandelle laissée allumée pour rejoindre leur chambre et commençait à s'éloigner, emportant avec lui une partie de la luminosité ambiante.
« Hé, pas si vite ! », le héla Brianna en trottant pour le rattraper et l'Irlandais esquissa un sourire niais, tandis qu'elle enroulait son bras autour du sien
« J'aime bien quand tu me cours après… »
« Je n'ai pas vraiment le choix si je ne veux pas monter les escaliers dans le noir. Et voilà pour ta mauvaise plaisanterie… », ajouta-t-elle en essuyant ses doigts pleins de fusain sur la manche de sa chemise blanche. Stephen fit une grimace désapprobatrice mais aucune remarque. « J'ai hâte de faire cette balançoire… Je crois qu'il y a de belles planches dans la remise qui pourraient me servir… »
« Quand tu l'auras terminée, j'irai l'accrocher… »
Brianna haussa les épaules. « Je comptais m'en charger aussi, mais puisque tu tiens à participer… »
Là-dessus, Stephen gloussa bruyamment, persuadé qu'il s'agissait d'une bonne blague avant que son hilarité ne meure petit à petit face au regard noir de Brianna.
« Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle… J'ai grimpé dans un paquet d'arbres au cours de ma vie… »
« Oh bien sûr, mon cœur, j'en suis persuadé », mentit-il avec la pire des condescendances. « Mais tu n'as plus quinze ans et je ne voudrais pas que tu te rompes le cou. Tu nous manquerais beaucoup, à Jeremiah et à moi… »
Brianna leva les yeux au ciel mais ne dit rien. Et elle continua de ne rien dire le lendemain, lorsqu'après avoir confectionné et présenté sa future balançoire à Jeremiah, elle entendit Stephen lui annoncer fièrement qu'il l'installerait après le déjeuner. Mais sa résolution de ne point faire de commentaire désobligeant fut mise à rude épreuve lorsque Stephen commença son ascension sur le tronc d'arbre encore ruisselant de l'averse qui était tombée en début d'après-midi. La première glissade, à cinquante centimètres du sol, le surprit quelque peu mais il retomba sur ses pieds entre les racines de l'arbre avec un rire nerveux.
« Oh, ça glisse… Restez bien en arrière, d'accord ? »
Les bras croisés à trois mètres de là, Jeremiah accroché à sa jupe, Brianna haussa un sourcil dubitatif mais resta silencieuse, le regardant s'élever de nouveau le long du tronc. Les nœuds, trous et branches du chêne offraient de bonnes prises mais la pluie avait graissé l'écorce, rendant l'ascension un peu plus périlleuse. Cependant, Stephen Bonnet était têtu et peut-être était-ce là sa plus grande qualité (ou son plus gros défaut, diraient certains). Cette fois, ses pieds étaient parvenus à près de deux mètres du sol lorsqu'un gros scarabée – qu'il avait certainement dérangé dans sa sieste – s'envola pour lui tourner autour bruyamment et l'Irlandais se mit à balayer l'air d'une main autour de son visage, avant de glisser à nouveau direction le plancher des vaches. Il retomba néanmoins sur ses pieds, avec l'agilité d'un chat et se redressa aussitôt, réajustant sa veste d'un air légèrement agacé. Avant de pointer un doigt en direction de Brianna, qui ne pipait mot.
« Tu vois ? C'est pour ça que je voulais m'en charger moi-même. Ce n'est pas un endroit pour une femme… Il y a… des bestioles et Danu sait quoi d'autre. »
« Hmm hmm ? », fit simplement la jeune femme, les lèvres pincées pour retenir un sourire moqueur.
La troisième tentative fut la bonne et Stephen parvint enfin à la branche qui devrait bientôt accueillir la balançoire, avec un « Ah-ah ! » triomphant avant de s'allonger dessus, et Brianna pouffa tout en se baissant pour ramasser la première corde. Faisant tournoyer une extrémité pour lui donner de l'élan, elle la lança en direction de la branche une première fois, atteignant Stephen en plein visage avant de retomber mollement sur le sol.
« Mais pourquoi tu ne l'as pas attrapée ? », demanda-t-elle, abasourdie.
