Tu m'apprendras … ?
Bonjour à tous ! Ce chapitre sera principalement sur Phèdre et les Frasers, donc ne soyez pas trop déçus, il y aura tout de même un peu de nos petits bébés à la fin ! Bonne lecture !
Merci à Macki et Wizzette pour leurs reviews !
Macki : ah j'avais bien compris, ahahah. Je ne l'ai pas du tout pris comme une critique, mais un fait. J'ai totalement conscience que le pairing Bree/Stephen n'est pas un exemple de relation saine et c'est justement ce qui la rend si intéressante à développer (mais clairement je ne voudrais pas d'un Stephen Bonnet dans la vraie vie lololol). Merci pour ta review !
oOo
32. Love Is A Losing Game
Janvier 1775.
Il est des endroits sur cette Terre où, quand bien même on n'y aurait jamais mis les pieds, l'on se sent immédiatement chez soi, en terrain connu et en sécurité. Et Fraser's Ridge faisaient définitivement partie de ceux-là. Peut-être était-ce dû aux nombreux dessins que Brianna avait faits de la maison, à Jeremiah qui était intarissable sur les bêtes dans leur enclos ou le potager dont il aidait à prendre grand soin depuis tout petit… mais Phèdre sut instinctivement qu'ils étaient arrivés à destination lorsqu'ils aperçurent enfin depuis les hauteurs, la grande maison de bois beige, ses deux cheminées de brique rouge, la partie réservée à Claire et ses patients, ainsi que la terrasse sur pilotis qui entourait la majeure partie de l'édifice.
« C'est là ! », s'écria-t-elle, et Angeni tira aussitôt sur le bras d'Onacona qui tenait les rênes de leur cheval pour le forcer à s'arrêter.
« Tu es sûre ? »
Phèdre grimaça. Contrairement à ce qu'elle avait espéré en quittant la tribu quatre jours plus tôt, le voyage n'avait pas été une partie de plaisir. La végétation était dense dans cette partie de la colonie, les montagnes escarpées et même en ayant la bonne direction, ils étaient déjà allés beaucoup trop au Sud une fois, avaient rebroussé chemin, s'étaient retrouvés bloqués dans un cul-de-sac à la suite d'un éboulis et avaient involontairement terrorisé une famille d'Allemands qui construisait un chalet près d'une rivière. Ils n'avaient aucune envie de renouveler l'expérience. Mais Phèdre était certaine d'être arrivée à bon port. Enfin…
« Quasi-sûre. Je reconnais la maison. »
« J'espère. Je n'ai aucune envie de me retrouver de nouveau du mauvais côté d'un fusil… », grommela la jeune adolescente, mais celle-ci fut interrompue par Onacona qui déclara quelque chose en catoba. Et son ton ne semblait pas très amical.
« Qu'est-ce qu'il a dit ? », fit Phèdre avec une nouvelle grimace.
Onacona n'était pas un mauvais bougre. Âgé de dix-huit ou dix-neuf ans tout au plus, il arborait en permanence une mine contrariée, qui n'avait fait que s'accentuer au fur et à mesure de leur voyage. Il ne parlait pas un mot d'anglais (et refusait d'ailleurs catégoriquement d'essayer) et avait fait parfaitement bien comprendre à Phèdre qu'il n'était pas là pour l'aider, mais uniquement parce qu'il refusait de laisser Angeni participer à cette imprudente aventure sans lui.
« Il dit que tu as intérêt d'être sûre, car si on descend dans cette vallée, nous serons exposés. Ils pourront nous tirer comme des lapins… », traduisit Angeni, son regard inquiet rivé sur la maison des Fraser en contrebas.
« Je comprends… Je peux y aller seule, si vous voul- »
« Non. »
Cette fois, c'était Wohali – assis dans son dos sur leur cheval – qui avait parlé et Phèdre réprima un délicieux frisson lorsque l'Indien resserra ses bras autour d'elle. Pour raccourcir les rênes et préparer le cheval à reprendre la route, mais aussi pour lui signifier qu'il ne la lâcherait pas d'une semelle.
« Phèdre et moi, ensemble… », ajouta-t-il en enfonçant ses talons dans les flancs de leur monture.
« Bien sûr, comme si on allait vous laisser y aller tous seuls… », soupira Angeni avant de dire à Onacona d'avancer. L'Indien soupira bruyamment mais s'exécuta malgré tout et Phèdre pinça les lèvres pour ne pas sourire. Sous ses airs bougons, le jeune homme ne pouvait absolument rien refuser à Angeni – ce qui expliquait entre autres sa présence ici.
