Bonsoir à tous !

Je suis de retour ! Après presque 1 an d'absence...j'avoue j'ai un peu honte, mais je ne vous ai pas oublié.

Pendant ce temps, j'ai eu le temps de terminer mon roman (en phase de béta lecture actuellement), et juste après, j'en ai profité pour terminer la correction de cette fanfiction.

Ce qui signifie : que les publications vont être régulière jusqu'à la fin ! Youpi !

J'ignore si je continuerais à publier des fanfictions ici par la suite (même si théoriquement, j'en ai une de commencé), ça dépendra sans doute de mes autres projets d'écriture.

En attendant, je vous laisse retrouver nos héroïnes, et vous souhaites une bonne lecture !

F.


Un coup sur la porte. Maman rentre sans vraiment me laisser le temps de répondre. On est arrivé il y a trois jours déjà. L'oreiller et la couette, vierge de draps, forment un tas informe au centre du matelas nu. Ma valise a été ouverte deux fois. J'en ai retiré un pyjama et une tenue propre qui demeure posée sur la commode, parfaitement pliée. Je gribouille un nouveau sketch de Lexa sur la dernière page blanche de mon cahier de dessin. C'était déjà l'un de mes sujets de prédilection, il n'y a plus un seul endroit où elle n'apparait pas dans mon carnet.

J'ai dormi beaucoup, mangée peu, quant à la douche, j'ai un peu honte d'avouer que je n'y ai même pas mis un pied. Quand je ne dormais pas, je passais mon temps à dessiner sur ce fauteuil. Maman porte un regard réprobateur sur l'état de ma chambre et fronce les sourcils en s'arrêtant sur moi.

— Clarke ? Je viens d'avoir Becca au téléphone, elle me dit que Lexa n'a pas de nouvelles et elle s'inquiétait.

Elle marque une pause, laissant le blanc notifier tout le jugement qu'elle tente de camoufler dans ses paroles.

— Tu n'as pas contacté Lexa ?

Sans me donner la peine de lever les yeux de mon travail, je marmonne.

— Vous avez fait votre choix, j'ai fait le mien.

Incertaine d'avoir saisi la teneur de mes propos, elle fait un pas vers moi et pose doucement une main sur mon épaule.

— Clarke.

D'un mouvement brusque, je me dégage de son toucher.

— C'est comme ça maman ! Et arrête de parler de moi à n'importe qui. Mêle-toi de tes affaires !

— Clarke, s'il te plaît, reprend-elle en se postant devant la fenêtre, coupant la lumière et m'agaçant de plus belle.

— J'ai dit non !

Elle frémit devant mon ton sans appel. Becca est loin d'être n'importe qui, et elle aussi me manque. Mais je refuse de penser à ça. Je refuse de parler de Lexa à qui que ce soit et encore moins à ma mère. Elle se retire sans insister davantage. J'ai gagné cette bataille, mais je sais que je suis loin d'avoir gagné la guerre. Maman ne comprendra jamais mon choix.

Dès le lendemain, elle revient à la charge au moment où je sors pour récupérer de quoi me sustenter. Depuis notre arrivée, je mange dans ma chambre, seule. Ma mission accomplie, je vais pour me replier quand maman m'intercepte.

— Je suppose que tu ne veux pas de nouvelles de tes amis ?

Son ton accusateur ne me plaît pas. Je la foudroie du regard avant de m'apprêter à compléter ma retraite.

— Si tu ne veux pas que je te parle d'eux, et que tu ne veux pas que je leur parle de toi, il va falloir faire quelques efforts jeune fille.

Du chantage. C'est moche. Quitte à prendre parti, ne devrait-elle pas être dans mon camp ?

— C'est quoi ton problème ?

— Et le tien ? Que tu nous en veuilles, je peux comprendre, mais pourquoi tu leur fais payer à eux ? Tu imagines –

— Non ! Je n'imagine pas ! Je ne veux pas y penser ! Je veux oublier d'accord ?

