Ce matin-là, Regina arriva en retard à la mairie. Ce n'était pas dans ses habitudes et pourtant, en voyant les cernes qui se dessinaient juste sous ses yeux, personne n'osa lui poser la moindre question. Elle semblait exténuée et très peu apte à supporter la moindre remarque alors, dans un silence de mort, tout le monde se mit au travail.
Elle s'enferma dans son bureau et se laissa tomber littéralement sur sa chaise, sa tête était si lourde qu'elle termina sa course contre le bois froid du meuble. Les bras le long du corps, elle ne put s'empêcher de soupirer, de fatigue, d'agacement mais surtout d'inquiétude.
En réalité, Ava et Nicholas avaient été gravement malades durant la totalité de la nuit si bien qu'elle avait manqué de peu d'appeler les urgences tant elle était désespérée. La fièvre de la fillette n'avait fait qu'augmenter malgré tout ce qu'elle avait fait pour l'apaiser et le petit garçon n'avait pas quitté les toilettes une seule fois à cause de ses vomissements. L'un comme l'autre, ils avaient pleurés toute l'eau présente dans leur pauvre corps avant de sombrer d'épuisement.
La brune ne se rappelait pas d'avoir un jour vécu une soirée aussi mouvementée, pas même lorsqu'Emma ne faisait pas encore ses nuits. Elle avait bien cru perdre la tête à devoir s'occuper des deux malades à la fois, heureusement que sa fille avait été là pour la seconder. Cette nuit l'avait, au moins, conforté sur un point : elle n'était décidément pas faite pour être la mère de plusieurs enfants.
Elle savait prendre soin de son bébé, tout lui venait naturellement en fonction de la situation mais ce n'était absolument pas la même chose avec les autres. Heureusement pour elle, elle n'avait jamais rêvé d'élever une équipe de foot.
Quoi qu'il en soit, au réveil, aucun des trois ne fut en état d'aller à l'école. Ava et Nicholas étaient encore très mal en point et Emma, qui avait veillé sur eux toute la nuit, n'avaient pas encore fermé l'œil ; les envoyer n'était donc pas une option envisageable.
Tout d'abord, elle avait pensé à poser sa journée pour se reposer avec eux mais elle avait beaucoup trop de dossier à traiter surtout qu'à sa charge de travail s'ajoutait à présent la nécessité de trouver qui étaient les deux enfants. Emma n'ayant pas de nounou, elle n'avait trouvé personne à appeler, personne sur qui se reposer.
Sabine – sa secrétaire – l'avait bien gardée fut un temps mais elle allait avoir besoin de son aide à la mairie. Archie était loin d'être qualifiée pour s'occuper d'enfants malades et elle préférait de loin mourir que de demander l'aide à Mary-Margaret. Petit à petit, elle raya mentalement le nom des habitants de StoryBrooke de la liste des possibilités qui avaient drastiquement diminuée.
En tout dernier recours, elle avait – tant bien que mal – mis de côté son égo et composé le numéro du petit restaurant. Par hasard, Granny lui avait rapidement répondu et n'avait pas hésité un seul instant avant de fermer boutique pour la journée. La vieille dame n'avait pas pris beaucoup de temps à arriver ce qui lui avait permis de partir pour la mairie mais, en toute sincérité, elle ne pouvait ignorer le poids qui pesait sur son cœur.
Elle savait très bien que les enfants étaient en sécurité avec la grand-mère de Ruby, là n'était pas le problème. Elle savait que tout allait bien se passer mais elle ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour les jumeaux. Comment allaient-ils ? Avaient-ils réussi à manger ? La fièvre avait-elle fini par baisser ? Nicholas en avait-il fini avec ses crampes d'estomac ? Etaient-ils en train de se reposer ?
Regina n'était pas dupe, elle savait très bien qu'elle ne devait pas s'inquiéter pour eux. Elle était probablement la raison première qui expliquait leur situation actuelle mais son cœur ne voulait pas entendre raison. L'idée même qu'il pourrait leur arriver quelque chose, en son absence, lui était douloureusement insoutenable.