Pendant près d'une heure supplémentaire, ils descendirent prudemment la montagne, jusqu'à arriver à l'orée des arbres où ils marquèrent une halte. Une fois à découvert, ils seraient vulnérables – aussi repérables qu'un renard roux dans la neige – et Phèdre fouilla une dernière fois sa mémoire à la recherche de tous les indices qui pourraient confirmer qu'il s'agissait bien de la bonne maison. Oui, elle en était certaine à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, le un pour cent restant étant simplement de la peur. Une bête peur de les envoyer, elle et ses amis, dans la gueule du loup Blanc.
« Allez, on y va… »
Ils partirent au trot, ralentissant aux abords de la maison afin de montrer qu'ils n'avaient pas un comportement menaçant, et comme elle l'avait prévu, la porte d'entrée s'ouvrit alors qu'ils se trouvaient encore à une centaine de mètres. Jamie Fraser apparut, son regard rivé sur les nouveau-venus et son fusil posé contre le mur derrière lui, par simple sécurité. Il les laissa approcher tranquillement, jusqu'à ce que Phèdre – aidée de Wohali – saute à bas du cheval et lève les deux mains de chaque côté de sa tête. Elle s'apprêtait à s'identifier lorsqu'elle vit l'expression de Fraser changer du tout au tout et crier en direction de la maison.
« Clairrre ! »
Le soupir de soulagement de Phèdre fut si bruyant que même Jamie l'entendit et il dévala les escaliers de bois pour courir à sa rencontre. Derrière lui, Claire Fraser venait de refermer la porte, et mit quelques secondes à comprendre pourquoi son mari allait au-devant de quatre Indiens isolés comme s'il retrouvait de vieux amis. Et son regard se posa sur Phèdre.
« Jesus H. Roosevelt Christ… »
Essuyant machinalement ses mains sur son tablier, elle descendit à son tour les quelques marches et rejoignit son mari, ses yeux allant frénétiquement de Phèdre aux Indiens et des Indiens à Jamie dans une totale incompréhension.
« Bon sang, Phèdre, tout le monde vous croyait morte ! »
Phèdre sourit. Évidemment, une telle attaque contre l'un des hommes les plus influents et riches de la Caroline du Nord avait dû faire les gros titres. Mais à choisir, elle préférait encore passer pour morte qu'être répertoriée « esclave en fuite ».
« J'ai été recueillie par les Catobas. Ils ont pris soin de moi, m'ont nourrie et… » Mais Claire ne l'écoutait plus. Son œil de médecin avait immédiatement repéré la cicatrice boursouflée encore visible sous les cheveux crépus et courts de la jeune femme.
« Seigneur, c'est une sacrée coupure que vous avez là… Venez, rentrons à l'intérieur, vous devez être frigorifiés… et je vais regarder cette tête… »
Claire poussa doucement Phèdre dans le dos, mais une légère gêne s'installa lorsque les deux Fraser et Phèdre se mirent en mouvement, contrairement aux trois Catobas qui échangèrent des regards inconfortables.
« Vous n'avez rien à c- », commença-t-elle, mais une voix à l'accent écossais caractéristique s'éleva dans la vallée.
« J'avais bien dit qu'elle n'était pas morte, Oncle Jamie… »
Le petit groupe se retourna comme un seul homme sur un jeune garçon à la peau pâle portant un mélange étonnant et éclectique de vêtements de colons, de bijoux, plumes et maquillage Mohawk et dont le crâne presque entièrement rasé était surmonté d'une longue crête de cheveux roux tressés pour cascader le long de sa nuque. Et sur ses talons, un énorme chien loup qui bâilla paresseusement, sûrement pressé de faire une bonne sieste au coin du feu. Le jeune homme sourit de toutes ses dents aux trois Catobas, qui échangèrent de nouveau un long (et éloquent) regard dubitatif. Ian ne s'en formalisa pas, il avait l'habitude d'attirer la curiosité – voire le mépris – des représentants de chaque communauté, qu'il s'agisse des colons pour lesquels il ressemblait trop à un Indien ou des Indiens pour lesquels il ressemblait trop à un colon. Mais pour Phèdre, il était avant tout l'Homme qui tombait à pic.
« Voici Monsieur Ian Murray… C'est le cousin de mon amie Brianna. Je veux dire… Madame Bonnet… », s'empressa-t-elle d'ajouter, avant de capter le regard rassurant de Claire, qui ne lui reprocherait pas cette marque de familiarité. « Il a vécu deux années dans une tribu Mohawk. »
Ian opina du chef et il y eut un silence, pendant lequel elle jeta des regards appuyés à ses compagnons de voyage, comme pour leur faire comprendre qu'ils ne risquaient absolument rien et que cette famille était l'une des plus ouvertes d'esprit qu'elle ait jamais rencontré. Enfin, après quelques longues secondes, Angeni se lança d'une voix hésitante et Phèdre poussa un nouveau soupir de soulagement.