Est-ce la douleur dans ma voix ? Ou les larmes vacillantes au fond de mes yeux ? Toujours est-il que maman ne finit pas sa phrase et en revient à ses menaces.

— Règle numéro un, tu manges ici. Je ne t'obligerais pas à manger en même temps que nous à chaque fois, mais tu ne manges plus dans ta chambre. Règle numéro deux, tu te laves, tous les jours. Et tu te changes. Règle –

— Y'a combien de règles ?

Elle fronce les sourcils et me lance un regard noir que je soutiens la tête haute.

— Règle numéro trois, tu sors faire un tour. Aujourd'hui. Tu n'as pas mis le nez dehors depuis notre arrivée. Il y a une papèterie juste au coin de la rue, je suis sûre que tu te trouveras un nouveau carnet à dessin.

— C'est tout ?

Elle semble en avoir fini, mais je dois en avoir le cœur net.

— Pour l'instant.

À mon expression furieuse, elle sait que c'est sa seule cartouche. Sa seule et unique chance de me faire céder avec ce moyen de pression. Il n'y aura pas de deuxièmes fois. Elle hésite à ajouter quelque chose, mais se ravise.

— C'est tout. Dis-je avec fermeté, clôturant la discussion.

Qu'elle essaye de revenir sur ce terrain glissant, et elle comprendra que j'ai hérité d'elle son fichu tempérament.

Je fais demi-tour et m'installe au bar avec mon bol de céréales que j'avale en trois bouchées. Suite à quoi je vais finalement étrenner la douche. L'eau savonneuse coule sur mon corps, emportant la crasse qui s'est accumulée depuis des jours. Le jet puissant me brûle la peau. D'un geste, je tourne le mitigeur dans l'autre sens. L'eau gelée vient me frapper et je me revois sous la cascade ce jour-là. Les yeux fuyants de Lexa, nos corps allongés sur la dalle chauffée par le soleil, la tension entre nous. Et puis cet aveu à la lisière de la forêt. Je sens encore la fumée du feu de camp dans ses cheveux au moment où elle m'avait embrassée. Ma main glisse le long de ma hanche et se place malgré moi entre mes jambes. Je ne devrais pas. Je laisse la fraicheur de l'eau calmer les battements de mon coeur et je termine de me laver sans aller au bout de ma pulsion. Je sors un instant plus tard, frustrée, mais propre.

Maman est passée dans ma chambre pendant que je me lavais. J'ai dû y rester un moment, car la fenêtre est ouverte, le lit propre et fait au carré et ma valise s'est rapprochée du placard, comme une invitation à la vider. Je soupire, et m'habille vite fait avant de me plonger dans une autre corvée : remplir mon dressing.

Les vêtements trouvent leur place rapidement dans cet espace gigantesque, bien trop grand par rapport au peu que j'ai à ranger. Bientôt, il ne reste au fond du sac qu'un objet. Un livre dont le titre se détache en lettres d'or sur la couverture cornée : "Harry Potter, à l'école des sorciers". Je suis tout à fait conscience que si je le souhaitais, je trouverais une photo entre ses pages froissées. Les seuls souvenirs de ma vie d'avant. J'observe l'objet pendant une minute sans vraiment le voir. Puis je referme la valise que je range au fond de l'armoire. Voilà, c'est fait.

J'ai respecté les règles une et deux et j'ai même fait du zèle en rangement. Elle n'a pas dû penser à l'ajouter dans ses règles tout à l'heure. Règle numéro trois maintenant. Je passe une veste en cuir légère, réorganise mon Eastpak et enfile mes chaussures. Mes pieds se sentent enfermés dans une sensation étrange après avoir passé ces trois derniers jours en toute liberté. Avant de sortir, je taxe une petite fortune d'argent de poche à maman. Il va falloir que je m'habitue aux nouveaux prix en dollar, car je n'ai qu'une vague idée du taux de change par rapport à l'euro.