« Je n'étais pas prêt ! J'assurais ma position sur la branche, figure-toi. C'est la règle de base, quand on est en hauteur… ah, fichue bestiole ! », râla Stephen en agitant la main derechef pour chasser le scarabée qui ne semblait pas en avoir fini avec lui.
Brianna pouffa de nouveau et se pencha vers Jeremiah. « Tu sais pourquoi les femmes n'ont pas besoin de ridiculiser les hommes ? Parce qu'ils insistent toujours pour le faire tout seuls… »
« Très drôle, mon cœur… » Stephen lâcha la branche d'une main et la tendit au-dessus du vide. « Allez, recommence. Cette fois, je suis prêt. »
Le sourire aux lèvres, Brianna refit prendre de l'élan à sa corde, qui frappa la branche mais cette fois un peu trop loin, effleurant à peine les doigts du pirate. Celui-ci lui fit signe de retenter sa chance aussitôt et cette fois, il attrapa la tresse de chanvre au vol avant de la passer autour de la branche.
« Tu vois, Jeremiah ? », l'interpella Stephen, tandis que l'enfant se tordait le cou pour le regarder. « Pour accrocher cette corde solidement, je vais utiliser un nœud marin appelé le nœud de cabestan. Il te permettra de t'asseoir sur cette balançoire en toute sécurité… Et ça, je parie que ta mère n'y connaît rien en nœuds de cabestan. »
« Comme quoi, tu as bien fait de venir… », affirma Brianna, la voix dégoulinant de sarcasme, mais Stephen choisit de ne pas relever (ou bien il ne saisit pas l'ironie).
Jeremiah sautilla sur place avec un sourire ravi. « Tu me l'apprendras, papa ? »
« Évidemment… celui-là et des dizaines d'autres si ça te chante », fit-il en achevant son nœud et en tirant dessus pour s'assurer de sa solidité. Il entreprit ensuite de ramper précautionneusement le long de la branche, tandis que Brianna se baissait pour ramasser la deuxième corde. Elle se redressait lorsqu'un craquement sonore retentit au-dessus de sa tête, suivi d'un « In ainm Dé ! » furieux qui lui fit lever le nez.
« Tout va bien, là-haut ? », demanda-t-elle avec une pointe d'inquiétude. Si la branche n'était pas assez solide, il était hors de question qu'elle laisse Jeremiah se balancer dessous, mais Stephen la rassura aussitôt.
« J'ai voulu me tenir à une petite branche au-dessus de moi, mais elle s'est brisée… », grommela l'Irlandais avant de tendre la main dans le vide à nouveau. « Avoue, mon cœur, c'était un plan pour me tuer et faire passer ma mort pour un accident ? »
« Oh zut, je suis démasquée… », fit Brianna d'une voix traînante. « Plus sérieusement, si tu n'es pas rassuré, descends et je prendrai ta plac- »
Un « Non ! » ferme et définitif lui fit refermer la bouche. « Que je sois damné si je laisse ma propre femme grimper aux arbres comme un vulgaire chat de gouttière… »
Une moue adorable se forma sur le visage de Jeremiah. « Tu vas y arriver, papa ? », s'enquit-il d'une toute petite voix.
« Redis exactement la même chose, Jemmy, mais cette fois sans y mettre le ton de l'interrogation, s'il-te-plaît. Tu vas y arriver, papa ! », scanda-t-il en brandissant le poing devant lui. Pour toute réponse, Jeremiah tourna un visage inquiet vers sa maman, qui soupira et lança la seconde corde dans les airs. Celle-ci atteignit la branche et Stephen s'en empara aussitôt, avant de la nouer d'un nouveau nœud de cabestan. « Et voilà ! »
Fier comme un paon, Stephen entreprit de ramper vers l'arrière pour regagner le tronc. Pour sûr qu'il allait lui rabattre les oreilles avec cet exploit pendant des années…
« Tiens, j'en ai une autre, Jem. Quelle est la différence entre les hommes et les fruits ? », demanda Brianna à son fils, qui secoua la tête en signe de dénégation. « Eh bien, les fruits mûrissent, eux. »
« Femme de peu de foi… », grommela Stephen dont les pieds tâtaient déjà maladroitement la surface du tronc à la recherche d'une bonne prise.
