Le Maître et le Docteur. L'un espère sauver l'autre et l'autre espère être à la hauteur. Pendant longtemps, Missy, le Maître a répandu le chaos dans l'univers, mais maintenant elle a la ferme intention de changer. Elle veut changer pour le Docteur, son seul et plus cher ami. Ce qui les lie est bien plus complexe qu'il n'y paraît. Amour ? Amitié ? Ils savent juste qu'ils seront toujours là, l'un pour l'autre.
Se base sur l'idée originelle de la série, selon laquelle Missy ne meurt pas et est enceinte.
DISCLAMER : Cet univers et ces personnages ne m'appartiennent pas… malheureusement :'(
NOTE : Bonjour, Deponia ! Ta review m'a fait plaisir ! J'espère que ce chapitre te plaira aussi :D J'ai des chapitres d'avance, mais je n'ai pas encore passé l'accouchement, donc je ne crois pas que l'éducation arrivera tout de suite, désolée :(
BONNE LECTURE ^^
– Chapitre 2 – Dernière Bataille ?
– Telos ! Enfermé dans un tombeau de glace !
Une explosion. Deux explosions. Le Docteur se retourna pour éviter un arbre sur sa route. Les Cybermen tombaient un à un.
– Bogart !
Une explosion derrière lui. Missy, sans nul doute. Puis de la poussière. La terre volant autour de lui, essayant d'entrer dans ses yeux, dans ses poumons. Du mal à respirer. Il accéléra sa course pour s'éloigner du nuage. L'explosion d'un arbre à côté de lui. Un autre Cyberman à terre.
– Canary Wharf !
Il fit exploser une motte de terre entre lui et un Cyberman venant de face. La terre volante essayant à nouveau de s'infiltrer dans ses yeux. Il dut se détourner.
– La Planète 14 !
Un coup de sonique et le Cyberman derrière lui prit feu.
– À chaque fois… vous perdez ! Même sur la Lune ! cria le Docteur avec un grand sourire aux lèvres.
Il stoppa sa folle avancée. Il commençait à avoir vraiment des difficultés à respirer. Mais il devait continuer. Il leva son tournevis sonique vers l'image du ciel, toujours souriant.
– Vous avez fini de vous vanter, Docteur ? s'amusa Missy en déclenchant une nouvelle explosion.
De nouveaux Cybermen tombèrent. Mais serait-ce suffisant pour tous les faire tomber ? Ils étaient si nombreux, et eux… n'étaient que trois. Ils avaient disposé des explosifs partout et en enclenchaient de nouveaux à chaque mouvement qu'ils faisaient. Mais serait-ce suffisant pour sauver les habitants partis se réfugier avec Nardole ? Serait-ce suffisant pour les sauver, eux ?
Elle sauta pour éviter une pierre qui se trouvait sur son chemin. Elle entendit un cri. Avant même de se retourner, elle savait déjà que le Docteur avait été touché. Son tournevis était tombé à ses côtés. Son regard était voilé alors qu'il se portait sur un Cyberman encore en conversion.
– Hello… soupira-t-il, faiblement. Je suis le Docteur…
– Nous n'avons pas besoin de docteur, fit la voix sans émotion.
Cet ancien Humain lança une nouvelle décharge électrique au Seigneur du Temps. Ce dernier recula en poussant un nouveau cri de douleur. Il essaya de reprendre une respiration plus calme, toujours debout.
Une nouvelle explosion de la part de Missy. Elle devait se dégager un passage pour le rejoindre. Elle ne mourrait pas loin de lui. Il ne mourrait pas seul. Non, il ne mourrait pas du tout. Elle le protégerait, comme elle l'avait toujours fait.
– Non… non… Je ne suis pas un docteur… Je suis le Docteur. L'original, pourrait-on dire… souffla le vieil homme, la respiration saccadée.
Une nouvelle décharge. Un nouveau cri. Il s'écroula à genoux.
– Docteur ! paniqua Missy.
Elle fit exploser une nouvelle bombe. Quelques Cybermen tombèrent, suffisamment pour lui permettre de se rapprocher de son ami d'enfance. À peine arrivée près de lui, elle entendit un nouveau cri. Mais ce n'était pas le Docteur. Elle ne comprit que lorsqu'elle se sentit tomber à ses côtés, que ce cri, c'était elle qui l'avait poussé. La douleur se répandit dans tout son corps aussi vite que la réalisation frappa son esprit. La douleur se fit plus forte et elle laissa échapper un nouveau cri.