Me voilà dehors à respirer du vrai air, celui de la rue, viciée par la pollution et les odeurs désagréables des déchets abandonnés sur les trottoirs. J'imaginais ça plus propre l'Australie. N'ayant pas pris la peine de consulter un plan, je m'avance au hasard, guettant ce magasin dont maman parlait. C'est vrai que je ne dirais pas non à quelques crayons et un nouveau carnet. Je marche droit devant, passe devant des immeubles qui se perdent dans le ciel, des devantures tapageuses de magasins, des rails aux formes incompréhensibles sur le sol. Je n'y prête pas attention, m'aventurant sans but de plus en plus loin. Il me semble que je me dirige vers l'océan, mais sans pouvoir le certifier. Au bout d'un moment, j'arrive devant un endroit singulier. Les voitures passent à toute vitesse au-dessus du tunnel aménagé en passage piéton. Il mesure quelques dizaines de mètres et l'on voit l'ouverture de l'autre côté peiner à faire entrer de la lumière. À chaque passage de véhicule, l'ensemble tremble dans un bruit d'enfer.

Mis à part le bruit désagréable des automobiles, il règne un calme étrange. Sans forcément prêter attention à ce qui m'entoure, je suis consciente d'avoir croisé un certain nombre de personnes tout au long du chemin. Mais à cet instant précis, je me retrouve complètement seule. J'hésite un instant à m'engager dans le passage mal éclairé. Une odeur peu engageante s'en dégage, relent de poubelles et de toilettes publiques. Si je rentre là-dedans, à tous les coups je tombe sur un SDF, ou pire. Je plisse les yeux pour tenter de déceler la présence d'un être vivant, mais quelque chose attire mon attention. Oubliant toute prudence, je m'engage à l'intérieur.

Mes poils se dressent progressivement, sous l'effet de la chair de poule qui me prend en découvrant l'œuvre d'art qui orne le mur de gauche. La frise prend son envol graduellement, comme le début d'une chanson.

Ce sont, tout d'abord, des formes indistinctes sur lesquelles je laisse courir mes doigts. En avançant, on distingue les arbres, le ciel bleu derrière eux, et une clairière. Un peu plus loin, un chevalier se dresse fièrement, portant une épée plus grande que lui à bout de bras, il combat une créature mystique chevauchant un dragon. Sortant de derrière un arbre, une reine elfique (je la reconnais à ses oreilles pointues) lui apporte son aide. Lançant sa monture à la rencontre d'une bande de gobelins à l'air hargneux. En arrière-plan, la bataille fait rage, les personnages sont moins détaillés, mais l'ambiance y est. J'ignore si cela vient de l'impression générale ou de la vue des soldats tombés sur l'étendue herbeuse, mais en un instant je suis transportée. Je me tiens sur cette colline, contemplant à nouveau les hommes et les femmes massacrés à mes pieds. Les frissons se transforment peu à peu en angoisse qui serre ma poitrine à ce souvenir. C'est la première fois, depuis un an, que je revois ces images aussi clairement. Ça ne m'avait pas manqué. L'odeur de sang imprègne tout à coup l'air ambiant, j'ai peur qu'en me retournant, je découvre une pile de cadavres à la sortie du tunnel. C'est pourtant impossible.

Un bruit non identifié me sort de ma léthargie et mon cœur bondit dans ma poitrine alors que je fais volte-face. Si je m'attire des ennuis lors de ma première sortie, je vais en entendre parler. Remarque, peut-être que comme ça, maman me laissera faire l'ermite dans ma chambre. Mes yeux balayent le tunnel. Dans un coin, quelques cartons abandonnés servent sans doute de lit à un sans-abri. Mais je suis toujours seule, enfin je crois. Cette sensation d'être observée ne disparaît pas.

La frise prend fin brutalement, il n'y a plus de mur. J'ai franchi le tunnel et n'ai aucune envie de le retraverser. J'ai froid. Cette sensation glaciale n'est pas due à la température, mais plutôt à la terreur qui refuse de m'abandonner. Il me faut deux fois plus de temps qu'à l'aller, pour retrouver le chemin de l'appartement, mais maman n'ose pas me gronder quand j'arrive en retard pour le dîner. Après tout, c'est elle qui m'a mise dehors.