« Tu veux de l'aide pour descendre ? », proposa Brianna avec un sourire narquois.
« Tu plaisantes, j'espère ? » Stephen tendit prudemment une jambe pour caler son pied dans un des trous de l'arbre. « C'est la partie la plus simp- »
C'est ce moment que choisit un petit tas de mousse humide pour le trahir et après avoir senti son pied se dérober sous lui, Stephen s'écrasa dans les herbes et la verdure épaisses qui tapissaient le sol tout en jurant en gaélique.
« Est-ce que ça va, papa ? », s'écria Jeremiah en accourant vers lui. Brianna, quant à elle, ramassa sa planche et la fixa aux cordes qui pendaient de la branche avant de s'asseoir dessus pour bien caler les nœuds sous l'assise.
Stephen se releva, époussetant sa tenue maculée de terre mouillée. « Je vais bien, je vais bien… Regarde, ta mère est en train de s'amuser sans toi… », maugréa-t-il en pointant du doigt Brianna qui se balançait doucement tout en le dévisageant d'un air railleur. Jeremiah se précipita vers la balançoire et elle lui laissa aussitôt sa place avant de le pousser pour lui donner un peu d'élan, tandis que Stephen venait se poster à côté d'elle, la mine boudeuse.
« Sans commentaire », marmonna-t-il à Bree qui secoua la tête afin de lui faire comprendre qu'elle n'avait pas l'intention de dire quoi que ce soit. Mais après trois minutes à peine (et une dizaine de regards en coin), elle n'y tint plus et susurra entre deux cris joyeux de Jeremiah qui s'élevait toujours plus haut vers le ciel :
« Fichue gravité, hein ? »
L'expression exaspérée qu'il tourna vers elle était si comique que Bree dut se mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire. Et comme si elle savait à l'avance qu'il s'apprêtait à lui sauter dessus, elle détala comme un lapin pour fuir d'éventuelles représailles, riant à gorge déployée.
~o~
« Et ça ? »
Phèdre tourna la tête pour regarder ce que Wohali lui désignait du doigt. La tribu avait atteint les confins de la Caroline du Nord, avec au Nord la frontière de la Virginie et à l'Ouest le territoire des Cherokee, encore vierge de toute présence des colons et qu'il leur était déconseillé de franchir sous peine de représailles de ces derniers. Les armées de Tryon les avaient poursuivis sans relâche depuis qu'ils avaient attaqué la charrette qui transportait Phèdre, et quelques tensions avaient émergé parmi les Catobas à son sujet – certains étant persuadés que l'acharnement à leur encontre cesserait lorsqu'ils restitueraient l'esclave à ses maîtres Blancs.
Fort heureusement, Angeni et Wohali n'en faisaient pas partie et avaient toujours pris sa défense lorsqu'il avait été question d'abandonner la jeune fille près d'un village de colons. Wohali s'était même investi d'une mission : la suivre où qu'elle aille, ce dont elle ne se plaignait pas particulièrement. Le regard que le jeune Indien posait sur elle lui faisait monter la chaleur aux joues et le temps qu'ils passaient ensemble était entièrement consacré à un apprentissage mutuel de vocabulaire, qui pouvait parfois prendre une tournure bien moins sage qu'il n'y paraissait.
Wohali avait tendu la main vers les eaux tumultueuses de la New River, qui coulaient à quelques mètres d'eux dans des gorges choisies spécifiquement pour leur difficulté d'accès. Presque aucun Blanc ne s'aventurait dans cette partie de la Colonie, ils y avaient donc établi leur camp durablement, le temps que les choses se tassent.
« L'eau ? », fit Phèdre en haussant les sourcils. « Yehiye ? » Mais Wohali secoua la tête et fit un mouvement plus ample du bras pour signifier qu'il parlait de l'ensemble. « Oh, la rivière ! »
« Iswa », traduisit-il en hochant la tête et Phèdre répéta le mot en prenant soin de copier chaque sonorité. Wohali sourit et saisit un caillou dans sa main.
