Bonsoir à toustes !

Me revoilà pour la suite des aventures ! Je vous souhaites une bonne lecture !

F.


Maman n'a pas explosé comme je m'y attendais. Sans un mot, elle m'a préparé un copieux en-cas, et m'a envoyée me laver. Je crois qu'elle a jeté les habits que je portais pendant tout ce temps, car en sortant, je n'ai pu les trouver nulle part. Ensuite, j'ai droit à un sermon de deux heures, que j'écoute sans interruption. J'imagine à quel point elle doit prendre sur elle, pour arriver à garder son calme. À plusieurs reprises, je surprends le regard fier de mon père se poser sur elle. Au prix d'un effort surhumain, je réussis à ne pas lever les yeux au ciel, et ne pas montrer mon exaspération. Je garde mon masque, feignant un vague intérêt, alors qu'en réalité, je m'en fiche. Tout ce que je veux, c'est retourner dans la rue, continuer à recouvrir les murs tristes, qui attendent de prendre vie. Depuis hier soir, mon imagination est en ébullition. Ou peut-être est-ce simplement ma mémoire. Toujours est-il que j'ai besoin de m'exprimer. Une fois la conversation achevée (parce que c'est comme ça que mère l'appelle, pour moi une conversation est supposée aller dans les deux sens), j'ai l'autorisation de me retirer dans ma chambre. Ça fait bizarre de revenir ici. Je n'ai passé que quelques jours dans la rue, et pourtant ça m'a semblé presque aussi long que le temps que j'ai passé dans cette chambre, depuis notre emménagement. Mon bloc et mon crayon m'attendent bien sagement sur ma table de nuit. Je m'en empare, et m'installe sur le fauteuil face au clair de lune. J'allume une lampe et laisse ma main tracer les contours de mes rêves.

Les jambes repliées sur le fauteuil, je la regarde dormir, le bout de charbon me servant de crayon gratte le papier, ajoutant une mèche de cheveux par là, une courbe par ici. C'est la première fois que je la vois aussi apaisée, aussi calme. J'aimerais que cette image reste gravée pour toujours dans ma mémoire. C'est pourquoi je fais son portrait, à son insu. Je sais que je l'aime, depuis longtemps déjà. J'ai dû me faire une raison. Je sais aussi qu'on ne peut pas être ensemble. Pas maintenant, pas dans ce monde. Et pourtant, à cet instant, c'est mon désir le plus cher. Je rêve d'un monde où cette guerre n'existerait pas. Où nous pourrions être ensemble, sans nous soucier de nos peuples. Sans responsabilités. Un monde où je pourrais juste me lever, aller caresser tendrement ses cheveux, déposer un doux baiser sur ses lèvres. C'est un beau rêve. Je reporte mon attention sur le croquis.

Je me réveille, mes joues sont humides, collantes des larmes que j'ai versées sans m'en rendre compte. Je passe négligemment ma main sur mon visage pour en essuyer les vestiges. Est-ce que je dormais vraiment ? Je baisse les yeux sur le dessin que j'ai fait. Enfin, je crois, je ne me souviens pas. Tout est flou. Ce dessin, je l'ai vu dans mon rêve. Un portrait de Lexa endormie. Peut-être que Niylah a raison, peut-être que je suis folle après tout. Je pousse mon carnet dans un coin. J'ai besoin de parler. Mais à qui ? Je balaye la pièce, à la recherche du contenu de mes poches. Mais ma mère a fait disparaître mon jean, et avec lui, le numéro de la jeune femme chez qui j'ai passé la nuit. Il y a quelques bricoles sur le bureau dont je ne me sers jamais. Par acquit de conscience, je vais vérifier, mais je sais déjà que je ne l'appellerais pas. Je fouille paresseusement, retirant une page froissée d'un tas de papiers. Il fut un temps où cette page était rattachée à l'agenda d'une collégienne. Sur l'envers, je déchiffre une adresse mail, écrite à l'arrache de mon écriture rapide, en rentrant d'une de mes escapades à Cambridge. Il ne me faut qu'une petite seconde pour me décider. J'ouvre mon ordinateur portable, posé sur le bureau avec les autres choses inutiles (comme mes livres de cours), et l'allume. Sans hésitation, je me crée une nouvelle adresse mail, hors de question que j'ouvre l'ancienne. Je tape rapidement un message avant de changer d'avis.

