Disclaimer : Nous ne tirons profit, en aucune façon, de cette histoire. Les personnages de Marvel appartiennent à leurs propriétaires. Nous ne retirons rien de l'histoire qui suit et tous les droits de création des personnages leur appartiennent. En revanche, l'histoire nous appartient.
Rating : T
Genre : Romance / Drama / Angst / Comfort
Personnages : Tony Stark ; Loki ; la plupart des personnages vus dans les films du MCU
Situation temporelle : Démarre en 2012, après que Loki a récupéré le Tesseract dans Avengers Endgame


Bonjour tout le monde !

Beaucoup de discussions importantes entre Tony et Loki dans le chapitre d'aujourd'hui, qui continuent de se confier l'un à l'autre (et n'est-ce pas magnifique franchement ?)

On sème également les première graines pour l'ère d'Ultron, même si chronologiquement ce n'est pas encore pour tout de suite.

.

Egwene Al'Vere, MARGUERITE . ROXTON - JONES, Meranath et Amy, merci beaucoup pour vos review !

Amy (suite à une mauvaise manip de ma part, j'ai supprimé tes reviews au lieu de la valider, et les ai donc repostées avec mon compte perso, désolée !) : C'est toujours un plaisir de lire tes reviews, et de voir que tu continues à suivre cette histoire avec autant d'enthousiasme !

Pour ce qui est la multitude d'intrigues et d'éléments amenés un nombre conséquent de chapitres avant, je dois avouer que nous avons un document de trame pour notre histoire... qui dépasse actuellement les 20k... Oui, ça remet un peu les choses en perspective !

On essaye d'intégrer les autres personnages et de sortir un peu de ce duo exclusif Loki/Tony, même s'ils sont clairement au centre de l'histoire. Ça passe donc par la post-rupture avec Pepper, le Noël des Avengers, et même le retour de Coulson dans le MCU (même s'il s'agit essentiellement d'un gros coup de fangirlisme perso ! XD)

Quant à Loki et Tony, ils continuent à se rapprocher avec les mois passés ensemble. La célébration de l'anniversaire de Loki était un beau moment, mais je suis contente que tu ais été sensible à la scène avec le réacteur ark et cette nouvelle compréhension du starkium pour Omega. C'était une scène très importante pour moi, et savoir qu'elle t'ait touché me ravi.

Comme toujours un plaisir d'avoir de tes nouvelles, en espérant que la suite continue de te plaire !


Bonne lecture !

Ju' et Kae


oOoOoOoOoOoOoOo

CHAPITRE 25

oOoOoOoOoOoOoOo

Ils étaient les chaines à leurs chevilles, le poids incommensurable sur leurs épaules, les spasmes de leurs mains, la petite voix hurlant sans relâche dans leur crâne, et la douleur de leur cœurs brisés.

Parfois, juste parfois – souvent, bien trop souvent – l'un et l'autre priaient pour oublier.

Mais ils étaient également trésors enfouis, poussière d'étoiles, éclats de larmes et perles de sourires, venant patiemment panser leurs blessures.

Et pour rien au monde ils n'auraient perdu leurs souvenirs.

oOoOoOoOoOoOoOo

Après cela, les jours s'écoulèrent uniformément, tandis que la joie de savoir Coulson en vie s'émoussait lentement. Devenait une idée un peu abstraite, aussitôt triée, rangée, assimilée et oubliée dans un coin de la tête. Ainsi, Natasha et Clint repartirent rapidement en mission, recrutant des agents pour Rescue – et, Tony ne se faisait pas beaucoup d'illusions là-dessus, éliminant les membres d'Hydra qu'ils croisaient sur leur route – comme s'ils n'avaient pas conscience de l'existence du SHIELD dans l'ombre, et de la personne qui était à sa tête. Steve continuait de poursuivre ses chimères, toujours fidèlement escorté de Sam, toujours sans succès. Bruce avait également été mis au courant, se réjouissant avec eux de la nouvelle… mais sans réaborder le sujet lors du coup de téléphone suivant.

Lui avait repris ses bricolages dans son atelier. Ses armures, ses réacteurs, les morceaux de tôle froissés et les pierres précieuses jonchant le sol et les établis. Les nuits trop pauvres en sommeil, et les journées trop riches en idées. Son cher et adoré quotidien, rassurant et familier. Pourtant, s'il parvenait plutôt bien à donner le change devant ses collègues et amis – ainsi que devant le dieu qui squattait son atelier, se plaisait-il à croire – il n'en était pas moins troublé. Quoi qu'il veuille de toutes ses forces passer à autre chose et aller de l'avant, il n'y arrivait pas. Pas totalement.

Et le pire dans tout ça ? C'est que ce n'était pas la survie – la ressuscitation, bordel de merde ! – de Coulson, et les horreurs qu'il avait immanquablement dû traverser pour se tenir finalement devant eux qui obscurcissaient son esprit. Ce n'était pas davantage son accession soudaine au poste de directeur à la place de Fury, qu'il aurait pourtant cru du genre cafard increvable, et SHIELD à la vie à la mort. Ce n'était même pas les effroyables expériences aliens menées par ces scientifiques et qui auraient retourné l'estomac de n'importe qui, aussi insensible soit-il. Non, rien de tout ça.

Il était hanté par Loki. Par ses mots. Par son regard trop brillant – trop vide – posé sur lui et ses lèvres livides plissées en une ligne serrée. Par la ligne tendue de ses épaules, la détermination de ses poings serrés et la lassitude de sa posture.

