Bonsoir à toustes !

Et me revoilà pour la suite ! Je vous souhaites une bonne lecture !

F.


— Reyes ! Quelqu'un a payé ta caution. Tu sors !

D'un pas méfiant, je la vois quitter lentement sa cellule. Si j'ai dû mal à comprendre les raisons de ma soudaine impulsion, elle est complètement abasourdie en réalisant, qui, vient de la sortir de là. Je crois que je me souviendrais toute ma vie de son expression, à l'instant où nos regards se croisent. Ce mélange d'incrédulité et de méfiance, c'est mémorable. L'agent qui vient de parler à ma mère lui remet son sac à dos, et d'un signe de la tête, lui indique la porte.

— Fais en sorte qu'on ne te revoit pas ici Reyes, lance-t-il alors qu'elle avance d'un pas mal assuré dans notre direction.

Je vois bien le regard discret qu'elle coule en direction de la sortie, elle est tentée de s'enfuir en courant sans avoir à passer par nous. Mais elle s'arrête tout de même sur le chemin, histoire de nous faire part de sa gratitude.

— Heu… Merci ?

D'un geste de la main, je balaye ses remerciements maladroits, comme si c'était la moindre des choses. Maman m'observe du coin de l'oeil, intriguée par la suite des évènements. Encouragée par son silence, je ne réfléchis pas longtemps avant de poser ma question.

— Tu as un endroit où dormir ?

— Pas exactement non.

J'échange un regard entendu avec ma mère. Une hésitation, elle détaille Raven des pieds à la tête et son instinct protecteur se met en marche. Son menton s'abaisse, juste une fois, c'est suffisant pour que je comprenne qu'elle est d'accord. Il faut croire que le charme ravageur de Raven est efficace sur toute la famille Griffin. Tant mieux, j'ai assez d'espace dans ma chambre pour deux. Je ne passerai plus jamais à côté d'une occasion d'aider quelqu'un dans le besoin. Je m'en fais la promesse.

Κ∞Λ

Nous n'échangeons pas un mot pendant le court trajet en voiture qui nous ramène à l'appartement. Chacune perdue dans nos pensées. Les miennes me ramènent vers Charlotte, Lexa, la déception dans le regard de ma mère, ma situation en général, et ce que va être ma vie à compter de maintenant. Car je compte bien tenir ma promesse, et ma vie va radicalement changer par rapport à ces derniers mois.

Raven reste silencieuse, alors que la voiture se gare dans le garage privé, au centre de la base. J'ai comme l'impression qu'elle se retient de me poser mille questions, peut-être est-ce dû à la présence de ma mère. Je ne m'inquiète pas, et suis certaine qu'une fois seule, elle n'hésitera pas à me harceler jusqu'à ce que j'ai livré le moindre de mes secrets. On avale un rapide petit-déjeuner préparé par mon père, qui fait mine de rien en voyant arriver Raven. Lui aussi est un maître de la dissimulation. Il est 9 heures du matin quand enfin nous rentrons dans ma chambre. Raven, son sac sur le dos, se tient à mes côtés sur le pas de la porte, contemplant l'espace que nous allons devoir partager. Ma chambre est effectivement bien assez grande pour deux, mais je n'ai qu'un lit. Repoussant ce problème pour plus tard, j'avance de quelques pas. Pour l'instant, j'ai bien trop envie de me laver.

— Tu peux prendre mon lit Raven, je vais prendre une douche.

— Si ça te va, j'aimerais bien prendre une douche aussi. Après toi bien entendu, ajoute-t-elle avec un sourire en coin.

Okay, je sais que c'est une blague. Encore que, si j'entrais dans son jeu, elle ne serait sans doute pas contre. Objectivement, elle est très jolie, et malgré son côté lourdingue, je la trouve drôle. Mais suis-je attirée par elle ? Pas le moins du monde. Pendant que je suis sous la douche, je repense à toutes les rencontres que j'ai faites dans ma vie. Et je me rends à l'évidence que la seule personne par qui j'ai jamais été attirée, c'est Lexa. Après vingt bonnes minutes à laisser l'eau brûlante me délasser, je me décide à sortir et réintègre ma chambre, emmitouflée dans mon peignoir de bain. La voix de ma mère est la première chose qui me sort de la torpeur dans laquelle je me suis plongée, à l'instant où j'ai quitté la chambre. Je la trouve installée sur mon lit, discutant avec Raven, qui s'est pelotonnée au fond de mon fauteuil. Il va en falloir un deuxième. Cette pensée furtive me fait prendre pleinement conscience de ce que je suis en train de faire. Je me projette, plus loin que jusqu'à demain, ou même la semaine prochaine. Je vois loin, sur du long terme. J'ai l'impression d'avoir rouvert une porte, de laisser quelqu'un rentrer. Pourquoi elle ? Pourquoi maintenant ? Peut-être à cause du choc que m'a procuré la mort de Charlotte, ou peut-être simplement parce qu'il s'agit de Raven. Elle est différente. Et chose étrange, je n'ai pas peur. Ou plutôt, je n'ai plus peur. Sans le vouloir, j'interromps leur conversation en entrant dans la chambre, maman se lève et d'une main, désigne mon lit.

— On va trouver un matelas pour Raven pour ce soir, en attendant elle peut dormir dans ma chambre aujourd'hui.