Κ∞Λ

Un jour après l'autre, je répète la même routine. Manger dans la cuisine, se laver, s'habiller, puis sortir. Ça va faire une semaine qu'on a passé notre deal avec maman, une semaine que mes pas me ramènent sans cesse devant cette fresque fantastique. Il n'y a jamais personne dans les parages, j'ai probablement trouvé le seul endroit de Sydney où il n'y a personne. Je pourrais me balader dans les réserves naturelles qui bordent la ville, flâner sur les rives de Georges River, aller à la plage, me rendre au centre-ville, ne serait-ce que pour aller voir ce si célèbre opéra. Mais non, je me retrouve irrémédiablement devant cette œuvre d'art. Je n'ai plus si peur à présent, même si cette sensation d'être observé ne me lâche pas. J'ai vérifié trois fois, il n'y a pas de caméras et pas vraiment d'endroits où se cacher aux alentours. Le tunnel est habité la nuit, ça ne fait plus aucun doute, les cartons n'ont pas bougé, il y en a de nouveau parfois et des déchets qui s'accumulent. Je reste plantée là, j'étudie les courbes, les techniques de dessin, les détails qui m'avaient échappé la première fois. Et puis je me retourne, je regarde le mur de l'autre côté du tunnel. Une surface majoritairement grise avec deux ou trois graffitis obscènes par-ci par-là. C'est une insulte à la beauté qui lui fait front. Avant de partir, je dépose sur les cartons un sac contenant deux sandwiches et une bouteille de soda.

Dès le lendemain, je visite enfin cette fameuse papèterie. Le magasin surpasse de loin celui où j'avais l'habitude de me fournir en France. Je trouve sans difficulté mes crayons habituels et deux carnets à dessin. Devant le rayon peinture, j'hésite un peu et opte pour une demi-douzaine de bombes Montana. La cagette en bois fixée sur le porte-bagage est pleine à craquer. C'est Nathan qui m'a prêté son vélo, si je devais définir notre relation, je dirais qu'il est ce qui se rapproche le plus d'un ami. Dans les faits, je n'adresse la parole qu'à lui, mes parents mis à part. Je le trouve souvent de garde au portail, alors je m'arrête un instant pour échanger quelques mots avec lui. Juste assez pour être polie et le rassurer sur l'endroit où je vais. Bien sûr, je lui mens, je mens à tout le monde. C'est devenu une seconde nature, semble-t-il.

La brise me rafraichit alors que je prends de la vitesse dans les rues bondées. Je tourne trois fois, m'éloignant des grands axes. Le trajet me parait fabuleusement court à vélo, je crois que je vais lui emprunter à long terme, ou je demanderai à papa de m'en offrir un, vu qu'il m'achète tout ce que je veux. Je ne me voyais pas trimballer tout ce matériel à pied jusqu'au tunnel. En plus de la peinture, j'amène un paquet de vieux cartons qui me serviront de pochoir. Je n'ai encore qu'une vague idée de ma composition et aucune expérience dans le graffiti, mais je ne résiste pas à la tentation : il faut que je peigne le mur d'en face.

En arrivant, je repère le sac en papier que j'ai laissé avec les provisions hier. Il est rempli des déchets qui s'étalaient un peu partout, comme si quelqu'un avait nettoyé. Même les cartons ont l'air plus rangés. Je pense honteusement que le responsable n'a pas eu besoin de sa mère pour lui faire son lit. Sans perdre plus de temps, je me mets au travail.

