Seconde chance
Chapitre 1 :
Défaite
- Colonel ! Roy ! Répond-moi ! hurla Ed avec panique.
Il se redressa rapidement, indifférent à l'état de son propre corps, se précipitant comme il pouvait vers le corps immobile du colonel. Ses yeux s'écarquillèrent d'horreur lorsqu'il arriva auprès de lui, s'affaissant sur ses genoux à ses côtés. L'homme était marqué par de nombreuses blessures, son sang s'étendant déjà au sol. Il resta choqué un instant, son esprit lui soufflant déjà ce que son cœur ne pouvait accepter à la vue d'un tel état.
- Tu... n'as... rien ? demanda Roy la voix faible et douloureuse.
Avec une grande délicatesse, Edward releva doucement sa tête de son seul bras valide, la déposant sur ses genoux. Les larmes emplirent ses yeux, l'évidence s'imposant cruellement en cet instant. Il écarta quelques mèches du visage de Mustang, son teint cadavérique entaché de poussière ne gâchant pourtant rien de cette beauté qui avait fait chavirer bien des cœurs. La douleur le marquait bien qu'il tente visiblement de la dissimuler.
- Je ne... vois plus rien Ed..., rappela-t-il laborieusement. Alors... dit moi... que tu vas bien, pria-t-il.
- Je vais bien, assura-t-il la voix étranglée. Tu m'as sauvé la vie.
- Et les autres ? demanda le colonel.
Avec difficulté, Ed détourna son regard de son supérieur, regardant autour de lui. Il balaya l'endroit dévasté des yeux. La fumée et la poussière flottaient encore partout, le soleil entrant par le plafond effondré ne parvenant pas à percer cette purée de pois. On n'arrivait guère à distinguer quoi que ce soit. L'entreprise consistant à rendre leurs âmes aux gens d'Amestris avait échoué. Le cercle inversé ne s'était pas activé comme Hohenheim l'avait prévu. Et en conséquence, des millions de vies s'étaient éteintes. Tout leurs amis, tout leurs proches, tout les habitants du pays... Les seuls ayant un espoir d'être encore en vie était les cinq sacrifices humains. Tant de vies perdues en un instant. L'idée était atroce et Edward ne pouvait accepter une telle chose. Comment accepter cette issue ? C'était impossible ! C'était insupportable et imaginer que cette possibilité pouvait être réelle le rapprochait dangereusement de la folie.
Aussitôt après avoir absorbé avec succès ces millions d'âmes, l'homonculus « Père » avait décidé d'éliminer ses cinq sacrifices. Ainsi, il en finirait avec Hohenheim et tout les autres, effaçant par la même occasion tout ce qu'il s'était passé en ces terres et à Xerxes. Il n'y aurait plus personne pour se mettre dans ses pattes et il pourrait poursuivre son œuvre. Personne ne savait ce que ce monstre comptait faire mais cela ne présageait rien de bon pour les nations voisines. Éliminer les derniers témoins était une manière de s'assurer que nul ne saurait ce qu'il était et cela éliminait d'avance diverses gênes potentielles. Il avait lancé une dernière attaque avant de s'en aller. Dans sa grande arrogance, il n'avait pas pris la précaution de s'assurer de sa réussite. Edward plissa les yeux, cherchant les autres autour de lui dans le silence morbide. Il fallut quelques minutes et plusieurs courant d'air avant qu'il ne puisse voir quelque chose. La première image qui s'imposa à lui lui amena le cœur au bord des lèvres, ses larmes coulant sans retenue :
- Sensei..., bredouilla-t-il à la vue de sa silhouette étendue plus loin.
