Bonjour à tous !
Me revoici après de longs mois d'absences, il se pourrait que j'aie été très occupée. Pour celleux qui veulent passer directement à la lecture, et découvrir la suite des aventures de Clarke, vous pouvez sauter le racontage de vie ci-dessous. Et bonne lecture à vous !
Pour les autres, je vais vous parler un peu de ces derniers mois et de mes futurs projets. Donc en octobre, je me suis mis un gros coup de pied au derrière et je me suis (finalement) inscrite à une formation que j'ai découverte l'an dernier : "Devenir écrivain" proposé par l'organisme de formation Licares. Le but étant de se professionnaliser dans l'écriture de roman. Je suis donc actuellement en pleine écriture d'un premier roman, d'où ma longue absence ici. Je ne compte pas arrêter de publier des fanfictions pour autant, car après avoir terminé de publier celle-ci, j'ai encore au moins un projet en cours. Pour celleux qui souhaitent me suivre et m'encourager dans mes projets, vous pouvez me trouver sur instagram (c'est là où je suis le plus active), .
Et toujours disponible en MP pour échanger avec vous, donc n'hésitez pas ;)
Prochain chapitre avant la fin de l'année, promis, et passez un bon week-end !
F.
Mes années de primaires s'écoulèrent dans une douce innocence, suivant mes deux amis dans toutes les aventures où ils m'entraînaient avec enthousiasme. Nous passions nos week-ends à la rivière, ou au fond de la grotte située à une petite heure de marche du village, que nous atteignions au prix d'une randonnée abrupte. Nous partagions d'innombrables histoires d'horreur, dissertant sur l'existence du Dahut, de la bête du Gévaudan ou autres créatures imaginaires dont nous avions entendu parler.
À aucun moment, je n'anticipais le bouleversement qui nous tomberais dessus. Étais-je trop absorbé par ce bonheur innocent pour ne pas voir arriver les nuages ? Ou bien ma mère était particulièrement douée pour dissimuler ses pensées ? Toujours est-il qu'au moment où j'ai compris que quelque chose clochait, il était déjà trop tard.
En trouvant mon père à l'heure du déjeuner, ses sourcils blonds froncés dans une mine inquiète, alors qu'il jouait avec un verre au milieu de la cuisine, quelque chose au fond de moi remua de façon désagréable. Je jetais mon blouson sur le porte-manteau de l'entrée et m'avançais prudemment. Maman ne se retourna pas, continuant à mélanger la poêlée de légumes qui grésillait dans le wok, emplissant la salle d'une odeur familière d'huile d'olive et d'épices. Je remarquais la tension dans ses épaules et son air contrarié.
— Qu'est-ce qu'il se passe ? lançais-je d'une voix hésitante. D'un bond, je sautais sur un des tabourets autour de l'îlot central de la cuisine. Mon père esquissa un sourire pour me rassurer, mais celui-ci n'atteint pas ses yeux. J'y lisais la peine qu'il ressentait à l'idée de devoir m'apprendre une mauvaise nouvelle.
— Tu tombes bien Clarke, il faut qu'on ait une petite discussion familiale.
Il s'installa sur le siège à ma gauche tout en m'examinant. Mon estomac se serra furieusement en réalisant que j'avais déjà vu ce regard sur son visage. La dernière fois remontait à quelques mois avant ma rencontre avec Lexa, le jour où il m'avait annoncé sa nouvelle mutation. Un rapide coup d'œil vers ma mère, toujours trop concentrée sur la cuisson du repas pour que ce soit naturel, m'apprit qu'elle ne souhaitait pas se mêler de cette conversation.
— Papa, tu me fais peur. Qu'est-ce qui se passe ?
— Ne t'en fais pas Clarke, c'est juste le travail.
Mon cœur s'emballa à cette révélation qui, loin de m'apaiser, accentua mon inquiétude grandissante. « Juste son travail » ? À chaque fois qu'il m'annonçait une nouvelle liée à son travail, on repartait à l'autre bout du monde. Alors « juste le travail », ça ne pouvait pas être bon. Remarquant l'air affolé que je n'essayais même pas de cacher, il prit mes mains entre les siennes, d'un geste rassurant.
— On ne déménage pas Clarke. Mais je dois rejoindre une caserne dans l'ouest de la France pour ma prochaine mission.
L'idée d'un nouveau départ écarté, je recommençais à respirer de façon normale, néanmoins contrariée d'être privée de mon père pour un temps indéterminé.
— Ça veut dire que ce n'est pas définitif ? Ça va durer quelques semaines ? Quelques mois ?
On ne peut pas dire qu'il était souvent présent. Il travaillait tard la plupart du temps, parfois même le week-end, et prenait peu de vacances. Mais je le voyais tous les jours, ça me suffisait. Et lorsqu'il arrivait à échapper à son devoir pour quelques heures, il était disponible à cent pour cent pour moi et maman. Anticipant la séparation difficile que je m'apprêtais à vivre, mon esprit se tourna vers Lexa et Lincoln. À la pensée que mes amis me soutiendraient dans cette épreuve, je réussis à garder une expression résolue. J'aurais treize ans à la rentrée, d'ici quelques mois, nous serions au collège et je m'estimais en âge d'affronter l'absence de mon père.
— La mission n'a pas de durée déterminée. Pour être honnête, on aurait probablement dû déménager. Mais je ne voulais pas vous déraciner de nouveau. Tu t'es bien intégré ici, bien plus que tout ce que j'aurais pu espérer lorsqu'on est arrivés il y a deux ans.
Il marqua une pause, lorgnant vers ma mère qui lui accorda enfin un bref intérêt.