« Une pierre. Oh, je le connais celui-là, attends… euh… inti ? C'est inti, n'est-ce pas ? » Wohali acquiesça et la jeune fille esquissa un sourire triomphant. « À ton tour. » Les joues en feu, elle posa un index sur ses propres lèvres et les coins de la bouche de Wohali se retroussèrent imperceptiblement.
« C'est… la bousse ? »
« C'est presque ça… bouche », corrigea-t-elle en insistant sur le son. Ce dernier était compliqué car inexistant dans la langue des Catobas, mais Wohali était un élève assidu et elle ne doutait pas qu'il y arriverait très bientôt. Et elle n'avait pas tort, puisque la main de Wohali s'éleva soudain vers son visage et son pouce brun vint doucement caresser la lèvre inférieure de Phèdre, tandis qu'il répétait « bouche », cette fois sans la moindre erreur. Si bien que la jeune femme sentit tout son corps trembloter bêtement à ce contact.
Était-ce cela qui avait transformé la relation entre Mr. Bonnet et Brianna ? Lorsque celui-ci avait commencé à la couvrir d'attentions et de petits gestes intimes, avait-elle aussi senti ses genoux trembler, sa respiration s'accélérer, ses joues chauffer comme Phèdre en cet instant ? Tous les hommes étaient-ils capables d'avoir cet effet-là sur les femmes ou bien Wohali et Mr. Bonnet avaient-ils quelque chose de spécial ? Phèdre n'avait pas l'expérience pour répondre à ces questions, et quand bien même elle l'aurait, toute sa force mentale était mobilisée pour s'empêcher d'entrouvrir les lèvres et d'embrasser ce bout de pouce qui les effleurait. Elle ne savait pas pourquoi elle avait cette envie soudaine, ni d'où elle venait, mais une chose était sûre : le geste n'était pas chrétien et elle se retint donc. Non sans difficulté.
Et Wohali lui rendit la tâche encore plus difficile, saisissant de son autre main l'un des colliers de perles qu'il portait autour du cou pour l'éloigner de son torse.
« Co-llier », articula-t-il avec un regard appuyé et Phèdre sentit sa respiration se bloquer dans sa gorge. Angeni lui avait rabattu les oreilles pendant des semaines avec ces histoires de collier et maintenant, voilà que Wohali semblait vouloir lui faire comprendre qu'il souhaitait en recevoir un de sa part. Mais pas n'importe quel collier. Celui qui l'autoriserait à être avec elle. Dans le même sens que Mr. Bonnet était avec sa femme dans l'intimité de leur chambre. Et si au début de leur mariage, les seuls sons qui s'échappaient de la pièce étaient celui de cet horrible vieux lit grinçant, la situation au fil des mois avait changé et Phèdre avait maintes fois ressenti une gêne étrange et obscène l'envahir en percevant les gémissements de Brianna lorsqu'elle faisait l'amour avec Monsieur. Gémirait-elle de la même manière si elle offrait un collier à Wohali ? En tous cas, elle avait très envie de le découvrir…
« Wohali ! »
Une voix de stentor les fit sursauter tous les deux, brisant la petite bulle érotique qui s'était créée autour d'eux et ils tournèrent la tête de concert. Un autre homme de la tribu faisait signe à Wohali et lui parla très vite dans leur langue, mais Phèdre perçut les mots « lapin » et « chasse », et comprit que sa petite leçon de catoba/anglais allait tourner court. Wohali sembla un instant gêné de devoir la quitter mais elle secoua la tête et sourit.
« Vas-y… ils ont besoin de toi… »
L'Indien lui sourit une dernière fois et retira son pouce de ses lèvres, les privant de la douce chaleur à laquelle Phèdre s'était très rapidement habituée. Elle le regarda s'éloigner, retrouvant peu à peu l'usage de sa respiration et poussa un long soupir exaspéré. Sa décision était prise. Et peu importe que ça ne soit pas chrétien ou convenable ou interdit pour une jeune fille comme elle. Elle ne serait pas la première descendante de peuple Africain à épouser un natif d'Amérique, après tout, bien que cela reste encore peu commun.
