Bonjour à tous !

J'avais disparu dans une faille temporelle...en réalité j'ai beaucoup de mal à répartir mon temps sur tous les fronts. Vous me voyez désolée de ne pas réussir à tenir un rythme de publication décent.

Voilà, la seule certitude c'est que vous aurez la fin quoi qu'il arrive, parce que même si je ne suis pas rapide, je vais toujours au bout de mes projets.

Je vous dis à la prochaine, et bonne lecture à tous !

Timeline "I was nine" - chapitre 4 (toujours)

F.


Le printemps était bien avancé, apportant la douce chaleur de mai. Mais ce jour-là, l'orage avait couvé depuis le matin, menaçant de déchirer le ciel à tout moment. Je me dépêchais, avec Octavia, de me rendre au départ des bus où on se séparerait. La fin de leurs cours étant décalée de quelques minutes, Lexa et Lincoln me retrouvaient en général alors que j'étais déjà confortablement vautrée sur les sièges en tissu élimé.

— Tiens O », c'est pas ton frère ?

Surprise, elle acquiesça en plissant les yeux. Il venait occasionnellement la chercher à la sortie. Jamais sans la prévenir. Je le détaillais de loin, il semblait légèrement différent. Les cheveux mieux peignés peut-être ? Ou c'était cette chemise qui lui donnait un air, je ne sais pas… Un air plus apprêté. Octavia était aussi étonnée que moi, et on le rejoignit en quelques enjambées. À notre approche, il afficha un sourire éclatant, comme d'habitude.

— Salut les filles !

— Salut Bell.

— Salut. Y'a un problème ? Tu m'avais pas dit que tu passais ce soir.

— Non, pas de problème. Il se balança d'un pied sur l'autre, les mains dans les poches. Son attention se fixa sur moi et je compris qu'il y avait anguille sous roche.

— Je peux te parler, Clarke ? Si t'as le temps bien sûr.

Il s'excusa auprès de sa sœur et je le suivis à l'écart, à l'abri des regards curieux que l'on commençait à attirer. Plus âgé que nous et déjà un membre productif de la société, Bellamy possédait une moto et, très objectivement, était très beau gosse. Populaire chez les filles et jalousé par bon nombre de garçons, il ne laissait personne indifférent. Mon cœur galopait dans ma poitrine alors que mon malaise augmentait à chaque pas qui nous éloignait de la foule. Une fois relativement isolé, il me fit face en bombant légèrement le torse. Je le dévisageais, déconcertée. Il prit une grande goulée d'air et se jeta à l'eau.

— Je me demandais, si tu voulais sortir avec moi un soir.

— Sortir ? Genre… Comme un rendez-vous ?

— Je t'aime bien Clarke, et je crois que tu m'aimes bien aussi. Alors oui, un rendez-vous.

Estomaquée par cet aveu inattendu, je ne pus que lui lancer un regard ahuri en sondant mes sentiments. Est-ce que je l'aimais bien ? Sans aucun doute. Est-ce que je voulais sortir avec lui ? Un gars mignon, sympa, drôle. Qui pouvait refuser ? Mais est-ce que j'étais attirée par lui ? Pas le moins du monde. Il me fallut moins d'une seconde pour réaliser tout ça. Devant moi se tenait un garçon adorable et qui m'aimait bien. Et moi, les seules choses auxquelles je pensais, c'est que jamais ses lèvres ne pourraient supporter la comparaison avec celles de Lexa. Jamais ses bras ne pourraient me réchauffer autant que les siens. Jamais son odeur ne chasserait mes cauchemars.

— Heu… Je… Je peux te répondre plus tard ?

Je bredouillais, ne sachant pas trop comment me sortir de cette situation. Il s'agissait tout de même du frère de ma meilleure amie. Notre ami. Je n'avais aucune intention de le blesser, mais il m'avait prise de court.