Elle sentit son énergie régénératrice l'envelopper. Elle prit la main du Docteur dans la sienne, laissant leurs deux énergies régénératrices entrer en contact. Elle lui sourit affectueusement. Au moins, si la fin était maintenant, la dernière chose qu'elle verrait serait les yeux de son ami. Son sourire s'élargit en réalisant que cette incarnation du Docteur avait exactement les mêmes yeux que ceux de son premier corps, de son premier visage.
– Désolée, murmura-t-elle doucement.
Sa vision commençait à devenir floue. Était-ce à cause des larmes qu'elle sentait couler ou de sa mort prochaine ? Elle n'en savait rien. Elle savait juste qu'elle se sentait épuisée comme jamais elle ne l'avait été. Elle était déjà morte, mais c'était la première fois qu'elle se sentait ainsi. Peut-être était-ce dû à sa grossesse ?
– C'est ma faute… souffla le Docteur en pressant un peu plus sa main.
Deux nouvelles décharges pour chacun des deux amis. Ils s'écroulèrent, d'un même mouvement, tels des marionnettes dont on aurait coupé les fils. Missy était à demi allongée sur le Docteur. Elle resserra son emprise sur lui. Si elle devait mourir, elle voulait sentir le Docteur à ses côtés. Elle n'avait jamais eu autant envie de le sentir contre elle, de sentir sa présence dans son esprit. Sa douce présence était la seule chose qui pouvait la rassurer dans un moment pareil, bien qu'elle sente son inquiétude. Elle l'entendit murmurer, mais elle était trop faible pour bien comprendre ce qu'il disait.
– Docteur… Docteur… Lâche prise… ça suffit, il est temps.
Elle le sentit faire un mouvement brusque et rapide. Il levait les bras, un dernier cri de douleur s'échappant de sa bouche. La chaleur écrasante d'une explosion. Et plus rien.
– Dommage… Pas d'étoiles… J'avais espéré qu'il y aurait des étoiles…
Il y avait simplement des flammes, de la fumée embrasée. Il ne pouvait pas distinguer le ciel. Il sentit une profonde tristesse car, même si le ciel avait été dégagé, il n'y aurait pas vu d'étoiles. Il était dans un vaisseau spatial, pas dans la nature. Il avait toujours espéré que la dernière chose qu'il pourrait admirer serait les étoiles. Les étoiles étaient la preuve suprême que la vie reprenait toujours le dessus. Il avait vu tant d'étoiles naître, vivre et mourir. Et à chaque fois, il y en avait une nouvelle qui naissait. À chaque mort d'une étoile, une nouvelle naissait. Et une nouvelle espèce avec elle. Une nouvelle civilisation. De nouvelles personnes. De nouveaux génies, virtuoses, héros… Car une étoile n'était pas simplement un astre voguant dans l'espace, ni une preuve froide et logique. Une étoile était une promesse. La promesse qu'il y aurait toujours de la vie tant qu'elle existerait. C'était pour cela qu'il aimait regarder les étoiles et les planètes dansant chacune à leur rythme, parfois solitaires et parfois ensemble, dans un même mouvement, parfaitement synchronisé.
Il aimait l'univers et tout ce qu'il avait encore à offrir. Mais une partie de lui était toujours en colère contre ce même univers qui lui avait pris tant de choses. Ses compagnons, ses amis. Sa femme, River Song. Sa belle Rose, sa merveilleuse Humaine jaune et rose. Sa première famille sur Gallifrey. Sa femme, leurs enfants et petits-enfants. Ses parents, ses frères. Son ami et sa famille…
Il serra plus fortement le corps pressé contre le sien. Missy… Lorsqu'elle lui avait annoncé sa grossesse, il avait espéré la convaincre de fuir, de mettre leur enfant en sécurité. Mais c'était déjà trop tard… Et il avait senti… Elle lui avait clairement fait comprendre qu'elle ne pourrait pas continuer sans lui… Qu'elle ne saurait pas bien élever leur enfant à naître… qu'elle n'était pas sûre de pouvoir continuer à faire le bien. Il comprenait son incertitude et son angoisse. Lui-même n'était pas rassuré à l'idée de la laisser seule alors qu'elle commençait seulement à ressentir de la compassion et de la culpabilité. Il avait toujours voulu être là pour l'aider à gérer ces émotions dévastatrices. Il ne voulait pas qu'elle supporte ça toute seule.