Alors était-ce si étonnant qu'il finisse par craquer ?

oOoOoOoOoOoOoOo

Il luttait. Ferma les yeux un instant. Essaya de résister. Il devait l'ignorer. Ne pas céder. Mais l'appel était trop fort. Alors il se leva promptement du fauteuil avant de s'approcher de l'objet de sa convoitise. Il s'arrêta quelques centimètres avant de le toucher. L'effleura du délicatement, comme pour être certain qu'il n'allait pas le mordre. Avec le dieu de la malice, rien n'était jamais tout à fait certain. Mais rien ne se passa, alors il posa sa main à plat, doucement, la pulpe de ses doigts sentant la peau à la fois soyeuse et un peu rugueuse, que les siècles n'avaient pas réussi à faner. Il inspira lentement et approcha sa tête, collant presque son nez pour essayer de sentir toutes les odeurs. Mais il ne décela rien d'exceptionnel.

Un peu déçu – plus qu'il ne voulait bien l'admettre à vrai dire – par l'apparente simplicité de l'objet, il se recula lentement, se saisissant toutefois du livre. La peau tannée qui servait de couverture était toujours en parfait état malgré son âge, qu'il devinait très avancé. Il la caressa du bout des doigts, avec un mince sourire. Il était très rare que Loki laisse traîner un livre dans le coin salon de l'atelier, qui accueillait pourtant le dieu dans ses longues et interminables heures de lecture ininterrompues, ainsi que la grande majorité de leurs discussions d'ailleurs. Jamais dans une langue terrienne qui plus est. Sauf celui-ci. Un livre bien particulier, et dont le titre lui était familier.

L'ingénieur se demanda si l'autre l'avait fait exprès. Pas que le dieu soit infaillible – un fait qu'il ne se lassait pas de lui répéter – mais c'était toujours plus probable que la simple hypothèse de « l'oubli ». Laissant finalement de côté ces considérations, il finit par hausser les épaules et se réinstalla plus confortablement dans son fauteuil, un café à la main, le livre sur les genoux. Il ouvrit l'épais bouquin et soupira. Okay, il était écrit dans une langue terrienne. Ça ne voulait pas dire qu'il n'allait pas en baver pour le décrypter. Le latin n'était franchement pas sa tasse de thé.

Mais l'Edda était une véritable mine d'or pour en apprendre plus sur Loki, et cette version avait l'air d'être si ancienne qu'elle apporterait probablement des informations que les versions plus récentes avaient perdues, soit par un oubli volontaire ou inconscient de certaines informations, soit par déformation de l'histoire suite aux trop nombreuses traductions successives. Certes, l'édition qu'il avait devant les yeux n'était pas en vieux norrois – ce qui l'arrangeait pour être honnête, parce que sa maitrise des langues, aussi bonne soit-elle, avait ses limites – mais en latin et donc déjà traduite, mais elle serait tout de même plus proche de la version originale que les versions rééditées pour la quatre-vingt-treizième fois par un éditeur jeunesse quelconque qu'il avait pu trouver sur internet, à l'époque où il cherchait à en apprendre plus sur le dieu.

Avec un soupir satisfait, il s'enfonça un peu plus dans le fauteuil et commença sa lecture.

Il oublia en quelques minutes le monde autour de lui. Y compris qu'il était trois heures du matin et qu'il était simplement venu chercher sa tablette oubliée dans un coin pour se changer les idées après un énième cauchemar. Mais Loki était encore parti on ne savait où, probablement peu de temps après que lui-même n'aille se coucher, et le livre était juste là, et…

Finalement, la lecture ne s'avéra pas si compliquée. S'il déchiffra péniblement les premières pages, il gagna peu à peu en fluidité, murmurant les mots à voix-basse tandis que son doigt suivait les lignes de caractères manuscrits. Il n'avait d'abord eu l'intention que de parcourir l'ouvrage en diagonal pour y repérer le nom de son dieu préféré – l'euphémisme du siècle, ironie quand tu nous tiens, couronnée toutefois d'une mince pincée de vérité – et de lire exclusivement les passages le concernant. Mais il avait malgré lui été happé par le récit au style ampoulé et oh combien prétentieux relatant les péripéties des dieux nordiques, et dont il devinait la vérité très largement édulcorée derrières les grandes envolées lyriques.

Le matin le trouva avachi sur son fauteuil, le livre ouvert sur les genoux et ses yeux brulant de fatigue perdus dans le vide. Il avait parcouru deux fois le manuscrit dans son intégralité, sa deuxième lecture lui permettant de mieux saisir certaines subtilités qu'il n'avait pas comprises de prime abord. Mais s'il était raisonnablement sûr d'avoir plutôt bien mémorisé le texte et les informations qu'il contenait – en particulier celles relatives au dieu du chaos, ce qui était quand même son objectif premier – il était loin d'avoir trouvé réponse à toutes ses questions. Bien au contraire, il en avait davantage. Trop. Beaucoup trop pour son esprit en surchauffe.

Incapable de toute raisonnement logique – ou même simplement sensé à ce stade – il prit la courageuse décision d'en rester là pour le moment et d'aller se pieuter. Tout en ayant conscience de l'inutilité de son geste, il repositionna soigneusement le livre à l'endroit où il l'avait pris et quitta la pièce d'un pas qu'il voulait décidé, se retenant de lorgner avec insistance le livre. Ignorant du même coup l'air songeur du dieu qui ne le lâchait pas des yeux.

oOoOoOoOoOoOoOo

Après un miracle de six heures de sommeil consécutives – et non interrompues par un quelconque cauchemar s'il vous plait, comme c'était bien trop souvent le cas dernièrement – c'est d'un pas presque guilleret qu'il regagna son atelier, ses lecture nocturnes temporairement mises de côté face à l'arôme réconfortant qui provenait de sa tasse de café. C'est donc avec une authentique surprise qu'il trouva le dieu confortablement installé, le livre l'ayant tenu éveillé toute la nuit ouvert sur ses propres genoux. Merde. Est-ce qu'il n'était pas sensé y toucher ? Peut-être ne s'était-il aperçu de rien, qui sait…

« J'ignorais que vous compreniez cette langue. »

Ah. Donc clairement, il était grillé. Est-ce que c'était le moment où il devait prendre ses jambes à son cou ? Pas franchement son genre. Feignant donc la nonchalance, il alla s'avachir dans son fauteuil, prenant une longue gorgée de café avant de daigner lui répondre.