La fumée et la poussière se dissipèrent finalement totalement autour d'elle et il détourna le regard, le cœur en miette. Il était plus qu'évident qu'elle n'était plus de ce monde et la culpabilité l'étreignit davantage. Tout cela n'était pas de sa faute, il le savait bien. Mais l'échec pouvait lui être imputé en partie de son point de vue. Il portait une part de responsabilité dans cette histoire bien qu'il ne l'ait jamais souhaité. Lorsqu'il était tombé dans cette affaire en tentant de ramener sa mère, il n'était qu'un enfant perdu et brisé qui n'avait aucune idée de ce qui lui arriverait après ce jour maudit. Cependant à ses yeux, l'ignorance n'était pas une excuse et il devait en assumer les conséquences. Dans un sens et en y réfléchissant, il préférait y avoir été mêlé plutôt que de ne pas avoir son propre sort entre ses mains. Il déplorait cependant la manière dont cela s'était passé, l'implication de son frère et de tout les autres. Il avait échoué et le résultat était plus insupportable que tout ce qu'il avait jamais subi. Il se tendit un peu plus, serrant les dents, tremblant.
Puis il vit son père qui se relevait lentement, cette vision l'apaisant un peu. L'homme fut bientôt debout et il regarda autour de lui avec panique. Lorsqu'il le vit bien en vie, il parût un peu soulagé et il chercha l'armure de Al du regard. Lorsqu'il la trouva bien plus loin, il tituba vers elle, Edward suivant la manœuvre. Il ne voyait rien de là où il était mais ne plus voir un seul mouvement animer le corps de métal de son frère adoré l'emplit d'un pré-sentiment affreux. Hohenheim tomba à genoux près de son fils cadet, posant ses mains sur son corps et semblant analyser son état. De longues minutes interminables coulèrent avant qu'il ne se tourne vers lui. Son visage entaché de larmes coulant à flot parla pour lui et Ed n'eut besoin d'aucun mot pour comprendre. Il secoua la tête, incapable de seulement penser à cette éventualité. Il se pencha un peu plus sur Roy, tremblant terriblement.
- Ed... ? appela d'ailleurs celui-ci.
Il peinait terriblement à respirer, émettant malgré lui de petits gémissements plaintifs exprimant sa douleur. Le jeune homme posa sa main de chaire sur sa joue, assurant sa présence le temps de retrouver un minimum le contrôle de sa voix. Difficilement, Roy leva sa main gauche, la dirigeant vers la sienne. Sans attendre et constatant avec souffrance que ce simple geste lui était presque impossible, Edward attrapa doucement ses doigts, posant leurs mains entrelacées sur le haut de la poitrine du colonel, le soulageant de cet effort.
- Il ne reste plus que nous et mon père, annonça-t-il finalement la voix rauque. Reste tranquille, on va te soigner, dit-il ensuite en niant l'évidence.
Son esprit logique le savait déjà, mais il ne pouvait s'y résoudre, comme il ne pouvait se résoudre au reste de cette évidence. Ce n'était pas possible, ça ne pouvait pas se terminer ainsi. Sa famille, ses amis, son petit frère... Il sentit l'homme serrer sa main de ses maigres forces et il reporta son attention sur lui.
- Ed... moi aussi je vais...
- Non ! cria le blond. Arrête ! ordonna-t-il. Tu vas t'en sortir, dit-il en se penchant un peu plus sur lui.
Il ferma les yeux, laissant libre cour à ses larmes. Ce n'était pas possible. Non. Il ne voulait pas l'entendre dire cela. Roy ne pouvait pas disparaître à son tour lui aussi.
- Ed..., reprit celui-ci la voix la plus douce qu'il put. Écoute... s'il te plaît... je vais... mourir, posa-t-il avec sérénité.
L'adolescent se recroquevilla un peu plus autour de lui, tendu l'extrême et tremblant plus encore.
- Non, pleura-t-il. Pourquoi ? Pourquoi m'as tu protégé imbécile ? demanda-t-il entre ses sanglots. Tu ne dois pas mourir à cause de moi...