— Tu sais princesse, ça va être compliqué à la maison. Maman a de nouvelles responsabilités à l'hôpital, et avec moi qui ne rentrerais que de temps en temps…
Il s'arrêta de nouveau, peu enclin à terminer ce qu'il s'apprêtait à m'annoncer. Mon stress, qui s'était considérablement atténué, s'amplifia à nouveau alors qu'il tournait autour du pot.
— Quoi ?
Nous sursautâmes tous les deux, lorsque le plat fut déposé sans douceur sur la table devant nous. Levant les yeux à l'unisson sur ma mère, elle mit le coup de grâce, se décidant à se mêler à la conversation et mettre fin à la torture que mon père me faisait vivre.
— Tu iras en pensionnat à la rentrée. Je suis désolée chérie, mais je ne peux pas te laisser livrée à toi-même ici.
— Pardon ?
Le choc me coupa le souffle. Ça ne pouvait pas être une décision prise à la va-vite, ils en avaient forcément parlé avant. La présence impromptue de mon père à l'heure du déjeuner, l'expression fermée et sévère de ma mère, toute cette mise en scène était uniquement dans le but de m'annoncer cette horrible nouvelle. Je dévisageais tour à tour mes parents, cherchant un indice que tout ceci n'était qu'une mauvaise blague. Sans succès. Je bondis sur mes pieds, hors de moi.
— Vous êtes sérieux ? J'ai fait quoi pour mériter ça ?
Papa se replia sur lui-même, triturant nerveusement une petite cuillère, incapable d'affronter mon regard outré. Ma mère, imperturbable, se redressa fièrement, déployant dans ce simple geste toute l'autorité naturelle dont elle disposait. Je sus à cet instant que toute tentative de la contredire serait vaine.
— Nous avons pris la décision en nous basant sur ce qui serait mieux pour ton avenir Clarke. Débita-t-elle d'une voix monocorde, faisant appel à ma logique.
Logique qui n'avait absolument pas sa place dans le tourbillon d'émotions qui m'assaillaient en imaginant une séparation bien plus douloureuse cette fois, que celle d'une adolescente et de son père.
— Mieux ? Mieux que quoi ? demandais-je abasourdie.
— Mieux que d'aller dans un collège de seconde zone, et de passer tes soirées à traîner avec tes amis dans les bois au lieu d'étudier. Si l'on ne peut pas être là pour t'épauler, je veux être certaine que tu seras dans un environnement qui te soutiendra.
J'eus l'impression de prendre une claque. « Traîner dans les bois » ? Depuis quand était-ce devenu un problème ? Elle qui semblait ravie que je passe plus de temps dans la nature. Et si le collège public était un choix acceptable pour Lexa et Lincoln, pourquoi ne l'était-ce pas pour moi ? C'était la première fois que ma mère parlait ainsi de mes amis, de ma vie. Je ne comprenais pas. M'estimait-elle trop âgée maintenant pour ces occupations qu'elle jugeait infantiles ? Ou bien le problème était ailleurs ?
— Tu ne me fais pas confiance ?
Les mots restaient à moitié coincés dans ma gorge, encore sous le choc de ses paroles blessantes. Elle ne s'en rendait probablement pas compte, pourtant le résultat était là. Elle hésita un instant, avant de répondre en esquivant le sujet.
— La décision est prise, Clarke. Tu iras au pensionnat à la rentrée. Tu t'y feras de nouveaux amis. Et tu verras Lexa et Lincoln pendant les vacances.
— Les vacances ? Pourquoi pas les week-ends ? Il est où ce pensionnat ?
Des larmes brûlantes se pressaient derrière mes yeux, j'abandonnais déjà en posant cette question. Je le savais, tout comme elle. La gentille petite fille rentrait dans le rang, comme je l'avais toujours fait. Pourtant cette fois, le coup de poignard que je venais de recevoir dans le cœur laisserait une large cicatrice. Je montais dans ma chambre en furie, fuyant cette discussion qui n'en était pas une. Une conversation est censée aller dans les deux sens ! Je me jetais sur mes draps et enfouis ma tête dans mon oreiller avant de hurler de toutes mes forces.
L'Angleterre ? Je doutais encore de leur sérieux tellement c'était cliché. Ils m'envoyaient dans un pensionnat en Angleterre ! Plus vieux jeu, tu meurs. Ça allait être ça maintenant ? Maman à la maison, papa, je ne sais où, dans l'ouest de la France et moi de l'autre côté de la Manche ? Je fermais les yeux alors que l'image souriante de Lexa s'imposait à moi en pensant à ma famille. Elle aussi en faisait partie ! Tout comme Lincoln ! C'était injuste ! Un léger grattement contre la porte attira mon attention. Je distinguais la silhouette de mon père dans l'entrebâillement. Je tendis la main pour attraper la télécommande de la chaîne et lançait la radio au volume maximum, lui signifiant clairement que je n'avais aucune envie de le voir ou de lui parler. Il se retira discrètement. Une petite voix au fond de moi n'avait de cesse de répéter que les parents essayaient toujours de faire ce qui est le mieux pour leur enfant. Okay, mais franchement, ça les tuerait de nous demander notre avis parfois ? Échouée sur mon lit, je contemplais à travers le velux juste au-dessus, les nuages passer dans le ciel bleu. La lumière diminua au fil des heures, jusqu'à laisser la place aux étoiles brillantes qui semblaient me provoquer par leur splendeur, insensible au malheur qui venait de s'abattre sur moi.
J'éteignis la musique, feignant de me coucher. Attendant patiemment que mes parents s'endorment, je me glissais ensuite hors de la maison. Sous le ciel empli de constellations, je franchis les quelques mètres qui me séparaient de chez Lexa.