Une vague de colère me submergea soudain. Pourquoi ne pensais-je qu'à Lexa à cet instant précis ? Sans même envisager sérieusement la proposition de Bellamy ? Le malheureux n'avait aucune chance, pourtant il se tenait là, à attendre que je me décide. Et puis d'ailleurs, pour qui se prenait-il lui ? Ça avait l'air tellement facile à l'entendre. « Je t'aime bien, tu m'aimes bien, sortons ensemble ». Voilà, simple, concis. Alors pourquoi en étais-je incapable ? Je me sentais comme une imbécile et lâche avec ça. Lui s'était déclaré sans problème. Mentalement, je me fustigeais de mon manque d'intérêt et de ma lâcheté avérée. Je le plantais pour me précipiter dans le bus, sans même un regard vers Octavia qui ne comprenait pas ce qu'il se passait.

Je grimpais les trois marches pour repérer Lexa installée à sa place habituelle, affalée contre la vitre, les yeux dans le vague. Lincoln demeurait aux abonnés absents. Il avait dû rejoindre Octavia. Nous étions donc seules et je m'interrogeais soudain sur sa réaction si je lui racontais tout. Encore chamboulée par la proposition de Bellamy, je fus prise d'une violente envie d'embrasser Lexa. Je voulais être avec elle. Je ne voulais pas que des garçons me demandent de sortir avec eux. Mais malgré le déni dans lequel je m'enfermais depuis quelque temps, je savais que je ne pouvais pas. C'était trop tard. Je ne pouvais pas me déclarer maintenant, pas alors que d'ici quelques semaines, je partirais. Je ne pouvais pas lui faire ça. Je ne pouvais pas me faire ça. Mieux valait cette situation de merde. Quelqu'un me bouscula et je me m'effondrais sur le siège à côté, tentée de me blottir contre elle et d'oublier toute cette histoire tout en sachant que c'était impossible.

Le trajet se déroula dans un inhabituel silence. Lexa semblait perdue dans ses pensées pendant que je revivais en boucle la conversation avec Bellamy. Le temps fila et bientôt le car freinait pour nous laisser descendre en bas de la côte. Il n'y avait qu'un petit kilomètre entre l'arrêt de bus et le village qu'on devait encore traverser pour arriver chez nous. Toujours sans un mot, nous prenions le chemin de la maison quand elle s'immobilisa en se tournant vers moi.

— Y'a quelque chose qui ne va pas.

Mon cœur s'emballa à son ton tourmenté. Je tentais un « Quoi ? » confus, tout en connaissant pertinemment le problème : mon comportement était différent ce soir. J'étais préoccupée comme jamais et évidemment, elle l'avait remarqué. Le ciel se couvrit un peu plus, le vent forcit, à l'instar de mon humeur.

— Qu'est-ce qu'il y a ? cracha-t-elle de façon agressive.

Tout dans cette scène semblait décalé. De l'inattendue colère de Lexa à ma culpabilité due à l'invitation de Bellamy. Même si je n'avais rien à me reprocher, je sentis le reflet de son irritation couver en moi.

— Tu n'as rien dit depuis tout à l'heure, je vois bien que quelque chose te tracasse.

Son ton s'était adouci, sans doute avait-elle pris conscience qu'elle n'avait aucune raison d'être fâchée contre moi. Mais elle restait tendue. Tout à coup, ce fut trop. Trop de secrets dont je ne voulais plus. Alors je commençais par avouer le moins inavouable. Et pour être honnête, je mourrais d'envie de découvrir la vérité. Posséder la réponse à la question qui m'avait hanté tout le trajet. Comment réagirait-elle ? Je ne fus pas déçue.

— Aujourd'hui, Bellamy m'a demandé de sortir avec lui.

— Et t'as répondu quoi ?

Elle gronda presque, sa voix rendue méconnaissable par l'émotion. Ses yeux, habituellement d'une belle teinte verte, virèrent au noir, comme les nuages qui s'accumulaient dans le ciel, de plus en plus dense. Ayant peur d'avoir provoqué un cataclysme, je perdis le peu d'assurance que j'avais.

— Je sais pas.

— Comment ça : « tu sais pas » ?
Je la voyais trembler, retenant un accès de rage, peut-être de la jalousie ? Si l'idée que je puisse sortir avec Bellamy la mettait dans un tel état, alors pourquoi n'avait-elle jamais pris les devants ? Pourquoi n'avait-elle jamais suggéré qu'on s'embrasse ? Pourquoi ne m'avait-elle pas attendue après les cours pour me demander si je ne voulais pas sortir avec elle ? J'avais le choix : faire machine arrière, calmer les esprits, arrondir les angles et repartir comme avant. Lasse de fuir, je laissais filer ma frustration, nourrie par ma culpabilité et mon impuissance.