C'était impossible. Le colonel ne pouvait pas le laisser lui aussi. Il n'avait plus que lui désormais. Une souffrance telle qu'il n'en n'avait jamais connu le tiraillait à cet instant. Il avait l'impression que l'homme allait s'évaporer d'un instant à l'autre et qu'il emporterait son âme avec lui. C'était abominable. Il ne pouvait pas le perdre lui aussi, pas alors qu'il avait enfin admis en lui même qu'il l'aimait. Il venait à peine de s'en rendre compte. Quatre ans qu'il connaissait l'homme maintenant, quatre ans que Roy veillait sur lui et sur Alphonse, qu'il les aidait de son mieux. Il avait appris à le découvrir, à le connaître lui, ses grands projets et sa grande âme, sa détermination à vouloir protéger le pays et ses habitants. Il avait adoré se chamailler avec lui et ce n'était que récemment qu'il avait compris qu'il cherchait à attirer son attention. Il avait d'abord admiré l'homme qui l'avait aidé à prendre sa vie en main après sa transmutation humaine. Puis il avait éprouvé une véritable affection pour lui et en grandissant, cela s'était transformé en plus. À chaque fois qu'il en apprenait davantage sur lui, il l'avait un peu plus tenu en haute estime. Il n'avait reconnu ses propres sentiments que peu de temps avant ce jour fatal. Jamais il n'aurait osé le montrer d'une quelconque façon et encore moins lui dire. Il n'était qu'un gamin pour le colonel. Seulement à ce moment, tout cela n'avait plus d'importance. Il était tout ce qu'il lui restait et il semblait condamné à le regarder mourir pour l'avoir protégé.
- Je... Je ne vais pas... mourir à cause de toi Ed. Mais... pour toi, rectifia le Flamme alchimiste. C'est très... différent.
- En quoi ? demanda le jeune homme.
- Je suis... heureux... d'avoir pu... te protéger, sourit-il laborieusement. Je l'ai... décidé.
- Pourquoi ? J'aurais préféré mourir à ta place, confia le Fullmetal en posant son front contre le sien.
- Je t'aime Ed, avoua-t-il alors le figeant. Je ne veux pas... que tu meurs.
Le blond écarquilla les yeux, fixant ceux désormais vides de lumière de son vis à vis. Avait-il bien entendu ? Roy sourit un peu, comme s'il avait senti sa confusion. Il reprit alors la voix faible, serrant ses doigts des siens.
- Je suis désolé... ça doit être étrange pour toi... qu'un homme de mon âge... te dise une telle chose..., s'amusa-t-il en toussant un peu. C'est ma dernière occasion. Je t'ai toujours trouvé... d'une force surpassant... tout les autres. Toujours si... déterminé... si obstiné... si fier. Tellement... tellement... beau. Dans tout les sens du terme, dit-il en grimaçant. Je n'ai pas pu m'empêcher... de t'admirer puis de t'aimer. Excuse moi... je dois... passer pour un... vieux pervers maintenant. Je n'ai jamais... réussi à te voir... comme un enfant. J'ai essayé. J'ai vraiment essayé. Seulement... je n'ai pas pu y arriver. Désolé... je ne pensais pas... te le dire... avant encore au moins un an ou deux, dit-il en souriant légèrement. Je voulais... te protéger. Je ne veux pas que tu meurs.
L'adolescent resta paralysé un moment, se demandant s'il avait bien compris, s'il ne divaguait pas. Roy venait-il vraiment de lui dire qu'il l'aimait ? Il resta choqué un moment, sentant soudain son cœur se réchauffer en saisissant enfin que ses sentiments étaient réciproques. Cependant, en même temps, il se sentit se briser davantage, une souffrance plus grande encore prenant place en lui.
- Alors tu ne peux pas me laisser, murmura-t-il. Tu ne peux pas me laisser après m'avoir dit ça.
- Je suis désolé, bredouilla-t-il la voix hachée. Mais je n'aurais jamais pu... supporter de te voir... mourir alors... je n'avais pas d'autre... solution. Je suis... égoïste je sais.
- Et comment je vais faire moi ? demanda le blond. Si tu meurs... si tu meurs..., dit-il en sentant la panique l'envahir. Je t'aime, murmura-t-il en pleurant.