Mais il se sentait si fatigué, si las. Pourquoi l'univers lui avait-il permis de vivre si longtemps ? Pourquoi devait-il continuer alors que chaque personne qu'il rencontrait mourait ? Quelle faute avait-il commise pour souffrir à ce point ? Pour supporter une telle culpabilité ? Une telle solitude ?
Ses paupières devenaient de plus en plus lourdes. Il ferma les yeux, un léger sourire flottant sur ses lèvres. Il entendait des battements de cœurs, faibles, mais présents. Il entendait les battements à quatre temps, caractéristiques des Seigneurs du Temps. Il sentait l'énergie régénératrice de Missy qui cherchait à sortir, à la protéger, à la sauver. Puis il entendit d'autres battements de cœurs. Il entendait quatre cœurs. Il ne se souvenait pas avoir entendu un jour, plus merveilleux sons. À chaque fois qu'il avait pu entendre les battements des cœurs de chacun de ses enfants, une joie immense l'avait envahi.
Il se souvint de Jenny. Il l'avait rejetée, dans un premier temps, mais il avait entendu les battements de ses cœurs. Il se souvenait avec exactitude de ce qu'il avait éprouvé ce jour-là. Peur. Joie. Amour. Tristesse. Espoir. Un espoir si vite balayé. Elle était morte pour lui sauver la vie. Il se souviendrait toujours avoir entendu les premiers et les derniers battements de ses cœurs. Il ne voulait pas que ce soit la même chose pour cet enfant. Il ne voulait pas que ces battements cessent. Il ne voulait à aucun prix entendre les derniers battements des cœurs de son enfant à naître. C'était pour cela qu'il souriait. Parce qu'à chaque seconde qui passait, il sentait les battements se faire plus rapides et plus forts dans sa tête.
Ce n'était peut-être pas encore la fin.
Bill marchait difficilement à travers la forêt réduite en cendres. Il n'y avait plus que des arbres morts, calcinés. Il y avait des trous dans le sol. Des flammes encore vacillantes brûlaient. Des restes de Cybermen. Le Docteur avait fait du bon travail… Missy aussi… Bill vit alors deux corps, allongés, inertes et surtout organiques. C'était le Docteur ! Le Docteur et Missy… Elle fit un autre pas, lourd, pesant… C'était si douloureux, physiquement et psychologiquement. Chaque nouveau pas lui faisait mal. Il ne lui restait que quelques mètres pour parvenir au Docteur. Elle avait peur. Était-il mort ? Missy et leur enfant aussi ? Elle ne voulait pas imaginer ne serait-ce qu'une de ces trois possibilités. Elle ne pouvait pas accepter que le Docteur meure et elle ne pouvait pas accepter qu'il souffre de la perte d'un nouvel être cher. Elle fit un dernier pas et se laissa tomber à genoux.
Le Docteur était allongé sur le dos, blessé, brûlé. Il tenait Missy. Sa main semblait être restée crispée sur l'épaule de Missy. Cette dernière était à demi allongée sur lui. Elle était de côté. Bill ne parvenait pas à savoir s'il y avait des battements de cœurs ou bien une respiration. Pourquoi était-elle toujours en vie, en Cyberman, alors que le Docteur était mort ? Ce n'était pas juste. Il avait encore tant de bien à faire dans l'univers. Il aurait pu avoir un enfant… Il aurait pu faire tant de choses et être à nouveau heureux. Mais maintenant, il était mort. Ils étaient morts. Sauf elle. À quoi cela lui servait-il d'être en vie ? Et pouvait-on simplement parler de vie ? Un Cyberman… Que diable pouvait faire un Cyberman dans l'univers. Les gentils ne lui feraient jamais confiance et elle était sûre que jamais elle ne pourrait achever sa transformation et devenir comme ces monstres qu'ils avaient combattus.
