Tu m'apprendras… ?
Bonjour à tous ! Un chapitre un peu particulier, qui va nous ramener dans un sens « là où tout a commencé » comme le titre l'indique… Il fallait une dernière étape à franchir dans la relation entre Bree et Stephen avant de vraiment faire la paix avec le passé, et ce sera précisément le sujet de ce chapitre. Mais d'abord, retrouvons notre petite Phèdre qui passe visiblement un très agréable séjour chez les Catobas, ahahah.
Bonne lecture !
Merci à Wizzette et Macki pour leurs reviews !
Macki: « C'est pas mignon, c'est malsain » ahahah oui en même temps, quand on shippe canonStephen/Bree, il faut s'attendre à une grosse part de malsain. C'est pour cette raison que j'avais écrit le Trèfle et le Tartan en premier, car je voulais d'abord écrire pour eux une romance « saine » avant de m'aventurer dans une histoire qui suivrait l'histoire originale. :)
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31. Right Back Where We Started From
30 décembre 1774.
Malgré le froid glacial qui avait envahi les hauteurs de Caroline du Nord, la température à l'intérieur du tipi de Wohali était étouffante, encore plus sous les peaux et fourrures qui composaient sa couche. Notre couche…, corrigea intérieurement Phèdre, le feu aux joues.
Quelques heures plus tôt après avoir reçu la bénédiction du chamane de la tribu, Phèdre et Wohali étant tous deux orphelins, ils avaient pu convoler et pénétrer ensemble dans ce qui serait désormais leur tipi. La jeune femme n'en revenait toujours pas d'avoir sauté le pas si vite, seulement deux mois jour pour jour après son arrivée dans la tribu, mais l'attirance qu'elle ressentait pour Wohali (et réciproquement) était irrépressible, animale, et elle avait fait le choix d'y succomber. Les Catobas ne considéraient pas le mariage comme une chose sacrée, mais plutôt comme un moyen de célébrer l'Amour entre individus : le divorce était une procédure courante et simple, et la polygamie – bien qu'elle ne soit pas encouragée – n'était pas non plus interdite. Voilà pourquoi elle se retrouvait maintenant étendue auprès de lui, la peau couverte d'une fine pellicule de sueur et une douleur diffuse dans son bas-ventre lui rappelant qu'elle ne serait plus jamais la même. Une femme. Je suis devenue une femme. Sa femme…
La main de Wohali se posa sur l'un de ses bras moites, la tirant brutalement de ses pensées coquines, et l'Indien fronça le nez. « Chaud. »
Phèdre gloussa et hocha la tête. « Oui, j'ai… un peu chaud. Je me demande pourquoi… »
Elle avait à peine eu le temps de terminer sa phrase que l'autre main de Wohali empoigna les peaux qui recouvraient leurs corps et les envoya valdinguer à l'autre bout du tipi, tandis que Phèdre poussait un petit cri surpris en cherchant de ses mains à cacher sa nudité. Avant de se raviser. N'était-ce pas idiot de vouloir se couvrir ainsi après ce qu'ils venaient de faire ? D'autant plus qu'elle ne se lassait pas de voir le regard sombre de l'Indien s'illuminer à chaque fois qu'il le posait sur les courbes de son corps.
« Moins chaud maintenant », conclut Wohali, d'une logique implacable, et Phèdre gloussa bruyamment.
Elle devait l'avouer, leurs conversations privées ne volaient pas encore très haut. Le catoba de Phèdre était très limité et les progrès de Wohali en anglais ne lui permettaient pas encore de faire de longs discours, les forçant donc la plupart du temps à recourir aux services de traduction d'Angeni. Mais Phèdre n'était pas inquiète, ils auraient tout le temps d'apprendre ensemble.
« Toi et moi… », reprit l'Indien en posant son index tour à tour sur le cœur de Phèdre et le sien, « …font un. Tu es Catoba, maintenant. »
La jeune métisse sourit de toutes ses dents. Africaine, fille d'esclave, servante, confidente : on avait collé à Phèdre bon nombre d'étiquettes au cours de sa vie, Catoba étant de loin la plus inattendue… mais peut-être celle qu'elle préférait. Celle qui lui promettait une vie plus libre, plus proche de la nature et de ses racines qu'elle ne l'avait jamais été. Toutefois, cette vie – si elle l'embrassait maintenant – avait un prix : celui de l'Enfer, que vivait peut-être chaque jour son amie Brianna avec un homme qu'elle n'avait pas choisi. Certes, Mr. Bonnet s'était grandement adouci au fil des mois mais sa maîtresse avait pris une décision. Précipitée et sous le coup de la colère, certainement. Mais il n'appartenait pas à Phèdre d'en juger.