« Je m'appelle Angeni, voici Wohali le mari de Phèdre et… Onacona, mon futur mari », ajouta-t-elle, consciente que le principal intéressé ne pourrait pas la contredire puisqu'il ne comprenait ni ne parlait un mot d'anglais.
Phèdre esquissa un sourire, qui se changea en embarras lorsque les yeux de Claire allèrent de Wohali à sa jeune épouse, comme si la vue du jeune homme et de son charme viril suffisait à expliquer pourquoi Phèdre avait adopté si vite cette nouvelle vie nomade. Jamie se chargea des présentations, tandis que le cerveau de sa femme se mettait en branle. Passé la surprise de retrouver Phèdre en vie, elle réalisait que sa présence en ces lieux n'en était que plus mystérieuse. Pourquoi, si elle avait refait sa vie en femme libre (et présumée morte), avait-elle fait tout ce chemin au risque d'être capturée et remise en esclavage ? Cela ne pouvait signifier qu'une chose.
« Est-ce que Brianna va bien ? », s'enquit aussitôt l'Anglaise, tandis que Ian et Jamie invitaient les voyageurs à entrer.
Phèdre fronça les sourcils. « J'allais vous poser la question… Vous n'avez eu aucune nouvelle ? Monsieur Bonnet était pourtant satisfait après votre visite… Vous n'avez pas reçu d'autre invitation ? »
Les yeux de Claire s'agrandirent et elle secoua la tête. « Invitation pour aller où ? Nous ne savons même pas où ils se trouvent ! »
Un frisson parcourut l'échine de Phèdre. Avait-elle mal entendu ? Comment était-il possible de perdre la trace d'une femme et d'un enfant qui ne quittaient presque jamais leur domicile ? Elle se mit à balbutier. « Comment ça vous ne savez pas où ils sont… ? »
« River Run est vide… à l'exception de quelques domestiques », fit Ian, tandis qu'ils pénétraient dans la maison et dirigeaient leurs visiteurs vers la salle à manger. « Ils sont partis. »
« Partis ? Mais ? Avez-vous vérifié qu'ils n'étaient pas simplement à New Bern, au palais ? Ou … ou à Wilmington ? C'est là que j'allais quand nous avons été attaqués… Peut-être Brianna me cherche-t-elle là-bas ? »
Jamie et Claire échangèrent un regard entendu, et Jamie secoua la tête lentement tandis que Claire s'éclipsait pour aller faire du thé.
« Il a été dit que votre corps ainsi qu'un des hommes de Bonnet avaient brûlé avec votre charrette… », fit l'Ecossais d'une voix douce. « Personne ne vous cherchait, Mademoiselle Phèdre. Absolument personne. »
« Quant à New Bern… Marsali et Fergus s'y sont installés au mois d'octobre. Fergus a lancé la publication d'un journal. Crois-moi, nous le saurions si Brianna avait déménagé là-bas… », ajouta Claire en s'affairant dans les placards. Ses gestes nerveux trahissaient sa déception. En voyant Phèdre réapparaître parmi les vivants, elle avait bêtement espéré découvrir enfin où se cachait Bree, mais la jeune servante n'était même pas au courant de sa disparition. Retour à la case départ.
Phèdre se laissa tomber sur l'une des chaises, complètement déconnectée de la réalité. Les rouages de son cerveau tournaient à plein régime, cherchant désespérément une solution, une logique à ce qui était en train de se passer. Brianna et Jeremiah étaient forcément en bonne santé, la question ne se posait même pas. Phèdre ne pouvait pas imaginer quoi que ce soit qui puisse provoquer un retour en arrière suffisamment grave dans la relation entre l'Irlandais et sa captive, au point qu'il n'attente à leurs jours. C'était tout simplement ridicule, inimaginable et elle balaya cette première option sans même l'envisager. La deuxième option pouvait être celle du travail. Peut-être Tryon avait-il décidé de rapprocher les Bonnet de New Bern pour avoir son homme de main à disposition ? Brianna n'aimerait pas ça du tout…, pensa-t-elle avant de se raviser. Non, c'était peu probable. De plus, il était déjà arrivé à Bonnet de s'absenter pendant des jours, voire des semaines, sans qu'il propose pour autant à Brianna de s'installer ailleurs. Il était beaucoup trop attaché à River Run. Pas émotionnellement, bien sûr… mais ce domaine était le symbole de sa victoire. Il ne le lâcherait pas de sitôt.