— Non, elle n'a qu'à prendre mon lit si elle veut dormir quelques heures.

— Tu préfères qu'on fasse l'inverse ?

— Non, je vais en cours.

Joignant le geste à la parole, je sors une tenue propre de mon placard, et parcours la chambre des yeux pour trouver mon sac à dos. Il est échoué au pied de Raven, et ne contient sans doute pas le nécessaire à ma participation à un cours magistral. Il me faut quoi déjà ? Sur mon bureau, une pile de livres à l'air neuf me paraissent tout indiqués. Je tourne dans la pièce, vidant mon sac par ici, enfournant des livres par là. Maman me barre le passage.

— Clarke, je sais que tu as dit que tu irais en cours, mais tu as eu une nuit éprouvante, et tu n'as quasiment pas dormi. Tu iras demain.

— Je ne louperais plus un seul cours maman. Je t'ai fait une promesse.

Elle sonde le fond de mes yeux, tout en comprenant à quel point j'étais sérieuse. Je vois presque l'énorme poids qu'elle portait sur ses épaules s'envoler, en réalisant que sa fille chérie rentre dans le droit chemin. Elle s'écarte, prête à ajouter quelque chose, mais ne me retient pas.

Κ∞Λ

La bonne nouvelle, c'est que je ne me suis pas perdue. La mauvaise, c'est que ça va être plus difficile que je ne le pensais. Je ne suis pas au niveau dans la plupart des matières, les autres élèves me regardent comme si j'étais un fantôme (ils ne sont pas loin de la vérité) et les profs prennent un malin plaisir à me discréditer, moi qui ai osé snober leur si brillant enseignement.

On va devoir passer par la case réunion parents/profs avec maman, pour mettre les choses au clair, si je ne veux pas passer le dernier trimestre en enfer. Sans oublier la remise à niveau express pendant les prochaines vacances. De toute façon, ce n'est pas comme si j'avais des plans. À mon retour, je saute sur ma mère pour lui parler de mes difficultés, j'ai besoin de régler ça au plus vite. Mais même si elle est ravie de ma prise d'initiative, elle me laisse à peine achever le récit de ma journée avant de m'envoyer dans la chambre.

— Clarke, tu es épuisée, je ne sais même pas comment tu as survécu à cette journée. Va te reposer, on parlera de tout ça plus tard. Je t'appelle quand le repas est prêt.

— Où est Raven ?

— Dans ta chambre, je crois qu'elle a dormi toute la journée, en tout cas elle n'est pas sortie.

Un vague doute m'assaille. Et si elle était sortie justement ? Retourné là-bas ? Et si elle refusait, elle aussi, mon aide ? À peine la porte ouverte, mon coeur se calme quand je la vois accoudée à la fenêtre, dans une tenue qui m'est familière. Mon jean est légèrement trop grand pour elle au niveau de la taille, elle est vraiment mince. Les manches du t-shirt sont retroussées, et elle a fait un noeud juste en dessous de son nombril pour le raccourcir. Sa queue-de-cheval a disparu et sa chevelure est lâchée sur sa nuque, l'image d'une autre brune aux longs cheveux se superpose à la sienne, mais ceux de Lexa sont ondulés, pas raides. Elle doit sentir que je l'observe, car elle se retourne en m'adressant un sourire de tombeur. Même dans ces fringues, qui ne sont clairement pas dans son style, elle est franchement jolie. Le genre de fille à qui la vie sourit. Un beau visage, un corps athlétique, beaucoup d'humour (un peu douteux) et probablement une grande intelligence. Alors qu'est-ce qui a cloché ?

— Hey ! Ça va ?

— Hey toi-même ! La vue est géniale ! Je me suis demandé toute la journée comment une fille comme toi avait réussi à se retrouver au poste. Tu as l'air d'avoir une petite vie bien rangée. Des parents qui t'aiment, enfin, on dirait. Je juge pas, hein ? J'essaye juste de comprendre.

À priori, Raven ne s'embarrasse pas de convenance sociale. Pourquoi ça ne m'étonne pas ? Son attitude directe ne me dérange pas, elle me rappelle un peu Wells. J'aime l'honnêteté, chez les autres en tout cas. J'avance dans ma chambre, évitant son regard volontairement. Trouvant à m'occuper en posant mon sac sur mon lit pour farfouiller dedans.

— Disons que je fais ma crise d'adolescence.

Insatisfaite, elle arque ses sourcils en fait un grand geste de la main pour m'encourager à donner plus de détails. Je secoue la tête, balayant ses maigres espoirs d'en apprendre plus sur Clarke Griffin.

— Laisse tomber.

Je ne suis pas prête à en parler. Je n'ai pas encore décidé ce que j'avais envie de partager avec elle, ou pas. Son expression outrée ne dure qu'un instant. Elle passe à autre chose aussi facilement qu'un enfant de cinq ans se laisserait distraire par un bonbon. Soulagée, j'ose enfin la regarder franchement et découvre au creux de sa main un petit objet. Un origami, qui représente une grue. Le souvenir de ce premier contact avec Charlotte me fait monter les larmes aux yeux.

— C'est elle qui te l'a faite ? C'est moi qui lui ai appris.