— Non, je ne sais pas Lexa ! Pourquoi ça t'énerve comme ça ?

— Je croyais qu'il ne t'intéressait pas ? C'est pas ce que tu m'avais dit ?

— C'était il y a plus de deux ans, les choses ont changé… Et il est gentil.

— Gentil ? On ne sort pas avec quelqu'un parce qu'il est gentil ! C'est pas une bonne raison !

— Alors pourquoi on sort avec quelqu'un Lexa ? C'est quoi une bonne raison ?

En face de moi, le regard foudroyant, le souffle court, je la sentais se retenir, tandis que j'appuyais où ça faisait mal pour la pousser dans ses retranchements. J'espérais qu'elle craque, qu'elle m'avoue sa jalousie. Qu'elle m'embrasse même ! À cet instant, j'aurais pu supporter de revivre cette scène traumatisante endurée quelques mois auparavant. Elle n'en fit rien.

— Après tout, tu fais ce que tu veux. Lâcha-t-elle dépitée en se détournant de moi.

Un hurlement de frustration mourut au fond de ma gorge tandis que je serrais les dents. J'enrageais. Je blâmais le monde entier. Mon père pour son travail, ma mère pour sa docilité, Bellamy de m'avoir mis dans cette situation, et Lexa de n'avoir pas réagi comme je l'avais rêvé. Mais plus encore, je me détestais moi-même. Je mentais à mes amis, par omission, certes, mais quand même. Pire que tout, je mentais à la personne que j'aimais. J'étais une lâche et une menteuse. À cet instant précis, j'en eus une conscience aiguë. J'accélérais pour rentrer chez moi, poussée par une irrépressible envie de frapper quelque chose. Sans le moindre commentaire, je doublais Lexa et mis quelques secondes à sortir de ma transe lorsque je réalisais que quelque chose clochait. Déjà, il pleuvait. Et depuis un moment à priori, si on en jugeait à l'état de mes vêtements. L'eau traversait ma veste et mon t-shirt. Et là, effondrée dans une flaque et tentant laborieusement de se relever, gisait Lexa, souffrant visiblement au niveau d'une cheville qu'elle massait doucement.

Cette vision dissipa en l'espace d'un battement de cœur toute ma fureur. Il ne resta que Lexa, agenouillée sur le bitume humide, des torrents de pluie imbibant son jean. Les gouttes ruisselaient sur ses joues comme les larmes qu'elle avait retenues. Et du haut de mes quinze ans, je réalisais que jamais je n'aimerais quelqu'un d'autre à ce point.

Malgré sa situation peu reluisante, elle me lança une œillade provocante qui disparut à l'instant où je me baissais pour l'aider à se remettre debout. La dispute était terminée.

Un bras par-dessus mes épaules, elle avançait en boitant grièvement jusqu'à chez moi. Une fois dans l'entrée, je la laissais le temps de récupérer une serviette et l'en drapais avant d'utiliser les pans pour lui essuyer le visage. Nous n'avions pas prononcé un mot depuis l'engueulade, aucune de nous deux ne souhaitant briser ce silence étrange. Nous échangions par nos regards tout ce qu'il y avait à savoir. Plongés l'un dans l'autre dans l'expectative, ils ne se quittaient que lorsque nos mouvements nous y obligeaient. Je l'aidais à monter les escaliers et l'abandonnais sur mon lit où elle s'allongea sans hésitation. Je m'éclipsais dans la salle de bain, passant rapidement un short et un t-shirt sec tout en cherchant de quoi la soigner. À mon retour, ses yeux étaient fixés sur le velux d'où filtrait une faible lueur grisâtre. L'orage grondait encore violemment, martelant la vitre pour former une mélodie mélancolique. Je m'agenouillais sur le tapis au pied du lit et m'emparais de la jambe blessée afin d'y appliquer une crème et un bandage. Elle tressaillit au contact de mes doigts froid sur la peau tendue et chaude, mais quand j'étalais la pommade, je sentis ses muscles se relâcher. Je pris tout mon temps pour masser l'articulation, luttant contre la tentation de remonter le long de son mollet et de sa cuisse, puis me lancer à la découverte du reste de son corps.