Mais elle devait en avoir le cœur net. Avec un peu de chance, peut-être arriverait-elle à gagner un jour le Ridge pour y trouver Brianna, Mr. Bonnet et Jemmy en visite chez les Frasers ? Ou peut-être les Frasers avaient-ils reçu un message récent de Brianna leur disant qu'elle avait pardonné et ne cherchait plus à se venger ? … Ou au contraire que la situation s'était dégradée et qu'il fallait agir au plus vite ? Dans les deux cas, Phèdre ne pouvait pas rester plantée là, à se demander si oui ou non elle devait toujours tenter de transmettre le carnet. Elle devait en savoir plus sur la situation de Brianna et découvrir si celle-ci souhaitait toujours mettre un terme à son mariage avec Mr. Bonnet. Et comme à chaque fois que ses pensées la ramenaient, honteuse, à sa mission inachevée, son visage s'assombrit et son sourire retomba aussi vite qu'il était apparu.
« Quoi ? », demanda Wohali, anxieux.
Phèdre se mordit la lèvre et, ramenant ses genoux contre sa poitrine nue, elle s'assit sur les peaux qui formaient leur matelas de fortune. « Je suis Catoba… est-ce que ça veut dire que je suis libre, comme tous les Catobas ? Libre d'aller où je veux ? »
Wohali fronça un instant les sourcils, tandis qu'il analysait sa phrase pour être sûr d'en comprendre le message. Puis il hocha la tête. « Font un. Où tu vas… je vais aussi. »
« N'importe où ? On pourrait quitter la tribu ? Temporairement ? »
« Tempo… », répéta lentement Wohali, qui montrait des signes d'anxiété. Il avait très bien saisi les mots « quitter » et « tribu », et ce concept le mettait visiblement mal à l'aise. Pourquoi sa jeune épouse semblait-elle si pressée de mettre les voiles alors qu'ils venaient à peine d'être unis par leur chamane ? Essayait-elle de le ramener parmi les Blancs, dans un monde dont il ne connaissait rien ? De profiter de leur union pour lui faire trahir les siens ? Après tout, cela ne serait que justice puisqu'ils l'avaient eux-mêmes enlevée et forcée à rester parmi eux. Voyant le doute et l'incompréhension s'installer sur le visage de son jeune époux, Phèdre leva les mains en signe d'apaisement.
« Je vais chercher Angeni. »
La seule mention du nom de leur interprète attitrée sembla faire redescendre la pression et Wohali hocha à nouveau la tête, tandis que Phèdre enfilait l'une des robes en peau qui avaient récemment remplacé ses anciens habits de servante, usés jusqu'à la corde par la vie en pleine nature.
Il faisait nuit noire à l'extérieur mais Phèdre trouva sans difficulté le chemin de son ancien tipi à la lumière blafarde de la lune qui filtrait entre les arbres. À pas de loup, elle s'introduisit à l'intérieur et enjamba deux dormeuses avant de s'accroupir là où Angeni avait l'habitude de passer la nuit. Posant ses mains sur le torse de la jeune fille, elle la secoua doucement pour la réveiller. Sans résultat. Elle réitéra donc son geste, un peu plus fort cette fois, et l'adolescente se redressa d'un bond sur son séant, sur le point de hurler lorsque Phèdre plaqua une main sur sa bouche.
« C'est moi ! Phèdre ! », chuchota-t-elle, tandis que la jeune fille se détendait aussitôt. Avant de froncer les sourcils dans l'obscurité.
« Mais… Qu'est-ce que tu fais là ? »
« J'aurais besoin de toi pour traduire quelque chose. Peux-tu venir avec moi ? »
« Euh… », fit Angeni avec une pointe d'hésitation. « Je ne sais pas si j'ai très envie de traduire pour toi et Wohali, pendant que vous… »
« Hein ? », fit Phèdre avant de se rappeler qu'elle était effectivement en pleine nuit de noces et que la situation pouvait porter à confusion. « Non, non, non, on a fini. Je dois seulement dire quelque chose de très important à Wohali et je veux être sûre qu'il me comprenne. Et d'ailleurs… toi aussi, il faut que je t'en parle. J'ai gardé ce secret beaucoup trop longtemps… »
« Et… ça ne peut pas attendre demain ? Parce que tout le monde dort, là, au cas où tu n'aurais pas remarqué… », bâilla la jeune Indienne.
« Justement. J'aimerais éviter les oreilles indiscrètes… », murmura Phèdre, achevant de titiller la curiosité de son amie, qui tendit le bras pour attraper une couverture et l'enrouler autour de ses épaules.
« Je te suis. » Angeni étouffa un nouveau bâillement et les deux jeunes femmes s'extirpèrent du tipi pour rebrousser chemin vers celui de Phèdre. « Au fait… comment c'était ? », gloussa-t-elle et la métisse sentit ses joues chauffer, sachant très bien de quoi voulait parler son amie.