Ma gorge serrée ne me permettant pas de faire une réponse audible, je hoche la tête. Alors c'était elle, la fille dont Charlotte m'avait parlé. Étrange, comme le monde est petit. Un coup bref sur la porte me sort de mes tristes pensées. C'est Nathan, caché derrière un matelas deux places, qui passe avec difficulté par la porte.

— Je pose ça où ? grogne-t-il d'une voix étouffée. Je me précipite pour l'aider, mais Raven est plus rapide que moi, et attrape l'objet encombrant en tirant d'un coup sec. Surpris par le déséquilibre ainsi créé, le jeune soldat trébuche, et Raven tombe à la renverse sous le poids du fardeau. Elle bascule sur mon lit, écrasée par le matelas et Nathan, qui malgré ses réflexes, s'écroule mollement au sommet du tas ainsi créé. Je m'esclaffe avant même d'être certaine que Raven n'est pas blessée, mais les éclats de rire qui me rejoignent me rassurent bien assez tôt. Nathan se relève gauchement en se bidonnant lui aussi, et bientôt, nous sommes tous les trois assis sur le sol, plié de rire. Je ne sais pas si l'on rit de la scène, de la maladresse, ou juste de nous, mais on rit. Quelque part, à l'intérieur, c'est comme si j'allumais une lumière. J'aime cette sensation. Au bout d'un moment, on se remet suffisamment pour pouvoir parler à nouveau.

— Bon les filles, je le mets où, en vrai ? Parce que je suis pas sûr que le plan consiste à faire un sandwich de Raven.

— Très drôle ! Je te signale que si t'étais pas aussi mauviette, le matelas me serait pas tombé sur le coin de la figure !

Il s'offusque faussement tout en soulevant le matelas par-dessus sa tête pour la détromper, manquant de peu la destruction de l'abat-jour qui pend au plafond. Riant encore à moitié, je décide d'intervenir pour limiter les dégâts.

— Okay, on arrête les frais. Ça te va si on le met entre le mur et mon lit ? Ou tu préfères dormir sous la fenêtre ?
Nos regards sont tournés vers Raven, dans l'attente de sa confirmation. Elle nous regarde, perplexe, peut-être encore un peu surprise de cette situation. Son doigt se pointe avec autorité en direction de mon lit et Nathan s'exécute.

— Je dors à côté de la princesse.

— À vos ordres ! blague-t-il en lâchant d'un coup le couchage, qui claque en touchant le sol, soufflant au passage quelques moutons de poussière qui traînaient sous mon lit.

Je grince des dents au surnom que Raven vient d'utiliser, pourquoi tout le monde s'obstine à m'appeler comme ça, je n'ai pourtant rien d'une princesse… Sa mission accomplie, le soldat se frotte les mains d'un air satisfait et nous adresse un sourire bienveillant avant de se diriger vers la porte.

— Nate ! Attends.

Il se retourne, surpris. Je n'ai jamais utilisé son surnom jusque-là, malgré le fait qu'il me le demandait à chaque fois. Cherchant un indice sur la raison de ce changement, son regard dévie sur Raven, se demandant si ce revirement n'était pas dû à la présence de la jeune fille. Je comble les quelques pas qui nous séparent, je n'ai pas spécialement envie que Raven entende ce que j'ai à dire.

— Je suis désolée, de pas avoir été sympa avec toi. Et je vais pouvoir te rendre ton vélo, j'en ai plus besoin.

— Pas sympa ? Comment ?

D'un point de vue extérieur, c'est vrai que je n'ai pas été particulièrement désagréable, plutôt indifférente. Alors ces excuses sortent un peu de nulle part, mais ça ne ressemble en rien au comportement que j'aurais eu dans d'autres circonstances, à la "vraie" Clarke. Celle que je voudrais être, ou plutôt redevenir. Et il a été tellement gentil avec moi depuis le tout premier jour, que je ne peux pas m'empêcher de me sentir coupable.

— Tu es un chic type Nathan Miller.

Je me penche pour lui déposer un baiser rapide sur la joue. Il lâche un petit rire avant de sortir, sans rien demander de plus. Il ne doit rien comprendre, mais moi, ça me fait du bien. Pas à pas, je me sens me rapprocher de celle que j'étais. La Clarke d'avant me manque, je ne l'avais pas réalisé jusqu'ici.

Κ∞Λ

Deux jours plus tard, je suis dans le bureau de la proviseure, avec maman. On discute de mon cas, et je fais amende honorable, en promettant (encore) de reprendre les cours avec sérieux. L'ancienne professeur n'a pas l'air de croire en ma sincérité, jusqu'au moment où je prends moi-même la parole pour demander le programme de l'année, afin de me remettre à niveau pendant les vacances. Son expression change, elle m'examine pendant une minute. C'est étrange comme la perception peut transformer une minute en une seconde, ou en une heure, selon les circonstances.

— Si je trouve un volontaire pour te donner des cours de rattrapage, tu viendras ?

Il y a un instant, j'étais persuadée qu'elle ferait tout pour me mettre des bâtons dans les roues, et là, elle me propose de l'aide. Elle a dû lire la détermination sur mon visage. Je suis soulagée, et accepte avec enthousiasme.