Expéditeur : Clarke Griffin la fille des étoiles

Destinataire : Wells Jaha le chevalier servant

"Il n'y a pas de bonne façon pour commencer un message avec trois ans de retard. Alors, Salut.

C'est moi, Clarke, la fille qui avait la tête perdue dans les étoiles. Ceci est une bouteille à la mer, un SOS. Je ne sais pas si tu as toujours cette adresse. Ni si tu auras envie de me répondre. Car je t'avoue que la seule raison pour laquelle je t'écris, c'est que je me sens terriblement seule, et que j'ai besoin de parler à un ami. Tu es sans doute surpris que je jette mon dévolu sur toi, mais sans doute pas autant que moi. Je me souviens que tu avais su écouter cette nuit-là, et surtout que c'était facile pour moi de te parler. De me confier. Le fait que tu n'as aucune possibilité d'interférer dans ma vie est sûrement, également une raison valable. Je n'ai rien à perdre à te parler de mes problèmes, au pire, je n'aurais jamais de réponse à ce mail. Je t'imagine indigné par mes propos, peut-être te sens-tu utilisé. Tu as le droit. Mais c'est tout le but de ce mail, l'honnêteté. Je sors tout juste de prison. Oui, tu as bien lu. Après une fugue de quelques jours à travers Sydney, Australie, là où je vis à présent. Ma vie est un immense bordel, et je ne sais plus comment y remettre de l'ordre. J'ai besoin d'aide.

Clarke."

La souris vole vers le bouton d'envoi, ne pas réfléchir. Une fois cette tâche accomplie, un mélange de satisfaction et de soulagement m'envahit. C'est la première fois que je demande de l'aide. Je referme l'ordinateur, et mes lèvres s'étirent en un sourire. Le sel séché sur mes joues me rappelle mon réveil douloureux. Je ressens un besoin impérieux de faire disparaître les dernières traces de ces larmes. Une fois dans la salle de bain, je m'asperge énergiquement d'eau, et contemple mon reflet dégoulinant dans le miroir du lavabo. J'ai mauvaise mine, et tout ne peut pas être attribué à l'éclairage vif de la petite pièce. Les réminiscences de ma vision m'assaillent, me déchirant le coeur, et faisant immédiatement revenir mon envie de pleurer. Leur destin est bien pire que le nôtre avec ma Lexa. Elles ne sont pas séparées par des milliers de kilomètres, mais les obstacles sont encore plus infranchissables.

Κ∞Λ

Wells a répondu dès le lendemain, remplissant un peu mon cœur vide par sa gentillesse. Ses messages me font toujours passer un moment agréable, il me fait rire, même si ce n'est que par mail. Il n'a pas jugé ma décision de couper les ponts avec mes amis. Il ne juge pas non plus, ma vie actuelle. Je lui parle de tout, de rien, et nous instaurons un dialogue presque quotidien. La seule chose que je n'aborde pas avec lui, ce sont les visions. Je crois que jamais je n'aurais le courage d'en parler à qui que ce soit.

Maman a tenté de me renvoyer en cours, sans succès. Ma relation avec mes parents est de plus en plus tendue, ils ne vont pas bien, eux non plus. Je le vois aux regards qu'ils s'échangent, les non-dits, les coups d'éclat de ma mère qui a perdu son faux calme. L'agent Pike m'a ramassée encore deux fois, suite à des dégradations de bien public. C'est comme ça qu'ils appellent ça, transformer des trucs moches en œuvre d'art. Et puis un soir, au milieu du repas qu'on me force à présent à prendre en famille, dans un nouvel accès de colère et guidé par son impuissance, maman s'engage sur la mauvaise pente.

— Tu imagines ce que penserait Lexa en te voyant traîner avec ces voyous ?

Je pose lentement mes couverts en travers de mon assiette, et lui jette un regard noir sans équivoque.

— Tu n'as pas le droit de dire son nom.