C'est dans cette chambre, à cet instant exact, que j'ai pour la première fois, sérieusement envisagé de faire l'amour à Lexa. Une fois la cheville soignée, elle s'assit sur le bord du matelas pendant que je me redressais pour plonger à nouveau mon regard dans le sien. Quelques centimètres seulement nous séparaient. J'attendais, observant la dilatation de ses pupilles, cherchant un signe, une autorisation. Au diable mes états d'âme, les parents, les amis. C'est donc ça qu'on ressent quand on a envie d'elle ? J'avais pris ma décision et lorsque ses yeux se posèrent sur ma bouche, je fis un geste en direction de sa joue pour la guider vers moi. Je me voyais déjà la rallonger sur les draps, nos lèvres rejouant une danse qui n'était plus qu'un vieux souvenir. Mes mains commencer leur exploration, la libérant de son t-shirt trempé, pour réchauffer sa peau humide avec mes baisers.
Mais la porte claqua dans l'entrée, faisant retomber la lourde chape de la réalité qui m'écrasa avec force. Je me dérobais, l'instant était passé. Serais-je allée jusqu'au bout ? Oh oui ! Et sans regret.

Je la plantais là et sortis à la rencontre de ma mère, lui racontant brièvement l'accident de Lexa. Elle insista pour vérifier elle-même qu'il n'y avait effectivement, rien de plus grave qu'une entorse. Au moment où elle s'agenouilla à l'exact endroit où je me tenais quelques minutes avant, Lexa grimaça et eut un mouvement de recul que moi seule perçus. J'imaginais ce qui pouvait lui traverser l'esprit et étouffais un éclat de rire. Mon amie m'adressa un sourire timide, alors qu'elle expliquait l'origine de sa blessure pendant la partie de basketball. La consultation terminée, maman s'apprêta à retourner au salon. Je brûlais d'impatience de me retrouver en tête à tête avec Lexa. Cette fois, il fallait vraiment qu'on discute de ce qui venait de se passer. C'était sans compter sur ma mère et sa capacité prodigieuse à tout foutre en l'air.

— Je pense que tu devrais commencer à faire quelques cartons Clarke. Commenta-t-elle en contemplant ma chambre remplie de babioles d'adolescente, mélangées à mes souvenirs d'enfance.

Mon sourire se figea sur mon visage, je voyais Lexa se décomposer devant cette étrange question.

— Cartons ? bafouilla-t-elle interdite.

— Clarke ? Tu n'en as toujours pas parlé à Lexa ?

— Parlé ? De quoi ? C'est quoi cette histoire de cartons ?

— Je crois que vous avez besoin de parler, les filles. Je vais préparer le dîner, je serais dans la cuisine si vous avez besoin de moi.

— De quoi elle parle ? Clarke ?

Il n'y a pas de mot assez fort pour dire à quel point j'ai détesté ma mère à cet instant. C'était un coup bas dans notre relation déjà tumultueuse. Je me détournais. Lexa tentait désespérément d'attirer mon attention, de faire en sorte que je m'explique. Elle semblait complètement désemparée.

— Clarke !

— Je ne veux pas en parler.

Je repoussais fermement cette discussion à un plus tard hypothétique, mais au fond de moi, je savais que jamais il n'arriverait. Je l'entendis se débattre gauchement pour se relever et quitter ma chambre. Quand la porte claqua, je cessais de lutte contre mes larmes qui dévalèrent silencieusement mes joues. Je me raccrochais à l'illusion que mon secret était encore protégé parce que je refusais de l'évoquer. Mais c'était fini. Je captais des bribes de conversation en bas. Maman crachait le morceau. Après tout, c'était sa faute, elle pouvait bien se taper le sale boulot. Lexa ne méritait pas ça. Elle méritait mieux, bien mieux que moi. Au fond, c'était sans doute préférable que je parte. Je l'aurais fait souffrir, sans aucun doute. C'était déjà le cas alors que nous n'étions pas en couple.