Bonnet n'avait d'ailleurs jamais mentionné une quelconque envie de s'exiler avant que Phèdre ne soit enlevée par les Catobas. S'il en avait eu l'idée, c'était donc forcément depuis sa disparition. Mais oui… Brianna ne devait plus supporter de vivre à la plantation… Il l'a emmenée ailleurs pour soulager sa peine… C'est ça… C'est certainement ça… La jeune métisse sourit avant de réaliser que cette option n'était pas forcément une bonne nouvelle. Elle l'était pour Brianna et Jeremiah, qui devaient sûrement vivre paisiblement dans un petit coin de paradis acheté à prix d'or, mais pas pour sa famille qui vivait depuis dans l'incertitude et sans nouvelles. Mais il y avait fort à parier pour que les choses ne soient pas définitives : Bonnet n'aurait pas gardé River Run ni posté des gens pour prendre soin de la maison en leur absence s'il ne comptait pas y remettre les pieds.
« Je comprends votre inquiétude, Mr. et Mrs. Fraser, mais… je pense sincèrement que Brianna n'est pas en danger. J'avoue que j'aurais cependant aimé en savoir un peu plus sur sa situation actuelle… », marmonna-t-elle avant de remercier Claire qui déposait une tasse fumante devant elle, ainsi qu'un plat rempli de scones et autres pâtisseries confectionnées par Mrs. Bug.
« Comment était le quotidien à la plantation ? », demanda Claire, tandis qu'Ian servait les Amérindiens en nourriture et en profitait pour essayer de briser la glace. « Notre visite… fut cordiale, mais il planait malgré tout comme une sorte de… »
Phèdre laissa échapper un gloussement. « …Malaise ? » Claire acquiesça et la servante saisit sa tasse entre ses doigts pour les réchauffer, jouant avec l'anse d'un air pensif. « Eh bien… je ne vous cache pas que les débuts ont été difficiles. Brianna était… terrorisée. La seule présence de Monsieur dans une pièce lui était insupportable. D'autant plus qu'il cherchait constamment à se rapprocher, à la toucher, à capter son attention. »
« L'a-t-il… », Claire pinça les lèvres, écœurée à la seule idée que l'Irlandais ait pu faire subir à sa fille de nouveaux viols. « …forcée ? »
Phèdre fronça les sourcils. « Je… je ne crois pas. Je me souviens de certaines disputes, les premières semaines, qui auraient pu déraper… mais Monsieur était… tellement déterminé à donner l'image d'un homme respectable… Pas seulement aux yeux de la société, mais aussi dans l'intimité. Je crois qu'il l'a toujours laissée venir à lui… même au tout début, avant qu'elle ne consente à être intime avec lui… il faisait dormir Jeremiah avec eux. Parce qu'il avait compris que cela la rassurait. »
Le soulagement de Claire était palpable et elle ferma les yeux quelques secondes, avant de les diriger vers Jamie qui n'avait pas perdu une miette de la conversation.
« Mais ils ne sont pas réellement amoureux. Les baisers, les sourires… ce n'était qu'une comédie pour éviter que notre visite ne se termine dans un bain de sang, n'est-ce pas ? », demanda l'Écossais, déjà ravi à l'idée de pouvoir prouver la théorie qu'il ruminait depuis des mois dans son coin.
Mais la grimace que fit Phèdre à cet instant-là ne lui disait rien qui vaille. « Eh bien… Pendant plusieurs mois, la réponse à cette question aurait été très facile à donner. Mais la fausse-couche, puis l'intrusion de Mr. MacKenzie, le décès de votre parrain aussi… les ont comme qui dirait… rapprochés. »
Les traits de Claire Fraser n'exprimaient aucune surprise, contrairement à son mari qui semblait tomber des nues.
« Rapprochés ? C'est ridicule… »
Claire haussa les épaules. « Pas tant que ça… »
« Oui, Sassenach, je sais ce que tu penses de tout ça… Mais Brianna n'est pas une idiote, ce n'est pas parce que Bonnet a eu un comportement humain trois ou quatre fois dans sa vie… »
« Mr. Bonnet a été un époux attentionné et exemplaire depuis presque un an, Mr. Fraser. Et non, Brianna, n'est pas une idiote. Elle ne se serait pas laissée berner par quelques mots doux ou de vaines promesses, si cela ne s'accompagnait pas d'actes parfaitement sincères », rétorqua Phèdre avec véhémence.
Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle s'était emportée aussi facilement, ni pourquoi elle avait soudain ressenti le besoin de redorer un peu le blason du pirate auprès de ses beaux-parents, mais leur tendance à systématiquement noircir le tableau l'exaspérait. Ils n'étaient pas là, ils n'avaient pas vu ce qu'elle-même avait vu. Certes, tout n'avait pas été rose entre Brianna et Monsieur, mais le moins qu'on puisse dire, c'était qu'il avait fait des efforts. Des efforts remarquables pour rendre la vie agréable à sa femme et à son fils, des efforts pour être un homme meilleur, un père de famille respectable et un mari prévenant. On ne pouvait pas franchement en dire autant de tout le monde…
Avec un fracas de tous les diables, la porte qui menait au couloir et à l'escalier des chambres s'ouvrit à la volée, la poignée frappant la cloison et faisant trembler les verres en cristal alignés dans le vaisselier. Les trois Catobas sursautèrent, prêts à bondir et à se défendre, mais Ian les rassura d'un geste tout en tournant un regard dédaigneux en direction de l'intrus.