Assise sur la balançoire au milieu de son jardin, je frottais la terre du bout de ma basket tout en lui expliquant ce qui lui valait mon irruption tardive. Il n'avait fallu que deux cailloux, lancés contre sa fenêtre pour attirer son attention et qu'elle me rejoigne. Maintenant, on était là, le pavé venait d'être jeté dans la mare, et après un moment de latence choqué, elle réagit aussi violemment que moi quelques heures plus tôt.
— Ils n'ont pas le droit ! Tu ne peux pas les laisser faire !
Malgré la situation, un demi-sourire éclaira mon visage devant la fougue dont elle faisait preuve. Bien sûr que non, Lexa Primheda n'aurait jamais accepté une telle chose. Elle aurait lutté jusqu'au bout, alors que moi…
— Ce sont mes parents Lexa, il n'y a rien que je puisse faire…
Ses yeux s'écarquillèrent en entendant ma réplique. De rage, elle envoya valser la balançoire et s'élança vers la maison sans un regard en arrière. Paniqué, je me précipitais derrière elle et agrippai son poignet. Devant son refus de me faire face, je passais mes bras autour d'elle, appuyant mon front contre le haut de son dos.
— Je suis désolée. Ne sois pas fâché contre moi.
Ses épaules se détendirent tandis qu'elle pivotait pour me rendre mon étreinte. Je me faisais l'effet de la plus grande des lâches en me sentant soudain en sécurité. J'allais bientôt devoir renoncer à ce sentiment réconfortant. À cette pensée, de grosses larmes se mirent à rouler sur mes joues rondes.
— On n'a qu'à s'enfuir ! Avec Lincoln, on pourrait se construire une maison dans les bois ! Ils ne pourraient pas nous retrouver.
Un rire douloureux se fraya un chemin dans l'angoisse qui me tenaillait depuis des heures. Il n'y avait qu'elle pour arriver à me faire rire dans une situation aussi dramatique.
— Je t'adore Lexa, y'a que toi pour proposer des trucs pareils en étant sérieuse.
À aucun moment, je ne doutais de sa capacité à mettre son plan à exécution. Aussi tentant qu'il fût, il fallait bien se rendre à l'évidence que ça n'aurait que reporté le problème. Lexa me traîna dans la maison sans hésiter, et je ne fis pas mine de vouloir rentrer chez moi. Il nous arrivait souvent de dormir les uns chez les autres, ce soir il était impensable pour elle comme pour moi que nous nous séparions. Je me glissais sous les draps qui portaient son odeur rassurante. Ma main chercha la sienne juste avant que je ne sombre dans un sommeil profond, bercé par les battements réguliers de son cœur que je sentais sous mes doigts.
xxx
Quelques semaines plus tard, on était là, dans la cour, alignés tels des soldats exécutant un ordre absurde, incapables de désobéir. L'heure du départ était venue trop vite, marquant la fin d'un ultime été d'innocence. Maman faisait des allées et retours entre la maison et la voiture, évitant nos regards perdus. Lincoln se tenait à ma droite, les yeux fixés devant lui, ma main reposant dans sa grande paluche comme un oisillon tombé du nid. À ma gauche, je pouvais sentir la chaleur de Lexa contre mon bras, elle était si proche. La douleur dans mes doigts écrasés qu'elle serrait compulsivement n'était pas encore assez forte pour éclipser celle que je ressentais au fond de mon cœur.
Pour la dernière fois, avant longtemps, je profitais de la présence réconfortante de mes meilleurs amis. Une sourde colère m'envahit à cette pensée injuste. Ça aurait dû être comme ça pour toujours, pourquoi la vie nous séparait maintenant ? « La vie », c'était en tout cas ce que je me répétais en boucle pour ne pas trop en vouloir à mes parents. Maman s'installa derrière le volant, signal incontestable qu'il était temps de la rejoindre. Je n'avais plus que quelques minutes, au mieux.
— Je dois y aller.
Ma voix, méconnaissable, résonna à mes oreilles comme dans un tombeau. Lincoln réagit en m'offrant une étreinte puissante entre ses bras costauds avant de s'éloigner sans un mot. Je baissai les yeux vers la main qui m'emprisonnait, celle de Lexa. Elle tourna la tête à l'opposé intentionnellement, me serra encore plus fort, refusant de me quitter. Quand avec douceur, je me dégageai, sa mâchoire se contracta violemment dans un effort évident pour retenir ses larmes. Je la connaissais par cœur. Mes mains se plaquèrent sur ses joues, la forçant à me regarder. Pour la dernière fois, je profitais de la teinte unique de ses yeux que j'aimais tant contempler. Au-delà de l'iris vert que chacun pouvait voir, je distinguais les myriades d'étoiles qui ne se révélaient qu'à moi. Je voulais graver leur couleur dans ma mémoire, pour pouvoir les peindre encore et encore. Il n'y avait aucune larme dans son regard, juste une sorte de détermination. Comme un enfant qui ne comprend pas ce qui se passe, mais qui sait que c'est grave. Prise d'une impulsion à laquelle je ne résistai pas, je me penchai pour lui déposer un baiser sur la joue. M'attardant plus longtemps que j'aurais dû, je remarquai avec une clarté nouvelle la douceur de sa peau et son odeur si particulière, le parfum fleuri de sa lessive mêlé à celui plus sauvage de la forêt. Effrayée par cette sensation inédite qui apparaissait soudainement (ou peut être pas si soudainement que ça), je tournai les talons pour rejoindre ma mère, fuyant presque devant les émotions que cet échange si banal venait de provoquer. Elle démarra sans attendre alors que je gardais en vue mes amis autant que je le pouvais, avant de me redresser sur le siège passager une fois le premier virage franchi.