— Ton comportement n'est plus excusable Clarke, nous avons été patients ! Mais il est temps que tu te reprennes. Si tu tenais vraiment à Lexa et Lincoln…

Elle n'a pas le temps de finir sa phrase, je me lève si vite que je bouscule la table, renversant au passage mon assiette, le plat de pâte et la carafe d'eau, qui viennent s'écraser au sol dans un grand fracas.

— Ne prononce pas leurs noms !

Mon hurlement ricoche contre les murs, me renvoyant ma propre impuissance en pleine face. Si je mets autant d'ardeur à ne pas penser à eux, ce n'est pas pour que ma mère vienne me rappeler mes erreurs.

Cette fois-ci, je ne prends même pas la peine de faire un quelconque bagage, je prends la porte sans attendre. Arrivée en bas des escaliers, je me mets à courir de toutes mes forces, avant que l'un de mes parents ait le temps de m'intercepter d'une façon ou d'une autre. Je passe le portail, et disparais dans les premières ruelles, que je connais par cœur à présent.

Après avoir erré une bonne partie de la soirée, tentant en vain de repousser les pensées que ma mère a implantées dans mon esprit de façon peu subtile, mes pas me ramènent vers l'immeuble abandonné où vivent mes amis. Il est plus de minuit quand j'arrive aux abords du squat, je suis épuisée. Cet endroit n'est connu ni de mes parents ni de la police pour l'instant, je devrais y être tranquille. Je ne détecte aucun mouvement aux alentours, ce qui, malgré l'heure tardive, est étrange. Il y a habituellement, des va-et-vient d'adolescents à toute heure de la nuit. Un fort sentiment d'angoisse m'étreint, lorsque j'aperçois le reflet de lumières bleu et rouge contre la façade. Des gyrophares. Est-ce la police ? Sont-ils après moi ? J'hésite à faire demi-tour pour m'enfuir en courant dans l'autre direction, mais mon instinct me souffle que c'est autre chose.

Je m'avance à petits pas, et découvre un camion de pompier garé devant l'entrée. Seules les communications radio qui en émanent brisent le silence ambiant. Il n'y a pas âme qui vive ici, ils ont tous détalé. Les secouristes sont à l'intérieur, exception faite du chauffeur qui fait son rapport au central. De loin, je ne saisis qu'un seul mot, qui suffit à augmenter drastiquement mon rythme cardiaque : "overdose". La panique m'envahit, mais ce n'est plus pour moi que je m'inquiète maintenant. Mes yeux fouillent le long de la façade, scrutant les trous noirs qui servent de fenêtre, guettant à chaque étage le moindre signe de vie. Rien au premier, j'avais pourtant l'intuition de les trouver là. Rien au deuxième, je continue mon exploration. Il y a du mouvement au troisième, je sens une sueur froide couler le long de ma colonne, il faut que j'en aie le coeur net.

Mes pieds ont démarré avant moi, et avant de le réaliser, je cours comme une dératée dans la cage d'escalier. Des cris résonnent derrière moi, je ne les entends pas. Arrivée au troisième étage, j'entre en trombe dans l'appartement de gauche, celui où Charlotte et moi partagions le vieux matelas, les nuits où je restais. Trois pompiers sont penchés sur la frêle silhouette. Je ne vois pas son visage, mais le doute n'est pas permis. Ses baskets violettes, figées sur ses pieds immobiles, identifient sans hésitation ma jeune amie. Le corps de Charlotte ne bouge plus que sous les soins acharnés des hommes gigantesques, qui semblent atterrés par la situation. Mon regard refuse de dévier de la scène qui se joue en face de moi. Quelqu'un a coupé le son, je n'entends plus rien. Si j'avais l'esprit clair, je prendrais peur, de ce brusque silence qui m'entoure. Les images passent au ralenti, les mouvements des sauveteurs qui s'acharnent sur une enfant, refusant d'avouer leur impuissance. Mes yeux glissent sur une seringue, qui a roulé en bas du matelas.

