Disclaimer : Nous ne tirons profit, en aucune façon, de cette histoire. Les personnages de Marvel appartiennent à leurs propriétaires. Nous ne retirons rien de l'histoire qui suit et tous les droits de création des personnages leur appartiennent. En revanche, l'histoire nous appartient.
Rating : T
Genre : Romance / Drama / Angst / Comfort
Personnages : Tony Stark ; Loki ; la plupart des personnages vus dans les films du MCU
Situation temporelle : Démarre en 2012, après que Loki a récupéré le Tesseract dans Avengers Endgame


Bonjour tout le monde !

Aujourd'hui, les conséquences de la rupture entre Tony et Pepper. Quoi ? Vous pensiez sincèrement que ça allait bien se passer ?

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Meranath, Egwene Al'Vere, Amy, merci beaucoup pour vos review ! Nous sommes ravies de retrouver certaines des "anciennes" qui reviennent sur cette histoire après tout ce temps !

Amy : Beaucoup de monde (pour ne pas dire tout le monde) avait vu venir cette rupture. Ce n'est pas pour autant qu'elle est facile à digérer, qu'il s'agisse des personnages, des lecteurs ou même des auteurs !

C'est toujours un plaisir d'utiliser les Avengers, même si on ne les utilise pas énormément c'est vrai. Ça permet de varier un peu les scènes, pour avoir autre chose que du Tony/Loki et permanence.

Quant à cette dernière scène... Comme tu le dis, c'est l'exemple parfait de toute ce chemin qu'ils ont parcourut ensemble, depuis le début de cette histoire. Passer de vouloir s'entretuer à ça : oui, on peut dire qu'il y a progrès ! XD Et ça continuera !


Bonne lecture !

Ju' et Kae


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CHAPITRE 19

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Voilà, c'était fini. Terminé, achevé, interrompu, éteint, évanoui, et tous les synonymes de merde auquel il pouvait penser ou non. C'était fini.

Mais ça ne faisait rien. Non vraiment, il allait bien. Irait bien plutôt, parce qu'il ne fallait pas se leurrer, une rupture était difficile pour tout le monde, aussi attendue soit-elle. Mais ça allait. Il gérait. Il allait se relever, avancer, comme il le faisait toujours. Ça prendrait peut-être du temps, mais ça irait. Ouais, ça irait.

Si seulement il n'y avait pas les cauchemars…

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Tony se réveilla brutalement, surpris de ne pas reconnaitre sa chambre. Pas plus que son salon, ou même son atelier et le canapé sur lequel il s'endormait beaucoup trop souvent. Il se tourna à droite, puis à gauche, pour enfin trouver un réveil : 9h34 très précisément, et bordel, ça faisait un sacré paquet de temps qu'il n'avait pas dormi aussi tard – si on enlevait toutes ces fois où il ne s'était pas couché avant six heures du mat' à cause du boulot.

« Lumières ! » ahana-t-il difficilement.

Enfin, lui appela les lumières, mais Jarvis parvint semble-t-il à déchiffrer son grognement indistinct – l'expérience née de l'habitude sans doute – et ouvrit partiellement les volets de la baie vitrée. C'est en voyant le soleil briller sur la mer en contrebas qu'il sut brutalement où il était : Malibu. Et du même coup, tout lui revint en mémoire.

La rupture avec Pepper. Brutale, dévastatrice. Si elle était attendue – il avait eu le temps de la voir venir en une semaine. Que disait-il ? Il la voyait venir depuis des mois, des années même, c'était juste devenu plus prégnant ces derniers jours – ce n'en était pas moins douloureux. Sous le choc, sans vraiment savoir quoi faire de sa peau, jusqu'à ce qu'il sente la présence de Loki dans la pièce. Loki, ce connard qui avait sans le moindre doute épié une bonne partie de leur conversation, si ce n'est l'entièreté. Loki toujours, qui lui proposait stupidement d'aller ensemble au labo pourquoi ? noyer son chagrin dans le boulot ? avec les exacts mêmes stupides mots que lui avait utilisé des mois plus tôt en diversion pour rompre le silence après que le dieu avait manqué de crever sur son plancher. Mais le pire dans tout ça, c'est que Tony s'était senti reconnaissant de cette offre et l'avait suivi quelques étages plus bas où ils avaient passé de longues heures sans parler, travaillant chacun de leur côté, concentrés sur leurs propres projets, mais avec l'assurance pour Tony qu'il n'était pas tout à fait seul, malgré la douleur qui lui rongeait les entrailles.

C'est sur un coup de tête que Tony avait décidé à minuit passé de rejoindre la côte ouest et sa villa de Malibu. Il ne se sentait pas le courage d'affronter celle qui, même si elle n'était plus sa petite-amie, demeurait la PDG de Stark Industries, l'aidait à monter Rescue, à gérer la presse et la paperasse des Avengers… En clair, l'aidait à s'occuper d'un bon trois quarts de ce qui n'impliquait pas ses armures ou son atelier. Alors ouais, ils auraient à continuer à bosser ensemble, à trouver comment bosser ensemble après la rupture. Ça faisait tellement longtemps qu'ils n'avaient pas été simples collègues… Mais se retrouver face à elle était juste trop dur, alors mettre quelques milliers de kilomètres entre eux, aussi puéril que ce soit, ne serait pas plus mal. Ne communiquer que par message – ou appels dans le pire des cas – également. Il ne sentait pas le courage d'affronter grand monde à vrai dire, qu'il s'agisse même de Rhodey ou des Avengers. Cet "exil" en Californie avait donc tout de la solution miracle.