« Quoi donc ? », railla Phèdre avec un faux air détaché. « Oh, ça… Hmm, non, rien d'extraordinaire. Je ne comprends pas du tout pourquoi les gens en font tout un plat… »
Angeni lui jeta un regard interloqué, avant de voir le sourire mutin de Phèdre s'agrandir à vue d'œil, et lui décocha un petit coup de poing dans le bras. « Je ne te crois pas une seconde. »
Avec un haussement d'épaules narquois, Phèdre écarta les peaux qui marquaient l'entrée du tipi pour s'y engouffrer, suivie de près par son amie, et toutes deux se retrouvèrent bientôt face à Wohali, assis en tailleur au centre. Celui-ci avait allumé une autre bougie, confectionnée à partir de restes de poisson gras, et semblait plutôt inquiet lorsqu'il prit la parole dans sa langue maternelle. Une phrase directement adressée à Angeni, qui grimaça.
« Qu'est-ce qu'il a dit ? », demanda Phèdre, décontenancée.
« Il dit que si qui que ce soit me voit ici cette nuit, ma mère va lui faire regretter d'être né », traduisit la jeune fille.
Phèdre laissa échapper un rire. « À ce point ? »
« Même le chef a peur de ma mère… Un jour, un ours lui a volé un poisson qu'elle venait de pêcher. Elle est allée le récupérer. »
« Ah oui ? »
« Oui. Dans l'ours. »
Un grillon crissa quelque part dans la nuit paisible, tandis que Phèdre se représentait la mère d'Angeni – une petite femme à la musculature pourtant tout à fait moyenne – en train d'ouvrir le ventre de l'ours voleur à mains nues pour y récupérer son bien.
« Eh bien je vais essayer de faire vite, alors… Assieds-toi », ajouta Phèdre en lui faisant signe de se placer entre elle et Wohali.
Quelques secondes plus tard, les deux Amérindiens la dévisageaient avec attention, attendant qu'elle se décide enfin à leur révéler ce lourd secret dont elle voulait se délester à cette heure indue. Et c'est ce qu'elle fit. A voix basse – et traduite par Angeni, lorsque certaines phrases devenaient trop compliquées pour le jeune homme – Phèdre leur raconta tout. Brianna et le pirate qui avait ruiné sa vie pendant des années avant de la forcer à l'épouser. River Run et le procès qui avait dépossédé son ancienne maîtresse, Mrs Cameron, de tous ses biens. Elle leur raconta l'angoisse de Brianna à l'idée de vivre sous le même toit que son violeur. Les manipulations et les coups bas. La détresse psychologique de l'une et le désir violent de l'autre. Mais aussi, petit à petit, la douceur qui s'était installée. L'amour commun pour leur fils, l'apaisement que des excuses sincères avaient apporté. Les sentiments qui étaient nés, pour l'un comme pour l'autre. Jusqu'à la dernière trahison, celle qui avait tout fait basculer. Le livre de comptes à transmettre à l'apothicaire… l'attaque…
« … et voilà », acheva-t-elle en plongeant la main dans ses affaires pour en ressortir le précieux carnet.
Le silence retomba dans le tipi, tandis que les deux Amérindiens jetaient tour à tour des regards à Phèdre et à l'objet qu'elle avait posé sur le sol devant elle.
« Tu veux dire… qu'on aurait pu se débarrasser du Gouverneur Tryon, mais qu'à cause de nos idiots de guerriers tu es coincée ici avec les preuves ? », articula Angeni, s'attirant un regard courroucé de la part de son compatriote.
Phèdre se mit à balbutier. « Euh… oui, enfin non… ce n'est pas le sujet… »
« C'était ça ?... 'Partir' ? » La voix grave de Wohali s'éleva, solennelle, sous la tente et Phèdre pinça les lèvres, acquiesçant d'un air contrit tandis qu'Angeni ouvrait grand la bouche.
« Comment ça, tu veux retraverser tout le territoire dans l'autre sens pour aller à Wilmington ? »
« Chhhh », siffla Phèdre en lui faisant signe de baisser d'un ton. « Non, nous sommes beaucoup trop loin des côtes et j'ai perdu assez de temps comme ça… » Elle se tourna de nouveau vers Wohali et saisit ses deux puissantes mains entre les siennes. « Partir… mais revenir. Je veux rester avec toi… avec vous… »
Wohali se détendit légèrement et lui adressa un sourire tendre.