Un bref coup d'oeil au bout du tunnel m'apprend qu'il est environ dix-neuf heures quand je prends du recul pour admirer le résultat. Ça ne ressemble à rien. Du moins pour l'instant, mais je peux déjà voir les prochaines étapes, les couleurs à repasser, les traits à affiner. De nouveau, je vais déposer un nouveau sac plein de provisions, deux sandwiches, des pommes et une bouteille de soda, comme la veille. Je ramasse le sac de déchets que je jetterai dans la première poubelle que je verrai. D'une certaine façon, je suis chez quelqu'un, ce serait extrêmement malpoli de refaire la déco, sans même lui laisser un petit quelque chose en contrepartie. Déjà que l'odeur qui se dégage des bombes chimiques m'agresse les narines. Je n'y avais pas pensé. On pourrait se dire que ce n'est pas pire que les odeurs d'urine, de crasse et d'essence qui semblent incrustées dans les murs et le bitume. Ma curiosité augmente de jour en jour à propos de cet inconnu qui dort ici. J'imagine un vieux monsieur barbu, avec ses dents de travers, portant un grand manteau dégoûtant. J'espère autant que je crains de le croiser un jour, rentrant dans sa tanière à la nuit tombée. Ce qui ne risque pas d'arriver tant que maman m'imposera son couvre-feu drastique, que je m'emploie à respecter tel une enfant modèle.

En quelques minutes, grâce au vélo, je suis rentrée. Nathan ouvre le portail en me voyant arriver. Comme d'habitude, il me sourit.

— Salut Clarke ! Comment s'est passée ta journée ?

— Bien, merci. Le vélo m'a bien servi, merci encore.

— Je vois ça, tu étais chargé. Tu n'as qu'à le garder, j'en ai pas besoin. Laisse-le dans le local, à côté des poubelles, c'est fait pour.

Pour la première fois, je réponds avec sincérité quand je lui confirme avoir passé bonne journée. Il me fait encore plus plaisir en me proposant de garder son vélo, ça va me faire gagner du temps. Même si techniquement, je n'en manque pas tant que l'école n'a pas repris. Et je ne suis pas pressée de faire ma rentrée dans un nouveau collège.

— Merci, Nathan, c'est gentil.

Je lui fais un signe de la main en m'éloignant du côté du local à poubelle, où j'en profite pour jeter le sac de déchets. Sur une des bennes à ordure, quelqu'un a déposé une vieille couverture un peu usée. Elle est correctement pliée et mis à part un peu de poussière et une vieille odeur de renfermé, elle semble propre. Je la fourre dans la cagette avec les bombes. Une fois le vélo attaché et mon fardeau décrochés, je remonte à l'appartement. Je planque la peinture dans le placard avant de filer passer ma trouvaille à la machine à laver.

Κ∞Λ

Une joie étrange m'envahit le lendemain en arrivant au tunnel. Le sac de course posé au pied de mon dessin contient les restes de mes provisions et d'autres saletés. Un petit origami représentant une grue tient en équilibre sur le sommet du tas de détritus. Je laisserai un crayon ce soir avec le nouveau festin que j'ai préparé. En plus des sandwiches et de la bouteille, j'ai ajouté un paquet de biscuits et la couverture sèche et propre qui malgré l'usure sent bon la lessive. Je me remets sans plus attendre au travail.

Ce nouveau but dans ma vie, cette obsession plutôt, me donne un nouveau souffle. Je ne pense plus à ma vie d'avant, je m'en forge une nouvelle.