« C'est ma marraine qui me l'a appris, quand j'avais huit ans, » expliqua-t-il rapidement. « Elle adorait l'histoire. On peut pas dire que j'étais un élève studieux, je préférais les maths et de loin, mais j'ai quelques bons restes. »

Un simple hochement de tête en réponse, et le bruit d'une page qui se tourne. Puis une autre. Et encore une autre. Tony rongeait son frein. C'est tout ? Il allait en rester là ? Même pas en rêve ! Il avait bien trop de questions qui demeuraient sans réponse, et le dieu était le premier à avoir abordé le sujet après tout.

Il se jeta à l'eau.

« C'est vrai ? Ce que ce livre raconte, c'est la vérité ? »

oOoOoOoOoOoOoOo

Continuant à tourner négligemment les pages de l'ouvrage sur ses genoux, Loki refusa de laisser surgir le sourire narquois qui ne demandait qu'à paraitre suite à ces mots. C'était maintenant que les choses devenaient amusantes.

Le dieu s'était procuré cet ouvrage dans un musée au cours de ses pérégrinations midgardiennes. Après tout, la connaissance était synonyme de pouvoir, et aucun pouvoir n'était à négliger. Il avait donc cherché à comprendre la façon dont les mortels percevaient son existence et celle de ses congénères, se rappelant avec une nostalgie peu coutumière de sa part l'époque où ils étaient révérés tels les dieux qu'ils étaient par ces pitoyables créatures. C'est toutefois avec un déplaisir certain qu'il avait déchiffré les mots de ce livre à l'âge vénérable. Tout n'était pas exact, loin s'en fallait, et souventefois le récit avait été tronqué, modifié ou arrangé. Mais nombre d'informations n'en étaient pas moins correctes, et rarement les plus agréables. L'amertume que lui laissa sa lecture était telle qu'il ne parvenait pas à moquer les grotesques croyances de ces mortels trop crédules et qu'il quitta la Tour pour une brève escapade nocturne.

Sous-estimant du même coup l'humain chez qui il résidait, et négligeant le fait qu'il puisse déchiffrer cette langue qu'il savait n'être plus parlé en ce pays et cette époque. Revenant à l'atelier du midgardien aux petites heures du matin, c'est avec une surprise peu commune qu'il avait trouvé l'ingénieur avachi dans un fauteuil, l'air défait et abruti par la fatigue d'une trop longue nuit sans sommeil. Et déchiffrant à une vitesse somme toute convenable les lignes manuscrites, preuve d'une compréhension qu'il n'avait pas anticipée ni même imaginée.

Il était trop tard pour faire machine arrière, l'humain en avait trop lu pour qu'ils puissent faire comme si de rien n'était. Il connaissait Stark. Et si l'un des traits caractéristiques de l'être humain était son incroyable curiosité, cette faculté était encore décuplée chez ce spécimen. Il lui poserait des questions, à un moment ou à un autre, c'était inévitable. Toutefois, au vu des informations pour trop personnelles que contenait l'ouvrage, il était impensable pour le dieu de ne pas diriger la conversation, de son début à sa conclusion, quelle qu'elle soit. Au moins ainsi maitriserait-il les informations fournies et s'assurerait au passage de leur véracité dans l'esprit de Stark. Qu'il prenne pour argent comptant le moindre mot de cette vérité distordue présente dans le livre était tout bonnement hors de question !

Stark avait donc mordu sans précaution à l'appât jeté par ses soins. Et dire qu'il lui avait suffi de feuilleter le livre devant lui – livre saisit dès qu'il l'avait entendu descendre bruyamment les escalier – geste accompagné d'une banale question sur la langue de l'ouvrage, pour que Stark ne le questionne à son tour, non sans avoir au passage confiée quelque anecdote au sujet de sa propre enfance. Si facile, si aisément manipulable…

« Donc, c'est vrai ? » répéta finalement l'ingénieur, voulant vraisemblablement attirer son attention.

Loki referma finalement le livre, caressant du bout des doigts la couverture de cuir usée par des manipulations successives, avant de faire face à Stark.

« Peu ou prou, » répondit-il, avant de se taire à nouveau.

Sans étonnement, il vit Stark lever outrageusement les yeux au ciel.

« Ce qui veut dire ? »

« Ni plus ni moins que ce que je viens de vous dire. Certaines des histoires contées ici sont relativement exactes, à quelques détails près. D'autres au contraire ont été très largement transformées pour correspondre à vos ridicules conceptions midgardiennes, quand elles n'ont pas tout simplement été inventées. »

Nouveaux yeux levés au ciel, accompagné cette fois-ci d'un haussement d'épaules désinvolte.

« Nan sans blague Rodolphe. Enfin, j'peux pas dire que ça m'étonne, certaines de ces histoires sont franchement tordues. J'trouve ça même plutôt rassurant que tu me dises qu'elles sont imaginées de toutes pièces. »

« Vous semblez oublier le fait que certaines de ces histoires sont bien réelles, et ce qui pour vous n'est que légendes est pour moi souvenirs bien concrets, » corrigea-t-il, attendant l'inévitable question. Qui ne manqua pas, évidemment.

« Et lesquelles, par exemple ? »

Loki lui conta donc par le menu quelques-unes des aventures qui avait été retranscrites d'une façon relativement fidèle, et de préférences celles montrant Thor sous son jour le moins glorieux. De la même manière, il démonta les plus absurdes d'entre elles, s'amusant de l'air tour à tour choqué ou outragé de Stark, et des francs éclats de rire qui le secouaient face aux anecdotes les plus pittoresques.