« …Mais je dois d'abord aider mon amie. »
Angeni opina du chef en silence pour lui signifier qu'elle comprenait. « Tu disais qu'ils commençaient à s'aimer, non ? Peut-être que ton amie a changé d'avis et ne veut plus que tu l'aides. »
« C'est pour ça que je ne dois pas aller à Wilmington, mais chez ses parents. Ils habitent plus près d'ici et ils auront sûrement eu de ses nouvelles. Monsieur Bonnet avait promis à Brianna que la famille se réunirait plus souvent. »
Wohali tapota le bras d'Angeni et la jeune fille s'empressa de répéter les derniers échanges – trop rapides pour lui – en catoba.
« Où vivent-ils ? », ânonna-t-il enfin et Phèdre secoua la tête.
« Je ne sais pas exactement où, mais Fraser's Ridge se trouve dans les montagnes, un peu plus au sud de là où nous sommes. À la frontière du territoire Cherokee. » Voyant Wohali et Angeni sursauter à la mention de la tribu ennemie, elle s'empressa d'ajouter. « Ce sera rapide. Nous sommes bien à la frontière de la Virginie, n'est-ce pas ? Au point le plus reculé de la Caroline du Nord ? » Angeni hocha la tête. « Je me rappelle avoir entendu qu'il fallait un peu plus de deux jours pour aller de la frontière au Ridge en cheval. Deux jours aller, deux jours retour… »
De nouveau, un silence de plomb retomba sur le trois jeunes gens, mais malgré sa nervosité, Phèdre leur laissa le temps de traiter toutes les informations.
« Ton amie… pas en danger », décréta Wohali en secouant la tête.
Phèdre ouvrit la bouche pour répliquer, mais fut prise de court par la voix indignée de son interprète.
« Non mais tu as écouté un traître mot de ce qu'elle vient de nous dire ? » S'ensuivit une série de phrases rapides en catoba qui résumaient probablement la situation de Brianna, jusqu'à ce qu'Angeni opte de nouveau pour la langue de Shakespeare. « Franchement… on lui souhaite de ne pas être danger, mais je comprends que Phèdre veuille quand même s'en assurer. Surtout si elle a un moyen de l'aider. »
Phèdre sourit. « C'est ça. Je veux juste m'assurer que tout va bien entre eux », conclut-elle en caressant les doigts de Wohali.
« Et si ses parents n'en savent pas plus que toi ? »
Lentement, Phèdre tourna un visage grave en direction de la jeune fille et baissa les yeux. « S'ils n'ont pas de nouvelles d'elle, ça voudra dire que la situation ne s'est pas améliorée. J'imagine que je leur donnerai les preuves. »
Entre ses mains, celles de Wohali s'agitèrent et elle reporta son attention sur lui, rassurée en voyant son visage s'éclairer d'un sourire doux. « Allons ensemble », murmura-t-il, et Phèdre hocha la tête en signe de remerciement.
« Attendez », intervint Angeni d'une voix forte, « il est hors de question que je vous laisse partir tous les deux… »
Phèdre fronça les sourcils. « Tu ne pourras pas m'en empêcher. »
« Ce n'est pas ce que j'ai dit… J'ai dit qu'il était hors de question que vous alliez tous les deux. » L'Amérindienne laissa sa phrase en suspens, soignant le moment où elle lui exposerait son plan. « Onacona et moi, on va partir avec vous. »
Wohali grommela quelque chose en catoba, et Phèdre interrogea Angeni du regard mais celle-ci l'ignora.
« Et qui est chargé de garder les chevaux ici, hein, Monsieur le gros malin ? », rétorqua-t-elle à son compère, qui leva les yeux au ciel avant de répondre.
« Onacona… »
« Exactement. » Angeni se retourna enfin vers Phèdre, visiblement très fière de son idée (et du stratagème qu'elle venait d'élaborer pour se rapprocher du garçon qui lui plaisait tant). « Demain, j'irai lui parler. »
« Donc si j'ai bien compris… tu comptes embarquer Onacona avec nous, voler des chevaux et nous accompagner à Fraser's Ridge ? », récapitula Phèdre avec une grimace. « Ne va-t-on pas… avoir des problèmes ? »
Angeni balaya l'air de la main devant elle. « Nooon. Nous serons vite de retour. Et nous serons tous ensemble. Ils penseront certainement que nous sommes partis faire quelque chose de stupide, entre jeunes gens. » Un silence, puis Angeni ajouta, d'une voix soudain un peu moins assurée. « Le chef ne pourra pas nous punir tous les quatre. Pas vrai ? »
« Pas peur du chef… », grogna Wohali. « Ta mère, oui. »
Et alors que Phèdre pouffait dans sa main pour étouffer le bruit, Angeni fusilla l'autre Indien du regard.