Elle laissa couler toutes les larmes dont elle pouvait disposer. Elle serra la chemise du Docteur entre ses mains avec désespoir. Il ne pouvait pas mourir. Elle ne pouvait pas se résoudre à l'idée qu'il s'agissait bel et bien de la fin de leurs aventures, de leur amitié. Plus jamais il ne lui donnerait de devoirs à faire. Plus jamais, elle ne l'écouterait parler avec passion de physique quantique, de poésie, de philosophie…
Elle se releva en regardant le ciel. Oui, elle pleurait, autant que le lui permettait sa nouvelle condition de Cyberman. Comme pour accompagner son chagrin, la pluie se mit à tomber. Puis elle sentit comme un vent glacé se répandre dans tout son être, comme si quelqu'un venait de lui jeter un seau d'eau froide pendant une période de canicule. C'était à la fois douloureux et un véritable soulagement. Elle ne sentait plus la douleur dû à son corps de Cyberman.
Puis elle vit une silhouette formée d'eau apparaître face à elle. C'était Heather.
« Tu promets de pas partir ? »
« J'te l'promets. »
Heather avançait lentement vers elle, plongeant son regard dans le sien. Bill toucha ses joues. Elle était à nouveau Humaine. Mais comment cela était-il possible ? Elle se tourna et vit son corps de Cyberman tomber près du Docteur et de Missy.
– J'suis morte, alors ? s'inquiéta-t-elle.
Heather l'embrassa avec tendresse. Bill sentit sa peau mouillée, ses lèvres mouillées, ses vêtements mouillés. Elle avait froid et pourtant elle aimait ce contact. Elle aimait sentir ses lèvres pressées contre les siennes. C'était comme une douce délivrance.
– Ça t'a donné l'impression d'être morte ?
La jeune femme blonde souriait avec amour.
– Aaah…
Elles laissèrent un petit rire s'échapper de leur gorge.
– T'es comme moi, maintenant. C'est une existence différente, lui expliqua Heather avec douceur.
– Tu m'as retrouvée comment ?
Heather passa sa main mouillée sur la joue de Bill, toujours souriante.
– Tu te souviens, je t'ai laissé mes larmes.
« Ce sont pas les miennes. »
Oh oui, Bill se souvenait.
– Je sais quand tu pleures, reprit l'entité. Il est temps de partir.
– Mais… mais… Le Docteur, on peut pas l'abandonner, protesta la jeune femme à la peau brune. Et… et Missy non plus…
– Évidemment que non. On les abandonnera pas.
Elles échangèrent un regard, leurs doigts enlacés les uns avec les autres, caressant la main de l'autre. Bill se sentait toujours triste d'avoir perdu son ami, mais elle se sentait également heureuse d'avoir retrouvé son grand amour. Car, elle en était sûre, Heather était son grand amour.
« Docteur ! » Bill Potts ?
« Docteur ! » Nardole ?
Le TARDIS s'activait. Le Docteur l'entendait. Il entendait le doux son caractéristique des moteurs du TARDIS. Mais que faisait-il dans le TARDIS ? N'était-il pas en train de mourir ? Et ces voix dans sa tête. Il les entendait tous. Tous ses anciens compagnons. Peut-être était-ce là, le sens de l'expression : voir sa vie défiler devant ses yeux.
« Docteur ! » Rose Tyler ?
« Docteur ! » Martha Jones ?
« Docteur ! » Donna Noble ?
« Docteur ! » Jack Harkness ?
« Docteur ! » Madame Vastra ?
« Docteur ! » Jenny Flint ?
« Docteur ! » Sarah Jane Smith ?
« Docteur ! » Amélia Pond ?
« Docteur ! » Clara Oswald ?
« Docteur ! » River Song ?
Toutes s'enchainaient si vite, presque en même temps. Puis, il la sentit, la chaleur de son énergie régénératrice. Elle essayait de sortir, de le guérir, de le sauver.
« Docteur ! » Missy ?
Il avait mal. L'oxygène parvint à nouveau à ses poumons, comme une explosion. Il se sentit se soulever, les yeux grands ouverts. Les lumières de la salle de contrôle du TARDIS clignotaient autour de lui.
– Les Sontariens ! Ils sont en train de changer le cours de l'histoire de l'humanité ! cria-t-il sans vraiment comprendre pourquoi il pensait à eux.
Il roula sur le côté, se redressa et s'appuya sur les commandes du TARDIS.
– Je n'veux pas m'en aller !
Le Seigneur du Temps se leva vivement, vacillant. Sa respiration était difficile, il ne parvenait plus à la maîtriser. Il avait mal. Il se sentait confus. Pourquoi était-il dans son TARDIS ? Comment y était-il revenu ? Revenu ? Où était-il parti ?