Les vacances arrivent vite, heureusement, car je suis vraiment à la traîne, même si chaque jour, je comble un peu de mon retard à force d'acharnement. Raven vit toujours à la maison. On a pris nos habitudes et maman n'a pas parlé une seule fois de la renvoyer vers un foyer quelconque. Elles passent beaucoup de temps ensemble pendant que je suis à l'école, car pour occuper ses journées, Raven fait du volontariat à l'hôpital. Leurs échanges, d'abord cordiaux, se transforment petit à petit en réelle affection. Papa aime beaucoup Raven également, mais lui, il aime tout le monde. Quant à moi, chaque jour qui passe me rapproche un peu plus de la fugueuse, devenant le pilier grâce auquel je tente de me reconstruire.

Il y a encore un paquet de zones d'ombre dans son histoire, des choses qu'elle ne m'a pas dites, mais rien ne presse. Moi-même, j'avoue ne pas lui avoir raconté toute ma vie. En ce qui concerne Raven, Lexa n'existe pas, ou alors elle fait partie de "mes amis", c'est comme ça que je les appelle, regroupant dans cette appellation vague, toute ma vie d'avant. Elle ne connaît pas leurs noms, elle n'insiste pas, car je n'en parle jamais.

Peu importe, l'important, c'est ce qu'on vit maintenant, non ? Elle s'est retrouvée ici sur un coup de tête, suite à une fugue de grande envergure qui prend son départ en France, car oui, Raven est Française. Parisienne, pour être exacte. Elle n'a jamais connu son père, quant à sa mère, elle a souffert de gros problème d'addiction. La seule personne sur qui elle pouvait compter, son seul ami, c'était le garçon qui vivait à côté de chez elle. Il l'accueillait quand sa mère la fichait à la porte, la nourrissait quand elle oubliait de faire les courses, lui trouvait des habits quand elle n'avait plus d'argent pour lui en acheter. Les copains de sa mère se sont succédé, elle les a supportés patiemment, jusqu'à celui de trop. Celui qui ne pouvait pas garder ses mains dans ses poches devant une adolescente de 14 ans. Alors elle est partie, pour de bon. Déjà bien trop maligne pour son âge, elle a vidé le compte en banque de sa mère et s'est procuré de faux papiers pour partir faire le tour du monde. Comme ça, toute seule. Au bout de quelques mois de voyage, elle a atterri ici, complètement fauchée. Sans argent, elle ne pouvait plus repartir, et n'en avait pas vraiment l'intention de toute façon. La seule chose qui lui manque, c'est son voisin, Finn. Dans la rue, elle a commencé à voler pour survivre, alternant les séjours en cellule et les nuits dans divers squats. C'est là qu'elle a rencontré Charlotte. Dès qu'elle a compris ce qu'il se passait avec Mc Creary, elle a mis le plus de distance possible avec lui, proposant vainement à Charlotte de l'accompagner à plusieurs reprises. Et puis elle m'a rencontrée.

La première chose qu'a faite maman a été d'essayer de retrouver la mère de Raven, mais sans informations supplémentaires de la part de Raven, ce fut un échec. Le plus triste fut de constater que nulle part dans les archives de la police, la disparition d'une adolescente correspondant à sa description n'avait été signalée. Depuis, maman s'est donné comme mission de la faire rentrer dans la légalité, usant de tous ses contacts, ainsi que ceux de mon père pour y parvenir. D'ici quelques mois, un juge traitera son dossier d'émancipation et tout sera alors plus facile. Quand ce sera fait, elle me rejoindra à l'école. Sans doute pas avant le lycée, vu comment avance les choses, mais on a l'une comme l'autre, hâte que ça arrive. Je manque cruellement d'amis, et malgré ses heures de bénévolat, elle s'ennuie à mourir. Pour passer le temps, elle me pique mes bouquins de cours, et s'amuse à faire les exercices en même temps que moi "pour le fun", dit-elle. On peut dire qu'elle aime la compétition et qu'elle est sacrément douée. Papa dit qu'elle a un don. Dès qu'il peut, il lui amène de la lecture sur tout un tas de trucs que je ne comprends pas. De la physique, de l'informatique, des mathématiques. Beurk, non merci. J'ai déjà assez à faire avec ma biologie et ma chimie.

Κ∞Λ

Le premier jour des vacances, je reprends le chemin de l'école. Mais cette fois, pas de foule d'élèves dans la cour, les couloirs sont vides, ça fait un effet bizarre. Je m'attends presque à voir sortir les zombies des salles de classe vides.

La salle d'art est au fond du couloir, au deuxième étage. C'est là que je me dirige, pour y retrouver le seul professeur qui s'est porté volontaire pour m'aider. Je toque trois fois et attends une réponse avant de pousser la porte. Ici, pas de bureaux alignés en rang devant un tableau blanc. L'avantage d'être situé au bout du couloir, ce sont ces deux murs vitrés qui font rentrer la lumière à grands flots. Juste sous les fenêtres, et faisant presque le tour de la salle, des petits placards servent au rangement des boites à outils et matériel d'art. Les tables à dessin côtoient les tours de potier, posés sur des tables plus basses, agrémentées de petits tabourets. Ça ne ressemble en rien aux classes d'art plastique que j'ai pu connaître en France, ou en Angleterre. Je me sens à l'aise dans cet environnement, un sourire serein s'installe sur mes lèvres en découvrant tous ces détails réconfortants.