Quittant les rives de la New River, Phèdre trottina jusqu'au camp, repéra Angeni qui confectionnait une espèce de panier, assise sur une vieille souche, et se planta devant elle, bras croisés.
« D'accord, comment est-ce qu'on fabrique ces fichus colliers ? », chuchota-t-elle, et Angeni leva aussitôt les yeux de son ouvrage avec un large sourire.
« Par Manatou, j'ai cru que tu ne demanderais jamais… »
~o~
24 décembre 1774.
« Pourquoi je peux pas avoir mes cadeaux ce soir ? », gémit pour la énième fois Jeremiah alors que Brianna tendait les couvertures par-dessus son petit corps pour le border étroitement et que Blue se couchait sagement sur son tapis au pied du lit.
Brianna fronça les sourcils. « Parce que c'est le matin du 25 décembre ou pas du tout… et si tu continues à faire un caprice, je demanderai à Lord Tryon de supprimer le 25 décembre du calendrier et de nous faire passer directement au 26… »
« Tu surestimes l'étendue de son pouvoir, mon cœur… », marmonna Stephen en saisissant la chandelle qui trônait sur la table de nuit de Jeremiah pour l'emporter avec eux. Brianna lui adressa un regard appuyé et il referma la bouche aussi sec, dissimulant avec peine un sourire narquois.
Toutefois, la menace avait porté ses fruits, et Jeremiah s'allongea docilement sur son oreiller, s'avouant vaincu. « Est-ce que papi et mamie seront là demain ? », demanda-t-il d'une petite voix plaintive et Stephen afficha soudain une mine gênée.
« Non, Jem… », murmura Bree en lui caressant les cheveux. « Mais à Noël prochain, ils seront là, c'est certain. Et même, à partir de cette année, ils nous rendront visite de plus en plus souvent… N'est-ce pas ? »
Stephen leva les yeux cette fois, Brianna s'adressait à lui directement et après une seconde d'hésitation, il hocha la tête, conscient qu'il devrait maintenant lâcher du lest et intégrer les Fraser à leur quotidien. Pour le bien de sa femme et de son fils. Restait à convaincre la famille qu'ils étaient désormais réellement heureux tous les trois. Mais Brianna saurait s'en charger, il en était persuadé. Depuis quelques temps, elle rayonnait.
« Et pour mon anniversaire ? », reprit Jeremiah, surexcité.
Brianna sourit. « Oui, pour ton anniversaire aussi, comme cette année ! »
« Et pour Pâques ? »
« Pourquoi pas pour Pâques également, oui… »
« Et pour ton anniversaire à toi ? Et pour l'anniversaire de Papa ? »
« Euh… », commença Brianna, qui sentait le torrent de questions approcher.
« Et pour l'anniversaire de papi ? Et l'anniversaire de mamie ? Et l'anniversaire d'Ian- »
« On se calme, Jeremiah, il est l'heure de dormir ! », rappela-t-elle en agitant le doigt sous le nez de l'enfant, qui se tut enfin.
« Oui, Maman… »
Stephen retint un gloussement et se dirigea vers la porte avec la chandelle. « Bonne nuit, mon fils. »
« Bonne nuit, papa. Bonne nuit, maman. »
Brianna referma la porte de la chambre et en entendant le soupir exténué qu'elle poussa dans le couloir, Stephen éclata d'un rire silencieux.
« Tu imagines si nous en avions encore quatre ou cinq à coucher ? », railla-t-il en l'attirant contre lui, mais Brianna se dégagea avec un regard outré, faisant vaciller la flamme de la bougie qu'il tenait d'une main.
« Je ne préfère pas, non. Grands dieux, que ferions-nous d'autant d'enfants… ? Des tournois de croquet ? », s'exclama-t-elle avec une grimace.
Stephen hocha la tête, bien décidé à aller toujours plus loin dans sa mauvaise blague. « Ou bien une équipe de ce nouveau jeu dont tout le monde parle, le hockey… Il paraît qu'il faut cinq joueurs… »
« Arrière, pirate, je te défends de me toucher tant que tu auras cette idée en tête… », le menaça Brianna en prenant quelques pas d'avance sur lui dans le couloir. Mais Stephen n'insista pas et la suivi docilement jusqu'à leur chambre, l'admirant du coin de l'œil lorsqu'elle commença à dénouer les liens de sa robe. À pas de loup, il se dirigea vers sa propre armoire et en sortit une petite boîte ouvragée qu'il dissimula dans son poing avant de venir se placer devant elle et de la lui présenter.