– Quand le Docteur… Quand le Docteur… c'était… moi… Quand le Docteur, c'était moi…
Il se souvenait. Tout était clair à présent. La réalité et ses souvenirs le frappèrent de plein fouet. Bill ! Nardole ! Missy ! Les Cybermen ! Missy et le bébé ! Où était Missy ? Le Docteur prit appui sur les commandes pour les contourner. Missy était forcément avec lui. Il la sentait. Elle était près de lui, quelque part dans le TARDIS.
– Missy ? appela-t-il faiblement, les yeux plissés.
Il y eut une violente secousse. L'alien glissa, se retenant difficilement aux commandes du TARDIS. Et il la vit. Elle était toujours inconsciente, en train de glisser entre les barreaux de la salle de commande. Le Docteur se laissa tomber à ses côtés, s'agrippant à son corps, autant qu'il le pouvait, afin de l'empêcher de tomber. Il la tira vers lui, vers le centre de la pièce et ferma les yeux quelques instants. Il laissa échapper un soupir de soulagement. Il la sentait. Il sentait sa présence faible dans sa tête. Il sentait ses cœurs battre faiblement. Il sentait sa respiration saccadée. Il sentait la chaleur de son corps. Il pouvait sentir son énergie régénératrice travailler pour la guérir, pour… Le bébé ?! Sa vue se brouilla. Des larmes coulèrent. Il entendait deux autres cœurs battre. Il y avait quatre battements bien distincts. Il laissa sa tête reposer contre une barre en métal. C'était d'un contraste saisissant avec la propre chaleur de son corps et celui de Missy. Leurs énergies régénératrices travaillaient presque en parfaite symbiose. Alors pourquoi son amie ne se réveillait-elle pas ?
L'angoisse lui étreignit la gorge. Et si elle n'avait pas suffisamment d'énergie pour les sauver, elle et leur enfant ? Et si elle lui avait menti en lui assurant qu'elle pouvait mieux contrôler ses régénérations ? Non, il était sûr qu'elle ne lui avait pas menti sur ce sujet. Mais il ne pouvait que s'inquiéter. En règle générale, une Dame du Temps ne se régénérait pas pendant une grossesse. Personne n'avait jamais pris le risque.
Mais si tout était perdu, pourquoi entendait-il ces battements ? Pourquoi son corps fonctionnait-il ? Pourquoi sentait-il toujours sa présence ? Elle ne pouvait pas mourir. Ce n'était pas parce qu'elle n'était pas encore réveillée que c'était mauvais signe. N'est-ce pas ? Peut-être même était-ce un bon signe. Peut-être que cela voulait dire que son énergie régénératrice travaillait pour les sauver ?
Le Docteur vit ses mains briller. Il se sentit se crisper avec force.
– Non. Non ! Non ! Pas maintenant ! siffla-t-il entre ses dents serrées.
Il ne pouvait pas se régénérer avant de savoir si elle allait se réveiller. S'il se régénérait et qu'il avait espéré en vain, il ne le supporterait pas. Il savait qu'il ne le supporterait pas. Il ne supporterait pas la perte d'un nouvel être cher. Il ne supporterait pas une seconde fois la perte de son amie. Il ne voulait à aucun prix revivre l'instant où il était mort dans ses bras à la fin de l'année qui n'avait jamais existé. Il ne voulait revivre cette douleur. Il ne voulait pas non plus perdre cet enfant encore en gestation. Il ne pouvait pas perdre cette seconde chance. Sans quoi, il était sûr que jamais il ne se régénèrerait. Il était sûr de ne plus pouvoir vivre en continuant de perdre. Si elle ne se réveillait pas, il ne survivrait pas non plus.
Et si elle se réveillait ? Allait-il se régénérer ? Pourrait-il continuer ? Il venait encore de perdre une amie. Bill. Il avait perdu Bill Potts, comme il avait perdu Clara, River, Amy et tous ceux qui avaient précédé. La douleur se répandit dans tout son être, dévastant tout sur son passage. Il voulait pleurer. Tout le monde tombait. Tout le monde partait. Et Missy ? Il avait tant espéré au cours de cette année. Il avait tant espéré retrouver son amie d'enfance. Et il pensait l'avoir retrouvée. Mais pour combien de temps ? Missy n'allait-elle pas finir par avoir la nostalgie des tortures et des meurtres ? Elle était encore si fragile. Et s'il la perdait ? Si elle mourrait ? Si elle l'abandonnait à nouveau ? Certes, elle lui avait fait une promesse avant de sortir du Coffre, mais il se souvenait aussi de leur première promesse. Une promesse qui datait de leur jeunesse sur Gallifrey, avant même qu'ils ne rencontrent leurs premières épouses. Ils s'étaient promis d'être toujours là, l'un pour l'autre. Et finalement, ils avaient brisé cette promesse pendant plusieurs siècles. Missy pourrait-elle à nouveau briser sa promesse ? Il voulait penser que non. Il voulait croire plus que tout, qu'elle reste avec lui jusqu'à la fin.