Je suis trop abasourdie pour ressentir quoi que ce soit. Je ne comprends même pas ce que je vois. Comment ? Pourquoi ? J'aurais pu la sauver. Sans prévenir, mes jambes cessent de me porter, et je m'effondre sur le sol, alors que quelqu'un me saisit fermement par les épaules pour me faire sortir de la pièce. Tout en tombant, j'ai une fugace vision de l'homme qui ralentit ma chute, un policier, si j'en crois l'uniforme. Il essaye de me relever, de me parler, se met à crier. Je n'entends rien. Mes muscles ne répondent plus. Il finit par me traîner littéralement jusqu'au palier où il m'adosse contre le mur. Je n'oppose aucune résistance. Après s'être assuré que je resterai dans cette position, il s'éloigne.

Un autre flic arrive. Il saisit sans ménagement mon menton pour redresser ma tête, afin de s'assurer de mon identité. Je le connais. L'officier Pike m'abandonne aussitôt pour rejoindre son collègue dans l'appartement. D'un coup, tous les sons me reviennent. Les grésillements des talkies-walkies, les conversations des pompiers qui ont rendu les armes, le bruit des bottes dans l'escalier en béton, ma respiration rapide. C'est fini. Je ferme les yeux, appuyant ma tête contre le mur sale du couloir, avachis comme une poupée de chiffon. Quand j'arrive à trouver la force, je tourne la tête pour rencontrer le regard de Pike, il est désolé. Il aurait préféré ne pas me trouver là, que je n'ai pas à assister à ça. D'un signe, il ordonne à son collègue de me faire descendre.

Tant bien que mal, je réussis à me remettre sur mes deux jambes, et me laisse guider. L'air extérieur me fait du bien, je commence à retrouver mes esprits. Et surtout, à prendre pleinement conscience de ce qu'il vient de se passer. Charlotte est morte. D'une overdose. Je ne savais même pas qu'elle se droguait. Mais le faisait-elle ? Ou était-ce la première fois. Et pourquoi était-elle seule ? Qui a appelé les secours ? Où sont McCreary, Miles, Nikki et les autres ? Ils l'ont abandonnée. Pas un n'est resté pour lui tenir la main. Au milieu de mes larmes, je sens une bouffée de pure haine monter en moi, et puis tout de suite, la culpabilité qui me prend en étaux. Je ne suis pas mieux qu'eux. J'aurais dû l'aider. Rien ne dit que j'aurais réussi, mais au moins, je ne me détesterai pas de ne rien avoir tenté.

Je ressasse mes idées noires tout le long du trajet, jusqu'à l'arrivée au poste que je commence à bien connaître. L'officier Pike m'accompagne jusque dans une cellule au fond. D'un tour de clé, il déverrouille la porte, et m'invite gentiment à rentrer. Son comportement m'a toujours étonnée, moi qui imaginais les flics comme des gros durs, celui-ci semble avoir le coeur tendre. Je me demande comment il vit la mort d'une enfant dans la rue. Comme un échec ? C'est très certainement ce que je ressentirais à sa place. C'est déjà ce que je ressens maintenant. Et soudain, je m'en veux, de toutes les fois où j'ai forcé l'agent Pike à me ramener dans cette cellule. Où il refermait la porte sur moi, désarmé devant mon penchant pour l'autodestruction. Pendant qu'il verrouille la porte, je lui lance un regard d'excuse, c'est bien peu de choses, mais je suis incapable de parler à cet instant. Il me fixe un instant de trop, je pense qu'il a compris.

— Nous prévenons tes parents Clarke. Mais cette fois, tu ne pourras pas repartir ce soir. Cette fille est morte. Nous avons des questions à te poser.

J'acquiesce d'un hochement de tête, avant de soupirer en me retournant. Je n'aurais pas grand-chose à leur apprendre quoi qu'il arrive, personne ne se confie vraiment là-bas.

Il y a une autre fille avec moi, elle dort sur le banc à gauche, sa veste en cuir rouge repose sur elle, en guise de couverture. Une casquette de base-ball à l'envers lui recouvre le visage. Je ne prends pas la peine de m'asseoir sur le banc inconfortable en face du sien, ni même de faire un pas pour me déplacer. L'épuisement s'abat sur moi, emplissant mes muscles d'une grande lassitude. Je me laisse simplement glisser contre les barreaux froids, qui me maintiennent en contact avec la réalité.

— Qui est mort ?