Il ne vit pas l'homme sursauter légèrement à son aveux, ni le sourire qui se peignit sur ses lèvres. Il sentit en revanche sa deuxième main venir effleurer sa joue, la trouvant d'instinct malgré sa cécité. Lentement, elle se glissa dans sa nuque et Roy tenta vainement de le faire bouger, à bout de force. Mais pour son plus grand bonheur, Ed répondit volontiers à sa demande silencieuse. Il se pencha sur lui, posant ses lèvres sur les siennes avec hésitation. Ils échangèrent un baiser d'une extrême tendresse, plein de cet amour qu'ils s'avouaient enfin. Les larmes d'Edward roulaient sur leurs deux visages, en silence. Lorsqu'ils se séparèrent, l'adolescent était plus calme, un léger sourire flottant sur ses lèvres. La main de Roy quitta sa nuque pour glisser sur sa joue qu'il caressa doucement. Edward resta penché près de lui, observant ses beaux yeux autrefois noirs et désormais rendus gris par son état.
- Tu m'auras offert... la plus belle des choses, bredouilla l'homme. Merci.
- Et toi tu es trop cruel avec moi, murmura le blond.
- Désolé... j'ai toujours aimé t'enquiquiner, s'amusa-t-il la respiration sifflante.
- Ne parle plus tu...
- Je vais mourir... Ed, posa-t-il de nouveau en tendant atrocement le jeune homme. Laisse moi... parler... et... écoute. Je suis sûr... qu'il y a encore... quelque chose à faire. Tu vas trouver. Il faut arrêter ce...monstre. Ou tout ça n'aura... servi à rien. Il ne faut pas... le laisser... continuer. Il faut s'en débarrasser... ou d'autres subiront le même sort. Il faut que tu trouves comment l'arrêter... pour nous... pour toi.
- J'en suis incapable, remarqua-t-il.
- Bien sûr que si, contra-t-il. Tu es un génie, sourit l'homme. Tu es plus fort... que tu ne le penses... tu étais déjà le plus... doué d'entre nous. Tu peux encore apprendre... et t'améliorer. Tu es intelligent et... imaginatif. Tu es plus... fort que lui. Tu trouveras... j'en suis certain. Promet moi que... tu... que tu... continueras d'avancer. Comme toujours.
- C'est promis, souffla-t-il en serrant les dents.
- C'est bien, répondit le colonel se faisant de plus en plus faible. Approche un peu.
Sans protester, Ed s'exécuta et pendant de longues minutes il écouta ce que Roy lui murmura laborieusement. Il lui offrait son dernier cadeau avec ses dernières forces et il fit un effort titanesque pour ne pas l'interrompre, serrant les dents lorsqu'il toussait ou gémissait sous un élan douloureux. Il peina à rester attentif, se sentant un peu plus vidé de toute force à l'image du colonel agonisant. Lorsqu'il eut terminé, l'adolescent posa sa joue contre la sienne, serrant doucement sa main alors que les doigts froids du Flamme alchimiste gigotaient un peu dans ses cheveux libres. Mais ils glissèrent soudain, son bras retombant lourdement au sol alors qu'il n'avait plus l'énergie de le tenir levé. L'adolescent sursauta brusquement, se redressant un peu :
- Roy ! s'écria-t-il.
- Je suis désolé... de ne pas pouvoir... t'aider plus, balbutia-t-il faiblement.
Une impressionnante flaque de sang s'étendait maintenant autour d'eux. Mustang affichait un teint plus pâle que possible, son corps se gelant petit à petit. Sa respiration était erratique et difficile. Edward se figea, tétanisé par ce qu'il se passait sous ses yeux. Jamais, non jamais il ne s'était senti aussi impuissant qu'à cet instant, après ce désastre et celui qui se jouait sous ses yeux.
- Je t'aime Ed, souffla Roy une dernière fois.
Il afficha un doux sourire, serra une dernière fois la main tenant la sienne puis lentement, ses yeux se fermèrent. Ses traits se détendirent, se faisant paisibles. Sa poitrine cessa tout mouvement et un dernier soupir passa ses lèvres. Le silence retomba, une nouvelle âme s'envolant de ce lieu maudit. Ce fut un terrible cri de souffrance qui déchira l'air. Un hurlement plein d'une douleur sans mesure, d'une tristesse incommensurable. La voix d'une âme et d'un cœur brisé ébranlant les fondations du monde entier. Longtemps, Edward resta prostré sur le corps sans vie de celui qu'il aimait, pleurant toute les larmes de son corps, criant toutes ses blessures. Soudain, il réalisait vraiment tout ce qu'il avait perdu, le cauchemar s'inscrivant autour de lui sans pitié. Ils avaient échoué, il avait échoué et il y avait des millions de morts au tableau. Les seuls restés debout étaient Hohenheim et son fils aîné dans une nation désormais dénuée de vie.