Et s'il n'y avait que l'incertitude de l'avenir… Non, il y avait aussi la certitude douloureuse. Il devrait changer pour continuer. Il ne serait plus ce vieil homme écossais et cynique. Il ne le serait plus, comme il ne pouvait plus être le jeune homme au nœud papillon ou celui en costume rayé ou celui avec les grandes oreilles. Il serait à nouveau quelqu'un d'autre. A chaque fois qu'il regarderait dans un miroir, il verrait un autre visage, d'autres yeux l'observer en retour. Il ne voulait pas dire ainsi adieu à une partie de lui-même. Il ne le voulait plus, si un jour il l'avait voulu…
– Mmmh… Vos ongles… Vous me faîtes mal, Docteur, entendit-il gémir.
Il baissa les yeux sur Missy. Ses yeux étaient à demi clos. Il pouvait voir la douleur tordre sa bouche. Il ne put s'empêcher de sourire, malgré tout. Elle était réveillée. Elle reprenait des forces. Le Docteur desserra son emprise sur son corps, la tenant toujours près de lui.
– C'est mieux… sourit-elle avec amusement. Vous voyez ? On est toujours là…
Le regard clair de la Dame du Temps se planta dans celui de son ami. Elle aimait se plonger dans ses yeux. Cela lui rappelait le bon vieux temps, un temps où tout était plus simple. Elle le vit sourire en retour, mais elle sentait que quelque chose n'allait pas. Elle sentait une profonde tristesse. Elle sentait encore une certaine crainte et une certaine douleur. Pourquoi ?
– Le bébé ?! s'inquiéta-t-elle immédiatement en essayant de se redresser.
Missy s'agrippa aux manches de la veste du Docteur, paniquée. Était-ce pour cela que son ami était aussi triste ? Y avait-il eu un problème avec leur enfant ?
– Il va bien, lui assura le Docteur avec douceur. Notre enfant va bien.
Il caressa le dos de Missy et resserra sa prise autour de ses épaules. Il ne pouvait pas la laisser penser qu'il était arrivé quoi que ce soit à leur enfant. Ils étaient à présent l'un en face de l'autre, leurs regards plongés l'un dans l'autre. Il prit tendrement sa main et la plaça sur son abdomen.
– Écoutez, murmura-t-il.
Il voulait qu'elle entende leur enfant. Il voulait qu'elle soit sûre que tout allait bien. Et il avait réussi, s'il se fiait au sourire ému qui se dessinait sur ses lèvres.
– Comment vous sentez-vous ? interrogea-t-il, préoccupé.
– Je crois que… ça va. Je sens mon énergie régénératrice. Elle veut faire son travail.
– Moi aussi, soupira-t-il en aidant son amie à se relever.
– Cela ne vous fait pas plaisir ? Nous sommes en vie, pourtant.
La jeune femme se plaça devant l'un des écrans du TARDIS. Ce dernier ne semblait pas vouloir lui laisser voir où ils se trouvaient.
– Nous, oui.
La voix du Docteur était étonnamment cassante, comme s'il lui en voulait.
– Je suis vraiment désolée d'avoir transformé cette fille en Cyberman.
– Bill. Elle s'appelle Bill.
Il ne leva pas les yeux vers elle. Il ne faisait qu'espérer qu'elle soit sincère. Ce n'était pas elle, proprement dit, qui l'avait convertie. C'était son incarnation précédente, c'était le Maître. C'était le Maître qui avait voulu lui faire du mal. Dès qu'il avait compris que Bill était sa compagne de voyage, son amie, il avait voulu en profiter. Et il savait que Missy ne referait jamais une chose pareille. Il savait que Missy regrettait de lui avoir fait ça, même si elle s'en était vantée auprès son incarnation précédente. Il sentait une culpabilité naissante venant de Missy. Et cela le consolait, au moins, un peu.