— Six semaines avant les vacances. Soufflais-je doucement pour me donner du courage.
— Oui, seulement six semaines Clarke, ce n'est pas la mer à boire ?
— C'est une éternité, mais ce n'est pas comme si j'avais le choix, n'est-ce pas ?
Ma mère eut la décence de ne pas surenchérir et conduisit en silence jusqu'à l'aéroport. Une fois garée, elle m'emmena à l'enregistrement des bagages avant de chercher le comptoir de la compagnie où je devais me présenter pour rejoindre le personnel accompagnant. J'avais déjà pris l'avion à de nombreuses reprises. Les aéroports, les trains, les bus, tout cela n'avait aucun secret pour moi, entre les déménagements et les voyages avec mes parents. Cependant, c'était la première fois que je partais seule, et maman, bien que confiante, montrait des signes de nervosité.
— Si t'es si inquiète, pourquoi tu m'as pas accompagné jusqu'à cette merveilleuse école où je suis censé aller ?
— Ne commence pas Clarke. Avec la rentrée, je ne peux pas m'absenter, on en a déjà parlé. Et puis je suis certaine que tu vas très bien te débrouiller. Tu as l'habitude de voyager.
— Je m'en fais pas moi, c'est toi qui à l'air stressé.
— Bien, quand tu atterris tu nous appelles de l'aéroport avant de monter dans le bus. De la gare, tu pourras prendre un taxi jusqu'à l'école, ce n'est pas loin, mais tu es chargé. Ajouta-t-elle en vérifiant une dernière fois que j'avais bien mes affaires. La grosse valise où s'entassaient mes habits était déjà en soute. Mon sac à dos, contenant tout ce dont je n'avais pas voulu me séparer, était l'unique bagage que j'avais sur moi. Je hochais la tête pour ne pas la contredire.
— Un vol, un trajet en bus et une course de taxi, seule avec mes bagages dans un pays inconnu. Toi qui craignais que je sois « livré à moi-même » en restant ici…
— Clarke… gronda-t-elle, me mettant en garde de ne pas déclencher de dispute.
Il était trop tard pour ça, à ce sujet, je ne pouvais qu'approuver. Je soupirais en la prenant dans mes bras, elle déposa un rapide baiser sur ma joue en guise d'au revoir.
— À très vite ma chérie.
La pluie et le vent de septembre m'accueillirent à la sortie de l'aéroport. Je remontais le col de ma veste, hésitant à ouvrir ma valise pour y récupérer mes gants et mon écharpe.
— Qu'est-ce que ça va être en décembre… grommelais-je en avançant vers la gare routière.
Le pire n'était pas le froid, mais plutôt l'humidité ambiante. J'espérais que ce serait différent en s'éloignant de Londres, sans vraiment y croire. Dans les alpes, la température descendait régulièrement en dessous de moins dix degrés au courant de l'hiver, avec d'importantes chutes de neige, mais l'air restait généralement sec, rendant plus facile à supporter le rude climat. Je repérais sans mal la ligne de bus sur laquelle de grosses lettres lumineuses indiquaient ma destination, située à une petite heure de la capitale. Après avoir confié ma valise au chauffeur, je m'enfonçais dans les sièges élimés qui dégageaient une odeur de renfermé. Calant mon épaule contre le montant, je regardais à travers la fenêtre couverte de buée. Machinalement, je traçais un cœur sur la vitre, pensant immédiatement à ceux que j'avais laissés derrière moi. Lexa et Lincoln aussi prendront le bus demain matin, pour se rendre au collège pour leur premier jour. Ils me manquaient déjà, et à ce manque, se mêlait une jalousie certaine. Eux, seraient ensemble pour affronter ce nouvel environnement, alors que moi… D'un geste agacé, je brouillais mon dessin et fermais les yeux, tentant de me vider la tête.
Le véhicule s'immobilisa, me forçant à les rouvrir. Je n'avais pas réussi à prendre un seul instant de repos, des pensées désagréables m'assaillant sans relâche. Toutes en rapport avec Lexa et Lincoln qui continuaient leurs vies de leur côté, m'oubliant peu à peu. Loin des yeux, loin du cœur. Je luttais pour ne pas laisser ce vieil adage m'obséder, mais il revenait sans cesse. Plus je m'éloignais, plus ma mauvaise humeur augmentait, et lorsque je posais finalement le pied dans la ville où je vivrais désormais à mi-temps, mon estomac se noua.
Cambridge, ses parcs verdoyants, ses barques glissant sur le Cam, ses magnifiques bâtiments en briquettes rouges. Je la haïs immédiatement. Même cette fichue gare avait des allures majestueuses avec ses grandes arches surplombées de divers blasons et ses moulures prétentieuses au sommet. Sans doute, cette réaction épidermique n'avait aucun rapport avec la ville en elle-même, et tout à voir avec les circonstances et les conséquences de ma présence ici. En grommelant, je me dirigeais vers la station de taxis qui m'emmena enfin à destination.
Le portail était fermé par deux immenses portes en bois, une sobre plaque noire accolée sur le côté, indiquait que j'étais arrivée. De part et d'autre de l'imposante entrée s'étendait un mur d'enceinte en brique rouge, de deux mètres de haut, contournant probablement toute la propriété. Plantée au pied de l'entrée glaciale, j'hésitais furieusement à faire demi-tour, reprendre le bus, l'avion, rentrer chez moi, rejoindre Lexa. Mes yeux se fermèrent brièvement tandis que j'imaginais la tête qu'elle ferait en me découvrant devant chez elle au moment où elle sortirait pour aller au collège demain matin. Un sourire lumineux éclaira mon visage, je me perdais dans mes fantasmes, mais c'était la seule chose qui me réchauffait un tant soit peu depuis que je m'étais éloignée de Lexa.