Van observait Edward à quelques pas de là, s'en voulant terriblement. Si à la base, il n'avait pas aidé l'être de la fiole, jamais tout ceci ne se serait produit. Il ne pouvait changer le passé mais il aurait tout donné pour y parvenir aujourd'hui. Il n'y avait plus que Ed désormais et il sentait sa propre énergie dangereusement basse. Il ne pourrait plus faire grand chose désormais. Il avait déjà perdu Alphonse et Trisha comme tout ses amis de Xerxes, il ferait tout pour qu'Edward puisse vivre. Le voir hurler à s'en briser la voix alors qu'il venait de perdre tous ceux qu'il aimait le tuait chaque seconde un peu plus. Comment avait-il pu lui infliger ça ? Edward aurait pourtant pu avoir une très belle vie. Il était tellement intelligent que peu importe la voie qu'il aurait choisi, il aurait réussi. Mais il avait fallu qu'il se retrouve pris dans cette histoire. Son fils était couvert de blessures et plus faible que jamais. Il le regarda crier et pleurer longuement, incapable de lâcher la main du Flamme alchimiste.
Sa voix finit par se briser complètement et il fut finalement à bout de force. Il s'effondra près du colonel, tremblant comme une feuille mais tenant toujours ses doigts, son visage pâle baigné de larmes en partie couvert de ses cheveux souillés de sang et de poussière. Van s'approcha alors, se baissant près de lui. Il posa une main douce sur son épaule, n'obtenant aucune réaction. Avec une immense délicatesse il le redressa, le calant contre lui. Doucement, il tenta de lui faire lâcher la main qu'il tenait encore et il s'agita en réponse, tentant de l'en empêcher. Il essaya de parler mais sa voix était éteinte et il partit dans une quinte de toux sèche.
- Ed, calme toi, pria-t-il avec patience. Calme toi. Il n'est plus là, murmura-t-il. Tu ne peux pas rester là.
Son fils cessa de se débattre, se tournant un peu vers lui en pleurant de plus belle. Il le laissa séparer sa main de celle de Roy et lorsque son père la posa sur son ventre, il alla l'accrocher à sa chemise, le surprenant. C'était bien la première fois qu'Edward recherchait ouvertement un peu de réconfort auprès de lui mais comment pouvait-il en être autrement en cet instant ? Sans un mot, il le serra contre lui, se mettant à caresser ses cheveux et le laissant pleurer encore un moment. Il passa ensuite un bras sous ses genoux, le soulevant et s'éloignant un peu. Malgré toute les horreurs qu'Edward avait déjà vu, il ne voulait pour rien au monde lui infliger la vision du cadavre ensanglanté de celui qu'il aimait une seconde de plus. Cette image le hanterait pour le reste de sa vie mais il ne le laisserait pas regarder ça plus longtemps.
Il déposa son fils contre des gravas, hors de vue des corps s'étendant dans la salle. Il l'assit précautionneusement et il lâcha ses vêtements sans résister. Il le pria de se reposer un instant, se relevant pour retourner vers Mustang. Il récupéra sa montre et ses gants, se disant que cela ferait un souvenir précieux pour Ed. De la même manière, il prit cette longue mèche blanche que portait l'armure d'Alphonse. Il revint ensuite vers son aîné et il sursauta lorsque celui-ci releva un regard déterminé vers lui, le visage impassible et vide d'émotion :
- Y-a-t-il encore quelque chose à faire ? demanda-t-il en forçant sur sa voix cassée et presque éteinte.