Κ∞Λ

Je recule encore une fois, je ne suis pas entièrement satisfaite. Il manque… je dirais : du sang. Pourtant, tout est là. La colline, les corps gisant sur le sol, leurs armes à leurs côtés, derniers compagnons dans la mort. Je ferme les yeux, cherchant dans ma mémoire le détail. Non ce n'est pas le sang. C'est l'odeur. Malheureusement, ça, je ne peux pas le dessiner. L'expression de ma vision est la plus fidèle possible. Le reste ne pourra jamais se retrouver sur du papier ou un quelconque support. Demain, je terminerais les finitions et je dînerai avec Charlotte. Ça m'a pris deux semaines pour qu'elle me fasse finalement confiance, et j'ai été surprise de découvrir sa jeune frimousse, à l'opposé de ce vieux SDF que j'avais imaginé. Elle a douze ans à peine, quelques années de moins que moi. J'ai cru revoir Lexa plus jeune en la voyant la première fois. Ses cheveux châtains étaient tressés sur le côté comme Lexa avait l'habitude de le faire, et dans son regard, il y avait un côté farouche qui m'a immédiatement fait penser à elle. La ressemblance s'arrête là toutefois, car une fois la couche de crasse sur son visage retirée, elle a les joues bien plus rondes, et des yeux noisette toujours tristes. On ne s'est vus que trois fois jusqu'ici. Je sais qu'elle n'est pas Australienne, je ne sais pas d'où elle vient ni ne connaît son histoire. Que fait-elle dans la rue à cet âge ? Elle passe ses journées avec une bande. Elle en parle comme ça, « la bande ». Il y a un chef, un vieux d'une trentaine d'années. Et quelques gosses comme elle, d'autres de mon âge. Je les soupçonne de survivre en volant leur pitance, mais Charlotte n'y fait jamais allusion. La fresque que j'ai admirée avec tant de ferveur est l'œuvre de l'un d'entre eux : Miles. Elle pense qu'il est un peu plus vieux que moi, mais la vie dans la rue fait vieillir plus vite. Quant à l'origami, c'est une des filles qui lui a appris à les faire. Elle ne connaît pas son nom, celle-ci ne dort pas toujours dans la rue et elle ne la voit que rarement.

Lorsque je range soigneusement mes bombes dans mon sac, des bruits de pas attirent mon attention. Quelqu'un court dans ma direction. Mon instinct m'envoie un signal très clair : enfuis-toi ! Mon regard dévie sur mon vélo garé dans la direction opposée, juste à la sortie, il est loin. Le temps que mon corps sorte de sa léthargie, les claquements sur le goudron se rapprochent de plus en plus. Il y a plusieurs personnes, Charlotte est la première à apparaitre. Elle a peur, ça se voit tout de suite.

— Clarke ! s'écrie-t-elle en déboulant dans le tunnel. Je suis désolée, il ne m'a pas laissé le choix…

Qui ne lui a pas laissé le choix ? Et désolée pour quoi ? La frayeur grandit en moi tandis que les pas ralentissent dehors, mais plus question de m'enfuir, pas en laissant Charlotte. Je ne vois toujours personne, je me place entre elle et ce « qui que ce soit » qui arrive en la poursuivant.

Un son sourd détourne mon attention, une fille aux cheveux décolorés surgit aux côtés de mon vélo, me coupant de ma solution de repli. Les battements de mon cœur accélèrent de plus belle. Dans quel guêpier me suis-je fourrée ?

Les intrus ont adopté un rythme traînant, ils savent que leurs proies sont prises au piège et qu'il n'y a plus aucune échappatoire. Je l'aperçois enfin, il est grand, presque autant que papa. Son nez est un peu tordu comme s'il avait été cassé. Ses cheveux mi-longs sont rabattus sur le côté droit de son crâne, à gauche, ils sont rasés de près. Sa moustache et sa barbe cachent sa bouche, pourtant, je vois bien qu'il sourit. Un petit sourire sadique qui n'augure rien de bon. À sa démarche, on croirait que la ville lui appartient.

— Tiens tiens tiens, qu'avons-nous là ! s'exclame-t-il en s'arrêtant à l'entrée du tunnel. Un garçon mince l'accompagne. Il a la peau noire et un regard qui respire la bonté. Il n'est pas à l'aise dans son rôle d'homme de main, ça se voit. Ça me rassure un peu. Juste un peu. Car le plus vieux est carrément flippant.

Charlotte reprend difficilement son souffle derrière moi. Elle a dû sprinter pour avoir ces quelques secondes d'avance sur eux, pour me prévenir. Trop tard.

— Qu'est-ce que vous voulez ?

Le ton autoritaire que j'utilise ne me ressemble pas. Alors, c'est comme ça que je réagis devant le danger ? Pourtant, je sais que mes yeux trahissent ma peur, ça, je ne peux pas le cacher.