Roger MacKenzie tituba dans la salle à manger, une bouteille de whisky presque vide à la main et une barbe hirsute obscurcissant les trois quarts de son visage. Il avança de quelques pas, se fit l'étrange réflexion que Ian semblait avoir quadruplé au cours de la nuit, haussa les épaules et ouvrit un placard en quête de pitance, pour ne trouver qu'une autre bouteille de whisky (un peu plus pleine). Son butin devait sembler pour lui un en-cas acceptable, car il posa la bouteille vide dans le placard et s'appropria la nouvelle avec un grognement satisfait, le tout sous le regard meurtrier de Jamie Fraser. Celui-ci n'appréciait pas du tout d'héberger un ivrogne aux frais de la princesse, surtout quand il essayait de prouver que ledit ivrogne était un meilleur choix pour sa fille qu'un pirate apparemment reconverti en saint.
Roger se retourna, prêt à repartir d'où il venait, lorsque ses yeux se posèrent… sur Phèdre. Et il grogna.
Pas de doute, Brianna a vraiment gagné au change…, pensa-t-elle avec mépris. Sa main se porta inconsciemment à la besace en peaux qu'elle portait serrée contre elle et qui contenait le précieux livre de comptes. Elle aurait aimé pouvoir être sûre de son choix, assumer la responsabilité de le donner ou non, et surtout assumer les conséquences de ses actes. Mais plus elle passait de temps à Fraser's Ridge, plus elle craignait d'avoir fait une erreur. Peu importait le respect qu'elle avait pour la famille Fraser, aucun d'eux n'avait assez d'éléments pour l'aider à prendre sa décision. Ils n'avaient pas de nouvelles de Brianna, ni aucune idée de ce qu'elle avait vécu ou des sentiments qu'elle avait pu développer pour leur ennemi. Ils n'auraient pas les intérêts de Bree à cœur : leur seul objectif était de récupérer leur fille, leur petit-fils et leur plantation, et de se déclarer enfin vainqueurs contre le Démon Bonnet. Autrement dit, eux ainsi que leurs opinions étaient tous restés coincés en 1773.
« Il se passe quoi au juste, ici ? », grommela Roger en écartant les bras, ce qui le fit légèrement perdre son équilibre.
Phèdre était bien déterminée à ne pas lui répondre – ce mufle avait failli mettre Brianna en danger avec sa dernière décision stupide – mais c'était sans compter Angeni et ses deux compatriotes. L'alcool des Blancs avait pour effet magique d'éloigner les Amérindiens aussi facilement que la citronnelle repoussait les moustiques. Les peuples autochtones méprisaient la faiblesse des colons pour la boisson, qui les rendait bêtes, hargneux et surtout dangereux. Maintenant qu'un homme rond comme un Polonais se trouvait dans la pièce, les trois Catobas allaient vouloir prendre la poudre d'escampette avant que les choses se compliquent.
« Phèdre, par pitié, donne-leur le carnet et allons-nous-en ! »
La jeune métisse fit volte-face, un regard d'incompréhension plaqué sur ses traits. Elle ne pouvait pas croire qu'Angeni lui ait fait ce coup-là. Maintenant, elle allait avoir toutes les peines du monde à convaincre les Fraser de contacter Brianna et de s'assurer qu'elle voulait toujours se séparer de Bonnet avant d'agir.
« Un carnet ? »
Zut…, jura Phèdre en se levant brusquement de table. Mais tous les regards étaient posés sur elle, notamment ceux des Frasers chez qui l'intervention d'Angeni avait ravivé l'espoir de trouver le moyen de venger leur fille.
« Brianna m'avait chargée de vous transmettre un petit livre de comptes, par le biais de votre apothicaire… Mais c'était il y a deux mois, et elle l'a fait sur ce qui était selon moi un coup de tête… Monsieur Bonnet avait fait une bêtise, une bêtise stupide vraiment… »
« Ce livre, est-il toujours en votre possession ? », la pressa Jamie, qui venait de se lever aussi, la toisant de toute sa hauteur. Il était si impressionnant que Phèdre ne put s'empêcher de reculer, serrant sa besace contre son flanc et Wohali se leva à son tour, prêt à frapper quiconque toucherait à un cheveu de sa jeune épouse.
« Oui, mais… je vous prierai de ne pas agir dans la précipitation… Vous devez essayer de contacter Brianna. Je serais plus tranquille si elle approuvait l'utilisation de ces preuves… », supplia Phèdre précipitamment. Elle sentait la situation lui échapper, mais réalisa que c'était effectivement le cas lorsque deux mains surgies de nulle part saisirent la besace et lui en arrachèrent le contenu.