Un raclement de gorge me ramena brutalement à la réalité et mon sourire s'effaça aussi vite qu'il était apparu. Une femme qui devait avoir l'âge de ma mère se tenait devant moi, m'observant attentivement d'un œil sagace. Ses cheveux crépus étaient coupés court, accentuant la sévérité de son regard sous les sourcils froncés. Elle portait une chemise d'un blanc immaculé, qui contrastait avec sa peau chocolat. Je frissonnai, d'une part, parce que sous son inquisition le froid m'avait de nouveau envahi et d'autre part, car elle me semblait bien trop peu habillée avec son simple pantalon de toile et sans veste. Une bourrasque glaciale fit s'envoler quelques mèches devant mon visage. Avec empressement, je les rabattais derrière mes oreilles pour ne pas avoir à la quitter des yeux. Elle s'écarta finalement, me révélant la porte à présent ouverte dans son dos, pointant d'une main une vague direction à l'intérieur des murs.
— Premier bâtiment à droite, pour t'enregistrer.
Pas un bonjour, pas un sourire, une voix froide et mécanique. Je m'exécutais en vitesse, la remerciant timidement en priant je ne sais trop qui pour que cette femme ne soit pas l'un des professeurs.
Le malaise que j'avais ressenti en arrivant au centre-ville ne fit qu'augmenter au cours des heures qui suivirent. L'intendante qui m'accueillit, bien que gentille, ne réussit pas à me rassurer sur cet endroit. Les sinistres bâtiments paraissaient vivants en l'absence des élèves qui n'étaient pas encore sur place. Sans faire d'effort, je pouvais imaginer un scénario de film d'horreur pour chaque salle où nous pénétrions, chaque couloir parcouru. Et cet immense parc cloîtré, où même les arbres avaient l'air menaçants sous cette grisaille. Je voulais voir ma montagne, mes champs de maïs, Lexa. Surtout Lexa. Si elle avait été à mes côtés, tout ceci serait apparu extrêmement excitant, plutôt qu'incroyablement flippant.
Quand la visite fut terminée, elle m'abandonna dans ma nouvelle chambre en m'informant que le dîner était servi au réfectoire à 18h30. Il y avait trois lits, j'en déduisis que j'allais partager cet espace avec deux jeunes filles, mais il n'y avait pour l'instant aucun signe d'elles. Rien ne laissait présager qu'ils étaient occupés, je décidais donc de choisir mon lit sans attendre, poussant ma valise sous le sommier face à la porte. Une large fenêtre qui s'ouvrait sur le parc le surplombait. Les autres couchages étaient répartis de part et d'autre de l'entrée, chacun contre l'un des trois murs de la pièce. Trois armoires en bois massif et trois bureaux départageaient les espaces dédiés à chaque occupant du dortoir. Un lavabo surmonté d'une glace vieillotte avait été installé dans un coin. Étant fille unique, la promiscuité me mettait mal à l'aise, je n'avais jamais partagé mon espace avec quelqu'un. Les seules personnes avec qui j'avais jamais dormi, mis à part mes parents, étaient Lexa et Lincoln. Je n'aurais eu aucun mal à vivre ici avec Lexa. Mais de totales inconnues ? Je posais mon sac à dos à côté de la tête du lit et m'affalais sur le matelas, provoquant un grincement désagréable qui m'arracha un soupir résigné.
À l'heure convenue, je me rendais dans l'immense réfectoire peu animé en cette veille de rentrée. À peine deux douzaines d'élèves de tout âge étaient installées sur les bancs qui jouxtaient les longues tables en bois. L'endroit n'était pas sans me rappeler la grande salle de Poudlard, et encore une fois, alors que je retournais sagement à ma chambre, je m'imaginais avec Lexa, arpentant ces couloirs interminables. Elle aurait adoré explorer tous ces coins et recoins que j'apercevais à chaque instant. Le cœur lourd, je me changeais, brossait mes dents et mes cheveux avant de me glisser dans des draps propres, mais impersonnels, à l'entêtant parfum de lessive industrielle. Même là, sous l'épaisse couverture polaire, je peinais à me réchauffer, sentant l'humidité de la pièce s'infiltrer jusque dans mes os. Les yeux rivés sur le plafond en bois sombre, je laissai mon imagination m'emmener loin de cet endroit que je détestais et finis par m'endormir.
xxx
La porte s'ouvrit avec fracas une seconde avant que la lumière vive du lustre ne m'éblouisse. Les rires cristallins qui suivirent cette entrée en fanfare me firent définitivement sortir de mon sommeil. Des sons de joie inconvenants, eux aussi, je les détestai déjà. D'instinct, je rabattis la couverture sur ma tête pour me protéger de l'agression, le temps de remettre mes idées en ordre, en essayant de me rappeler où j'étais. La veille encore, mes lèvres trouvaient leur chemin sur la joue, chaude et accueillante, de Lexa. Je décidai de me raccrocher à ce souvenir, pour me calmer, et recommencer la journée d'une meilleure façon. Je fermai les yeux pour me remémorer la scène. J'en eus juste le temps, avant que les intruses ne remarquent ma présence.
— Oups, désolée, je ne savais pas qu'il y avait quelqu'un. S'exclama d'une voix suave une de mes nouvelles colocataires.
Acculée, je n'avais d'autre choix que celui de sortir de ma cachette. Repoussant les draps, je plissais les yeux endoloris par la luminosité tout en m'asseyant. L'air un peu chiffonné dans mon pyjama aux imprimés à carreaux, je me raclais la gorge, rassemblant un maximum d'assurance avant de me lancer.