J'essayais de me convaincre moi-même, en avançant dans le couloir, incapable de descendre tellement mes jambes tremblaient. J'eus le temps de voir Lexa sortir en trombe, sans m'accorder la moindre attention. Maman s'approcha de l'escalier et s'appuya contre la rambarde, me lançant un regard plein de pitié à la vue des vestiges de mon chagrin sur mon visage.

— Tu aurais dû lui dire toi-même Clarke.

— Je préfère que ce soit toi qui lui brises le cœur. Répliquais-je d'un ton acerbe.

— Ça ne marche pas comme ça.

Elle secoua la tête l'air désolé et fit volte-face. Une vague de haine me submergea. C'était un détail pour elle. Elle venait de briser le cœur de celle que j'aimais plus que tout au monde et elle continuait d'éplucher ses carottes. « Ça ne marche pas comme ça », la pensée furtive qu'elle puisse avoir raison me retourna l'estomac. Non, bien sûr, c'est moi qui venais de briser le cœur de Lexa. Dégoutée, hantée par ma culpabilité et ma douleur, je m'enfermais dans ma chambre et pleurais jusqu'à l'aube.

Κ∞Λ

Quand ma mère m'emmena au collège le matin suivant, je m'empressais d'aller trouver Octavia. J'avais refusé de prendre le bus pour ne pas croiser Lincoln et Lexa. C'était la seule condition que j'avais posée pour ne pas sécher les cours ce jour-là. Aucune chance que j'ai le temps d'annoncer la nouvelle à Lincoln moi-même, Lexa lui aura sans doute déjà dit, peut-être même dès la veille. Mais je tenais à ce qu'Octavia l'apprenne de ma bouche à défaut d'avoir eu le courage d'affronter les autres. Je soupirais, navrée de mon comportement. Quel gâchis ! Encore trop émue par mon altercation avec Lexa, je ne pris pas beaucoup de précautions pour expliquer la situation à Octavia. Je regrettais vite ce manque d'empathie en découvrant qu'elle avait un gros complexe d'abandon. Étant donné le contexte, j'aurais pu y penser, décidément je foirais sur toute la ligne. Elle se renferma petit à petit, les jours qui suivirent. Ou alors c'était moi. Difficile de déterminer laquelle d'entre nous creusait le fossé qui nous séparait.

Malgré cette distance, elle m'invita en fin de semaine pour passer la soirée chez elle afin que je ne reste pas seule. Depuis ce fameux soir d'orage, je n'avais ni revu ni parlé à mes amis. Lexa boudait, sans chercher à me contacter. Cette fois, elle était bel et bien furieuse. Lincoln, lui, m'envoyait des messages qui demeuraient sans réponses. J'avais bien trop honte pour trouver quoi lui dire. À peine installée sur le canapé, une boite de cookie posée entre nous, j'entendis frapper à la porte. Surprise, je me tournais vers l'origine du bruit. Bellamy n'aurait pas frappé. Elle se dirigea vers l'entrée, il n'y avait aucun doute qu'elle savait qui arrivait. Une vague de panique m'enveloppa. Elle n'avait pas osé ? Mon cœur s'emballa au triple galop à l'idée qu'elle ait également invité Lexa. Mes palpitations se calmèrent quand je reconnus la voix de Lincoln.

— Oui, elle est là. Répondit Octavia.

Il entra dans la pièce, s'approchant timidement. Sans attendre d'invitation, il prit la place laissée vacante par Octavia, lui volant son cookie au passage. La brunette s'éclipsa dans sa chambre. Il ne s'agissait pas du guet-apens que je redoutais le plus, mais de peu. Le silence s'étira, nos regards fuyants fixés sur un point invisible au milieu de l'écran noir de la télévision.

— Je ne sais même pas par quoi commencer. Murmura Lincoln sans vraiment s'adresser à moi. Je me recroquevillais au fond du fauteuil, une chaleur désagréable m'enserrait la poitrine.

— Tu peux crier. M'insulter, si tu veux. Je l'ai mérité.

Il leva les yeux au ciel, avant de se tourner enfin vers moi.

— Je t'aime Clarke.