— Voilà qui est surprenant ! Une élève souriante, dans une école en période de vacances.

La professeur Diyoza est nouvelle ici aussi. Elle est arrivée en début d'année, comme moi. Et de toute évidence, nous avons la même passion. Je suppose que ce sont les deux raisons qui l'ont poussée à se porter volontaire pour aider une tête brûlée comme moi.

Alors qu'elle fait quelques pas dans ma direction, je lève la tête pour ne pas quitter son regard. Elle est bien plus grande que moi. Ses cheveux blonds mangent la moitié de son visage. Je n'ai pas passé beaucoup de temps dans cette classe depuis la rentrée, mais je ne l'ai jamais vue coiffée autrement qu'avec cette queue-de-cheval, qui laisse traîner l'intégralité de sa frange, coupée plus court que le reste de ses cheveux. Elle est aussi bien plus près que d'habitude et me fixe d'un air grave, posant sur moi deux yeux gris affûtés. Son attitude est presque menaçante.

— Heu...oui. J'aime l'ambiance ici.

— Je n'ai pas eu beaucoup l'occasion de te voir ici Clarke, c'est dommage. Je suis sûre que tu as beaucoup de choses à offrir.

— Sans doute.

— Quand le proviseur Nia a demandé un volontaire, et bien… Je dois t'avouer qu'il n'y avait pas beaucoup de partants pour faire sauter ses vacances au profit d'une « gamine trop gâtée ». Leurs mots, pas les miens. D'ailleurs, je n'étais pas très enthousiasme moi-même. Mais j'étais curieuse, alors j'ai pris ma voiture, et j'ai fait un tour en ville. Cherchant les endroits où tu avais laissé ta marque.

— Ma marque ?

— Tes tags. Tes dessins. Ce serait du gâchis d'en rester là. Tu as un vrai talent.

À ces mots, une petite lueur d'espoir s'allume en moi. Vite réprimée par une promesse faite à ma mère. C'est la fac de médecine qui m'attend. J'acquiesce tout de même, je ne voudrais pas envoyer bouler la seule personne dans ce collège qui croit en moi.

— Comment vous savez que c'est moi ?

— Nia nous a raconté un peu ce qu'il t'était arrivé et où tu passais tes journées. Je n'ai pas eu de mal à trouver les fresques dont elle parlait. Et je sais que cette signature, c'est celle du "gang", pas la tienne. Mais je connais bien cet artiste avec qui tu as travaillé, ce n'était pas difficile pour moi de voir la différence entre son travail et le tien. Il est bon, mais pas audacieux. Alors que toi, ta technique n'est pas parfaite, mais tes dessins dégagent vraiment quelque chose. J'ai adoré cette guerrière que tu as faite derrière la station de métro.

Lexa. La seule et unique fois, où je l'ai dessinée aussi clairement sur un mur. Juste après ma nuit sous influence de ce champignon. Je n'aurais pas dû.

— J'aimerais beaucoup en découvrir plus sur ce personnage. Et ton univers.

— Ça n'arrivera pas. C'était juste une idée comme ça.

Un sourire narquois vient éclairer son visage jusque-là si sérieux.

— Je ne crois pas. Mais c'est une discussion pour une autre fois. Avant de parler de ton avenir, il faut te remettre dans les rails. Au moins pour avoir le choix de faire ce que tu veux. Alors, par quoi on commence ?

La discussion change de direction, enchaînant sur mes cours. Nous passons un long moment à discuter pour faire le point sur mes retards et la meilleure stratégie à adopter. La matinée passe assez vite, c'est agréable de travailler avec elle. Elle est directive, mais d'une patience à toute épreuve. À plusieurs reprises, mes yeux glissent sur le chevalet à ma gauche, puis sur la boite de fusain à ses côtés. Mais le professeur Diyoza ramène ma concentration sur mon travail.

— Plus tard, m'assure-t-elle.

Après un rapide pique-nique, seule dans la cour, je suis de retour dans la petite salle. Mes affaires sont rangées et le chevalet garni d'une belle toile blanche immaculée. La prof est assise à son bureau, plongée dans son écran d'ordinateur. Elle lève à peine la tête en me voyant revenir, mais d'un imperceptible signe de tête, me donne l'élan qui me manquait. Je m'installe sur le tabouret haut en me saisissant de la boite de fusain. J'aime l'odeur du fusain, la sensation granuleuse contre mes doigts, l'impression de laisser une partie vivante sur la feuille quand je trace un trait. Habituellement, je me contente de crayons papier et autres stylos. Mais dessiner en me servant d'un morceau de charbon à quelque chose de réconfortant, de familier. Comme si c'était une vieille habitude.

Sans y penser, je trace les arbres, la forêt, et le ciel étoilé au-dessus. Un étrange mantra revient en boucle alors que le paysage prend forme sous mes doigts. "La terre, c'est le rêve !" Ça vient de mes rêves, de mes visions. Même si ce n'est qu'une impression insaisissable, j'en ai la certitude.
Elles s'effacent toujours au bout d'un moment, comme les rêves. Il ne m'en reste que des images éparses, des stigmates de souvenirs. C'est pour ça que je les dessine, en cachette dans ma chambre. Je ne les montre à personne, ni Raven ni mes parents.