Van observa son fils quelques instants. Pouvait-il lui infliger plus qu'il ne l'avait déjà fait ? Non, la véritable question était : avait-il seulement le choix ? Certainement pas. Leur ennemi ne s'arrêterait pas là. Il ne savait pas ce qu'il souhaitait faire maintenant. Asservir le reste du monde peut-être ? Le détruire ? Il s'attaquerait sûrement à d'autres pays. Les choses, aussi terribles soient-elles, étaient ce qu'elles étaient et il n'y avait nul part où Ed serait en sécurité et en paix. Pas tant que l'autre était en vie. Alors non, il n'avait pas le choix. Il soupira à cette constatation :
- J'aurais peut-être quelque chose..., dit-il.
- Alors allons-y, répondit laborieusement l'adolescent.
S'appuyant sur les gravas de son seul bras, il se releva lourdement, son père accourant pour l'aider alors qu'il peinait terriblement, manquant de s'effondrer alors que ses jambes le supportaient avec mal.
- Vas-y doucement, pria-t-il en lui offrant son appui.
Il le laissa reprendre son souffle perdu, le tenant contre lui. Lorsqu'il releva ce regard plein de volonté vers lui, il reprit :
- Je n'ai presque plus d'énergie. Nous n'aurons droit qu'à une seule tentative puis tu seras seul, dit-il en voyant l'interrogation s'allumer dans ses yeux d'ors. Il y a quelques temps, j'ai découvert par hasard une certaine forme d'alchimie. En l'essayant, je me suis retrouvé devant la Porte, expliqua-t-il en le faisant sursauter. Là, on m'a annoncé que je pouvais y passer un Pacte qui pourrait « tout changer ». Sur le moment, j'ai refusé. Je ne savais pas ce qu'il en était, quelles seraient les conséquences, ce que cela voulait dire. J'ai refusé et j'ai pu revenir sans accros. C'était très différent d'une transmutation humaine. Je ne sais pas ce qu'est ce Pacte, ce que « tout changer » peut bien vouloir dire. On ne peut savoir qu'en acceptant. Ça pourrait être un gigantesque avantage ou ça pourrait ne servir à rien. Au point où on en est, je ne vois pas d'autre solution que cette folie. Il faudrait un miracle pour trouver quelque chose capable de vaincre ce monstre et s'il y a bien un endroit où on pourra trouver ça, c'est devant la Porte, dit-il alors qu'Ed acquiesçait en l'écoutant. J'ai gardé cette solution en tout dernier recours. Seulement, je vais devoir utiliser tout ce qu'il me reste d'énergie pour activer cette transmutation. Tu seras tout seul ensuite...
Edward écarquilla les yeux en comprenant ce que cela impliquait mais l'homme lui sourit avec douceur et sérénité.
- J'ai eu une longue vie Ed. Ce n'est rien. J'aurais dû mourir il y a longtemps déjà, remarqua-t-il. Je n'ai pas fait grand chose de bien dans la vie. Toi, ton frère et ta mère étiez mes plus beaux cadeaux. Je n'ai pas été un bon père, je n'ai pas su vous protéger et je vous ai causé beaucoup trop de mal. Aujourd'hui, la seule chose que je peux faire pour t'aider, c'est t'envoyer devant cette Porte de malheur encore une fois. Je le ferai avec joie même si c'est la dernière chose qui me sera permise. Je ne sais pas ce qu'il se passera quand tu y seras mais si tu y trouves un quelconque moyen de te mettre en sécurité et de refaire ta vie, fait le, pria-t-il en le surprenant. Tu le mérites amplement. Tu n'aurais jamais dû subir tout ça. Je suis désolé, dit-il en serrant les dents.
Edward resta silencieux, ne sachant que répondre. Il en avait toujours beaucoup voulu à son père pour bien des choses. Maintenant, il ne savait plus où il en était, s'il lui en voulait encore, surtout après ce jour, s'il était en colère contre lui ou s'il ressentait autre chose. Il s'abstint donc de dire quoi que ce soit, ignorant lui même ce qu'il ressentait.
- Moi, j'en ai assez fait maintenant, continua-t-il avec ironie. Tu es meilleur que moi sur tout les plans mon fils. Peut-être pourras-tu réparer mes erreurs ? Je l'espère. Mais plus que tout, j'espère que tu pourras vivre heureux et guérir. Laisser tout ça derrière toi.