Je m'attendais à de la colère, à des reproches, pas à de l'amour. Ce simple aveu provoqua une bouffée de soulagement qui me fit monter les larmes aux yeux. C'est la voix tremblante, que je répondis.

— Moi aussi, je t'aime.

— Tu vois ? Ce n'est pas si difficile.

Le regard appuyé qu'il me lança après sa tirade en disait long. Voilà le reproche. Ce fut le seul. J'éclatais en sanglots et il m'enserra de ses bras, tout en me rassurant sur le fait qu'il ne m'en voulait pas. Qu'il serait toujours présent pour moi. Qu'il m'aimerait quoi qu'il arrive. Même si parfois, il ne me comprenait pas. En quelques mots, le mur que j'avais dressé entre nous s'effondra, et tout redevins comme avant. Il évita sagement d'évoquer Lexa, ne souhaitant pas prendre le risque d'aggraver la situation.

Celle-ci se pointa devant ma porte le lundi suivant. Elle s'installa dans la cour à une heure matinale pour ne pas louper mon départ pour l'école. Maman la repéra la première, et m'interpella dès que je mis un pied dans la cuisine.

— Clarke, Lexa est là. Tu devrais aller la voir.

— Et pour lui dire quoi ? Tu as changé d'avis ? Je peux rester ?

— Tu sais bien que c'est impossible chérie.

— Alors je vois pas ce que je pourrais lui dire.

— Clarke !

— Vas-y toi !

Ma mère n'aimait pas qu'on s'engueule le matin. Elle fronça les sourcils et m'observa d'un air mécontent. Comme je ne détournais pas les yeux et lui renvoyais son regard noir, elle finit par se diriger vers la sortie.

Honnêtement, je ne m'attendais pas à ce qu'elle s'exécute. Je me précipitais à la fenêtre en prenant soin de ne pas me montrer. Les bras resserrés autour d'elle pour se réchauffer, Lexa comprit le message à l'instant où ma mère s'avança dans la cour. Surprise et déçue, elle fouilla chaque fenêtre jusqu'à me repérer. D'un bond, je reculais. Trop tard. Quelle idée stupide. Son cri déchira le silence matinal quand elle m'appela. J'avais la certitude que l'écho de son désespoir resterait longtemps gravé dans ma mémoire. Je glissais au sol et me prenais la tête entre les mains. Tout cela ne servirait qu'à nous faire souffrir encore plus. Si seulement nous n'avions jamais emménagé ici, alors mon cœur ne serait pas en train de se décomposer sur le carrelage de la cuisine.

Je passais la journée à me torturer, incapable de me concentrer sur le moindre cours, ou même sur Octavia qui tentait de communiquer mais me trouvait de plus en plus fermée. L'unique chose qui me sortit de ma transe fut l'arrivée impromptue de Lincoln à la pause déjeuner. N'étant pas un élève de cet établissement, il n'avait aucun droit de pénétrer dans le self. Il posa ses grandes mains sur la table où nous mangions et parla sur un ton pressant, presque agressif.

— Elle est où Lexa ?

— Pardon ? Comment tu veux que je le sache ?

Je ne l'avais jamais vu aussi agité, et j'eus peur. Octavia, elle, s'inquiétait plutôt pour lui.

— Qu'est-ce que tu fais là ? Tu vas te faire choper ! D'ailleurs, comment t'as fait pour rentrer ?

— J'ai escaladé le grillage.

— Il fait presque deux mètres !

Il haussa simplement les épaules comme s'il bondissait par-dessus les clôtures tous les jours. Son attention se reporta sur moi.

— T'as vraiment aucune idée d'où elle pourrait être ? Elle devait passer te voir ce matin.

— Je pensais qu'elle était en cours, avec toi. Je ne l'ai pas vu.

Une rougeur coupable me grimpa le long du coup pour s'étendre sur mes joues. Je me corrigeais.

— Enfin, je lui ai pas parlé. Elle était bien devant la maison à un moment.

— Putain, mais qu'est ce qui tourne pas rond chez toi ! Y'en a pas une pour rattraper l'autre !

Je savais qu'il exprimait son angoisse plus que sa colère. Mais sa remarque me blessa. Pas suffisamment pour que je lui en veuille cependant. La peur commença à s'insinuer doucement. Ce n'était pas le genre de Lexa de sécher les cours, de surcroit sans Lincoln.