— C'est lui le chef, me souffle Charlotte pour faire les présentations. J'aurais deviné.

L'homme avance nonchalamment de quelques pas dans notre direction, observant ma fresque avec attention. Sans le quitter des yeux, je recule d'autant, surveillant au passage la fille blonde de l'autre côté. Elle n'a pas bougé. Il caresse sa barbe, perdu dans une étrange contemplation. Peut-être qu'il nous a oubliées ? Sa main se lève, pour venir effleurer un des cadavres du bout de ses doigts, mais il la referme en un poing, juste avant de toucher la peinture encore fraîche.

— Extraordinaire. Je l'entends murmurer pour lui-même. Alors, c'est toi qui essayes de me chaparder ma petite protégée ? reprend-il un peu plus fort en reportant son attention sur moi. Je secoue la tête, le sens de sa phrase m'échappe. Il a la bonté de clarifier.

— Charlotte, fait-il en pointant son doigt sur l'enfant, est sous ma responsabilité. Je la nourris, je la protège. Et elle fait quelques petits trucs pour moi en échange.

Je m'en doutais, à tous les coups, c'est une bande de voleurs à la tire. Ce type est un vrai salaud pour utiliser des enfants paumés afin de faire tourner son business. Quoi qu'il en soit, ce n'était pas mon but de marcher sur les plates-bandes d'un quelconque gang. Je fais la seule chose qui me semble logique vu la situation. Je m'excuse. Même si ça m'arrache la gueule tant ce gars me dégoûte.

— Ce n'était pas mon intention. Charlotte dort ici et j'avais besoin de ce mur. Ça me semblait juste qu'elle en retire quelque chose.

Il me sourit, cette fois-ci avec moins de cruauté. S'il ne débordait pas de condescendance, il pourrait presque passer pour un mec sympathique. D'un vague geste de la main, il fait signe aux autres de le rejoindre. La blonde du fond et le jeune avancent pour nous rejoindre. Les sourcils de la fille forment un v qui lui donne un air de dur à cuire, contrastant avec des yeux tellement clairs, qu'ils me rappellent l'étendue calme d'un lac à l'eau immaculée. Une fois à côté de son protecteur, elle croise les bras et me toise dans une tentative non dissimulée d'intimidation. Ça ne fonctionne pas. Le garçon lui, évite mon regard. J'en profite pour l'étudier de plus près. Il a une fine moustache au-dessus de ses lèvres charnues, un petit anneau en or pend à son oreille gauche et ses mains sont recouvertes de mitaines en cuir, ou quelque chose qui y ressemble.

— Voici Shaw, ou Miles comme tu veux. C'est lui qui a fait ça !

Il écarte les bras en désignant la fresque qui m'a subjuguée des jours durant. Miles daigne enfin croiser mon regard. Il doit y voir au moins une partie de l'admiration que j'ai pour lui, car il me gratifie d'un sourire timide.

— Elle, c'est Nikki, mon bras droit. Tu as beaucoup de talent Clarke. Shaw a du souci à se faire. Tu as fait ça souvent ?

C'est surréaliste de parler art à cet instant, mais la menace semble s'effacer alors que la conversation prend une tournure inattendue.

— C'est la première fois.

Shaw ouvre de grands yeux, et ne peut retenir une exclamation surprise. L'homme éclate d'un rire franc. Légèrement démoniaque, si vous voulez mon avis.

— Oh Clarke ! Toi et moi, nous allons faire de grandes choses !

Il franchit l'espace qui nous séparait encore, et me tend une main gigantesque. Je ne recule pas cette fois, c'est une offre que je ne peux pas me permettre de refuser. Malgré mon appréhension, je réponds à son geste, et bientôt, ma minuscule main disparaît entre ses doigts fermes, qui ne m'écrasent que légèrement. Juste assez pour me montrer qui est le boss. Et alors qu'il secoue nos mains entremêlées, son sourire s'agrandit, et j'ai la certitude de faire le mauvais choix.

— On m'appelle MrCreary.