Je reste là, perchée sur mon tabouret, alors que je pourrais rentrer chez moi. Mais je suis bien. Elle ne m'interrompt pas, ne vient pas juger mon travail par-dessus mon épaule, elle m'observe par moments. Elle reste là, simplement. Quand l'après-midi est bien avancé, je pose enfin le fusain qui commence à être usé. Les pieds du tabouret raclent sur le sol tandis que je m'écarte, prenant du recul pour admirer mon œuvre. C'est ressemblant. Comme dans mon rêve. Bizarre cette biche que j'ai ajoutée sans y penser, on dirait qu'elle a deux têtes. C'est moche, mais quelque part, c'est parfait.

Le professeur Diyoza se lève enfin, maintenant qu'elle sait que j'ai fini. Elle ne dit rien et reste là, à observer mon dessin sous toutes les coutures. Au bout d'un long moment, pendant lequel nous restons toutes deux silencieuses, perdues dans nos pensées, elle rompt le silence.

— Après les vacances, quand tu seras de nouveau dans la course, je te donnerai du travail supplémentaire. Si tu es sérieuse avec ça, je peux t'aider, annonce-t-elle en me montrant le tableau.

Je n'ai aucune idée de comment je peux répondre à ça, honnêtement, j'ai besoin d'y réfléchir.

— Je vais y penser.

Et je suis sincère, cette journée m'a ouvert les yeux, et surtout, d'autres perspectives. Mais j'ai également fait une promesse que je ne suis pas près de rompre. Serais-je réellement capable de tenir sur les deux tableaux ? C'est peu probable. Je remercie chaleureusement mon professeur avant de rentrer chez moi, impatiente de raconter ma journée à ma meilleure amie. Un sourire se dessine malgré moi sur mes lèvres en pensant à ça. Elle saute au plafond quand je lui raconte mon après-midi, et la proposition du professeur Diyoza. Sa réaction enthousiaste fait plaisir à voir, elle me voit déjà exposer au Louvre (après ma mort bien sûr, aucun artiste vivant n'expose au Louvre, d'après Raven).

— Sérieux Clarke, faut pas laisser passer ça ! Tout le monde n'a pas ton talent.

— Je te rappelle que j'ai promis à ma mère de faire médecine.

— Ah oui, c'était vraiment stupide comme promesse. Tu feras sûrement un super médecin, mais soit honnête, c'est pas ça qui te fait kiffer.

— Stupide ? Je te rappelle que j'ai mis ma vie dans la balance pour sauver ton p'tit cul Reyes ! Un peu de reconnaissance s'il te plaît.

— Hey ! Je t'ai rien demandé moi. Et j'avais pas besoin d'être sauvé.

Un silence s'installe entre nous, elle ne l'admettra jamais, et je n'insisterai pas non plus. Mais mon sourire veut tout dire. Mais si j'ai raison sur ce point, elle a raison sur l'autre. Je ne veux pas faire médecine. Alors je passe les deux jours suivants à m'endurcir pour affronter ma mère.

J'entre dans la cuisine, déterminée. Maman est encore devant ses casseroles. Elle met un point d'honneur à cuisiner elle-même chaque fois qu'elle est à la maison à l'heure du dîner. Je sais que c'est le meilleur moment pour lui parler, car elle est détendue et ne peut pas m'esquiver. Droit au but, que je n'ai pas le temps de me dégonfler.

— Maman, je sais que j'ai dit que j'irais en fac de médecine, si c'est ce que tu veux. Et je le ferais, je tiendrais ma promesse. Si c'est ce que tu veux.

J'ai bien pris soin de mettre l'emphase sur le "si", et le "tu". Espérons que le message soit passé. Un lourd silence envahit la pièce, elle n'a même pas relevé la tête vers moi. Elle continue à remuer ses légumes dans son wok, d'un geste tranquille.

— Mais ?

Le message est passé, mais elle veut l'entendre de ma bouche. Elle a raison, autant ne laisser aucune place à l'interprétation. Les non-dits, j'ai déjà donné. Je prends une grande inspiration, rassemblant tout mon courage.

— Mais moi, ce n'est pas ce que je veux. Je suis désolée, je ne veux pas être médecin.

Un immense soulagement s'empare de moi. Associé à la fierté d'avoir enfin pris clairement position à ce sujet. Ça y est, je l'ai dit. Peu importe où va nous mener cette conversation, je l'ai dit. Un poids en moins sur mes épaules. Sa bouche se tord en une moue déçue. Elle me fait face à présent, sondant au fond de mes yeux la vérité. Un fugace instant, la colère fait son apparition, avant de disparaître aussi vite qu'elle n'est apparue. Résignée, elle me demande.

— Alors tu veux faire quoi, Clarke ? Qu'est-ce que tu veux devenir ?

— Je veux travailler dans l'art. Je ne sais pas encore exactement, mais c'est dans cette voie que je veux avancer. Le professeur Diyoza a dit qu'elle pouvait m'aider. Si tu es d'accord, j'aimerais vraiment tenter ma chance.

Ce n'est pas une réponse, pas vraiment, mais elle réfléchit, pesant sans doute le pour et le contre. Mon cœur bat à cent à l'heure en attendant le verdict. Mais déjà, elle y réfléchit. On a fait du chemin, maintenant elle prend en compte mon avis. Un élan d'affection envers ma mère me réchauffe le coeur. Ça me change de la rancoeur et des reproches. Et après une interminable minute, elle reprend.