Roger MacKenzie avait posé sa bouteille près de la cheminée et s'employait désormais à feuilleter le carnet, avec l'air concentré de quelqu'un qui venait miraculeusement de dessaouler.
« Hé ! », protesta Phèdre, mais Roger s'éloigna en direction de Jamie, emportant le carnet avec lui.
Claire se leva et trotta jusqu'à eux. « Qu'est-ce qu'il contient ? »
Jamie avait chaussé ses petites lunettes de lecture, et parcourait les noms, les montants, les sommes indiqués sur chaque page. « Les taxes… Brianna nous avait dit que Tryon et Bonnet détournaient l'argent des taxes à leur profit. Je crois que ce carnet nous permettrait de le prouver. »
« Ah ! », s'exclama Roger avec un sourire triomphant. « On le tient ! Je le savais… Je savais que ma Brianna faisait semblant… »
Claire retint une grimace. C'était faux, évidemment. Roger avait passé des mois à traiter sa fille de traînée et elle ne l'avait supporté qu'en se persuadant que l'alcool et la peine en étaient responsables. Le voir prétendre maintenant qu'il avait toujours cru en elle laissait donc un goût quelque peu amer dans la bouche de l'Anglaise.
« Au début, peut-être, mais aujourd'- », tempéra Phèdre, mais Roger l'ignora complètement et reprit la parole d'une voix forte.
« Il faut rendre ce carnet public ! », clama-t-il bien que Jamie et tous ses interlocuteurs soient à une distance raisonnable et non pas à l'autre bout de la vallée. « L'envoyer à Fergus pour qu'il l'imprime en première page de son journal ! »
Phèdre ouvrit grand la bouche, scandalisée, mais cette fois Jamie se chargea de rappeler son ex-gendre à l'ordre.
« Vous voulez une insurrection, Roger Mac? », gronda-t-il, son accent écossais à son paroxysme. « La guerre approche et si la foule en colère se rue au palais de New Bern pour arracher les Tryon de leurs lits, ils ne feront pas dans le détail. Et où qu'ils soient, les Bonnet subiront le même sort lorsqu'ils leur mettront la main dessus. Nous ne ferons rien qui puisse risquer la vie de Brianna et de Jeremiah. Je vais consulter Lord Grey, il saura quoi faire et qui contacter pour que cette affaire soit réglée sans mettre notre famille en danger. »
Le silence retomba dans la pièce tandis que Roger reprenait sa mine boudeuse, et Phèdre profita de l'accalmie pour réaffirmer son point de vue.
« Quand bien même, je pense que nous devrions d'abord tenter de localiser Brianna et nous assurer que- »
« Elle vous a donné ce carnet, non ? », aboya Roger en désignant le livret du doigt.
« Oui, mais c'était il y a plus de deux mois et la situation- »
« Son avis n'aura pas changé en deux mois. »
« Qu'en savez-vous ? » Le ton montait. Phèdre commençait à en avoir assez qu'on lui coupe la parole et que l'on balaie si vite les éventuels sentiments de sa maîtresse sous prétexte qu'ils pensaient tous savoir mieux qu'elle ce qui était bon pour Brianna. « Elle était déjà en train de changer d'avis ! Mr. Bonnet a énormément changé, la situation n'est plus ce qu'elle était ! »
« Balivernes… », cracha Roger en passant une main dans sa barbe. « Vous êtes décidément bien prompte à défendre votre Monsieur Bonnet… Si je ne vous connaissais pas mieux, je dirais qu'il vous a retourné le cerveau, Mademoiselle Phèdre, ou peut-être vous a-t-il soudoyée avec de l'argent ou des cadeaux ? Peut-être qu'il vous a séduite vous aussi ? »
La gifle partit toute seule et claqua dans l'atmosphère comme un coup de fouet. Phèdre resta interdite un instant, la main encore douloureuse après l'impact, et un vent de panique la submergea tandis qu'elle passait rapidement en revue toutes les punitions qu'elle encourait pour avoir levé la main sur un homme blanc. Derrière elle, Wohali était à deux doigts de déterrer la hache de guerre. Il n'avait pas dû comprendre exactement les mots de Roger, mais il sentait que cela ne devait pas être quelque chose de très plaisant à entendre. Toutefois, aucun des Fraser ne fit mine de l'arrêter et de la pendre haut et court pour son acte, et elle leva le menton pour dissimuler sa terreur.
« Comment osez-vous… ? », siffla Phèdre, à la fois furieuse et terrifiée par son propre geste. Mais fort heureusement, Claire se précipita vers elle et la saisit avec douceur par les épaules.