- Comme si c'était possible de laisser tout ça derrière comme ça, répondit-il difficilement. Je vais butter ce salopard. C'est la seule chose dont je suis certain, gronda-t-il avant de se mettre à tousser durement.
Il vacilla dangereusement, la vue trouble et ses blessures saignant toujours. Hohenheim le força à s'asseoir de nouveau, l'installant aussi bien que possible avec précaution.
- Bien, si ta décision est prise, dit-il. Je vais préparer ce qu'il faut, reste tranquille et repose toi en attendant. Je n'ai plus l'énergie pour te soigner alors tu vas devoir supporter encore un moment. Je suis désolé.
Le regard que son fils lui adressa parla pour lui, comme s'il lui disait « j'en ai vu d'autres, ne te fiche pas de moi ! ». Il lui sourit et se redressa, s'éloignant. Edward s'appuya contre les gravas, levant le regard vers la lumière du jour passant par le plafond détruit. Il n'avait plus rien maintenant, rien hormis la volonté d'anéantir la pourriture qui lui avait arraché tout ce qu'il aimait. Après ça, il pourrait enfin mourir en paix et cette souffrance s'arrêterait enfin. C'était là le seul projet qu'il lui restait et sa seule raison de vivre. Un silence de mort régnait alentours mais quoi de plus normal dans un pays où il n'y avait plus âme qui vive ? C'était terrifiant. Peu à peu, il se fit de nouveau calme. Il tiendrait sa promesse. Il avancerait et il trouverait un moyen d'anéantir le salopard qui les avait mené là. Il trouverait quelque chose, il le fallait. Il devait y avoir un moyen de changer les choses, de renverser la vapeur. Peu importait le prix. Le sacrifice était une notion tellement familière pour lui. Il avait vécu à travers elle et il semblait qu'il le faudrait encore. Ne serait-ce que par orgueil, il ne pouvait se laisser vaincre ainsi. Ce n'était pas dans son tempérament. Ce n'était pas une question d'égaux mais de vengeance et de justice pour toutes les horreurs qui avaient été commises. Il ne pouvait pas laisser ce fou furieux s'en sortir comme ça.
Il mit ses idées au clair un long moment. Il retrouva son calme mais sa tristesse, sa colère et sa souffrance restèrent sans bornes. Prenant ce qu'il lui restait de courage à deux mains, il se releva lourdement, s'appuyant sur la pierre. Il fit quelque pas jusqu'à pouvoir de nouveau voir la scène macabre dont son père l'avait éloigné. Il refusa de poser son regard sur l'armure de son frère, ses larmes coulant de nouveau lorsqu'il tomba sur Roy. Hohenheim l'avait décemment couvert et il fut un peu désespéré de ne pas pouvoir voir encore une fois son visage. Mais dans un sens, c'était peut-être mieux. Il sursauta lorsque son père posa une main sur son épaule. Il manqua de tomber mais l'homme le soutint sans remarque. Il l'obligea à se détourner de ce spectacle, le menant vers un espace qu'il avait libéré. Un cercle de transmutation plus complexe qu'il ne l'avait jamais vu avait été dessiné au sol et il n'en comprit pas une miette, s'en inquiétant peu. Ils s'arrêtèrent devant lui un instant puis l'adolescent quitta l'appui de son père pour lui faire face. L'homme hésita un instant avant de prendre la parole :
- C'est certainement la dernière fois que l'on se voit alors...
Il se tut lorsque Edward l'étreignit, infiniment surpris par ce geste. Il resta stupéfié un instant mais une fois la surprise passée, il lui rendit en fermant les yeux. Son aîné n'avait jamais eu une telle attention envers lui et cela lui réchauffa le cœur. Il savait qu'il devait avoir beaucoup de rancœur envers lui pourtant, il le serrait contre lui avec chaleur. De son côté, Ed avait laissé ses questionnements de côté. C'était vrai, c'était probablement la dernière fois qu'il le voyait alors il fallait laisser ces choses de côté. Il restait son père et il savait que malgré tout, Hohenheim avait toujours tenté de faire pour le mieux et qu'il avait défendu comme il pouvait tout ce que lui même avait voulu protéger. Il avait fait de son mieux et il avait souffert lui aussi, il ne pouvait pas lui en vouloir. Qui sait ce qu'il aurait fait lui même à sa place ? Peut-être que cela n'aurait pas été plus beau à voir. Il le serra donc un moment avant de s'éloigner et de relever un regard déterminé vers lui le faisant sourire avec fierté. Le père posa une main sur l'épaule de son enfant, la serrant doucement :
- Tu y arriveras, j'en suis certain, assura-t-il avec confiance. J'ai préparé ça, dit-il en lui tendant une besace de cuir. Il y a des choses qui te seront nécessaires je pense. Je peux au moins faire ça. Et puis...