~o~
Un courant d'air glacé s'engouffra dans le couloir principal de la demeure des Bonnets sur Ocracoke, et Brianna resserra autour d'elle son épais châle de laine, les sourcils froncés. L'une des portes-fenêtres qui donnaient sur la terrasse et la plage était ouverte, et alors qu'elle approchait pour la fermer, la silhouette de Stephen accoudé au garde-corps se dessina à travers les rideaux blancs soulevés par la brise. Son dos massif était penché en avant, ses fesses musclées bien en arrière dans un pantalon satiné beige moulant, et comme très souvent ces derniers temps, Brianna prit le temps de l'admirer pendant quelques secondes. D'apprécier le sentiment de sécurité, la chaleur, la tendresse qui l'envahissaient désormais lorsqu'elle posait les yeux sur lui. Stephen Bonnet était bel homme, bien plus bel homme que la moyenne à vrai dire, mais sa beauté – jusque-là entachée par ses actes – venait simplement de lui être révélée. Laissant Brianna chaque jour un peu plus stupéfaite de découvrir un nouveau trait, une attitude, un muscle joliment dessiné, ou tout autre détail qu'elle avait autrefois manqué et qu'elle se surprenait maintenant à adorer.
Il dut cependant sentir sa présence, car son visage se tourna dans sa direction – esquissant immédiatement un doux sourire – et Brianna s'avança, remarquant enfin la lettre qu'il tenait à la main. Une lettre froissée, pliée… et frappée du sceau des Tryon. Avec un soupir, Brianna s'avança tandis qu'il se redressait pour lui faire face et lui réserver une place confortable contre son torse, où elle se blottit presque instinctivement.
« Mauvaises nouvelles ? », bougonna-t-elle en jetant un regard à la missive et Stephen haussa les épaules.
« Nous allons devoir retourner à River Run… probablement d'ici la fin du mois de janvier ou début février. »
Brianna ne protesta pas. Il avait toujours été convenu qu'Ocracoke n'était qu'une résidence secondaire et qu'ils finiraient tôt ou tard par regagner leurs pénates sur le continent. Elle s'y était donc préparée, mais l'annonce d'une échéance lui serrait quelque peu le cœur. La main de Stephen se glissa sous son menton, la forçant à lever les yeux, et Brianna répondit aussitôt à son interrogation silencieuse par un sourire rassurant.
« Cela m'a fait du bien d'être ici. Je me sens assez solide pour rentrer… »
« Nous reviendrons autant de fois que tu le voudras, mo fíorghrá… », murmura-t-il, ses yeux verts sondant toujours les siens à la recherche de la moindre trace de tristesse ou de doute. Mais de doute ou de tristesse, il n'y en avait plus aucun. Son amour, le soin qu'il avait pris de le lui exprimer, ses attentions, tout cela avait payé et balayé tout ressentiment, toute haine, loin du cœur de sa douce Brianna. La paix qu'il lisait même dans son regard bleu lui coupait le souffle. Il n'en revenait toujours pas d'avoir réussi. À trouver l'amour. À le garder. À le faire grandir, puis s'épanouir, tel une fleur rare et précieuse. Un exploit dont l'ancien Stephen Bonnet s'était toujours cru incapable, mais l'homme d'aujourd'hui venait de lui prouver qu'il avait tort. Tort sur toute la ligne.
« Fin janvier, hein ? », répéta Brianna en frottant doucement sa joue contre les doigts de Stephen. « C'est dans un mois… ça nous laisse encore le temps de profiter un peu des lieux. »
Lentement, l'un de ses bras descendit entre leurs corps pour venir effleurer suggestivement l'entrejambe du pirate, qui gloussa.
« C'est vrai… tu n'as d'ailleurs toujours pas fini de m'apprendre à jouer aux échecs », annonça-t-il, avec tellement de sérieux que Bree recula d'un pas.
« Tu penses sérieusement à jouer aux échecs, maintenant ? »
L'espace d'un instant, son expression impassible la fit réellement douter, jusqu'à ce que l'habituelle lueur de malice qui habitait son regard ne retrouve sa place. « Absolument, mon cœur… Je m'en vais d'ailleurs de ce pas prendre la reine… »
Joignant le geste à la parole, il saisit Brianna à bras le corps, provoquant chez elle un rire strident qui sembla se répercuter contre chaque mur de la maison.
« Encore un mauvais jeu de mots dans ce genre-là et je te garantis que tu ne prendras rien du tout de la journée… »
Brianna se laissa transporter à l'intérieur du salon, puis asseoir sur la longue table en bois massif, ouvrant ses cuisses pour que Stephen puisse se glisser entre elles.
« Où est Jeremiah ? », s'enquit-il dans un murmure empressé, alors que ses mains retroussaient déjà les jupes de sa femme.