Sauf que Tony n'avait carrément pas envie de penser à tout ce bordel maintenant – le plus tard possible merci bien – sans compter que ses neurones encore à moitié endormis ne semblaient pas franchement enthousiastes à la simple idée de commencer à penser à quoi que ce soit. Moins confus – même si toujours engourdi de sommeil – Tony s'étira donc paresseusement dans son lit. Puis d'un pas malhabile – en mode pilotage automatique, dormant carrément debout, il fallait le dire franchement – il se traina pourtant hors de sa chambre, toujours en tenue de nuit – à savoir tee-shirt et caleçon – pour descendre à la cuisine et avaler son premier café de la journée. Heureusement, Jarvis était un amour et les dernières gouttes finissaient tout juste de couler dans la tasse au moment où il entrait dans la pièce. Certains jours, il se demandait comment il ferait sans son IA. Surement serait-il mort de faim, de soif ou de fatigue dans son labo, si ce n'était explosé par une expérience dangereuse dont les calculs n'auraient pas été revérifiés derrière lui par Jarvis. Ouais, pas glop.

Se saisissant de sa tasse, Tony s'appuya contre le comptoir. Fermant les yeux un instant, il tendit l'oreille pour entendre le bruit des vagues tout en humant l'odeur de con café. Il pouvait presque en sentir l'amertume par anticipation sur sa langue. Il avala une gorgée et soupira, apaisé. Ouvrit les yeux, et tomba sur le sourire narquois de Loki qui lui faisait face, assis comme une diva dans son fauteuil et tasse de thé à la main.

« Salutation mortel. »

Et merde, il avait oublié son colocataire…

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Deux semaines s'étaient écoulées depuis que Stark avait rejoint sa demeure de Malibu, où Loki lui-même avait sa chambre et ses habitudes depuis plusieurs mois à présent. Etrangement, la cohabitation s'était faite sans heurts. Ou peut-être n'était-ce pas si étonnant que cela en fin de compte. Après tout, voilà plus d'un an qu'il travaillait assidument aux côtés de Stark, de nombreuses heures par jour et ce de façon presque quotidienne. Leur partenariat avait pour sûr connu des hauts et des bas, mais le dieu pouvait affirmer avec certitude qu'ils étaient sur une pente allant croissant.

Contrairement à ce qu'il avait pu craindre, l'emménagement du milliardaire à Malibu – au sein de sa propre demeure, soit dit en passant – n'avait guère remis en cause leurs habitudes et modes de travail, si ce n'est le risque désormais nul d'interruptions intempestives. Stark n'avait fait aucune remarque sur son aménagement ou les possessions de Loki laissées dans le salon. Il s'était simplement installé dans la chambre en face de la sienne, alors qu'avant la destruction de la villa il logeait tout à fait dans une autre aile, de même que lors de son bref séjour en juillet dernier. Cet éloignement était par ailleurs l'une des raisons qui lui avait fait élire cette chambre en premier lieu, mais il était tout fait hors de question qu'il en change à présent que Stark s'était installé, fussent-ils désormais voisins de palier. Le dieu devinait sans le moindre mal la raison de ce subit changement : Miss Virginia « Pepper » Potts.

On ne l'y trompait pas. Si pendant deux semaines Stark avait fait de son mieux pour n'afficher au mieux qu'indifférence, et que jamais le nom de son ancienne compagne n'avait franchi ses lèvres en sa présence, le dieu n'était pas dupe. L'ingénieur avait des moments d'absences, où il regardait fixement le vide. Son regard se parait parfois d'ombre sans aucune raison alors qu'ils discutaient ensemble. Il oubliait certaines choses, forçant Jarvis à les lui rappeler. Il dépendait de son IA plus encore qu'avant, pour lui rappeler de se nourrir ou de se reposer. Stark n'avait semble-t-il pas encore succombé à la boisson – Loki y veillait soigneusement, prévoyant sans difficultés l'impact des plus négatifs que cela aurait sur leur ouvrage – mais il craignait toutefois qu'il ne s'agisse que d'une question de temps.

Le pire toutefois étaient les nuits. Fréquemment ils enchainaient les journées de quarante-huit heures, bien souvent plus. Finissait pourtant invariablement par venir le moment où Stark s'effondrait de fatigue et se trainait malhabilement à l'étage, le pas pesant et la démarche gauche. Mais malgré l'abrutissement provoqué par la fatigue, le sommeil ne le prenait jamais bien longtemps. Loki dormait moins que lui, et il n'était pas rare que lui-même demeure éveillé, ou alors se contentait-il de brèves séances de méditations afin de se ressourcer. Mais ses nuits n'étaient que trop souvent interrompues par des respirations erratiques, des gémissements et des sanglots, avant que tout ne s'interrompe en même temps que le réveil en sursaut de Stark. Il l'entendait ensuite se retourner encore et encore dans son lit. Parfois il se rendormait pendant quelques brèves heures, une fois ou deux était-il sorti se promener près de la falaise. Mais le plus souvent il descendait directement dans l'atelier, où Loki le retrouvait déjà à pied d'œuvre le matin, alors même que l'aube s'épanouissait tout juste à l'horizon.