L'inconnue se redresse, faisant pivoter d'un geste confiant sa casquette. D'un mouvement fluide, elle se réinstalle face à moi sans quitter son banc et entoure son genou de ses bras pour plus de confort. Ses jolis yeux en amande me détaillent avec curiosité. Je ne me gêne pas pour lui rendre la pareille. Elle a sans doute des origines sud-américaines. Mexique peut-être ? Ses cheveux sont du même châtain foncé que ceux de Lexa. À son attitude provocante, on devine que ce n'est pas non plus son premier séjour en cellule. C'est une habituée, comme moi, je suppose. Je ne sais pas si c'est sa question directe, ou son sourire charmeur qui fait pencher la balance, toujours est-il que je choisis de lui répondre honnêtement.

— Une amie.

L'étions-nous ? Amies ? Je ne suis pas certaine de savoir encore ce que signifie ce mot. Et je suis trop fatigué pour me plonger dans une introspection à ce sujet, alors je ne développe pas. Ne devrais-je pas être dévastée à la mort d'une amie ? Je suis choquée, certes. Furieuse, sans aucun doute. Coupable, parmi tant d'autres. Mais je ne suis pas triste. Pas comme j'ai pu l'être dans d'autres situations bien moins dramatiques. Je suis un monstre.

— Toutes mes condoléances.

Je sursaute légèrement, je ne l'ai pas entendue se rapprocher. Debout à côté de la porte, elle me regarde, mais je ne détecte aucune pitié dans ses yeux. À son tour, elle se laisse glisser sur le sol à mes côtés, et tapote son épaule dans une invitation malvenue.

— Si tu ressens le besoin de te confier à une totale inconnue de ce que tu ressens, n'hésite pas.

— T'es sérieuse là ? Tu me dragues ?

— J'ai rien de mieux à faire, lâche-t-elle en haussant les épaules comme si cela n'était pas inconvenant. Et puis t'es sacrément mignonne.

Je suis sur le point de la remballer, et de lui dire que je ne suis pas intéressée, mais quelque chose chez elle me fait ravaler ma réplique cinglante. À la place, j'accepte sa proposition. Pas à propos de la drague, mais ça m'a toujours fait du bien de parler à des inconnus.

— Elle s'appelait Charlotte. On s'est connu dans la rue. Elle était plus jeune que moi.

— Elle est morte comment ?

Sa voix a changé, sa belle assurance s'est envolée. Je fronce les sourcils, pourquoi tout ce sérieux tout à coup ? Je l'observe, elle a tourné la tête, et se mord la lèvre nerveusement.

— Overdose.

Un soupir lassé lui échappe, elle ferme les yeux tandis qu'une grimace s'imprime sur son visage basané. Quand elle les ouvre, le doute qu'elle montrait il y a quelques instants à peine a disparu. L'indifférence est revenue.

— C'était une cause perdue.

— Tu la connaissais ?

— On a passé un peu de temps ensemble, y'a un moment déjà. Elle traînait avec ce gars mignon, Miles.

— Pourquoi tu dis ça ?

— On ne peut pas sauver quelqu'un qui ne veut pas être sauvé.

Je ferme les yeux à mon tour. Les larmes reviennent. Je ne veux pas pleurer. Pas ici.

— Te retiens pas pour moi. Je peux te réconforter si tu veux.

Ses bras s'ouvrent, accompagnant le geste à la parole. Cette fille a des yeux criants de vérité. Ce plan drague est un leurre, elle essaye juste de me faire sentir mieux, et s'y prend comme elle peut. Comme un pied, mais elle fait des efforts. Il faut croire que l'absurde paie quand même, car le rire qui monte au fond de ma gorge me surprend avant que j'aie le temps de le retenir. C'est bref, mais c'est là. Et ça m'a fait du bien. Ça fait toujours du bien de rire.

— Tu vas un peu vite en besogne. On ne se connaît même pas.

— Tu es Clarke Griffin. Ta tête était partout à la télé il y a quelque temps. Portée disparue.

— Tu as une bonne mémoire.

— Je n'oublie jamais une jolie fille, affirme-t-elle avec un clin d'œil.

— Et tu es ?