« Bon sang, j'ai du mal à croire que tout ça soit vrai ! C'est tellement absurde ! » s'exclama vivement l'ingénieur, essuyant quelques larmes d'hilarité qui avaient perlé au coin de ses yeux. « Au moins, vous devez pas vous ennuyer sur Asgard ! »

« Que voulez-vous Stark, il nous faut bien occuper les longs siècles de notre vie. »

Et aussi simplement que ça, toute la légèreté jusqu'ici présente s'évapora en quelques secondes. Se redressant du siège où il était écroulé, Stark se saisit de sa tasse de café, déjà remplie plusieurs fois depuis le début de la conversation quatre heures plus tôt, pour en boire une longue gorgée. Piètre façon de garder un semblant de contenance, Loki lisait facilement en lui et ne pouvait manquer son malaise.

« Des siècles hein ? » marmonna finalement l'ingénieur. « Rappelle-moi, t'as quel âge déjà ? »

« Un peu plus de mille-trois-cent-de vos années midgardiennes, » répondit-il obligeamment. « Thor en a environ deux-cents de plus. »

Il ne fut pas étonné du silence de Stark qui suivit ses mots. Depuis l'annonce de la survie – ou, pour être tout à fait exact, du retour à la vie – du fils de Coul et de la conversation qui s'en était ensuivie, une dizaine de jours plus tôt, il savait que Stark était resté préoccupé par ses propos. Aussi subtil se pensait-il, Loki avait à plusieurs reprises sentit son regard – parfois torturé, parfois perplexe, souvent songeur – posé sur lui. Qu'ils y reviennent n'était pas inattendu, loin de là.

« Des centaines d'années à vivre… » reprit finalement Stark, avalement difficilement goulée d'air et café. « Finalement, quand je vois tes histoires, j'en viens à me dire que c'est autant de temps passé à ne rien foutre qui vous a rendu complètement taré. »

« Parce que vous pensez comme un mortel, » le corrigea-t-il doucement. « Nous autres vivons depuis notre naissance jusqu'à notre dernier soupir avec l'idée que chaque jour n'est qu'un battement de cil dans l'éternité qui est la nôtre. Un jour à la fois, chacun si semblable à ceux qui l'ont précédé et à ceux qui y succéderont. Il n'y a pas d'ennui à avoir quand nous sommes destinés à une telle vie, que nous l'acceptons et l'embrassons. »

Telle était la doctrine qu'on lui avait enseignée et en laquelle il persistait à croire, bien que les années aient altéré son jugement et qu'il n'accepte plus aussi aveuglément les préceptes inculqués dans son enfance.

Car ce que Loki ne disait pas toutefois, c'était la langueur intolérable dans lesquels se coulaient les jours, marasme de vie qui nous étouffait et nous étranglait, marécage fangeux où l'on s'ébattait sans relâche pour ne pas couler à pic, mais dont pour autant il était impossible de s'échapper sans y laisser des morceaux de soi.

Les Nornes seules savaient combien de planètes avait-il visitées, de civilisations toujours plus diverses avait-il rencontrées. Des rythmes de vie, si différents du sien, même parmi des espèces à l'espérance de vie similaire à la sienne. Et jamais cette impression d'étouffer ne s'était faite plus prégnante qu'en Asgard même. Si merveilleuse Asgard, inaltérée et inchangée, jouissant de sa prétendue perfection et refusant l'idée même de changement. Eternellement figée dans le temps et l'espace. Ce silence, cet immobilisme n'était là qu'une prison de plus, aux chaines plus solides que n'importe quel acier. Maudite Asgard, toujours fautive et coupable. Il n'avait voulu que respirer.

« Est-ce que vous pouvez mourir ? » reprit presque avec candeur Stark quelques secondes – une éternité – plus tard, inconscient de la tempête qui se jouait dans son esprit, le forçant à reprendre le fil de la conversation.

« Bien sûr. L'immortalité n'est qu'un concept, tout être vivant est destiné à s'éteindre un jour, les Ases comme les humains. Mais pour nous autres, êtres bénis d'une longue vie, il ne s'agit que d'une issue lointaine, tel un mirage dans le désert. Les guerriers tombés sur le champ de batailles gagnent les vertes prairies du Valhalla, les âmes des défunts rejoignent Helheim, la famine et la maladie sont presque inexistants sur Asgard, et chaque jour vient paisiblement succéder au suivant. Ainsi, pourquoi craindre la mort ? »

« Mais pourtant, il y a bien des personnes qui meurent avant, non ? Tu dis qu'il n'y pas de maladies, mais y'a toujours des accidents, des catastrophes naturelles, je sais pas moi ! Mais des trucs qu'on ne peut pas prévoir, pas anticiper, pas éviter, et qui tuent ! »

Des créatures ennemis, prenant d'assaut un palais doré. Massacrant allègrement civiles innocents, femmes et enfants, indistinctement. Tuant sans états d'âme une mère, dont le sang trop rouge venait tacher un sol de marbre blanc. Il déglutit, se forçant à poursuivre.

« Cela est vrai. Et c'est bien parce que ces décès sont si peu communs que les Ases ne connaissent pas, ne comprennent pas le deuil. »

Le regard de Stark s'éclaira d'une lueur de reconnaissance – fort heureusement dénuée de toute forme de pitié ou de compassion – et Loki su qu'il n'insisterait pas davantage. Il se força violemment à ne pas en être reconnaissant.

« Mais si vous vivez si longtemps que ça, ça veut que dire que chaque étape de la vie, ça dure trois plombes ? Je veux dire… Les hormones à l'adolescence, c'était déjà suffisamment chiant pour moi quand ça ne durait que quelques années, alors j'imagine pas pour toi ! »

Loki haussa un sourcil circonspect, reconnaissant le changement de sujet pour ce qu'il était mais n'en comprenant pas la pertinence dans leur discussion actuelle.