Quand s'était-elle à ce point affaiblie ? Sous son règne de Méchante Reine, elle n'avait pas été connue pour être douce avec les enfants, loin de là, elle avait même souvent ri à leur malheur alors pourquoi se mettait-elle dans cet état ? A quel moment avait-elle laissé son cœur s'adoucir ? Était-ce une conséquence directe du temps qu'elle avait passé en compagnie d'Emma ? Était-ce sa fille qui, inconsciemment, la rendait moins vil et plus humaine ?
« Sabine, venez dans mon bureau. » Marmonna-t-elle en appuyant sur le téléphone qui lui permettait de communiquer avec la jeune femme.
Se redressant pour adopter une posture plus digne de son rang, elle passa ses mains dans ses cheveux qu'elle avait – par manque de temps – négligé aujourd'hui. Elle, qui n'avait pas pour habitude de sortir de son manoir sans son brushing parfait, devait aujourd'hui affronter sa journée avec des boucles rebelles sur toute la tête.
« Madame Mills, vous m'avez demandé ? » Lança la jeune femme qui glissa la tête dans la pièce.
« Oui, je veux que vous alliez au bureau des registres pour moi. » Annonça Regina en allumant enfin son ordinateur pour commencer à travailler.
« Bien sur, de quoi avez-vous besoin ? » Questionna-t-elle, stylo à la main, prête à noter ses moindres demandes pour ne rien oublier.
« Ava et Nicholas, je veux leurs actes de naissance. »
La brune n'eut pas besoin de répéter, sa secrétaire lui promit de revenir le plus vite possible et quitta immédiatement le bureau. Elle profita d'être seule pour se tapoter les joues dans l'espoir de se réveiller, ce n'était absolument pas le moment de dormir. Elle attrapa le premier dossier – d'une trop grande pile – qui se trouvait sur son plan de travail et glissa ses lunettes sur le bout de son nez pour y voir plus clair.
Réparation de l'église, collecte de fond pour le couvent, construction d'un centre commercial avec un cinéma et aménagement d'un skate-park. Ces derniers temps, elle s'était longuement renseignée sur ce qui était actuellement en vogue dans les autres villes, de l'autre côté de la frontière, ce qui lui avait donné tout un tas d'idée. Elle n'avait pas de magie à StoryBrooke donc elle ne pouvait pas faire apparaître un musée du jours au lendemain, elle devait étaler sur la longueur tous les plans d'action qu'elle avait en tête pour sa ville et, pour le moment, elle préférerait commencer avec quelque chose qui pourrait plaire à sa fille.
Quoi de mieux qu'un grand parc pour se faire des amis ? Elle n'était pas aveugle, elle savait très bien qu'Emma était seule – qu'elle se sentait seule – alors elle comptait bien lui donner toutes les occasions possibles pour se rapprocher de ses camarades même si leur amitié ne devait être que passagère. Faire du vélo tous ensemble était une bonne opportunité de tisser des liens et, par la suite, ils pourraient enrichir leur lien en partageant un gobelet de popcorn devant un film.
La mairesse imaginait déjà sa petite tête blonde revenir à la maison, après une journée passée en compagnie de ses amis. Elle serait tellement heureuse qu'elle n'arrêterait pas de lui répéter, encore et encore, ce qu'elle avait fait durant leur moment et elle finirait par tomber de fatigue après une journée des plus amusantes.
En y réfléchissant, elle eut une illumination et se nota, sur un petit post-it jaune, de revoir le budget du mois pour allouer de l'argent à la création de club en tout genre. Que ce soit du sport ou pour des activités plus artistiques, il s'agissait sans doute du genre d'endroit où il était facile de créer des liens.
Ses doigts volaient rapidement de touches en touches sur son clavier lorsque des coups, frappés contre la porte en bois, vinrent la tirer de ses pensées en résonnant dans la pièce. Elle releva la tête et tomba nez-à-nez avec Sabine qui revenait avec les dossiers mais aussi un gobelet de café qu'elle posa simplement sur le bureau.