– Docteur, je suis vraiment désolée.
Elle s'était rapprochée de lui. Il daigna à nouveau lever les yeux vers elle. Ses yeux brillaient. Il savait qu'elle ne mentait pas. Pourtant, il se sentait toujours en colère. En colère contre le Maître. En colère contre lui-même. Bill l'avait attendu pendant dix ans et il ne l'avait manquée que de deux heures. Il était en colère. Il était triste. Il culpabilisait. Il culpabilisait parce qu'à chaque fois c'était la même chose.
« Ils vous diront toujours que c'était leur choix, mais c'est faux… ».
Il se souvenait avoir prononcé ces mots. C'était le Onzième Docteur, lorsqu'il voyageait encore avec Amy et Rory. Tout était de sa faute. Il mettait constamment ses amis en danger, juste parce qu'il ne supportait pas la solitude. Et à chaque fois, il les perdait d'une manière ou d'une autre. Et il s'en voulait pour ça.
– Docteur ? appela Missy.
Elle semblait s'inquiéter de son silence.
– Je sais.
– Quoi donc ?
– Que vous regrettez.
– Mais ça ne change rien ? Vous êtes toujours en colère contre moi ?
Il ne répondit pas immédiatement. Il ne savait pas quoi lui répondre. Il ne voulait pas la blesser. Et si elle l'abandonnait après cela ? Et si tous ses efforts étaient réduits à néant à cause d'une simple colère. Il ne pouvait pas se permettre de lui avouer ça. Mais saurait-il seulement lui mentir ?
– Je suis en colère contre moi. J'aurais dû la protéger, dit-il simplement en regardant à nouveau les commandes et les boutons devant lui.
– Vous l'êtes aussi contre moi, persista son amie. Parce que c'est moi qui lui ai fait du mal. Si vous restez en colère contre vous, vous m'offrirez la victoire que je souhaitais à l'époque. Et, attention écoutez bien car je ne le redirai plus jamais, je ne veux pas gagner, cette fois.
Le regard de Missy reflétait pleinement sa détermination et sa main toujours posée sur son ventre brillait toujours de cette énergie régénératrice qui ne demandait qu'à se libérer.
– Je suis en colère contre vous, c'est vrai, avoua-t-il plus avec tristesse qu'autre chose. Je suis en colère parce que vous êtes mon amie et que vous avez fait quelque chose d'horrible à Bill dans le seul but de me blesser.
Il leva les yeux vers elle. Il voulait lui montrer sa colère, mais il n'y parvenait pas. Il n'était plus habitué à laisser ses sentiments le diriger. Il s'était promis de ne plus le faire. Il s'évertuait à tout intérioriser. Mais il savait qu'il devait avoir une réelle conversation avec Missy. Ils devaient se montrer honnête l'un envers l'autre.
– Je vous en veux ! Je vous en veux parce que Bill était mon amie. J'avais espéré pouvoir vous faire confiance et j'ai été déçu. J'ai eu l'impression que vous m'aviez trahi lorsque vous m'avez frappé et que vous vous êtes moqué de ce qui était arrivé à Bill. J'étais en colère contre vous, contre le Maître. Et je m'en veux parce que tout ça est de ma faute. J'avais promis à Bill de la protéger. Je lui avais assuré qu'elle ne craindrait rien et que vous aviez changé, mais je n'avais pas prévu de tomber sur l'une de vos anciennes incarnations…
Le Docteur alla s'asseoir sur l'une des marches derrière lui. Il se sentait vraiment mal. Ses mains recommencèrent à briller.
– Non ! Non ! Pas encore ! cria-t-il en levant les bras au plafond.
L'énergie régénératrice se dissipa. Il était si fatigué. Mais il voulait continuer de parler avec Missy.
– Et en même temps, je ne peux pas complètement vous en vouloir, Missy. Parce que cette ancienne incarnation, elle n'est pas vous.
La Dame du Temps eut un geste d'incompréhension. Elle avait certes changé – du moins y travaillait-elle – mais jamais elle n'avait considéré ses anciennes incarnations comme autre chose que sa propre personne.
– Pas moi ? répéta-t-elle incertaine.