« Pouvez-vous préciser votre pensée ? »

« Et quand vous devenez vieux ? » poursuivit-il comme s'il ne l'avait pas interrompu. « Vous passez des centaines d'années avec le dos qui se coince et les articulations qui grincent ? Vous pouvez devenir impotent ? Incontinent ? Perdre la tête, genre Alzheimer ? »

C'était tout sauf clair. Heureusement, Loki avait suffisamment pratiqué le mortel au cours des mois pour au moins comprendre où voulait-il en venir, ainsi put-il freiner son enthousiasme débordant et insultant.

« Les Ases peuvent vivre naturellement plusieurs milliers d'années, » expliqua-t-il, « mais ce sont les pommes d'or d'Idunn qui leur accorde jeunesse, force et vigueur éternelle. »

« Des pommes, sérieusement ? » s'esclaffa-t-il.

Loki lui tendit alors le livre qui ne l'avait pas quitté, l'ouvrant à la page du poétiquement nommé « enlèvement d'Idunn ». Si la version midgardienne différait très largement de la véritable histoire – ce n'était ainsi pas un géant qui était venu enlever la gardienne des fruits d'or, mais un Ase banni par Odin des siècles plus tôt et voulant conserver le pouvoir des pommes pour lui seul ; et c'était sans parler des manigances grossières dépeintes comme siennes : en tous points ridicules ! – elle contenait toutefois un fond de vérité, ne serait-ce que par l'existence même de ces pommes et leur fonction première. Et si, contrairement à la version de l'Edda, Loki n'était pas impliqué dans le rapt d'Idunn et de ses pommes, il avait néanmoins su habilement renverser la situation à son avantage et en tirer parti, ainsi qu'un avantage tactique indéniable. Une bonne chose, au vu de la façon dont les choses avaient tourné depuis.

Après cela, la conversation mourut peu à peu, jusqu'à ce que seul résonnent les bruits des machines et des appareils électroniques, dans cet atelier qui n'était jamais tout à fait silencieux. Loki s'apprêtait à clôturer pour de bon l'échange pour repartir sur une de leurs expériences laissée en suspens la veille, quand Stark le surprit en reprenant soudainement la parole.

« Tu sais, tout à l'heure, t'as parlé de toi et des autres comme des ''êtres bénis d'une longue vie''. Mais tu vois, pour moi, ça ressemble davantage à une malédiction qu'à autre chose. »

Visiblement, Stark avait médité sur leur conversation, et le dieu appréciait cela. Il était toutefois navré de le voir rester aussi fermement campé sur ses positions, sans qu'aucune évolution ne soit décelable par rapport au début de la discussion.

« Vous raisonnez de nouveau comme un mortel, » soupira-t-il.

« Peut-être. Surement même. Mais c'est justement parce que nous sommes mortels, piètres humains que nous sommes, que nous profitons de chaque instant. Notre vie est éphémère, la quasi-totalité des gens n'atteint pas les cent ans, et on en a conscience. On vit notre vie à fond. Vous autres, vous vous contentez de la regarder passer. »

Surpris par son propos et revenant sur son avis premier, Loki inclina brièvement la tête. Il n'était peut-être pas tout à fait d'accord, mais au moins reconnaissait-il la validité de l'argument. Un argument qu'il s'était pris lui aussi à contempler depuis plus d'un an qu'il avait accordé le rythme de ses pas à celui d'un mortel. Probablement ne comprendrait-il jamais totalement les humains, pas plus Stark qu'un autre. De la même façon, jamais le scientifique ne parviendrait à appréhender vraiment ce qu'était sa vie aux trop nombreux siècles d'existence, passés et à venir. C'était ainsi. Mais cela ne les empêchait pas l'un comme l'autre de vouloir combler au moins un peu l'écart.

Un dernier hochement de tête lui étant adressé et Stark quitta son siège pour gagner son établi, la tasse de café enfin vide abandonnée derrière lui. Loki ne doutait pas du fait que la curiosité de Stark était loin d'être étanchée. Mais cela suffirait, au moins pour quelques temps.

oOoOoOoOoOoOoOo

Baillant allègrement, Tony bossait – une fois n'est pas coutume – dans le salon de son appartement. Mais il avait rendez-vous avec Hill d'ici moins de dix minutes pour faire leur point administratif bimensuel sur Rescue. Et autant Tony détestait ça, autant ça restait toujours plus intéressant que les conseils d'administration de Stark Industries. Mais résultat des courses, il se retrouvait à pianoter distraitement sur sa tablette, vautré dans un canapé, au lieu d'être en bas à l'atelier avec Loki.

Pour une fois, le sujet de ses recherches n'était pas d'Omega, ni même de ses armures, les deux chantiers qui occupaient la plus grande partie de son temps. Mais il avait déjà une dizaine de nouveaux prototypes de réacteur ark prêts à l'emploi pour que Loki puisse faire joujou avec, et il venait de terminer le Mark-62 à peine trois jours plus tôt.

Non, il réfléchissait plutôt à un projet qui lui trottait dans la tête depuis un moment, un complément à Rescue, et une nouvelle forme d'aide pour les Avengers. Il comptait encore potasser dessus quelques temps et laisser murir l'idée avant d'en parler à Hill, mais il savait que le concept avait du potentiel. Alors ouais, pour le moment, les schémas ressemblaient pas mal à ceux de ses armures. Mais c'était en cours d'élaboration, ok ? Et puis de toute façon, son armée de robots pilotés par IA était son projet, alors autant l'assumer complètement, non ? Sauf que War Machine était déjà pris, Iron Patriot franchement hideux, et qu'Iron Army, en plus d'être très moche comme nom, sonnait beaucoup trop militaire à son goût. Bah, il avait bien le temps de leur trouver un vrai pseudo, non ?

oOoOoOoOoOoOoOo

« Merde ! »

C'est avec frustration que Tony vit le réacteur qu'il fabriquait crachouiller misérablement entre ses mains, avant de finalement s'éteindre après une série de bips funestes. Avec dépit, il envoya valser une large part de ce qui se trouvait sur son établi et qui alla s'écraser au sol dans un bruit de tôle froissée. Le dieu, désormais habitué à ses excès – trop fréquents ces derniers temps – ne releva même pas la tête de son propre ouvrage. Agacé, Tony allait l'apostropher violemment – cherchant dans sa tête un prétexte quelconque à l'engueulade pour pouvoir passer ses nerfs sur lui – quand des étincelles et un panache de fumée sortant du réacteur lui firent changer sa réplique en quatrième vitesse, tandis qu'il reculait prudemment d'un pas.