« Monsieur Kryzowksi a eu du mal à mettre la main dessus. » Informa-t-elle.
« Krzyszkowski. Son nom est Krzyszkowski. » Rectifia la brune.
« Monsieur K a eu du mal à les trouver car je n'avais pas leur nom de famille et j'ai dû remplir le formulaire en trois exemplaires ce qui explique mon retard. »
« Il n'y a pas de mal. » Assura Regina en récupérant le document.
Tout en avalant une gorgée du liquide ambrée, elle étala les deux feuilles sous ses yeux pour avoir une vue d'ensemble. Leur nom complet était donc Ava et Nicholas Zimmer, ils étaient les deux seuls enfants de Dory Zimmer mais celle-ci était morte quelques années auparavant. Voilà tout ce que disait le registre, en sommes, il ne disait rien.
Cette mère de famille, était-elle vraiment morte à StoryBrooke ou était-ce une invention de la malédiction ? Était-elle en vie, quelque part, en ville ? Et leur père, qui diable pouvait-il être ?
Les jumeaux avaient le même âge qu'Emma alors il y avait une possibilité, infime mais existante, qu'ils soient être des enfants de la malédiction. Le temps s'était arrêté à StoryBrooke mais tout ne pouvait pas être parfaitement contrôlé. Sans doute y avait-il eu une erreur de calcul, une erreur menant à leur naissance et à leur croissance. Emma grandissait de jour en jour alors qu'elle ne serait pas surprise d'apprendre qu'il y avait d'autres enfants dans ce cas bien que, à sa connaissance, le taux de natalité à StoryBrooke était nul.
Si tel était le cas, elle devait au moins essayer de les aider. Elle devait leur permettre de retrouver leur père pour qu'ils puissent avoir un semblant de famille.
Pourtant, plus elle regardait les photos des deux enfants et plus elle avait l'impression de les connaître. Les avait-elle déjà vu à l'école ? Dans la rue ? Chez Granny ? Son instinct lui disait qu'il y avait un détail de la plus haute importance qu'elle avait oubliée, quelque chose qui remontait il y a bien plus longtemps.
« Réfléchit Regina, réfléchit. » Marmonna-t-elle en se mordillant nerveusement l'ongle du pouce.
Était-ce possible qu'elle ait fait leur connaissance dans la forêt enchantée ou étaient-ils tout simplement des victimes collatérales de son sort noir ? Ses souvenirs étaient flous, elle n'arrivait pas à mettre le doigt sur ce passage qui lui faisait cruellement défaut.
Depuis son arrivée à StoryBrooke, elle a mis à part la haine viscérale qu'elle portait à Blanche-Neige, elle n'avait jamais cherché à se rappeler de rien. Elle s'était consacrée à l'éducation de sa fille si bien qu'elle avait fini par oublier les détails. En dehors de la raison de son cœur brisé, tout le reste était complètement bancale dans sa mémoire.
Elle essayait réellement de se rappeler, de débloquer ses souvenirs qu'elle avait enterré aussi profondément dans son âme. Une migraine commençait à pointer le bout de son nez tant qu'elle forçait son cerveau à travailler puis, soudainement, elle eut une illumination.
« Hansel et Gretel... » Marmonna-t-elle tout bas.
Quel genre de fatalité était-ce ? Dans la forêt enchantée, elle avait séparé ces deux enfants de leur père et, à présent, à StoryBrooke, elle cherchait à les réunir ? Le destin usait décidément de méthode assez originale pour lui rappeler les crimes qu'elle avait commis.
La veille au soir, elle leur avait tout de même lu l'histoire qui portait leur nom. La situation était tellement impensable, ridicule, impossible, qu'elle se mit à rire, seule, dans son bureau. A présent qu'elle savait qui étaient les deux enfants, il ne lui restait plus qu'une seule chose à faire.
Elle attrapa le téléphone et un sourire, digne des plus sordides heures sous son règne de Méchante Reine, étira ses lèvres.