— Ok. Mais à une condition, tu maintiens une bonne moyenne jusqu'à ton diplôme. Après, si tu trouves une école qui te plaît, tu pourras y aller.

De joie, je lui saute au cou, manquant de peu la spatule qui traîne sur la plaque. Je viens de passer à peu de choses de tout gâcher. J'imagine l'esclandre que j'aurais provoqué, si j'avais malencontreusement envoyé valdinguer le dîner à travers la cuisine. Mes lèvres claquent bruyamment sur sa joue tandis que je la remercie. Peu habituée à tant de démonstration, elle rit et me renvoie avant que je ne renverse tout.

— Alors, elle a dit oui ? intervient Raven en passant la tête par la porte de la chambre.

Mon sourire lui répond à ma place et elle lève les deux pouces. Une intuition me dit que Raven n'est pas totalement étrangère au comportement de ma mère. Je suis reconnaissante de l'avoir dans ma vie, j'ai toujours eu envie d'avoir un frère ou une sœur. Bien sûr, j'ai eu Lincoln et Lexa. Mais ce n'est pas pareil. Avoir Raven dans ma vie me fait pleinement réaliser à quel point c'était différent avec Lexa. Je n'en avais pas encore conscience, mais je suis vraiment tombée amoureuse d'elle au premier regard. Je chasse ces pensées déprimantes pour me concentrer sur la bonne nouvelle du soir.

Κ∞Λ

Ma moyenne se porte à merveille, les travaux que le professeur Diyoza me donne, m'occupent assez pour me garder concentrer sur mes objectifs. Je passe le peu de temps libre qu'il me reste à traîner avec Raven, elle est officiellement émancipée maintenant, et dans quelques jours, nous faisons notre rentrée au lycée international. Aussi excitée que nous soyons à cette idée, ma meilleure amie n'a qu'une idée en tête : se faire une virée avant de se retrouver coincées dans le rythme infernal des cours. Ça fait un peu plus d'un an que je suis là, et je n'ai pas une seule fois mis les pieds hors de Sydney.

Alors en rentrant ce soir-là, Raven me pousse vers mon dressing pour que je commence à faire mes bagages. On part vers le nord, direction le Brisbane Water National Park pour quelques jours. Nathan part avec nous, il a passé pas mal de temps avec Raven depuis qu'elle vit avec nous, et ils sont devenus amis. J'ai eu moins de temps de libre, mais je crois que je peux également le considérer comme un ami. Tout du moins, un bon copain. Papa est rassuré de le savoir avec nous, même s'il est plus vieux, il a confiance en lui. Je commence donc à sortir mes vêtements en suivant les indications de Raven et je n'ai pas le temps de l'intercepter avant qu'elle ne sorte ma valise, la seule que je possède.

— On peut partager ta valise ? J'en ai pas et elle est bien assez grande pour deux.

L'objet est déjà sur le lit avant même que j'aie eu le temps de penser à répondre. Envahissante Raven ? C'est un euphémisme. La fermeture glisse déjà dans ses rails et je suis toujours muette d'horreur en voyant apparaître à l'ouverture le seul objet que je n'ai volontairement pas déballé en arrivant il y a un an.

— Whaou ! Harry Potter ! Tu l'avais oublié là-dedans ? C'est un crime !

Elle se tait, le livre en main, en constatant que toute couleur a quitté mon visage. J'accuse le coup qui vient de me faire perdre tout l'air que j'avais dans les poumons. J'ai l'air au bord de l'apoplexie, à chercher de l'oxygène. Elle sait qu'elle a fait une connerie, mais elle ne sait pas encore quoi. Son regard se pose sur l'objet du délit avec curiosité, cherchant un signe distinctif. Entre deux pages, environ au centre du roman, elle repère quelque chose. Mais avant qu'elle n'ait le temps de l'ouvrir, ma main s'abat sur la couverture, refermant pour de bon l'ouvrage. Je la déleste de l'objet sans entendre la moindre protestation, et je lui tourne le dos. Il me faut quelques secondes d'intimité. Mes yeux examinent la couverture cornée. Mes oreilles bourdonnent. Je ne veux pas voir cette photo. Pas maintenant. Sans un mot, je glisse le livre dans le tiroir de ma table de chevet. Le seul souvenir de Lexa que j'ai emmené. Et il est maintenant à côté de mon lit. Heureusement, je n'ai pas le temps de trop y penser, car Raven me relance sur la valise qu'il faut qu'on termine. Nate nous attend.

Κ∞Λ

Nous rentrons deux jours plus tard, la veille de la rentrée scolaire que nous ferons dans le même établissement. Éreintée, mais ravie de notre escapade, je pousse la valise dans ma chambre en grommelant, manquant de peu de rentrer dans Raven qui s'est immobilisée au milieu de la pièce. Surprise, je me tourne vers elle et remarque l'émotion sur son visage. Elle a les yeux rivés sur le lit flambant neuf qui a été installé à côté du mien. Afin de pouvoir positionner les deux correctement, le mien a été déplacé ainsi que mon bureau. C'est officiellement notre chambre à toutes les deux à présent.