Ce matin était de ceux-là. Loki s'était offert les bénéfices d'une nuit de sommeil qui, à défaut d'être longue, avait été des plus reposantes. Il n'était toutefois guère plus de sept heures du matin lorsque Loki descendit au labo. Et comme bien souvent, Stark y était déjà à l'œuvre, babillant joyeusement auprès de Jarvis tandis qu'il s'activait autour de la confection d'un nouveau réacteur ark. Mais Loki était le dieu des mensonges, il voyait si aisément tout ce que le midgardien ne voulait pas dire. Il le voyait dans le tremblement intempestif de ses mains, il le voyait dans les cernes violettes qui lui mangeaient la figure, il le voyait dans la façon presque imperceptible dont il avait maigri. Stark pouvait mentir autant qu'il le voulait, Loki voyait. Loki savait.

Le brun gagna silencieusement son établi afin de reprendre ses propres recherches. Il savait que Stark l'avait remarqué puisqu'il lui avait adressé un bref signe de tête sans pour autant s'interrompre. Mais bientôt, ce verbiage constant ne manqua pas de l'agacer, d'autant plus qu'il en percevait lui-même la futilité et l'inutilité. Ce n'était point son genre de s'irriter de si peu, mais il en avait plus qu'assez de la comédie qui lui était jouée quotidiennement, qui plus est en le croyant dupe. Il passa toutefois outre, s'exorant à la patience tandis que sa poigne se crispait peu à peu sur ses outils. Mais quand la musique d'AC/DC – qu'il avait, non pas véritablement appris à aimer, mais à accepter et même à vaguement apprécier en de rares occasions – se mit littéralement à hurler dans la pièce, tandis que Stark hurlait plus fort encore pour se faire entendre, c'en fut trop pour qu'il se taise davantage.

« Cela suffit Stark ! » s'exclama Loki. « Jarvis, fais cesser cette musique ! »

La musique ne disparut pas tout à fait, mais le volume sonore s'abaissa brutalement pour ne plus laisser entendre qu'un léger bourdonnement lointain, de sorte qu'on aurait à peine pu distinguer une chanson d'une autre. Mais il y eut bientôt le bruit d'outils tombant au sol, tandis que Loki observait la posture de Stark, déjà figé, se raidir pour de bon après avoir laissé échapper sa pince. Lentement, très lentement, le mortel se retourna pour lui faire face. Son regard était tout bonnement furieux, brillant de colère et, oserait-il le dire, presque de haine. Mais tout ce que le dieu parvenait à se dire, c'est qu'il ne l'avait pas vu aussi vivant depuis deux longues semaines.

« Je peux savoir ce qui te prends ? » gronda-t-il d'une voix basse en le fusillant des yeux.

En temps normal, le dieu lui aurait sans doute moqueusement suggéré de cesser de grogner comme un animal. Mais il doutait que Stark soit réceptif à la moindre plaisanterie, aussi se borna-t-il à un constat des plus élémentaires.

« Vous n'êtes pas concentré Stark, et non seulement cela est dommageable dans le cadre de notre travail, mais surtout vous risquer de vous blesser gravement, à ne plus prendre garde à vos gestes. Vous manquez cruellement de sommeil. »

« Ah ouais, et je peux savoir en quoi ça te concerne ? »

« Vous dormiez mieux lorsque votre compagne était présente, » se contenta-t-il d'énoncer d'un ton calme.

Stark se figea, son visage rouge de colère pâlissant brusquement jusqu'à être livide. Ses poings jusqu'ici fermés se desserrèrent, ses mains agitées de légers soubresauts. Il ouvrit la bouche une fois, deux fois, trois, avant que ses mots ne sortent d'une voix blanche, bien loin de la morgue qu'il aurait sans aucun doute souhaité y mettre.

« Va te faire foutre. »

Loki ne répondit pas, inclinant simplement la tête et se détournant pour reprendre son ouvrage. Dans son dos, il sentit Stark en faire de même de longues minutes plus tard. Jarvis ne relança pas la musique, et Stark ne fit aucun remarque ou demande pour qu'il en soit autrement.

Le reste de la journée fut particulièrement silencieux.

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Vous dormiez mieux lorsque votre compagne était présente.

Trois jours. Trois jours que Loki lui avait balancé cette phrase en pleine gueule avec la violence d'un boulet de canon. Trois jours qu'il ressassait ces mots, sans parvenir à les effacer ou à les oublier. Et ne parlons pas de les nier, comme si c'était seulement possible.

Vous dormiez mieux lorsque votre compagne était présente.

Parce que ouais, c'était vrai, il dormait mieux quand Pepper était là. Ça n'avait jamais fait entièrement cesser les cauchemars bien sûr, mais ça aidait. Oh oui ça aidait, tellement plus qu'il ne l'avait jamais admis devant elle.

Vous dormiez mieux lorsque votre compagne était présente.

Ses parents, l'indifférence de son père et la douleur pourtant face à ce décès brutal. L'empoisonnement au palladium, et la mort à petit feu de laquelle il n'avait pas cru pouvoir réchapper. Les Chitauris, et les corps de civils par dizaines, par centaines dans les rues. Le trou de ver au-dessus de New-York, l'immensité de l'espace, le froid. Tellement froid. Pepper tombant dans une mer de feu tandis que le Mandarin jubilait. Et l'Afghanistan…

Bordel, l'Afghanistan…

Vous dormiez mieux lorsque votre compagne était présente.

Alors les jours passaient, malgré tout. Il reprit ses recherches et son bricolage dans l'atelier. Adressa de nouveau la parole à Loki, mais uniquement quand il s'agissait de boulot. Fit attention à s'alimenter suffisamment régulièrement pour que Jarvis n'ait rien à lui dire, et allait tous les soir se coucher à minuit au plus tard.