« Dis, Tête de Bouc, je pense que je vais avoir besoin d'un bouclier, » déclara-t-il. Même lui avait conscience de la tension dans sa voix.

« Quand ? » demanda le dieu, soudainement alerte.

« Euh, d'ici onze, dix, neuf, h... »

« Quoi ! » s'exclama Loki en se téléportant à côté de lui, le faisant sursauter.

« Ah ! Bordel, arrête d'apparaître comme ça c'est flippant ! » s'écria le mortel. « Je vais te mettre une putain de clochette, ça t'apprendra à... »

Il fut coupé par Loki qui le tirait brutalement en arrière et tendait ses bras en avant. La désormais habituelle bulle translucide apparut juste à temps pour les protéger – eux ainsi que la pièce – des dégâts de l'explosion.

« Vous n'auriez pas pu me prévenir avant non ?! » ragea le dieu. « Espèce de mortel inconscient ! Qu'est-ce qui vous prend de vous mettre en danger de cette manière ? Encore que ce soit votre problème. Mais vous avez risqué toute votre expérience en cours, sans parler de la mienne, » éructa-t-il en montrant sa partie du labo, dont les paillasses étaient recouvertes de papiers, de livres, d'éprouvettes et de tas de pierres précieuses, de copeaux de métal, de bois et autres matériaux tests.

« Oh, tu te détends la diva gothique ? » marmonna l'ingénieur, bouillant de colère et se retenant d'exploser – mais tout juste, et uniquement parce que Loki n'avait pas tort. « Il ne s'est rien passé de grave et je t'ai appelé dès que je me suis douté que ça allait mal se finir, » finit-il entre ses dents, avant de se détourner. « Dumm-E, tu me nettoies ce bordel, » ordonna-t-il au robot qui approuva grâce à de joyeux bips, auxquels il resta totalement indifférent.

Se dirigeant d'un pas rageur vers le coin salon de l'atelier, il sortit une bouteille qu'il fit claquer sur la table basse ainsi qu'un verre à shot qu'il remplit généreusement avant de l'avaler cul-sec, et rien à foutre qu'on soit au beau milieu de la nuit. Tequila. Il n'aimait pas vraiment ça, mais ça s'accordait plutôt bien avec son humeur.

« Puis-je savoir ce que vous pensez être en train de faire ? » lui demanda le dieu alors qu'il se servait un second verre et l'avalait derechef.

« Vraiment, tu demandes ? J'essaye de me saouler, je pensais que ça se voyait. »

« Et pour quelle raison ? »

« Quelle raison ? » éructa-t-il. Voilà, il avait passé le stade de la simple colère pleine de frustration, maintenant il était tout simplement furax. Il allait se le faire. « Ça fait trois putains de mois qu'on a enfin compris que le réacteur ark était un simple vecteur transmissif d'énergie tandis que le starkium était responsable de la réponse anti-magie. Trois mois merde ! Et depuis ? Rien de neuf ! On pédale dans le vide, sans l'ombre d'un progrès ou même d'un début de réussite à l'horizon. Même à nos débuts, alors qu'on pataugeait au milieu de nos théories et de nos hypothèses, on n'en était pas là. » Troisième et quatrième verres, qui finirent en quasi-totalité sur le sol et ses chaussures, trop occupé qu'il était à faire les cent pas en remuant les bras. Pas comme s'il en avait quoi que ce soit à foutre. « C'est pas que j'pensais qu'on en aurait fini avec tout ça mais… mais merde, je pensais qu'on tenait quelque chose. Mais rien, juste putain de rien ! Le starkium repousse la magie, bravo Sherlock ! On a juste pas le moindre début d'idée du pourquoi ! »

« Boire jusqu'à vous en rendre malade n'est pas pour autant la solution. »

« Eh quoi, que veux-tu que je fasse ? Je suis crevé. Mais si j'essaye de dormir je vais encore faire un putain de cauchemar ou une crise de panique de merde. Tu ne peux rien pour ça, alors laisse-moi gérer ce bordel comme j'en ai envie. »

« Vous faites toujours des cauchemars n'est-ce pas ? »

« Putain de merde Loki, pourquoi est-ce que j'aurais besoin de me bourrer la gueule avant d'aller me pieuter pour oser espérer trouver le sommeil si c'était pas à cause des cauchemars ?

« Vous êtes stupide. »

« Alors trinquons à ça, veux-tu ? »

Cinquième verre, qui finit cette fois-ci dans son gosier. Soupir derrière lui, en provenance directe du dieu auquel il avait allègrement tourné le dos.

« Quoi encore ? » grogna-t-il.

« Parler de vos problèmes a eu l'air de fonctionner la fois précédente. »

Et l'allusion à la cuite monumentale qu'il s'était payé en octobre dernier, peu après sa rupture avec Pepper – et surtout aux discussions sur leurs angoisses et cauchemars respectifs qui avaient suivi – était plus qu'évidente. Comme s'il allait gentiment s'épancher et pleurnicher sur l'épaule du dieu ! Quoi qu'il se soit passé entre eux lors de ladite fois précédente, et les effets effectivement positifs de la fameuse discussion.

« Qu'est-ce qu'il faut pas entendre… Non merci, ce sera sans moi ! »

Refusant de laisser le dernier mot à l'autre enfoiré, il termina son verre d'une gorgée et se releva sans que son pas ne tangue, pas même un peu – comme si quelques shots de téquila pouvaient avoir raison de lui si facilement !