Il sortit de sa poche la mèche de l'armure d'Alphonse qu'il avait doté d'une attache. Il l'accrocha dans les cheveux blonds alors traversés et dépassés par une ligne blanche pendant presque jusqu'au sol. Suivant son geste des yeux, Ed ne sut comment réagir. C'était un souvenir de son petit frère... il ne savait pas s'il le voulait vraiment, ne pouvant admettre cette perte affreuse. Il ne fit pourtant rien, regardant Van sortir autre chose alors qu'il passait la courroie du sac au dessus de sa tête, la posant sur son épaule mécanique en miette, son automail soufflé par le dernier assaut. Il se figea en découvrant la montre et les gants de Roy. Après un instant, ce fut d'une main tremblante qu'il les récupéra, y mettant mille précautions. Cela, il ne pourrait jamais s'en séparer. Roy était mort dans ses bras, il ne pouvait ni le nier ni l'oublier et il ne le voulait pas. Un jour il pourrait le rejoindre et être enfin paisible. Mais avant, il avait un devoir à accomplir. Il mit ce trésor précieux en sécurité dans son sac, le fermant ensuite solidement.
- Tu es en piteux état, remarqua l'aîné, alors dés que tu en auras l'occasion, trouve toi un endroit pour te reposer et te soigner. Tu en as plus que besoin.
Edward acquiesça simplement avant de se tourner vers le cercle et de s'avancer doucement pour en gagner le centre. Il jeta un dernier coup d'œil autour de lui, les larmes revenant à la vue des corps sans vie des siens. Il inspira un grand coup, ignorant les douleurs parcourant son être, puis il se tourna vers Van, lui faisant signe de commencer. Celui-ci le regarda avec tendresse, se baissant vers le sol sans le quitter des yeux :
- Prend soin de toi Ed. Je t'aime, dit-il doucement.
Il posa les mains sur le cercle et activa la transmutation. Étrangement, la lumière qui en résulta fut d'un doux vert pâle qu'il n'avait jamais vu. Il ne s'y attarda pourtant pas, adressant un signe de main à son père :
- Salut papa, bredouilla-t-il.
L'adulte se figea, souriant ensuite largement à cette appellation qu'il avait cru ne jamais entendre dans la bouche de son aîné. Les larmes lui montèrent aux yeux et il sourit de bonheur, lui offrant un visage radieux en guise d'au revoir. La lumière s'intensifia au point qu'ils ne puissent plus se voir mais le jeune homme ne put s'empêcher une dernière salutation de sa voix brisée.
- Au revoir mon amour.
Son corps commença à disparaître mais il ne bougea pas. Et soudain, dans un crépitement sec qui claqua dans l'air, la lumière s'éteignit, le Fullmetal disparut. Hohenheim resta immobile une minute avant de reporter son regard sur ses propres mains qui commençaient à se désagréger lentement. Il repensa à sa femme, à ses fils, espérant avec force qu'Edward pourrait un jour vivre heureux loin de toutes ces violences. Il lui faisait entièrement confiance pour la suite des événements, il était tellement plus fort que lui. Pourtant, il regrettait tellement de l'avoir jeté dans ce monde, seul. Alors qu'il disparaissait progressivement, il repensa à sa plus belle réussite, ses enfants adorés, mais aussi à toutes ses erreurs. Il se demandait pourquoi il n'y avait aucun moyen de revenir en arrière pour empêcher tout cela d'arriver...