« Joyeux Noël, mo fíorghrá… »
Brianna pencha la tête sur le côté, lui jetant un regard à la fois surpris et désapprobateur. « Je viens de dire à Jeremiah qu'on ouvrirait les cadeaux demain… »
« Les siens, oui. Mais je préfèrerais que nous ouvrions les nôtres maintenant. »
La jeune femme plissa les yeux, mais sachant pertinemment que Stephen ne lâcherait rien, elle haussa les épaules. « D'accord, laisse-moi attraper le tien. » Fouillant dans le tiroir de sa coiffeuse, elle en ressortit une pochette de cuir qu'elle lui tendit à son tour. « Joyeux Noël, Mr. Bonnet. Même si tu sais déjà en partie ce que c'est. »
Stephen fronça les sourcils aux mots « en partie » et saisit la pochette avec un sourire en coin, sans pour autant lui donner la petite boîte en échange – qu'il gardait toujours dans son poing gauche.
« C'est un portefeuille. Je ne voulais pas que les portraits s'abîment dans ta poche, alors j'ai cherché un moyen de les protéger. Il y a des compartiments plus ou moins grands pour ranger des papiers importants… et ici… », elle déplia l'un des rabats de cuir, derrière lequel étaient glissés les deux illustrations qu'il lui avait réclamées, « …c'est nous. »
Stephen fixa un long moment le dessin qui représentait Jeremiah sur ses genoux et son visage s'éclaira d'une tendresse si sincère que Brianna sentit son cœur s'affoler et ses yeux la piquer désagréablement. Stephen se saisit ensuite du portrait qu'elle avait fait d'elle-même, prenant soin de dessiner ses cheveux bouclés lâchés sur ses épaules nues, exactement comme il les aimait et l'étincelle qu'elle vit briller dans ses yeux verts lui indiqua qu'elle avait réussi son œuvre. Il extirpa la feuille de son logement et plaça le visage dessiné près de son visage en chair et en os, avant de dodeliner de la tête d'un air faussement peu convaincu.
« Hmm… je préfère tout de même la vraie… », susurra-t-il, avant de l'attirer contre lui pour l'embrasser sur le front. « Ils sont parfaits, mo fíorghrá. Merci beaucoup. »
Brianna leva fièrement le menton. « Je peux avoir le mien, maintenant ? »
Stephen opina du chef et posa le portefeuille et les dessins sur la coiffeuse, avant de lui tendre la petite boîte. À l'intérieur se trouvait une magnifique bague de Claddagh l'anneau en argent formait les mains, qui portaient un cœur taillé dans une magnifique émeraude, elle-même surmontée d'une couronne ornée de trois petits diamants blancs. Le symbole irlandais de l'amour, de l'amitié et de la loyauté. Elle était magnifique mais comme à chaque fois que Stephen faisait preuve d'un excès de romantisme à son égard, elle ne pouvait s'empêcher de faire un peu d'humour – comme si son esprit résistait encore sporadiquement à l'amour qui était récemment né dans son cœur.
« Encore une bague… ? », plaisanta-t-elle en prétendant être blasée de tous les bijoux dont il la couvrait, mais Stephen leva un index vers le plafond avec un sourire malicieux.
« C'est là que tu te fourvoies, mon cœur… il ne s'agit pas de n'importe quelle bague… »
« Oh, vraiment ? », railla-t-elle, avant que son sourire ne disparaisse face à l'expression soudain sérieuse de son mari. Celui-ci saisit sa main gauche dans la sienne et fit lentement glisser son alliance hors de son annulaire, tandis que Brianna lui jetait un regard décontenancé.
« Stephen, qu'est-ce que tu fais ? »
Le pirate se mordit la lèvre et Brianna comprit qu'il se concentrait sur sa main exprès pour éviter son regard. Il y eut un silence, pendant lequel elle attendit qu'il trouve ses mots, comme à chaque fois qu'il s'apprêtait à exprimer des sentiments difficiles, mais ce silence-là s'étirait bien plus longtemps que d'habitude et elle décida de lui donner un petit coup de pouce.