« Sur ce, je te souhaite une bonne soirée, » salua-t-il le dieu en lui adressant une courbette moqueuse.

Puis, abandonnant sans le moindre état d'âme derrière lui ses expériences en cours et les débris de sa colère sur lesquelles s'activait toujours Dumm-E, il regagna sa chambre dans les étages avec la ferme intention de ne pas la quitter avant le petit matin, en ayant engrangé plusieurs heures de sommeil, sobre et sans conversation mièvre à cœur ouvert, merci pour lui !

oOoOoOoOoOoOoOo

Quatre heures plus tard, Tony commençait à douter de la validité de son projet. Et s'il mettait toujours son veto sur les cœur-à-cœur beaucoup trop émotionnant pour son propre bien, il envisageait sérieusement de descendre se pinter la gueule au salon, et rien à foutre de ce que ce connard pouvait avoir à dire sur le sujet ! Et c'est ce qu'il allait faire d'ailleurs !

Sans prendre la peine de se rhabiller, c'est en pyjama et pieds nus qu'il gagna l'ascenseur obligeamment ouvert par Jarvis pour gagner le salon et son bar merveilleusement bien fourni. Mais alors qu'il faisait quelques pas dans la pièce, il trouva l'autre espèce d'enfoiré également présent – rare qu'il s'aventure hors de l'atelier celui-là, surtout quand lui-même n'était pas présent – face à la baie vitrée et verre à la main. Faites c'que j'dis, pas c'que j'fais, hein ?

« Et c'est moi qui ne dois pas me saouler ? » dit-il avec agacement.

Pas de sursaut, ni même le moindre frémissement. Évidemment qu'il savait qu'il était là, cet emmerdeur.

« L'alcool midgardien n'a presque aucun effet sur mon organisme. »

« Putain de dieu. »

Tony alla se servir un verre, avant de s'affaler sur le canapé. Pris d'un frisson, il tira à lui le vieux plaid bleu que laissait toujours Steve – soi-disant pour apporter un peu de chaleur et de vie à son intérieur, c'te bonne blague – et dont aujourd'hui il le remerciait intérieurement – Tout était calme, et silencieux. Malgré lui, Tony s'en trouva apaisé – qu'importe combien il veuille rester énervé après le dieu – et relâcha le souffle qu'il avait inconsciemment retenu. Sirotant tranquillement son verre, il fut presque surpris d'entendre le dieu prendre la parole.

« L'un des avantages inhérent à mon espèce est le besoin moindre en sommeil. Ainsi, je peux veiller sans broncher plusieurs nuits durant, sans que mon corps ou mes capacités cognitives ne s'en retrouvent affectés. Si le repos induit par la méditation et la transe magique est loin d'être aussi efficace que le fruit d'un sommeil profond, pouvoir échapper aux images voraces de notre inconscient n'en reste pas moins appréciable. »

« Que fuis-tu ? » demanda Tony à voix basse, n'osant parler trop fort.

« Les souvenirs, quoi d'autre ? »

D'un geste de la main, le verre du dieu se remplit de nouveau, ainsi que le sien. Enfin, le sien était seulement à moitié rempli, parce qu'il avait visiblement une toute nouvelle nounou – nounou qui n'était pas Jarvis pour une fois – qui entendait surveiller sa consommation d'alcool. Sans doute pour éviter de le retrouver complètement torché et inapte au travail le lendemain. Ouais, surement ça. Savourant malgré tout le fait de ne pas avoir à se lever pour se resservir, il en avala lentement une gorgée – whisky, nota-t-il distraitement – observant le dieu qui persistait à lui tourner le dos.

« Quand j'étais plus jeune, je n'éprouvais point ce besoin pressent de fuir le sommeil. Repousser sans cesse l'heure du coucher n'était qu'un prétexte futile pour veiller comme les grands et lire plus longtemps, rien de plus. »

« Mais tu as grandi, » le relança-t-il en voyant qu'il ne poursuivait pas.

« J'ai grandi oui. J'ai gagné en maturité, en expériences… en souvenirs. Des siècles de vie dont je conserve la trace dans ma mémoire, qu'il s'agisse de pensées fugitives et brumeuses ou de souvenirs étonnants de précision. Seulement, on conserve aussi bien les bons que les mauvais souvenirs. Et aussi inconcevable cela vous paraisse-t-il, je me souviens avec une surprenante exactitude de nombre de souvenirs datant de ma jeune enfance, quand bien même cela remonte à plus de mille ans de cela. J'étais le cadet de deux siècles de Thor, et je dois reconnaitre à ce dernier sa précocité et le talent qu'il a très tôt démontré dans le maniement des armes. Odin s'est donc empressé de lui fournir les meilleurs maitres d'arme du royaume pour parfaire à son éducation, quand il ne s'en chargeait pas lui-même. De cette époque, je me rappelle surtout de ma solitude. Et tandis que chaque matin je voyais Thor quitter les appartements en direction des terrains d'entrainement, moi je restais cloitré au palais sous la garde des nourrices. »

Le dieu vida son verre d'une lampé avant de se resservir magiquement. Si celui de Tony – pas encore tout à fait vide – ne fut pas rempli à nouveau, il n'y prit pas garde. Il avait lentement glissé à l'horizontal, emmitouflé dans son plaid comme un petit vieux – chut, personne ne le saurait ! – et écoutait attentivement le dieu raconter ses souvenirs, dieu dont il sentait vibrer les émotions sous le masque de neutralité prudente.