Un sifflement interrompit mes réflexions, il venait de se faire repérer par un pion. Sa large carrure et son crâne rasé ne lui permettaient pas vraiment de passer inaperçu. Il détala en direction du fond de la cour, pendant que l'homme le suivait à petite foulée, appelant un collègue en renfort. Lincoln contourna un bosquet et revint vers le portail qu'il sauta presque sans effort sous le regard admiratif d'une grande partie des collégiens. D'habitude, il aurait fanfaronné un peu en adressant un clin d'œil à Octavia. Mais il reprit simplement le chemin de son établissement.

Une fois rentrée, je jetais mon sac dans l'entrée, prête à repartir directement chez Lexa pour m'assurer qu'elle allait bien, mais maman m'intercepta.

— Clarke, tu es là ?

— Oui. Quoi ?

— Becca a téléphoné. Il paraît que Lexa a séché les cours, elle voulait savoir si elle était avec toi ?

— Non. Je ne l'ai pas vu. J'allais aller chez elle, Lincoln la cherchait aussi.

— Becca est là, personne ne l'a croisé depuis ce matin.

Malgré la tension ambiante, je demeurais relativement calme. De nouveau, je pensais à la rivière. L'image ne m'avait pas quittée de l'après-midi. Sans comprendre pourquoi, j'étais persuadée d'y trouver Lexa. Je tournais les talons avec détermination.

— Tu vas où comme ça ?

— Chercher Lexa.

Elle n'eut pas le temps de me demander plus de précision, je filais déjà sur le bitume brûlant, dévalant le chemin que l'on avait parcouru des centaines de fois. Celui-là même, que trois enfants de dix ans suivirent, le jour où un lien bien particulier se créa entre eux.

Quelques minutes plus tard, je dominais l'ancien champ de maïs. En descendant tout droit et en continuant dans la forêt, j'atteignis la cascade en un temps record. Si cela avait été moi, c'est ici que j'aurais aimé passer la journée à me morfondre. Sur la grande pierre chauffée, qui surplombait la gouille façonnée par la chute d'eau. Mon cœur cognait fort et je respirais profondément pour le calmer après cette course folle. L'effort physique m'avait empêchée de trop réfléchir à la suite des évènements, ou ce que j'allais dire. En premier lieu, il fallait que je la retrouve. J'adressais un vœu à qui l'entendrait, et m'approchait dans la lumière diffuse du soir.

Un immense soulagement m'envahit quand j'aperçus sa silhouette se découper sur le rebord du rocher.

— Tu es là.

C'était stupide comme commentaire. Après avoir passé tout ce temps à me taire, c'était étrange de lui parler à nouveau.

— Ta mère t'a cherché partout, elle a même appelé à la maison… Tu as séché les cours aujourd'hui. Elle était inquiète.

Je déblatérais. Maintenant que je savais qu'elle allait bien, je n'étais pas plus avancée qu'avant, ignorant toujours comment aborder le sujet. Elle ne répondit pas. Ne daignant même pas me gratifier d'un regard. Je la rejoignis et m'installai à ses côtés, entourant mes genoux de mes bras comme pour me protéger. Il n'y avait plus qu'une chose à faire : être honnête.

— Moi aussi…

— Pardon ?

— Moi aussi, j'étais inquiète Lexa.

— Désolée. Je ne voulais pas t'inquiéter. Et désolée pour l'autre jour. Pour ma réaction… J'aurais dû me mettre à ta place… Te soutenir. Au lieu de ça, j'ai réagi égoïstement.

C'était la meilleure, c'était moi qui déconnais, et c'était elle qui s'excusait. Alors qu'elle n'avait rien à se reprocher. Mon cœur se serra.

— Ce n'est pas grave. Je ne t'en veux pas. Lincoln est venu me voir aujourd'hui. Il s'est introduit clandestinement dans le collège. Il m'a traitée de tête de mule, et m'a dit, je cite : « qu'il n'y en avait pas une pour rattraper l'autre… » Si je t'évitais, c'est que c'était trop dur pour moi de te parler. Tant que je ne t'en parlais pas, ça ne pouvait pas être réel. Mais de toute évidence, ça ne règle rien. Et tu me manques… Je suis désolée.