Mais Pepper n'était plus là.

Et Tony ne dormait pas.

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Il rêve. Il sait qu'il rêve, il ne peut pas en être autrement. Car comment expliquer autrement ce soleil de plomb qui lui brûle la peau, ces flammes qui l'engloutissent alors même qu'il se noie ? Car il se noie, la tête dans une bassine d'eau sale. Et quand on lui tire la tête en arrière, il jure qu'il le fera, qu'il fera le Jéricho, c'est promis, promis, mais on lui replonge la tête il ne peut pas, il ne peut pas respirer. Oppressé, il suffoque. Sa poitrine le brûle, mais est-ce le manque d'air ou les éclats de shrapnels qui se taillent un chemin vers son cœur ? Il inspire de l'eau par le nez, ouvre la bouche pour crier mais avale davantage d'eau. Il va mourir, il est en train de mourir, oh putain il ne veut pas mourir, pas tout seul dans ce putain de désert avec une bombe à retardement dans la poitrine, sans pouvoir respirer, sans pouvoir respirer putain, de l'air, de l'air…

Il se réveille en sursaut, mais n'arrive pas pour autant à respirer. Le réacteur dans sa poitrine est d'un blanc maladif, clignote pathétiquement avant de brutalement s'arrêter. Les étoiles autour de lui s'éteignent une à une, tandis que l'espace se resserre autour de lui, cocon glacial et meurtrier, l'empêchant de respirer, l'asphyxiant peu à peu. Il tombe. Il tombe, mais il ne s'entend pas hurler.

Il n'y a que le noir et le silence.

Il se réveilla en sursaut, mais n'arrivait pas pour autant à respirer. Malgré lui, Tony descendit la main à sa poitrine, cherchant un réacteur ark pourtant absent depuis des mois. Ça ne parvint pas pour autant à le tranquilliser. Sa chambre ne lui avait jamais paru aussi sombre, et il en venait presque à regretter la lumière bleue qui accompagnait auparavant chacune de ses nuits. Tout était noir autour de lui, ce noir profond qui l'avalait, l'engloutissait tout entier. Il n'entendait rien, rien d'autre que le silence, pas même le bruit de sa propre respiration qu'il savait être erratique. Il tenta d'avaler un peu d'air, mais seuls le noir et le silence lui répondirent. Respirait-il ? Respire putain de merde !

De petites inspirations, brèves mais régulières. On inspire par le nez, on expire par la bouche, et on recommence. Lentement. Il sentait son cœur tambouriner dans sa poitrine, il pouvait presque le sentir s'empaler sur les éclats de shrapnels qu'il n'avait plus. Le sang pulsait douloureusement à ses tempes, et l'ombre qui l'entourait était troublée par des larmes salées. Il ouvrit les yeux, malhabile. Attrapa du coin de l'œil une lumière, phare dans les ténèbres, tendit la main vers elle.

« Prenez de brèves inspirations monsieur. Inspirez par le nez et expirez par la bouche. »

Il fallut de longues minutes – peut-être même des heures, des jours entiers pour ce qu'il en savait – à Tony pour retrouver un semblant de sang-froid de surface. Il lui fallut plus longtemps encore pour comprendre que la voix qui lui parlait et ne l'avait jamais abandonné était celle de Jarvis. Là, seulement là il commença réellement à respirer.

Lentement, il reprit conscience de son environnement, des meubles de sa chambre auréolés par la lumière douce d'une lampe obligeamment allumée par Jarvis, et ce probablement dès les premiers signes de sa crise, quand bien même il n'en avait pris conscience que tardivement. Ses cheveux collaient à son front, sa peau était moite et il dégoulinait de sueur. En un mot comme en cent, il était dégueulasse et devait probablement puer. Pour autant, la simple idée de prendre une douche ou même de simplement s'asperger le visage d'un peu d'eau fraiche le faisait frissonner. De dégout, de peur également, les relents d'une angoisse pas à tout à fait évaporée. A la place, il s'essuya vaguement avec les draps, bons à changer de toute façon. Il enfila rapidement des vêtements propres et confortables, tee-shirt et bas de survêtement, avant de quitter cette chambre et son espace clos qui l'oppressait.

La porte en face de sa chambre était fermée, comme toujours, que son occupant y soit ou non. Il la contempla pourtant de longues secondes avant de s'en détourner presque à contrecœur et de se diriger vers les escaliers. En bas, la lumière était déjà allumée. Cela pourrait être l'œuvre de Jarvis ayant deviné ses intentions, toujours si prévoyant, mais son instinct lui disait que ce n'est pas le cas.

Son instinct tomba juste, puisqu'il trouva Loki confortablement installé dans le salon, plongé dans un vieux grimoire de magie probablement. Il était impossible que le dieu ne l'ait pas entendu arriver, et pourtant il ne leva pas la tête ou ne le salua d'une quelconque façon. Tony lui en était reconnaissant. S'il était descendu en cherchant lumière, chaleur et présence, il n'était pas prêt à l'avouer, certainement pas à lui-même et encore moins au principal intéressé.