— Et merde… Moi qui avais encore un espoir de me débarrasser de toi, je crois que c'est foutu.

Ma plaisanterie sort Raven de sa léthargie, elle me pousse en me souriant timidement. Je crois qu'elle réalise que la famille Griffin vient définitivement de l'adopter. C'est la première fois que la répartie lui manque.

— Je te laisse vider la valise !

Je grogne tandis qu'elle s'affale sur les draps propres et neufs qui ont été soigneusement choisis dans des tons orange et pourpre, pour faire plaisir à Raven qui adore ces couleurs. Je pourrais être jalouse de toutes ces attentions que ma mère a pour ma meilleure amie, mais non. Je suis heureuse pour Raven qui trouve enfin une famille et pour moi qui aie enfin une soeur. Quant à ma relation avec ma mère, elle n'a jamais été aussi détendue. Elle m'a même proposé de faire une activité ensemble et après une longue délibération qui nous a occupés un week-end complet, notre choix s'est porté sur l'équitation.

Ni elle ni moi n'ayant jamais eu trop l'occasion d'approcher d'un cheval, la première leçon avait été hilarante, et Raven avait tenu à nous accompagner pour ne rien en louper. Mais nous avons vite pris nos marques et j'attends avec impatience le week-end pour notre prochaine sortie. J'ai hâte d'être assez douée pour aller galoper sur la plage.

Si Raven était très enthousiasme au début, elle a vite déchanté et ne manque pas une occasion de me faire remarquer que je pue à chacun de mes retours. Elle déteste l'odeur des écuries, du foin, de la poussière et du crottin. Ça ne me dérange pas, je dirais même que j'aime ça, cette odeur un peu sauvage, c'est comme un souvenir familier.

J'ajoute à mes dessins, un nouveau compagnon, apprenant rapidement à reproduire sur le papier ces nouvelles formes. L'encolure trempée de sueur après l'effort, les naseaux fumants dans la fraîcheur de la forêt, les pattes puissantes martelant le sol couvert de mousse. Sur son dos, je dessine la guerrière au visage de Lexa, courbée, accrochée à la crinière lors d'une charge contre l'ennemi. Depuis quelques mois, d'autres visages sont venus étoffer cet univers. Octavia a été la première, puis Lincoln, Anya, même Bellamy a trouvé sa place. J'appose sur les silhouettes floues de mes visions, les traits de ceux que je connais. Étrangement, ça me semble juste. Il n'y a plus qu'un seul personnage dont le visage reste flou. Je n'ai pas encore pu me résoudre à me dessiner. Les carnets, les feuilles volantes, les moindres bribes de mes réalisations terminent tout au fond d'un carton, planqué dans le placard, à l'abri des regards curieux. Seule ma prof d'art plastique a eu la chance de pouvoir contempler et juger mon travail. Je sais qu'un jour, si je veux vraiment faire carrière là-dedans, il faudra que je me décide à les révéler au monde.

En quelques minutes, j'ai vidé l'intégralité de la valise dans le panier à linge sale. Tout en la rangeant au fond du placard, je me rappelle qu'elle est à présent entièrement vide. Raven déblatère, allongée sur son lit pendant que je m'assois sur le mien, lui tournant le dos. Avant de changer d'avis, j'ouvre ma table de chevet et retire le livre que j'y ai négligemment jeté deux jours plus tôt. Je l'ouvre du premier coup à l'emplacement de la photo qui fait office de marque-page et fixe quelques secondes les visages d'adolescents qui me regardent par-delà l'objectif. Lincoln et Octavia sont sur la droite, assis sur le tronc avec un air sérieux. Juste à côté, mon bras est passé sur les épaules de Lexa qui semble un peu tendue. Bellamy et Murphy chahutent dans l'arrière-plan, tandis que Luna prend une pose cool, c'est sa seconde nature. Mon coeur se serre de nostalgie. Mais je remarque aussi que je ne pleure pas, et que je suis toujours capable de respirer. Le temps arrange tout, parait-il. Mes yeux glissent une dernière fois sur Lexa, c'est seulement à ce moment que ma gorge se serre. Alors je sors la photo du livre avant de la poser face cachée dans mon tiroir. Je caresse la couverture cornée, passant mes doigts sur les reliefs des visages de Harry Potter, Ron Weasley et Hermione Granger. Et puis je porte l'ouvrage à mon visage, respirant l'odeur mêlée du papier, de l'encre, et de Lexa. Oui, je suis certaine de détecter encore quelque part une odeur qui me rappelle Lexa.

— Clarke ?

Je sursaute, pressant le livre sur ma poitrine comme un trésor.

— T'as rien écouté de ce que je t'ai dit !

Non, clairement pas. Je n'ai même pas réalisé que Raven me parlait.

— Désolée. Tiens, je suis sûr que ça va te plaire.

Je lui tends le livre qu'elle réceptionne en plissant les yeux, de manière suspicieuse.

— T'étais en train de renifler ce truc ?

— Les livres ont des odeurs Raven.
Et celui-ci en à une particulière. Un parfum de nostalgie. Il est cependant temps de tourner la page, de laisser mes fantômes de côté et d'avancer. De plus, il est impensable que je partage ma chambre avec une personne qui n'a jamais lu Harry Potter et se contente des adaptations cinématographiques comme base pour sa culture Potterhead.