Brianna, quant à elle, s'attelait à délacer ses braies. « Dans la cuisine, avec Fitzpatrick. Je crois qu'ils font des tartes… »
« Oh… » Un sourire carnassier étira les lèvres du pirate, à la seconde où ses doigts parvenaient à leur but et commençaient à caresser le sexe de sa femme. « Il semblerait que Jeremiah et moi allons bientôt avoir tous les deux quelque chose dans le four… »
Les yeux de Brianna se plissèrent à cette deuxième allusion salace. « Bon sang, vas-tu donc arrêter de dire des bêtises ? »
L'Irlandais gloussa de nouveau bruyamment et planta son regard dans celui de Brianna, en même temps que deux de ses doigts dans les profondeurs de son intimité. La jeune femme ouvrit grand la bouche, le souffle légèrement coupé par l'excitante brutalité avec laquelle il venait de la pénétrer. Avant de l'entendre murmurer contre son oreille.
« Toi, arrête-moi… »
Le cœur de Brianna cognait contre sa poitrine, comme si chaque nouveau battement menaçait de le faire exploser. À quel moment s'était-elle laissée déborder par son désir pour cet homme ? Au point de rire de ses mauvaises plaisanteries ? De lui sauter dessus à la moindre occasion ? De ne jamais être rassasiée de son contact, de ses caresses, de ses regards ? Elle n'en avait pas la moindre idée. Toujours était-il qu'elle avait envie de lui. Ici, maintenant, et qu'elle ne laisserait pas son humour douteux ruiner l'ambiance. Avec un rictus mutin, elle le prit au mot et écrasa sa bouche contre la sienne, gémissant lorsque leurs langues se mirent à danser au rythme des mouvements de son poignet entre ses cuisses.
L'Irlandais ne se le fit pas dire deux fois. Repoussant Brianna vers l'arrière d'une main, il extirpa l'autre de son sexe pour libérer le sien de son pantalon. Mais ce n'est qu'au moment où il s'apprêtait à la pénétrer, allongée sur cette table, qu'il remarqua son expression interdite. Brianna ne le regardait plus elle fixait, comme absente, la surface en bois verni à la droite de sa tête et un frisson glacé parcourut Stephen quand un souvenir – probablement le même qu'elle – s'imposa à son esprit. Merde…, jura-t-il intérieurement, n'osant plus faire le moindre geste.
Une litanie d'insultes lui traversa l'esprit. Idiot, insensible, rustre, imbécile… Comment avait-il pu lui-même oublier ne serait-ce qu'une seule seconde que les tables étaient hors limites ? Pendant près d'un an et demi, il avait évité les meubles comme la peste, par peur de faire ressurgir le traumatisme, la haine, la colère… Il avait relâché son attention dix secondes. Dix foutues secondes, et voilà ce que cela donnait…
Brianna sursauta en le sentant reculer, comme si le mouvement l'avait arrachée au scénario de ses cauchemars, et elle cligna des yeux plusieurs fois.
« Je… je suis désolé, je… descends de là… », marmonna-t-il en tendant la main pour l'inviter à reposer les pieds à terre. Mais loin de lui obéir, la jeune femme posa sa main sur son poignet, tirant délicatement dessus pour ramener son époux vers elle. Un époux qui refusait catégoriquement de croiser son regard.
Alors elle tira un peu plus fort, le forçant à lever le nez, à la regarder en face. À revoir indubitablement la lueur familière du reproche au fond de ses yeux bleus. Mais ce ne fut pas le cas. En lieu et place des reproches, il ne rencontra que le pardon. Un sourire encourageant et tendre, des doigts délicats qui ne le repoussaient pas, mais qui bien au contraire, l'incitaient à reprendre sa place entre ses jambes offertes.
« Tout va bien… », souffla Brianna, comme on murmurerait à un animal blessé pour l'apaiser. « Tout va bien. »
Se rassurait-elle autant qu'elle le rassurait lui ? Peut-être bien. Mais en tous cas, le désir qu'elle avait éprouvé pour lui quelques minutes plus tôt était toujours là, intact. La respiration de Stephen s'accéléra. Et si elle se trompait ? Si elle pensait à tort avoir fait la paix avec cette nuit-là et qu'elle se mettait de nouveau à hurler alors qu'il se déversait en elle sur cette maudite table ? Non, il ne pouvait pas prendre le risque. Il ne pouvait pas tout gâcher encore une fois. Il n'y survivrait pas…Pas maintenant, pas après tout le bonheur qu'ils avaient réussi à construire ces derniers mois.
« Tout va bien… Tout va bien… »
Brianna répétait les trois mêmes mots comme un mantra, refermant peu à peu sa prise autour de lui et Stephen sentit progressivement les dernières barrières de sa réticence s'effondrer. Son désir revenait en force, dressant son sexe toujours plus haut vers sa cible. Vers ce corps divin qu'il ne se lassait pas de posséder, jour après jour.