« J'étais si heureux quand j'ai compris que non seulement j'avais accès à la magie, mais qu'en plus je montrais les signes d'un fort potentiel ! Fini pour moi les heures de solitude ininterrompues, j'allais moi aussi avoir droit aux meilleurs professeurs et deviendrai un grand sorcier, l'égal de Thor ! J'étais tellement naïf, à l'époque. Thor méprisait la magie, arme de faibles et de lâches, et Odin n'avait qu'indifférence pour mes dons. C'est… c'est ma mère qui m'a pris sous son aile et sa tutelle, alors même qu'elle était déjà celle qui s'occupait le plus de moi. Elle était… Elle était une brillante magicienne, souriante et sereine, et si patiente avec moi ! Elle était… Elle était mon monde… »

Loki n'évoquait pas souvent son passé. Parler de culture, de politique et de magie des Neuf Mondes et d'ailleurs, ça oui. Evoquer l'histoire d'Asgard, c'était relativement fréquent. Thor, il en parlait à l'occasion, essentiellement pour le rabaisser. Mais sa propre enfance ? Ses parents ? Pour ainsi dire jamais. Alors Tony recueillait silencieusement ses confidences, conscient de leur préciosité.

Mais quand le dieu évoqua sa mère décédée récemment… C'est seulement à ce moment-là que Tony se rendit compte que ça faisait à peine plus d'un an qu'elle était morte. Un an, autant dire rien du tout dans la vie d'un être plusieurs fois centenaire comme lui. Un anniversaire que Loki avait très probablement passé seul, s'il se rappelait bien les quelques jours où Loki s'était absenté à la fin du mois de mars. Un an. Juste un an. Merde. Alors pris d'une impulsion subite, il lâcha les premiers mots qui lui passèrent par la tête.

« Mon père était un connard. »

Du coin de l'œil, il vit le dos du dieu se redresser, comme si soudain il prêtait physiquement attention à ses propos. Pourtant, il ne se retourna pas, et Tony se sentit stupidement soulagé de ne pas avoir à supporter son regard directement posé sur lui. Parce que maintenant qu'il avait commencé, autant aller jusqu'au bout, hein ?

« Jamais rien de ce que je faisais n'était assez bien pour lui. Et pourtant, génie ici, tu sais ? J'ai conçu mon premier circuit imprimé à l'âge de quatre ans, mon premier moteur à même pas sept. J'ai piraté le Pentagone pour un pari stupide à quatorze ans, et ai été diplômé du MIT à dix-sept ans. Ce que personne d'autre n'a jamais fait soit dit en passant, ni avant ni après moi. Je suis putain d'hors du commun, et c'est pas juste mon égo qui me fait dire ça. Mais malgré tous mes efforts, c'était pas assez, nan. Après tout, je n'étais pas Captain America donc… Comment rivaliser avec le symbole de toute une nation, incarnation parfaite du patriotisme américain et qui s'était sacrifié pour sauver son pays ? Qu'on s'étonne pas que je puisse pas saquer Steve quand on s'est rencontré la première fois. Même alors qu'on le pensait mort, mon père l'aimait plus que moi. »

Si la plupart des gens connaissaient ses premiers « faits d'armes » – inconvénient majeur du fait d'être une personnalité publique – bien peu en revanche avaient conscience d'à quel point ses relations avec son paternel avaient pu être mauvaises. Rhodey évidemment était au courant, puisqu'il l'avait rencontré au MIT, à l'époque où il se débattait encore entre la volonté de plaire à son père, et son envie de l'envoyer se faire foutre. Pepper aussi, pour des raisons évidentes. Il avait abordé le sujet deux ou trois fois avec Happy, souvent de façon indirecte, et également avec Bruce. Il savait que Steve s'en doutait un peu – en même temps, il n'avait pas été franchement subtile dans ses insultes, à l'époque – et il n'osait imaginer ce que le SHIELD – et donc Barton et Romanoff – savait exactement, sachant qu'Howard avait été l'un des fondateurs de l'organisation. Mais malgré tout, peu de personne étaient au courant. Vraiment au courant. A partir d'aujourd'hui, il allait pouvoir rajouter Loki à cette courte liste. Commençant lentement mais surement à fatiguer, il était infoutu de dire s'il s'agissait d'une bonne ou d'une mauvaise chose.

« Ma mère par contre… Ouais, on peut pas dire qu'elle était vachement présente, tout le temps fourrée on ne sait où, entre ses diners de bourges et ses œuvres de charité. C'est d'ailleurs le majordome de la famille qui m'a davantage élevé que mes propres parents, aidé de loin en loin par ma marraine quand j'étais môme… Mais bref, tout ça pour dire que quand ma mère était là… Elle était vraiment là, pour moi. Elle me voyait moi. Contrairement à mon père, elle pigeait que dalle aux maths et à l'informatique. C'était une artiste, douce et gentille, et j'adorais l'écouter jouer du piano. Pourtant, elle n'a jamais cessé de me poser des question, écoutant attentivement des réponses qu'elle ne comprenait pas, avant de me sourire ou de passer une main dans mes cheveux. Elle a jamais cessé de m'encourager et de croire en mes créations. De croire en moi. »

Il soupira lourdement, submergé par les souvenirs qu'il avait enfoui, et qu'il ne s'autorisait jamais vraiment à faire remonter. Papillonnant doucement des yeux, il observa son verre pas tout à fait vide – et abandonné depuis un moment – tanguer sur la table basse, tandis que sa vision se troublait. Il acheva précipitamment sa confession, la bouche pâteuse, tant qu'il en avait la force.

« J'avais vingt-et un an quand elle est morte avec mon père, dans un accident de voiture qu'il avait causé, » dit-il d'une voix sombre. « Je parle pas d'elle, jamais. Cracher sur mon enflure de père, ouais, je peux le faire à l'occasion. Mais pas elle. J'évite même de penser à elle. Parce que quand j'le fais, elle me manque. Elle me manque… »

Avant de finalement fermer les yeux, il croisa le regard de Loki dans le reflet de la vitre, qui le regardait attentivement. Se laissant finalement emporter par le sommeil, il crut entendre quelques mots prononcés d'une voix basse par le dieu, des mots qu'il n'était probablement pas sensé entendre.

« Elle me manque aussi… »

Ou peut-être que c'était juste dans sa tête, qui sait…