— Raven. Reyes. Vol à l'étalage. Parce que ta question suivante sera, "pourquoi es-tu ici ?". Je nous fais gagner du temps, tu vois ? Maintenant qu'on se connaît mieux, tu ne veux toujours pas de réconfort.

— T'es lourde. Ça marche vraiment cette technique de drague ?

— Non. Jamais. Mais ça m'amuse.

Ses dents blanches apparaissent pour m'offrir un splendide sourire qui contraste avec sa peau mate. Elle est vraiment belle. Et touchante. Quelque chose en elle m'émeut. De toute évidence, ce n'est pas sa conversation. Mais quelque chose dans son attitude laisse deviner une fragilité qu'elle essaye maladroitement de cacher derrière ses bravades.

Nous n'avons pas le temps de faire plus ample connaissance, car on vient me chercher pour l'interrogatoire. C'est long. Ennuyeux. Je n'ai quasiment pas d'informations pertinentes, l'homme qui me cuisine depuis une heure semble déçu. Je lui ai pourtant annoncé la couleur immédiatement. Je serais inutile. Au passage, je me renseigne sur Charlotte, que va-t-il se passer pour elle à présent ? Ils cherchent encore à l'identifier, mais le plus probable c'est qu'elle sera renvoyée dans sa famille quand ils l'auront trouvée. Il me propose d'aller la voir, elle est à la morgue, au sous-sol, j'accepte. Dans cette pièce aseptisée, froide et dure, je prends le temps de lui faire des adieux corrects. Des adieux teintés de culpabilité, mêlés à des excuses à peine voilées. Le soleil est levé quand l'agent me ramène enfin dans la cellule. Raven dort à nouveau. Je m'installe sur le banc d'en face cette fois, et tente de faire de même.

Je dois dormir quelques heures, ou quelques minutes, qui sait ? La voix familière de ma mère me tire de mon sommeil. Elle est accompagnée par le policier qui m'a interrogée cette nuit. Son regard renferme tellement d'émotions. La colère, la pitié, la déception. Mais c'est sa résolution qui prend le dessus. Celle de ne pas se laisser amadouer par le drame qui s'est joué cette nuit, ou par ma mine défaite d'avoir tant pleuré. L'homme ouvre la grille, m'invitant d'un geste à sortir. Juste avant de m'exécuter, je jette un dernier coup d'œil à Raven, qui est maintenant réveillée et me fixe avec envie, par-dessous sa visière. Elle camoufle bien vite cette jalousie derrière un clin d'œil malicieux. Je ne suis pas dupe. Nous passons dans le bureau, maman remplit une tonne de paperasses et enfin, je suis libre. Mais alors que je suis ma mère dans le hall du commissariat, un sentiment impérieux m'envahit. Je l'attrape par le bras et me campe solidement sur mes deux pieds.

— Maman, je sais que je ne suis pas en position de te demander quelque chose, mais…

Au regard furieux que je reçois, je sais qu'il n'y a que peu de chance que ma demande aboutisse. Tant pis, il faut que je le fasse, c'est plus fort que moi.

— Je retournerais au collège, je ne louperais plus aucun cours. Je ferais tout ce que tu veux, je rentrerais en fac de médecine si c'est ce que tu veux, je te le promets. Mais s'il te plaît, cette fille dans la cellule avec moi, il faut que tu paies sa caution.

— Pourquoi ? Qui est-ce ?

— Je ne la connais que depuis ce soir. Mais on ne peut pas la laisser ici.

— Pourquoi Clarke ?

— Parce qu'elle, elle veut être aidée. Et elle en a besoin.

D'où ça vient tout ça ? Aucune idée. Juste un pressentiment, mon instinct. Toute tentative d'aider Charlotte aurait été vaine, Raven a raison sur ce point. Mais elle ? Elle n'attend qu'une main tendue.

— Comment veux-tu que je te fasse confiance, Clarke ? Après tout ça ?

— Est-ce que j'ai déjà rompu une promesse ?

Maman à l'air choqué, j'ai été affreuse depuis des mois, il est vrai. Mais à aucun moment, je n'avais promis qu'il en serait autrement. Je tenais toujours mes promesses. Et à cet instant, je m'en félicite, car il n'en faut pas plus à maman pour retourner voir l'agent responsable des sorties.