« Brianna… » Il haletait, déchiré entre son appréhension et son excitation. « Es-tu sûre que- »
La jeune femme hocha la tête, le souffle court. « Tout est différent, aujourd'hui. Tout… » Avec un rictus triste, elle pressa son front contre le sien, sa main quittant son bras pour venir caresser sa joue. « C'est toi qui nous as mis dans cette situation… et toi seul peut nous en sortir. Fais-moi l'amour, Stephen. »
Brianna pouvait sentir la respiration rapide du pirate contre ses lèvres. Qu'une telle situation fasse ressurgir en elle-même de vieilles angoisses, elle pouvait le concevoir. Mais jamais elle n'aurait imaginé que Stephen puisse le ressentir aussi. Et pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas vraiment, cela ne faisait que décupler son amour pour lui.
« Tout est différent ? », demanda-t-il dans un souffle, tandis que ses bras enlaçaient de nouveau Bree.
« Tout… »
Une seconde plus tard, leurs bouches s'étaient retrouvées, et Brianna se saisit du sexe de Stephen pour le guider en elle sans qu'il ait besoin de s'écarter, de la quitter. Elle ne le laisserait pas se défiler, pas cette fois. Pas alors qu'ils étaient sur le point ensemble de surmonter le dernier obstacle, la dernière épreuve : revenir là où tout avait commencé avant de pouvoir accorder le pardon absolu. Maladroitement, Stephen se pencha en avant en prenant soin d'étendre sa femme sur le bois sans la blesser, tout en effectuant de doux et lents mouvements de va-et-vient avec son bassin. Tout était différent et tout serait différent. Il soignerait le moindre détail : remplacerait les coups par des baisers, caresserait sa poitrine avec dévotion au lieu de lui arracher son corsage, transformerait les hurlements de terreur en soupirs de félicité, entrelacerait ses doigts dans ceux de Brianna plutôt que d'immobiliser ses poignets sur la table.
Il n'y avait qu'une chose qu'il ne voulait pas changer. Une seule. Jeremiah. Sa merveille, son univers, l'être qui lui avait donné la force de vouloir vivre différemment. Peut-être le miracle se répèterait-il aujourd'hui avec la création d'un deuxième enfant ? En tous cas, c'était ce qu'il souhaitait du plus profond de son âme.
Les jambes de Brianna solidement serrées de part et d'autre de son bassin, il continua d'aller et venir entre elles, se penchant sporadiquement pour déposer un baiser à la naissance de sa poitrine, murmurer quelques mots d'amour, ou encore permettre à Brianna de glisser ses doigts avides dans ses cheveux blonds.
Il avait réussi. Un seul coup d'œil en direction du visage de Brianna avait suffi pour le lui confirmer : ses pommettes rosies, ses lèvres entrouvertes d'où s'échappaient de divins gémissements, ses yeux figés dans une expression d'intense adoration, étaient autant de signes trahissant le plaisir qu'elle ressentait dans cet acte d'amour et d'absolution. Et lorsqu'en rencontrant son regard la jeune femme laissa échapper un langoureux « je t'aime », Stephen sentit immédiatement qu'il perdait le contrôle et avec un râle étranglé, il jouit en elle tel un adolescent impatient.
Mais Brianna ne sembla pas s'en formaliser et après avoir repris sa respiration, elle se redressa sur les coudes, s'asseyant sur le bord de la table au plus près de son mari, qui ne s'était toujours pas retiré d'elle. Une question d'habitude : Stephen Bonnet adorait s'éterniser chez ses invités même lorsque la fête était finie.
« Est-ce que tu as fait exprès ? », chuchota-t-elle, caressant la cicatrice sur sa joue.
« De faire quoi ? » Il avait répondu du tac-au-tac, sur la défensive, comme quelqu'un qui a l'habitude de se voir reprocher le moindre de ses faits et gestes. Mais Brianna n'était pas là pour ça et elle sourit.
« De refaire exactement les mêmes gestes… mais en différent… »
Le souffle de Stephen resta un instant coincé quelque part dans sa gorge et il sonda les iris de Bree à la recherche d'un indice, n'importe quoi qui lui indiquait ce qu'il devait répondre ou non.
« Tu as remarqué… » Elle hocha la tête lentement et sans attendre, il ajouta : « Tu m'en veux ? »
Il s'écoula quelques secondes pendant lesquelles Brianna réfléchit à la réponse qu'elle voulait donner. Non, elle ne lui en voulait pas. Elle avait mis plusieurs minutes à s'apercevoir du schéma qu'il était en train de répéter et de détourner, puis quelques minutes de plus à observer l'effet que cela avait sur elle, avant finalement de se laisser aller au plaisir et même à bien plus que ça. À la miséricorde.