— Salut, je m'appelle Clarke.
En à peine 24h, je m'étais réhabitué à parler anglais sans aucun souci. La surprise sur leur visage venait sans doute de mon vague accent américain. Après avoir passé les cinq premières années de ma vie aux États-Unis, et la majeure partie de mon enfance au Japon, j'avais plus souvent parlé anglais que français.
La plus grande prit quelques instants pour me répondre, son amie restant clairement en retrait dans l'attente de sa réaction. Elle finit par se parer d'un large sourire qui au lieu de la rendre sympathique, me glaça le sang. Jamais je n'avais été témoin de ce phénomène. Il me fallut une seconde avant de réaliser que le problème résidait dans ses yeux, qui passaient un message diamétralement opposé à celui qu'elle tentait d'afficher.
— Salut, moi c'est Joséphine. Et elle, c'est Kaylee.
— Bonjour. Ajouta timidement la brunette à ses côtés.
Je répondis d'un salut de la main à ces présentations qui me laissaient un goût amer dans la bouche. Cette grande blonde au sourire sadique ne me disait rien qui vaille.
— Alors c'est toi la nouvelle ?
— La nouvelle ? C'est le jour de la rentrée, on est pas tous nouveaux ?
Un rire sarcastique me cueillit, accentuant mon malaise. Décidément, rien n'allait être facile.
— Lee et moi on fréquente cette école depuis la primaire. Comme la plupart des élèves. Même ceux qui viennent d'ailleurs ont une période d'intégration pour se mettre à niveau. Toi tu débarques comme un cheveu sur la soupe, tu dois être sacrément exceptionnelle pour avoir droit à ce traitement de faveur.
Je fermais les yeux quelques secondes, maudissant ma mère et sa fichue manie de toujours vouloir faire les choses trop bien. Elle avait effectivement dû remuer ciel et terre pour me dégoter le meilleur collège d'Angleterre. Je me collais un sourire de circonstance sur les lèvres en prenant soin de ne pas relever l'allusion.
— Ravie d'avoir fait votre connaissance. Il va falloir que j'aille me préparer, je suis à peu près certaine que je suis à la bourre.
Je détaillais rapidement les deux filles en uniforme scolaire qui prenait possession des lieux en installant leurs affaires personnelles de chaque côté de la pièce.
— Sans aucun doute Clarkie ! Et puis d'après notre emploi du temps, on commence par un cours de biologie. Ce serait un crime de manquer le professeur Santiago.
Les deux amies pouffèrent en mettant leurs mains devant leur bouche. Je grinçai des dents en entendant le surnom dont elle venait de m'affubler avec familiarité. J'aurais pensé les anglais plus à cheval sur l'étiquette. Sans parler de la façon écœurante dont elle avait prononcé le nom du professeur. J'avais l'impression d'assister au tournage d'un mauvais sitcom. Poussée par les remarques qu'elles s'échangèrent à voix basse, pendant que je récupérais ma trousse de toilette et des habits propres, je m'enfuis aussi vite que possible de cette pièce. Instantanément, je me retrouvais perdu dans les couloirs envahis par les étudiants qui avaient dû arriver après l'heure du dîner, ou ce matin, comme mes deux nouvelles colocataires.
La première semaine fut une continuelle bataille. Contre le froid qui ne me quittait jamais, peu importe le nombre de couches de vêtements que je passais. Contre Joséphine et Kaylee, qui semblaient prendre un malin plaisir à me mettre dans l'embarras dès qu'elles pouvaient se le permettre sans se faire pincer. Contre l'école elle-même que je soupçonnais de déplacer ses murs pour former un labyrinthe infernal dans lequel je m'égarais plusieurs fois par jour, accentuant mon impression première d'avoir atterri dans le roman d'Harry Potter.
J'eus la joie de découvrir que la femme austère qui m'avait ouvert la porte à mon arrivée n'était autre que la directrice de l'établissement et ma professeure d'anglais, Indra Woodstone. C'était une véritable légende parmi les élèves qui pour une raison qui m'échappait, paraissaient beaucoup l'apprécier. Après y avoir elle-même réalisé tout son cursus scolaire, elle avait commencé à enseigner au collège avant de se voir offrir le poste prestigieux qu'elle occupait à présent. Depuis une dizaine d'années déjà, elle tenait l'établissement d'une main de fer, inspirant respect et crainte à tous les employés, professeurs compris.
Gabriel Santiago à l'inverse, n'était qu'un novice d'une vingtaine d'années, qui exerçait depuis deux ans à peine. Un beau brun, des yeux doux aux iris marron, de larges épaules. Je le trouvais quelconque, mais mes camarades de classe minaudaient à son sujet à longueur de journée, c'était insupportable. Il faut dire qu'il n'y avait aucun garçon ici pour les distraire. L'école était strictement divisée, les filles dans l'aile est, les garçons dans l'aile ouest. On ne les croisait jamais et cela ne m'importait d'aucune façon. Une seule chose occupait mes pensées : ce dernier instant devant chez moi, ce moment particulier où mes lèvres s'étaient posées sur la joue de Lexa et les sentiments qui en avaient découlé. Je passais des heures à arpenter le parc, la tête dans les nuages à essayer de mettre des mots sur ce que j'avais ressenti. Tant et si bien qu'il ne me fallut que quelques jours pour trouver une faille dans ce donjon. Parce qu'à mes yeux, l'incroyable bâtisse d'époque incarnait ma captivité, peu importe le nombre de fois où ma mère me dirait que c'était pour mon bien, elle m'avait bel et bien envoyé en prison. Je longeai le mur d'enceinte, laissant ma main effleurer les reliefs des briques usées par les années, me faufilant derrière les arbres qui poussaient trop près des parois. À deux endroits, des bosquets trop fournis m'obligeaient à les contourner. Jusqu'à ce que poussée par une sensation stupide d'inachevé, je me mette en tête de traverser ces bosquets coûte que coûte. C'est là, camouflé par un enchevêtrement de branches de buis, que je découvrais le trou. C'était comme si quelqu'un avait planté les arbustes dans le but de dissimuler l'effondrement des briques. Il était plus probable que l'ouverture ait été créée à cet endroit particulier pour sa discrétion, cachant ainsi les escapades d'élèves des générations passées. Je dus me contorsionner pour franchir l'étroite brèche et atterrir à l'arrière de l'école. Devant moi s'étendait un vaste espace dégagé, vierge de toute construction. Après quelques mètres d'herbes folles, une pente légère descendait tout droit sur la ville en contrebas, que l'on apercevait juste derrière une rangée d'arbres serrés.