« Stephen… », murmura-t-elle en lui caressant la joue de la main droite.
« Je ne supportais plus de la voir… », murmura-t-il en fusillant son ancienne alliance du regard, comme si elle était l'unique responsable de tout. « Je n'aime pas la façon dont je l'ai passée à ton doigt. Pendant longtemps, j'en ai été fier. Je considérais ce moment comme une victoire et puis… mon ressenti a changé. »
Brianna le dévisagea, interdite. Émue, mais aussi heureuse qu'il mesure enfin l'ampleur de ses mauvaises actions. Elle s'apprêtait à le remercier lorsqu'il releva la tête vivement, avant de jeter l'alliance inutile dans un coin de la pièce…
… et de poser un genou à terre.
« Brianna Ellen Bonnet… »
L'interpellée ne put s'empêcher de pouffer de surprise, tandis qu'il présentait la bague de Claddagh devant son annulaire gauche. « Stephen, tu n'es pas obligé… »
« … veux-tu bien me faire l'honneur de… continuer d'être ma femme ? »
Avec un rire nerveux, Brianna haussa les épaules. « On est déjà mariés, je n'ai pas vraiment le choix… »
Mais Stephen ne semblait pas d'humeur à rire et il caressa doucement sa main, la bague toujours en attente à un centimètre de son ongle. « Si… si, tu l'as… »
Brianna ouvrit des yeux ronds et sonda pendant quelques secondes le regard de son époux. Les deux iris du pirate, aussi verts que l'émeraude qu'il s'apprêtait à glisser à son doigt, exprimaient un réel repentir ainsi qu'une crainte sourde du rejet et de l'abandon. Mais Brianna avait pris sa décision près de deux mois plus tôt et même si elle ne l'aurait pas avoué sous la torture, elle était en paix avec son choix de demeurer l'épouse de Stephen Bonnet. Il n'avait donc absolument rien à craindre.
La gorge nouée, elle hocha la tête et il l'interrogea une nouvelle fois du regard, la poussant à formuler un « oui » étranglé, avant de glisser la nouvelle bague à son doigt et de se relever pour l'enlacer. Brianna admira son cadeau avec un sourire timide, puis passa ses bras autour de son cou pour l'embrasser pieusement, comme s'ils étaient à l'église devant une centaine de témoins et non dans l'intimité de leur chambre.
« Merci… », souffla-t-elle contre ses lèvres. Mais lorsqu'elle recula légèrement pour le regarder avec son air mutin, Stephen sut immédiatement qu'elle allait encore jouer les comiques. « Est-ce que ça veut dire que nous aurons désormais deux anniversaires de mariage ? »
Stephen gloussa à sa question faussement intéressée et haussa les épaules. « Ça dépend, mon cœur… faudra-t-il que je t'offre un cadeau à chaque fois ? »
« Évidemment. »
Stephen grimaça tout en l'entraînant en direction de leur lit, sous les rires étouffés de Brianna. « Un seul suffira, dans ce cas… »
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Allez-y, vous pouvez le dire, n'ayez pas peur. STEPHEN N'EST-IL PAS LE PLUS ADORABLE DES PAPAS ET DES MARIS ? Hein, hein, hein ? J'ai bien travaillé, dites ? Il est devenu un homme respectable, comme vous en rêviez ? Mdr
N'est-ce pas revigorant de voir tous nos personnages heureux et amoureux ?
J'ai hâte de savoir ce que vous avez pensé de ce chapitre tout doux et du geste de Stephen dans la dernière partie ! (Et ce n'est pas fini….)
Le prochain chapitre sera posté le 11 juin car dimanche prochain c'est la fête des mères donc je serai légèrement occupée et j'espère que vous aussi vous passerez et célèbrerez cette journée avec la ou les femmes de votre vie, qu'elles soient vos mamans, vos mamies, vos amies, vos sœurs ou tout simplement quelqu'un qui compte pour vous...
Bonnes semaines !
Xérès