« Que tout le monde se calme ! Vous aussi, Phèdre. Et soyez tranquille, absolument personne n'a vu que vous avez giflé Roger. »
« Giflé qui ? », ironisa Ian, s'attirant le regard noir de MacKenzie. Jamie n'était pas le seul à ne plus supporter de voir Roger se traîner aux quatre coins du Ridge comme une serpillière humaine. Et le voir remis à sa place de cette manière était extrêmement plaisant.
« Jamie a raison, Lord John saura mieux que nous tous quoi faire de ces preuves », reprit Claire pour apaiser les consciences. « Quant à Brianna, il me paraît difficile de la contacter tant qu'ils ne sont pas rentrés à la maison… mais ils n'ont pas pu aller bien loin, Tryon n'aurait pas laissé filer son partenaire. Tout ce qu'il nous reste à faire, c'est attendre qu'ils refassent surface. »
Un pauvre sourire se dessina sur les lèvres de Phèdre, sans qu'elle parvienne pour autant à se débarrasser du mauvais pressentiment qui lui tordait les entrailles. Mais alors qu'elle tendait la main vers le carnet pour le récupérer et le mettre en lieu sûr dans sa besace, Roger l'arracha des mains de Jamie et le maintint hors de sa portée.
« Merci, Mademoiselle Phèdre, mais nous allons nous en charger. »
La mort dans l'âme, Phèdre regarda le livret disparaître avec Roger dans le couloir, mais comprit envoyant l'expression des Fraser qu'aucun d'eux ne lèverait le petit doigt pour le récupérer et lui rendre. Tournant la tête vers les Catobas, elle constata également qu'ils considéraient à présent leur mission comme étant achevée et faillit se mettre à sangloter lorsque Angeni et Onacona se levèrent de table pour prendre la direction de la sortie après avoir sèchement remercié les Fraser de leur hospitalité. Seul Wohali semblait compatir à son dilemme et lui adressa un sourire encourageant, avant de reculer lui aussi vers la porte d'entrée.
Phèdre était consciente que les Catobas ne voudraient pas s'éterniser ici et le ressentiment qu'elle nourrissait à l'égard des Fraser après cette entrevue houleuse ne lui permettrait pas de prolonger son séjour sans soulever d'autres disputes. Tout ce qu'il lui restait à faire, était d'espérer qu'ils contactent Brianna et que celle-ci approuve ou non l'opération de sauvetage.
« Merci de m'avoir écoutée. »
Les larmes aux yeux, elle détala sans demander son reste, rejoignant Wohali près de son cheval pour qu'il l'aide à grimper dessus. Ils étaient prêts à partir lorsque Claire fit irruption hors de la maison et approcha d'eux à grands pas, s'arrêtant près de la monture du couple.
« Pourquoi… Pourquoi as-tu hésité à nous donner ce carnet ? », demanda l'Anglaise, ses yeux rivés dans ceux de la jeune servante. Elle voulait comprendre et Phèdre décida de jouer sa dernière carte. Celle qui aiderait Claire Fraser à comprendre que la priorité dans cette histoire était Brianna et non la vengeance. Phèdre resta silencieuse quelques instants, cherchant les mots justes.
« Au tout début, Brianna et Jeremiah étaient chaque soir dans mes prières. Je priais aussi pour que Mr. Bonnet devienne un bon mari, un bon père, un bon maître de maison… Et un jour… j'ai réalisé… que je ne le faisais plus. »
« Pour quelle raison ? »
Phèdre se mordit la lèvre et esquissa un pauvre sourire. « Peut-être parce que j'avais la sensation… d'être exaucée ? »
Claire fronça les sourcils et à la seule vue de son expression perdue, Phèdre sut qu'elle s'apprêtait à lui poser la question.
« Elle l'aime, vous croyez ? »
Phèdre baissa les yeux vers cette mère inquiète, à qui elle allait devoir dire l'indicible. Que sa fille était tombée amoureuse de son agresseur et que malgré toute la haine que la famille nourrissait à son égard, ils allaient devoir en tenir compte. Mais sa gorge nouée la trahit et elle se contenta d'un hochement de tête approbateur. Les deux femmes échangèrent un sourire triste et Claire recula de quelques pas pour permettre au cheval de faire demi-tour. Et après avoir interrogé Phèdre du regard, Wohali tira sur les rênes, emportant à nouveau la jeune femme dans les profondeurs de la forêt, sa mission enfin accomplie.
~o~
« Échec et mat… »
Le front de Brianna heurta bruyamment la surface de la petite table, tandis que Stephen renversait d'une pichenette le Roi noir de sa femme, cerné de diverses pièces blanches. L'Irlandais se fendit d'un sourire goguenard et tendit la main par-dessus l'échiquier pour tapoter l'épaule de Bree en guise de consolation.