Sans dire un mot, il alla dans la cuisine se faire un thé – plus pour s'occuper les mains que par réelle envie d'en boire un – Il préférait franchement éviter le café dans l'état manifeste de nerfs où il était. Il prépara machinalement une seconde tasse, mais interrompit son geste avant de verser l'eau. Secouant brièvement la tête face à la négligence induite par la fatigue, il ne put toutefois étrangement pas se résoudre à la ranger et la laissa sur le comptoir. Sa boisson à la main, il gagna à pas lents la baie vitrée. Il faisait sombre cette nuit-là, la lune presque entièrement dissimulée derrière les nuages. Quand bien même il ne les entendait pas, il devinait pourtant le long et ample mouvement des vagues en contrebas, et ces oscillations régulières l'apaisaient malgré lui. Son monde se réduisit progressivement à cette lente bascule, à la chaleur de la porcelaine entre ses mains, au froissement des pages qui se tournaient et à deux respirations enfin calmes et apaisées. Il ferma les yeux.

Il n'était plus question de temps qui passe. La nuit semblait s'étirer à l'infini, comme s'il n'allait jamais y avoir de lendemain. Sans trop savoir pourquoi, Tony trouvait l'idée apaisante. Etrangement réconfortante. Et il ne savait pas davantage pourquoi il ouvrit la bouche pour rompre le silence.

« J'arrivais plus à respirer. »

Les mots claquèrent dans l'air, déchirèrent le silence qui les entouraient comme un cocon protecteur. Il n'entendait plus le bruit des pages. Il était au bord de la nausée, l'angoisse ressurgie lui tordait les entrailles, et il ressentait presque la douleur fantôme de son asphyxie. Pourtant il ne se retourna pas et poursuivit son adresse à l'océan – à l'océan, vraiment ? A qui pensait-il mentir ?

« J'arrivais plus à respirer, » répéta-t-il avant de se jeter maladroitement à l'eau – et n'était-ce pas un jeu de mot absolument effroyable vu les circonstances ? « Parfois, j'ai l'impression de plus être capable de respirer, que l'air ne rentre plus, que mes poumons sont juste trop petits, ou que le réacteur ark a éclaté dans ma poitrine, j'en sais rien. Et le pire dans tout ça ? C'est que ça se passe juste dans ma tête, que je le sais bordel, je le sais ! Et pourtant j'peux pas m'empêcher d'en être persuadé, d'avoir la putain d'impression que c'est réel et que je vais mourir, sans pouvoir respirer… »

Il lâcha un petit rire malhabile, vaguement sarcastique, vachement triste.

« J'ai des crises d'angoisse, tu le crois ça ? Des putains de crises d'angoisse… »

Machinalement, il fit tourner le liquide brun dans sa tasse. Derrière, toujours aucun bruit. Il prit ce silence comme une invitation à poursuivre, ce qu'il fit, sans pouvoir vraiment s'expliquer pourquoi.

« Y'a quelques années, Stark Industries fabriquait des armes. C'est mon père qui a fondé cette entreprise dans les années cinquante, après la fin de la guerre, et j'ai repris le business à sa mort. » Il soupire. « J'étais doué tu sais ? J'étais putain de doué. Je fabriquais les meilleures armes qu'on pouvait trouver sur le marché, les meilleures de toute cette foutue planète. Le marchand de mort, qu'on m'appelait. Rien à foutre de ce que les gens pensaient ou même racontaient sur moi. J'étais un connard et je m'en branlais sévère. »

Il avait mis un sacré paquet de temps à l'admettre à lui-même, et c'était toujours difficile pour lui de l'avouer à voix haute devant quelqu'un d'autre. Mais face à la suite, aux mots qui se pressaient dans sa bouche et aux images imprimées derrières ses paupières closes, c'était finalement pas la mer à boire.

« Et puis… il y a eu l'Afghanistan… » Et voilà, la bombe était lâchée – et son choix de mot n'était-il pas merveilleusement drôle une nouvelle fois ? Il avait envie de vomir. « J'ai mis au point un tout nouveau type de missile, une arme explosive longue portée, appelée le Jéricho. C'était un vrai bijou de technologie, plus meurtrier que tout ce que j'avais pu construire avant. Sauf que mon partenaire en affaires, Obadiah Stane, qui était celui de mon père avant, a décidé que les bénéfices pourtant colossaux qu'on dégageait et qu'il se mettait dans la poche ne lui suffisait plus. Il a… Il m'a vendu à des putains de terroristes pour qu'ils me tuent et récupérer toutes mes parts de Stark Industries. J'aurais carrément dû crever ce jour-là, et plus d'une fois en fait. Sauf qu'il y avait le Jéricho. N'est-ce pas ironique ? C'est ce maudit gadget tueur de masse qui m'a sauvé la vie, t'y crois ça ? »

Il se frotta la poitrine, ayant plus de mal à respirer à mesure que le récit avançait. Il avala d'une lampée les dernières gorgées de thé, s'étouffa à moitié dessus, haleta et respire putain ! Il respirait. Tout à coup, le silence n'était plus aussi réconfortant qu'il ne l'était auparavant, et c'est d'une voix presque tremblante qu'il reprit la parole pour le rompre.