Au moment où je mettais le pied sur cette herbe qui n'avait rien en commun avec la pelouse soigneusement tondue de l'autre côté du mur, j'eus la sensation de respirer plus librement. L'air était chargé de ces mêmes odeurs qui me rappelaient ma forêt. Rapidement, cette partie désertique et sauvage devint mon refuge. Chaque soir, je pris l'habitude de m'évader et de profiter de la vue dégagée pour contempler les étoiles en toute tranquillité. L'éloignement des habitations les rendait plus visibles, et je m'autorisais dans cette solitude à rêver éveillée. Je savais que peu importe l'endroit où je me trouvais, Lexa partageait le même ciel étoilé. Peut-être qu'à cet instant, elle aussi tournait ses yeux vers Cassiopée ou la Grande Ourse, pointant son doigt en direction de Polaris qui lui indiquait le nord, droit vers moi.
Je leur écrivais toutes les semaines, à elle et à Lincoln, leur racontant de façon superficielle ma nouvelle vie, taisant la jalousie qui me dévorait en les imaginant se retrouver jour après jour alors que j'étais seule ici ; gardant secrets le trouble de notre dernière rencontre et les sentiments que cela avait éveillés en moi et que je venais peu à peu à accepter.
Bientôt, il ne resta qu'e une grosse semaine avant de rentrer chez moi pour les vacances de la Toussaint. L'ambiance se faisait électrique à l'approche d'Halloween, les étudiants parant l'ancienne bâtisse de décoration horrifique en tout genre qui la rendait encore plus glauque qu'en temps normal. Ne faisant aucun effort pour me mêler à la communauté, je m'attirais de plus en plus de regards méprisants de la part de mes camarades de classe. Ceux-ci largement instigué et encouragé par la diabolique Joséphine Lightbourne qui entretenait une aversion envers moi pour une raison que je ne comprenais pas. J'augmentais la fréquence de mes escapades nocturnes, malgré le froid mordant de l'automne anglais.
Adossée contre le mur rouge qui me protégeait en partie, coupant un vent glacial qui soufflait en bourrasque, je fouillais derrière les nuages, à la recherche des constellations. Un bruit de branche écrasée m'interpella une seconde avant que je n'entende une voix grave et chaude s'élever dans l'ombre.
— Comment il s'appelle ?
L'interruption inattendue me sortit de ma contemplation, et je tournais la tête pour apercevoir un garçon aux larges épaules remonter la pente herbeuse dans ma direction. C'était la première fois que je voyais quelqu'un de ce côté du mur.
— Pardon ?
— À la façon dont tu regardes le ciel, je suppose que tu penses à quelqu'un d'important. Mon instinct de détective aguerrie me souffle qu'il s'agirait d'un garçon. Les filles ont toutes cet air un peu ahuri quand elle pense à leur amoureux.
Il franchit les quelques mètres qui nous séparaient encore pour s'affaler sur l'herbe humide à mes côtés. Étendant ses jambes, il les croisa et posa nonchalamment un coude au sol. Ainsi installé, il tourna la tête dans ma direction et me toisa, laissant un petit sourire narquois étirer ses lèvres pleines. Je l'observais quelques instants avant de répondre, traçant des yeux l'ombre plus foncée que sa peau, qui dessinait l'implantation de ses cheveux sur son crâne rasé.
Mon indignation face à l'attitude familière de cet inconnu fut bien vite remplacée par une curiosité réciproque. Sa question aurait pu, dans d'autres circonstances, paraître déplacée, mais son intérêt semblait sincère et l'aura bienveillante qu'il dégageait m'apaisa aussitôt. Tranchant avec l'inconfort que je ressentais depuis mon arrivée, entourée de personnes froides manipulatrices ou carrément malsaine, ça me faisait un bien fou.
— En ce qui concerne ta carrière de détective, tu ne risques pas de concurrencer Sherlock Holmes de sitôt. Fis-je mystérieusement.
Ses narines épatées frémirent alors que je lui adressais un sourire énigmatique, l'encourageant à poursuivre. Il me semblait de toute façon qu'il aurait continué à me faire la causette de façon tout aussi indiscrète, même si je l'avais envoyé bouler.
— Oh ! Ça avait pourtant l'air intense. Désolé, je pensais que…
— Que j'étais hétéro ?
Mon coming-out improvisé le prit de court et il demeura interdit pendant un bref instant, avant de lâcher un rire joyeux.
— Cette conversation vient de devenir encore plus intéressante. Alors comme ça, tu aimes les filles ?
C'était la première fois que je formulais à voix haute cette idée, et si ça paraissait un peu réducteur, c'était simplement une vérité.
— « Les », je sais pas. Mais je suis sûre d'aimer « une » fille. C'est suffisant pour changer de catégorie non ?