C'était de bien piètres excuses, si loin de la vérité. Comment deux phrases aussi banales pouvaient-elles décrire le flot d'émotions qui tenaient mon cœur en otage ? Je n'étais pas désolée, j'étais accablée par la culpabilité de ce que je lui faisais subir. Elle ne me manquait pas, je n'existais plus sans elle. Elle méritait tellement plus. Mais je ne savais pas comment m'y prendre. Prisonnière de mes sentiments, je ne pouvais pas faire mieux. J'aurais aimé lui dire tout ça et plus encore, mais elle sembla s'en contenter et commença à parler d'autre chose. J'étais excusée. Je me méprisais pour ma lâcheté, me sentant indigne de son absolution. Mais il paraît que le pardon n'est pas une question de mérite.

Κ∞Λ

Les jours s'égrenèrent sur fond de mélancolie jusqu'à la fin de l'année scolaire. Chaque instant passé ensemble, nous le volions au destin cruel. Subitement, il nous fallait profiter de ces moments jusqu'au bout. Les week-ends, je m'échappais et dormais aux côtés de Lexa dès que l'occasion se présentait. D'une certaine façon, je tentais de remplir mon cœur de souvenir, de son odeur, de son sourire. Comme si j'essayais d'emmener assez d'elle pour combler le manque. Cependant, Lincoln ne voyait pas les choses du même œil. Un soir chez Luna, il me prit à partie sur le balcon de la cuisine. Il m'attrapa fermement le bras pour me tirer dehors, refermant la porte derrière nous.

— À quoi tu joues avec Lexa ? attaqua-t-il sans préambule.

C'était trop évident pour que je joue les innocentes. Je soupirais, ennuyée par son attitude protectrice et d'un autre côté, ravie de laisser Lexa entre de bonnes mains. Si je ne pouvais pas veiller sur elle, Lincoln resterait son roc. Elle ne serait pas seule.

— Tu veux quoi ? Que je lui dise dix jours avant de partir que je l'aime ? Que je lui lâche ça, comme ça, et que je me barre ? Tu crois que ça sera mieux ? Ça lui fera du bien ?

Il grogna sa frustration. J'avais raison. C'était trop tard, bien trop tard. L'heure n'était plus aux aveux, elle était à profiter de ce que nous avions, tant que nous l'avions encore. Inutile d'ajouter des difficultés à une séparation imminente, qui me pétrifiait de terreur à chaque fois que j'y pensais.

Quand la nuit fut bien avancée, je me glissais sous le sac de couchage aux côtés de Lexa. Luna dormait avec Octavia dans son lit, et nous sur le matelas posé à même le sol, contre le mur de la chambre. Je devais avoir l'air absente, car il ne lui fallut pas deux minutes pour réagir.

— Qu'est-ce qui ne va pas ?

La seule lumière qui traversait la fenêtre dépourvue de rideau venait de la lune. J'esquissais un sourire en décelant une fois de plus les petites étoiles au fond de ses yeux, qui brillaient dans la lueur argentée. Quoi que je dise à cet instant, j'aurais pleuré. Je ne voulais pas pleurer, même si j'avais les meilleurs bras du monde pour me réconforter. Mes lèvres tremblèrent. Je me sentais désemparée sous son regard si intense qu'on aurait pu croire qu'elle voyait mon âme. Elle m'attira à elle et m'embrassa sur le front, y laissant une marque brûlante. Mes mains s'agrippèrent à son t-shirt tandis que je calais mon menton sur son épaule tout en fermant les yeux.

Κ∞Λ

Bientôt, ce fut le départ. Une fois le dernier carton scotché, je l'ajoutais à la pile, près de la porte de ma chambre. Après une intense réflexion, j'avais décidé d'aller dire au revoir à Lexa et Lincoln la veille au soir. Je leur demandais à l'occasion de ne pas venir le matin. Si Lincoln comprit et m'assura qu'il ne se montrerait pas, je n'avais aucune certitude pour Lexa. Il restait une petite chance pour qu'elle m'épargne ces adieux déchirants que je ne souhaitais pas. Une toute petite.