« Les terroristes ont attaqué le convoi dans lequel je me trouvais, ont tué un à un tous les soldats qui m'entouraient. J'ai voulu m'échapper, mais une putain de bombe made in Stark Industries a explosé juste à côté de moi, m'enfonçant des éclats de shrapnels dans la poitrine. Et c'est là que le plan tordu de Stane a dérapé. Les terroristes n'avaient pas l'intention de se contenter des armes qu'il leur avait fourni, ils voulaient le Jéricho. Alors ils ont laissé Yinsen, un médecin et également un de leurs otages, essayé de me sauver la vie. Et c'est ce qu'il a fait, en bricolant un aimant à partir d'une batterie de voiture pour retenir les éclats de shrapnels. Ce n'est qu'après que je me suis fabriqué un réacteur ark miniature, mon premier, pour remplacer cet aimant improvisé. Mais en attendant j'étais miraculeusement en vie. En vie, et en possession de toutes mes facultés mentales qui plus est. Alors les terroristes sont revenus, et m'ont ordonné de fabriquer des missiles Jéricho. J'ai refusé tu penses ! J'ai refusé… »

Loki n'avait toujours pas fait un quelconque bruit, ou dit le moindre mot. Et pourtant, il y avait tellement à dire ! Soudain obsédé par l'idée de provoquer une quelconque réaction chez le dieu, n'importe laquelle, il reprit plus fermement, parlant plus fort et plus rapidement, machant à moitié ses mots mais aussi déterminé qu'il était possible de l'être à poursuivre et conclure. Et peu importe si ses mains tremblaient encore plus que sa voix.

« Ils… Ils m'ont torturé… Ils ont tout fait pour me briser. Sauf qu'ils pouvaient pas trop m'abimer tu comprends, il avaient besoin de moi, et moi j'avais besoin de mes mains pour travailler, pour faire leur putain de missile à la con. Alors ils… ils m'ont noyé. Littéralement. Ils m'ont plongé la tête dans une bassine d'eau croupie dégueulasse. Ils m'ont mis une serviette sur la figure, et m'en ont balancé des litres et des litres à la tête. Des dizaines, des centaines de litres d'eau sale. Je pouvais plus respirer, et ils recommençaient, encore et encore. Et encore. »

Peut-être qu'il pleurait, ou peut-être pas. Peut-être était-ce simplement sa peau moite de transpiration. Il crevait de chaud, il étouffait. Et Loki bordel, Loki, cet enfoiré qui ne disait rien !

« Mes cauchemars… je fais des cauchemars depuis cette époque-là, et crois-moi j'ai eu de quoi les alimenter depuis, à commencer par New-York et ce maudit trou de ver dans le ciel ! Tellement d'horreurs et d'atrocités auxquelles j'ai assisté, auxquelles j'ai participé volontairement ou non… Mais ce souvenir là… C'est le point de départ, la source de tout le reste. Et quand je me réveille en sursaut après un cauchemar, haletant, sans pouvoir trouver de l'air… j'ai l'impression d'être encore là-bas, la tête sous l'eau, que je suis jamais parti. J'ai… je me sens mourir… »

Tony se retourna, peut-être un peu trop rapidement et vacilla. Loki n'avait pas bougé de son fauteuil, aussi putain d'impassible que d'ordinaire, un regard trop sérieux posé sur lui. Trop sérieux, et trop indifférent. Et c'est cette neutralité prudente qui finalement le mit hors de lui.

« Et pourquoi je te raconte ça d'abord ? Comme si ça t'intéressait ! Comme si t'en avais simplement quelque chose à foutre ! » s'exclama-t-il violemment, fracassant sa tasse par terre.

Il n'entendit pas les éclats de céramique, pas plus qu'il ne les sentit entaillé ses pieds tandis qu'il commençait à faire les cent pas. L'impression d'être vulnérable, de s'être rendu volontairement vulnérable devant ce connard, cet enfoiré égoïste en espérant que quoi ? qu'il le comprendrait ? Comme si c'était seulement possible ! il avait le sentiment brulant d'être mis à nu, et qui paradoxalement lui collait à la peau. Il allait vomir, dégueuler toutes ses tripes, et peut-être son cœur avec.

« Mais peut-être qu'en fait je devrais te remercier pour pas t'être simplement barré et m'avoir planté là ? J'aurais eu l'air malin tiens, planté là face à la vitre, et me retournant pour ne trouver personne ! » ironisa-t-il, fragile défense pour trop usée, mais la seule qu'il lui restait. « Ose me dire sans mentir que ça t'intéresse, ou même que tu te sens ne serait-ce que vaguement concerné. Ose me dire que t'y connais quoi que ce soit niveau cauchemar et crises d'angoisses de mes deux. Ose putain, ose ! » Et il s'égosillait tandis qu'il s'emportait, et oui, peut-être que les larmes coulaient cette fois, avant d'être rapidement effacées par un poing rageur. « T'y connais rien, nada, niet, que dalle. Tu sais pas ce que ça fait de mourir seul, de se sentir mourir, abandonné dans le trou du cul du monde, et tellement putain de seul tandis que tu crèves à petit feu ! »

Il avait craché les derniers mots, tachés aux relents de sa haine et de sa peur. Il les avait expulsés en un cri sauvage, qui n'avait pourtant rien de libérateur. Ce qu'il avait libéré en revanche, c'était le dieu sorti de son immobilité. Loki s'était en effet levé de son fauteuil et avançait vers lui à pas lent, ouvertement menaçant. Le milliardaire refusa de reculer, ce qu'il ne parvint toutefois à faire qu'à grand peine. L'air entre eux irradiait de magie, ou était-ce lui ? Il était pratiquement sûr que l'oppression dans sa poitrine n'était pas entièrement due à l'angoisse qui le reprenait. Moins d'un mètre les séparait.

« Vous pensez réellement que je n'y connais rien ? »

Tony ne savait pas si c'était juste de l'outrage et de la colère qu'il voyait briller dans son regard, ou carrément de la haine. Mais il était certain de voir de la douleur dans ces yeux verts. Avant de ne plus la voir, de ne plus rien voir du tout alors que le dieu se téléportait il ne savait où, mais probablement loin de là. Sa colère retomba aussi sec, de même que l'adrénaline qui le soutenait jusqu'alors, le faisant littéralement chanceler et le forçant à s'agripper au bar.