— La monogamie étant couramment répandue dans la communauté, je suppose que ça l'est, oui. Maintenant qu'il est officiel que toi et moi on joue en dehors des lignes, je serais curieux de te poser une question.
— Officiel ? À quel moment tu m'as lâché une info sur toi Sherlock ?
Il éluda ma question d'un bref mouvement de la main avant de reprendre son interrogatoire.
— Comment sais-tu que tu es amoureuse ?
Je m'empêchais de rire devant son air avide, la conversation devenait vraiment très intime, et pourtant à aucun moment, je ne ressentis le besoin de m'interrompre. J'avais rarement été aussi à l'aise pour parler avec quelqu'un. Était-ce parce qu'il s'agissait d'un total inconnu ? Où que, par son attitude ouverte et empathique, il me donnait envie de me confier sans retenue ? Je replongeais avec nostalgie dans mes souvenirs avant de lui répondre.
— Quand je suis partie de chez moi, il y a quelques semaines, ma meilleure amie est venue me dire au revoir, et au moment de se quitter, je l'ai embrassée sur la joue, comme d'habitude. Mais au moment où je me suis approché d'elle, il y a eu ce bref moment, cette minuscule seconde, où j'ai eu envie d'essayer.
Il me regardait avec des yeux ronds, emplit d'intérêts, imaginant sans doute la scène.
— Essayer quoi ?
— De l'embrasser. Sur les lèvres. Depuis, je ne pense plus qu'à ça. Je n'avais jamais eu envie d'embrasser qui que ce soit avant. Je suis trop jeune.
La chaleur sur mes joues m'indiqua que je venais de changer de couleur à cet aveu. Mais dans la pénombre, ma rougeur passa inaperçue. Le garçon se releva, choqué, levant les bras au ciel.
— Trop jeune ? N'importe quoi ! Tu as quel âge ? Treize ans ? Moi, j'ai déjà eu mon premier baiser, et même plus d'un ! Se vanta-t-il en bombant le torse.
Un léger rire franchit mes lèvres devant l'attitude bravache de mon nouvel ami. Avec étonnement, je réalisais que ce son m'avait manqué, je n'avais pas eu beaucoup d'occasions de l'entendre ces derniers temps. Quelle tristesse, quand on n'arrive à peine à se souvenir du son de son propre rire ! Ignorant ma moquerie, il plissa les yeux et piétina l'herbe en faisant de rapides aller-retour, réfléchissant intensément à ce que je venais de dire.
— Par contre, je suis à peu près certain qu'on n'est pas amoureux juste parce qu'on a envie d'embrasser quelqu'un. Finit-il par marmonner au bout de quelques secondes.
Je me mis à rire franchement devant son air dubitatif et il me regarda, étonné, avant de se joindre à moi de bon cœur. Alors je lui parlai de Lexa, de ce qu'elle représentait pour moi. Je savais qu'une simple attirance physique ne pouvait pas être considérée comme de l'amour, mais il s'agissait de Lexa. La seule chose qui manquait à notre amitié pour se transformer, c'était justement cette attirance, que j'avais commencé à ressentir. Si de toute ma vie, je n'avais dû avoir qu'une certitude, c'est que j'étais amoureuse de Lexa Primheda. Après avoir passé un moment agréable, à me remémorer des souvenirs heureux, je réalisai que j'ignorais toujours à qui j'avais affaire.
— Tu vas me dire finalement d'où tu sors ? Je n'avais jamais vu personne par ici. Comment tu t'appelles ?
— Wells Jaha. Pour vous servir. Répondit-il en s'inclinant galamment. Il précisa en montrant du pouce l'aile ouest du pensionnat. Je vis du côté des garçons. Et moi aussi il m'arrive de m'évader par moment. Ajouta-t-il avec un clin d'œil complice.
— Clarke Griffin, enchantée Sir Jaha. Je hochais la tête révérencieusement en réponse à ses courbettes exagérées. Wells, tu es la première personne à avoir été sympa avec moi, depuis que j'ai posé le pied sur cette fichue île.
— Vraiment ? Même Cruella et Ursula n'ont pas été sympas ?
— Si par Cruella, tu veux dire Joséphine Lightbourne et Ursula, Kaylee Lee, alors non. Ce sont de vraies vipères. Le venin, la langue bien pendue, tout y est. J'ai le malheur de partager leur chambre, ma vie est un enfer. Le pire, c'est de les entendre déblatérer des heures durant, sur le professeur Santiago. Beurk.
Il se gratta le menton, lorgnant en direction des dortoirs occupés par le corps enseignant.
— Il faut admettre que c'est un beau spécimen.
— Re beurk.
On resta encore quelques minutes, à se raconter nos vies respectives au pensionnat, et puis on se quitta. L'heure du couvre-feu approchait, et l'on ne voulait pas que quelqu'un découvre notre passage secret. Juste avant se séparer, Wells me fit répéter son adresse mail pour que je la retienne par cœur. Je m'empressais de la noter sur la page contact de mon agenda dès que j'eus regagné ma chambre.
Ce fut notre première et dernière rencontre. De temps en temps, lorsque je m'évadais, je guettais sa présence dans le noir, en bas de la colline, espérant autant que je redoutais son apparition. Plus d'une fois, je m'installais devant l'ordinateur de la bibliothèque, ouvrant un nouveau message que je fixais quelques minutes avant de systématiquement la refermer pour écrire à Lexa. Petit à petit, j'oubliais le garçon qui pendant un bref instant, m'avait fait me sentir bien. Sans doute qu'au fond, je n'avais pas envie de me sentir bien ici. Je voulais juste rentrer chez moi, sans un regard en arrière. Sans y laisser quelque chose, que j'aurais pu aimer.