« Non. Je crois que c'était un bon moyen… de conjurer le sort, en quelque sorte. J'en avais besoin. »
Pour appuyer ses propos, elle l'embrassa tendrement et il se laissa emporter par ce baiser, attirant son corps frêle contre le sien jusqu'à ce que son sexe ramolli s'échappe hors de Brianna pour retomber paresseusement entre ses propres cuisses. La jeune femme pouffa à cette sensation et jeta un regard attendri – presque moqueur – au membre épuisé par le travail accompli que Stephen rangeait dans son pantalon.
« Et toi ? », demanda-t-elle après quelques secondes.
Il y eut un silence et tout comme elle, il prit le temps d'analyser ses sentiments avant de reprendre la parole. « Oui… je crois que j'en avais besoin, moi aussi. »
Tirer un trait définitif sur l'ancien Bonnet. Obtenir le pardon pour chaque acte infâme, chaque blessure infligée à son adorée. Pour mieux avancer. Mieux se respecter, mieux s'aimer. Ils en avaient tous les deux besoin… et il l'avait fait. Un sourire prétentieux se dessina sur son visage et Brianna sut instinctivement que l'instant romantique venait de prendre fin lorsque Stephen lui tapota la cuisse, comme on flatterait une belle bête à l'écurie.
« Eh bien… J'ai fait ma part du travail. À toi de nous faire un beau bébé, maintenant, mon cœur… »
Sautant à bas de la table, Brianna rejeta la tête en arrière tout en réajustant sa robe. « Bon sang, l'ambiance était romantique, là. Il faut toujours que tu trouves le moyen de tout ruiner, pas vrai ? »
« Je n'ai ruiné qu'une seule chose dans cette pièce, mon cœur, et ce n'était pas l'ambiance… »
« Oh Seigneur, voilà qu'il joue à nouveau les comiques… », railla-t-elle, évitant de peu une tape sur les fesses.
Laissant Stephen se dépêtrer avec les lacets de son pantalon, Brianna quitta le salon et se retrouva de nouveau dans le couloir, toute hilarité disparue. Son cœur battait encore la chamade, tant l'expérience qu'elle venait de vivre l'avait touchée au plus profond de son âme, et si elle ne savait pas Stephen sur le point de la rejoindre, peut-être aurait-elle-même laissé libre cours à ses larmes.
Le chemin parcouru par Stephen était colossal et en ce dernier jour de décembre 1774, Brianna Ellen Bonnet se sentait terriblement chanceuse. Chanceuse d'avoir pour mari quelqu'un capable d'une telle remise en question, quand d'autres hommes se seraient contentés de vaines excuses pour ne pas avoir à changer chaque aspect de leur personnalité. Elle se sentait libérée aussi libérée de son passée et confiante dans l'avenir. Dès qu'ils rentreraient à River Run, elle enverrait une lettre à sa famille. Le message le plus sincère dont elle serait capable, pour les prier – non, les supplier – d'accueillir Stephen une bonne fois pour toutes dans le clan Fraser. Car là où Roger avait à peine daigné les honorer de sa présence après des mois d'hésitations, Stephen, lui, y avait véritablement gagné sa place. Au prix d'efforts quasi-surhumains.
« Pourquoi souris-tu comme ça ? », fit soudain la voix de l'Irlandais dans le couloir. Elle était tellement absorbée dans ses pensées, qu'elle ne l'avait pas vu quitter le salon et la rejoindre. Et en effet, sa bouche souriait tellement largement qu'elle en avait presque des crampes aux joues.
À quoi bon mentir ? La réaction de l'Irlandais si elle lui disait la vérité serait d'autant plus intéressante à observer… alors Brianna croisa ses mains dans son dos, et inclina la tête sur le côté.
« Oh pour rien… Je réalisais simplement à quel point je suis fière de mon mari… »
Et après s'être délectée quelques secondes de son expression sidérée, de ses yeux verts rendus brillants par l'émotion et de sa bouche qui cherchait désespérément de l'oxygène, Brianna pouffa et l'abandonna à son délicieux tourment.
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Qu'avez-vous pensé de ce chapitre ? Phèdre est en train de préparer son « évasion » de la tribu Catoba pour rejoindre Fraser's Ridge. Comment pensez-vous qu'elle y sera accueillie, par qui, comment… ?
Mais revenons à Stephen et Bree… J'ai bien conscience que leur relation tumultueuse fricote encore et toujours avec la limite du malsain et cette scène entre eux ne faisait pas exception. Mais j'espère que vous avez apprécié l'évolution de Stephen tout au long de cette histoire et que vous avez retrouvé un peu d'estime pour lui au fil des chapitres, tout comme Brianna. Il reste à présent quatre chapitres à cette histoire. Le prochain, qui sera publié le dimanche 25 juin, se concentrera principalement sur l'aventure de Phèdre.
J'ai hâte de lire vos commentaires et je vous dit à dans 15 jours !
Xérès