« Merde… »

Ouais, il avait carrément merdé. Mais était-ce vraiment étonnant ? Il finissait toujours par merder, il ruinait tout ce qu'il pouvait y avoir de bon ou même de vaguement positif dans sa vie. A commencer par les relations qu'il entretenait avec les gens autour de lui. Il avait perdue Pepper. Maintenant, Loki se faisait la malle, et il ne pouvait même pas dire qu'il en était surpris.

Malgré lui, il partit dans une immense crise de fou rire face à toute l'ironie de la chose, un fou rire qui n'avait rien de drôle ou de joyeux, mais tout de la folie justement. Il riait tellement qu'il se vautra littéralement par terre, ses jambes ne le portant plus. Et ouais, peut-être que sa tête heurta accidentellement le bord du comptoir au passage, mais était-ce vraiment grave au fond ? Ce n'était que quelques gouttes de sang. Quelques gouttes de sang qui juraient pourtant affreusement avec le sol d'un blanc impeccable, et plus encore avec le sable du désert qu'il pouvait presque sentir sous ses doigts. La tête lui tournait. Le rire, le choc, la peur ? Un peu de tout ça, et de beaucoup plus encore surement. Il avait froid, si froid, malgré le soleil qui lui brulait le dos.

Il s'ébroua, mentalement et physiquement. Surtout mentalement en fait. Vaillamment, il se remit sur ses pieds, s'accrochant au bar comme à une bouée de sauvetage. Humour morbide, encore, toujours, mais c'était ça où se tirer une balle. Sans se soucier la moindre seconde de ses pieds blessés qui laissaient des empreintes sanglantes dans son sillage, il sortit une bouteille d'alcool non identifié, la première d'une longue série, il ne se faisait pas d'illusion là-dessus. Pas de verre, pas besoin. Les doigts gourds, il parvint à ouvrir la bouteille et bu directement au goulot, cherchant à noyer à coup de bourbon le gout d'eau sale qui lui persistait dans la bouche.

« Santé… »

oOoOoOoOoOoOoOo

Loki n'était revenu à la villa que de longues heures plus tard. Si tardivement à vrai dire que le soleil commençait lentement à poindre à l'horizon, transperçant les nuages qui couvraient le ciel jusqu'alors. Mais il avait eu besoin de ce temps, indispensable pour remettre ses idées en ordre. Trop en colère face aux assertions et à la surprenante haine de Stark, il avait senti sa magie envahir petit à petit l'espace clos du salon, et ne s'était retenu que de justesse d'exploser littéralement le midgardien sur les murs. S'éloigner un temps était donc la meilleure – la seule – option pour la survie immédiate du scientifique. Ce qui ne voulait certainement pas dire qu'il l'épargnerait plus tard, s'il osait seulement lui adresser de nouveau la parole ainsi. Il préférait simplement le faire lui-même, à l'aide d'une lame et non de la magie, et de préférence le plus lentement possible.

S'il avait senti Stark s'éveiller violemment de son cauchemar avant qu'il ne descende les escaliers pour rejoindre le salon, Loki avait été plus que surpris par son choix de discussion, par sa volonté même de partager son ressenti et ses souvenirs. Il n'en doutait pas, c'était cette surprise qui l'avait amené à presque perdre son sang-froid. La surprise, et rien d'autre. Mais à présent qu'il était de retour, il avait la ferme intention de faire entendre raison au mortel et de remettre en cause ses accusations infondées, à coup d'arguments physiques s'il le fallait. Car contrairement à ce que ce misérable avait osé insinuer il savait, oh si bien, ce qu'était une crise d'angoisse, il ne le savait que trop…

Lorsqu'il posa le pied dans le salon, Loki fut surpris d'entendre du bruit. L'heure n'était que trop tardive – ou matinale, selon le point de vue – et il était étonnant que Stark n'ait point quitté le salon, ou qu'il y soit déjà revenu après s'être couché. Mais quand son pied heurta la première bouteille en verre, il ne put rien faire d'autre que soupirer. Voilà qui repoussait la discussion de plusieurs heures au bas mot, et ce n'était point pour le réjouir. En effet, il refusait tout bonnement de discuter avec Stark, qu'il soit ivre ou souffrant d'une vigoureuse gueule de bois.

Lentement, il suivit la voix de Stark, quoi qu'il n'en distingue pas encore les mots. Et si la voix ne lui avait pas suffi, il était guidé par les cadavres de bouteilles successifs et les empreintes sanglantes de ses pieds, qui avaient séché sur le sol. Oui, maintenant il se souvenait de la tasse que Stark avait éclaté aux sols, des éclats et des blessures que ces derniers avaient occasionnés. Blessures légères, mais qui promettaient d'être douloureuses des jours durant. Loki ne comprit pas pourquoi il n'éprouvait pas la satisfaction habituelle à cette idée.

A mesure qu'il s'approchait du bar, le dieu parvint peu à peu à discerner des mots dans les paroles de Stark, tache non moins aisée qu'il bafouillait, oubliait des mots et des syllabes, et se perdait au milieu de ses phrases. Ah, les affres de l'alcool… Trop souvent, l'ivresse avait tendance à révéler ce qu'il y avait de pire chez les gens, et le plus ignoble parmi tout le reste : la vérité qu'ils portaient en eux. La vérité puante et fétide, qui moins qu'en aucun autre moment ne savait rester dissimulée. Loki n'était pas certain de vouloir entendre ainsi parler le mortel, mais alors son nom fut prononcé et il ne put que s'immobiliser et tendre l'oreille.