Autour d'eux, c'était le remue-ménage. Hennessy et quelques hommes s'affairaient à mettre tous leurs effets personnels dans des malles et à les emporter sur le bateau qui ramènerait les Bonnet sur le continent dans l'après-midi. Mais loin de vouloir participer aux préparatifs, les deux Bonnet avaient préféré disputer quelques ultimes parties d'échecs pendant la sieste de Jeremiah. Comme pour prolonger quelques heures encore cette dernière journée de vacances avant le retour à la normalité.
« C'est pas vrai… Je viens à peine de t'apprendre et tu me surpasses déjà ? Comment est-ce possible ? », se lamenta Brianna en relevant sa mine boudeuse. C'est vrai, à la fin… Il sait à peine lire et écrire… J'ai fait le MIT, moi… et voilà qu'en trois semaines, il me lamine aux échecs…
Stephen haussa modestement les épaules. « La chance du débutant ? »
« Non, tu es un génie du mal, c'est la seule explication… »
Le pirate éclata de rire et cala confortablement son dos contre le dossier de son fauteuil pour savourer sa victoire. « Ton erreur, mon cœur, c'est de vouloir jouer le jeu… alors qu'il faut jouer l'adversaire. Et ça, c'est un peu comme qui dirait… ma spécialité. » Il sourit en voyant Bree se renfrogner. « Si tu avais compris ça plus tôt, tu aurais peut-être gagné le procès… mais nous ne serions pas là aujourd'hui, si c'était le cas. »
La jeune femme plissa les yeux tout en remettant les différentes pièces à leurs places respectives, de chaque côté du plateau. « Tu mens. Je n'avais aucune chance de gagner. C'était cruel. »
« Cruel, mais nécessaire… »
Bree s'étouffa presque à ses mots. « Nécessaire ? Absolument pas ! »
Le pirate se redressa d'un coup, posant ses coudes sur ses genoux et pointant son index vers elle par-dessus l'échiquier. « Oh alors… si j'avais enfilé mon plus beau costume et que j'étais venu frapper à ta porte pour te demander ta main, tu aurais annulé ton mariage avec MacKenzie sur-le-champ et emménagé avec moi ? »
Il y eut un instant de flottement pendant lequel Brianna prit soin d'arborer l'expression à la fois la plus hypocrite et la plus comique qu'elle puisse trouver. Avant de finalement lâcher un « Mais évidemment, mon amour » bien trop traînant et aigu.
Toutefois, Stephen le prit à la rigolade. « Tu mens affreusement mal », lâcha-t-il et Brianna laissa échapper un rire sarcastique, tout en achevant de ranger les derniers pions. « Et pourtant, regarde-toi aujourd'hui. Tu es heureuse. Peut-être même plus heureuse que tu ne l'aurais été avec MacKenzie. »
Brianna soupira et inclina la tête sur le côté, les lèvres scellées. Elle ne lui donnerait pas la satisfaction de cautionner ses crimes, même si l'issue en était plus heureuse qu'elle ne l'avait imaginée. Mais évidemment, Stephen prit son silence pour un « oui » et son sourire prétentieux s'agrandit.
« C'est ce que je pensais… Tu vois, j'ai donc fait tout ça pour ton bien et je suis heureux que tu le réalises enfin. De rien, mon cœur. »
Cette fois, Brianna ne put s'empêcher de sourire. « Tu es incroyable. Vraiment prêt à dire n'importe quoi pour justifier tes mauvaises actions… »
Stephen ne répondit pas et continua de la dévisager avec son rictus insupportable, si bien qu'elle finit par couper court et avança son premier pion hors de son rang. Avant de replonger son regard dans les yeux verts de l'Irlandais.
« Je t'aime, Brianna… »
Un sourire stupide fit son chemin jusqu'aux lèvres de la jeune femme, mais il était hors de question qu'il s'en sorte aussi facilement après avoir proféré de telles bêtises, alors elle soupira et se cala de nouveau au fond de son fauteuil.
« C'est ça… allez, joue. Il est hors de question que je quitte cette île avant de t'avoir mis une raclée… »
Et avec un gloussement sonore, Stephen et Brianna Bonnet entamèrent leur toute dernière partie.
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Ta-ta-ta-taaaaan. (Musique dramatique). Ahaha. Ok sans vouloir paraphraser notre Président, je ne dirai pas que la visite de Phèdre est un échec, mais plutôt que ça n'a pas bien marché. Lololol. Remercions d'ailleurs Roger MacKenzie pour cela et n'hésitez pas à le pourrir en commentaire, il le mérite. Car il n'a pas fini ses conneries).
J'espère que vous avez aimé ce chapitre, même si on n'y a pas beaucoup vu nos deux bébés. Le prochain sera publié le 9 juillet. D'ici là, j'ai hâte de vous lire et je vous fais des gros bisous !
Xérès