« …l'a eu raison d'partir… » marmonna l'homme adossé au comptoir du bar, sans l'avoir aperçu. « Il 'vait raison et moi j'avais… j'avais pas raison… Merde, j'sais plus c'que j'dis… Mais tu comprends Jarv', hein ? »

« Je crains que non monsieur. »

Pourquoi l'IA n'avait pas encore averti son maitre de sa présence, le dieu l'ignorait, mais il n'allait pas pour autant négliger cette opportunité et se priver d'en entendre davantage.

« T'fais chier Jarv', » ahana-t-il difficilement. Mais alors que Loki pensait qu'il allait s'arrêter là – s'écrouler ivre mort serait sans doute plus juste – il reprit. « En fait… 'fait j'suis qu'un abruti. J'le suis toujours, mais genre là encore plus que d'habitude. T'sais, j'connais pas la vie d'Loki, il parle pas des masses de lui. 'fin, l'aut' jour il m'racontait des histoires d'Ásgard, et c'tait plutôt cool. Mais c'était pas de lui, lui, l'histoire, tu vois ? Pas sur lui. Bref, j'sais pas tout c'est sûr, mais y'a quand même un truc qu'est sûr, l'est genre super méga vieux. Et si j'sais pas tout de c'qu'il a vécu avant d'atterrir dans ma putain de maison, 'videmment qu'il sait c'que c'est une crise d'angoisse, non ? J'ai pas raison ? »

« Surement monsieur. »

« Ouais, surement. Tellement surement que c'est sûr. Mon raisonnement est genre… infi… afilli... infilla… sans faille. Et c'est pour ça qu'j'ai totalement merdé d'abord. » Un silence, une nouvelle fois. Pourtant, la voix de Stark était étonnamment faible lorsqu'il reprit une dernière fois. « Dis Jarvis ? »

« Oui monsieur ? »

« Tu crois qu'il r'viendra ? Parc'que ça m'arrive pas souvent, mais là j'crois que faudrait que j'm'excuse. »

Jarvis ne répondit pas, et Loki ne mit qu'une fraction de seconde à comprendre que l'IA lui laissait là l'opportunité d'intervenir… ou de repartir comme si de rien n'était. Le dieu envisagea sérieusement cette dernière hypothèse, pendant quelques secondes. Mais non seulement Stark avait compris le problème et semblait sincèrement regretter ses mots et son comportement, mais comptait qui plus est lui présenter des excuses pour ce qui lui avait dit. Certes, il ne s'agissait là que des paroles en l'air d'un homme aviné. Mais n'était-ce pas lui qui un peu plus tôt avait dit que l'alcool ne permettait que de faire jaillir la vérité ? Quelle ironie ! Il n'y avait bien que Stark pour retourner ainsi ses propres paroles contre lui, y compris sans le vouloir ou même en avoir conscience. La peste soit ce mortel !

Au final, la décision était facile à prendre. Il s'avança plus franchement vers Stark, avalant rapidement les derniers mètres qui les séparaient jusqu'à se retrouver directement devant lui, dans son champ de vision. L'humain leva lentement la tête avant de fixer son visage, étonné, presque comme s'il ne le reconnaissait pas. Mais alors que Loki était sur le point de rompre ce silence des plus malaisants, le visage de l'ingénieur s'illumina soudain, réellement surpris et l'air presque… heureux de le voir.

« Rodolphe ! Tiens, c'est cool que t'sois là, j'pensais justement à toi ! » Ça alors, le dieu ne s'en était pas rendu compte. « J'dois t'parler, c'est genre super important… »

« Vous m'en direz tant… » ironisa-t-il, et peu importe que le mortel soit incapable de saisir le ton sarcastique de ses propos au vu de son état.

« Par contre, j'crois que j'suis pas capable de m'relever tout seul. T'envisagerai pas d'm'aider par hasard ? »

« Pathétique… »

Pourtant, et à son propre étonnement, Loki se pencha en avant pour saisir le bras du mortel et le basculer en position verticale. Surpris, ce dernier chancela, mais se rattrapa de justesse au bar. Une énième preuve de son expérience avec l'ivresse, si besoin est. Mais alors qu'il se tournait vers lui et ouvrait la bouche pour prendre la parole, Loki le coupa net.

« Je n'aurais pas cette discussion avec vous tant que vous n'aurez pas décuvé, me suis-je bien faire comprendre ? » Stark hocha stupidement la tête, mais resta pourtant campé sur ses deux jambes face à lui. « Quelque chose à ajouter peut-être ? »

« Nan, en fait j'suis juste content que tu sois r'venu… »

Et sur ces derniers, il s'éloigna d'un pas titubant, traversant le salon en esquivant avec la force de l'habitude les cadavres de bouteilles, avant de grimper les escaliers d'un pas malhabile. Loki entendit ses pas dans le couloir, le bruit sourd de ses rencontres successives avec le mur, et le claquement de la porte de sa chambre. Puis le silence, enfin.

Et pendant tout ce temps, Loki resta figé sur place, immobile et incrédule. Il était le dieu du mensonge et de la malice, savait mieux que nul autre discerner la vérité du mensonge, ou entremêler l'un et l'autre à sa guise jusqu'à ce qu'ils en soient complètement indiscernables. Souventefois, on lui avait dit être heureux de sa présence. Mais c'était sans doute l'une des premières fois que ces mots sonnaient si sincères.

Misérable mortel…