– Bien sûr. Lorsque vous vous êtes régénéré, vous avez changé, non seulement de visage mais aussi de personnalité. Je sais que vous n'êtes plus exactement la même personne qu'à l'époque. Et je sais que vous essayez de changer depuis plusieurs décennies. D'ailleurs, vous avez changé, je le sais. Et c'est pour ça que je vous pardonne.
Il ancra son regard clair dans celui de son amie d'enfance. Il voulait qu'elle comprenne qu'il ne la tenait pas vraiment pour responsable des actes commis par son homologue masculin. Ils étaient différents.
– J'ai peut-être changé… admit-elle d'une voix basse. Mais ce n'est pas ma régénération qui m'a changée. Tous ces anciens visages, physiques et moraux, ils sont moi. Ils sont simplement un mélange, une redistribution, de mes traits, de mes caractéristiques… Je ne vous comprends pas… C'est moi, Docteur.
– Une redistribution ?
Le Docteur n'était pas sûr de bien comprendre ce terme. Qu'essayait-elle de lui dire ? Il n'était pas fou, il changeait bien à chaque régénération. Il changeait de visage. Il changeait de goût et de personnalité. Et cela se produisait de manière irrémédiable. Il ne pouvait plus revenir à ses anciennes incarnations. Il ne pouvait plus revenir à son apparence et à sa personnalité originelle. Et Missy non plus ne le pouvait pas.
– Il fut un temps où j'aimais porter un nœud papillon parce que je trouvais ça cool. Je portais aussi un manteau violet. J'étais hyperactif et toujours le sourire aux lèvres. Si j'avais toujours eu cette personnalité, je n'aurais pas pu me poser pendant plus de soixante ans. D'ailleurs, depuis lui, je n'aime plus les pommes. Mon incarnation avant les nœuds papillons aimait les pommes. Ma première incarnation n'aimait pas la musique, alors que moi, j'ai une guitare et j'aime en jouer. Comment pouvez-vous dire que nous sommes toujours similaires ?
Missy ne put retenir un petit rire.
– Vous n'étiez vraiment pas attentif lors de nos leçons à l'Académie... Je vous distrayais tant que cela, déjà à l'époque ?
Il fronça les sourcils et lui lança un regard agacé. Était-ce bien le moment de se moquer ? Il se sentit également un peu gêné à ce souvenir. Il était vrai que ses occupations favorites pendant les cours étaient de rendre ses professeurs complètement fous, d'observer Koschei et le distraire lui aussi. Pendant toute leur enfance et toute leur jeunesse, le Docteur s'était évertué à faire en sorte que Koschei décroche de ses cours. Fort heureusement, il y était parvenu un certain nombre de fois. Cependant, il se sentait toujours gêné lorsque Missy lui rappelait ce genre de choses.
– Vous ne vous souvenez vraiment pas ? fit-elle, mi-amusée, mi-surprise.
Le Docteur hocha négativement la tête. La Dame du Temps n'avait jamais envisagé qu'il puisse en être à ce stade.
– Bon, reprenons les bases alors ! fit-elle en s'asseyant à ses côtés. Lorsque le corps d'un Seigneur du Temps arrive à son terme, il change. Nous relâchons ce qu'on appelle une énergie régénératrice. Cette énergie reprend notre ADN et le reprogramme. Nous changeons d'apparence et de personnalité, mais ce n'est pas comme si ce n'était plus nous. Nous sommes toujours la même personne car cette énergie régénératrice réassemble nos cellules ainsi que nos caractéristiques psychiques. C'est comme si d'une régénération à une autre, nous corrigions à chaque fois ce qui n'allait dans notre incarnation précédente. C'est comme si nous essayions de compenser ce qui n'allait pas avant. Ce n'est pas une mort en tant que telle. C'est une renaissance. C'est, certes, douloureux, mais ça reste nous. Vous comprenez ?
– Je déteste quand vous me parlez comme si j'avais encore 70 ans, répondit-il simplement.
– C'est parce que vous vous comportez comme si vous aviez encore 70 ans, répliqua-t-elle en refoulant une nouvelle vague d'énergie régénératrice qui cherchait à la changer, les réparations déjà en grande partie effectuées… Elle ne laissait filtrer que ce qu'il fallait pour le bien de leur bébé. Vous étiez si occupé à fuir que vous en avez oublié le fonctionnement même de notre espèce. À moins que la nature humaine de votre mère ait eu une influence également sur votre capacité à supporter ces changements inhérents aux Seigneurs du Temps.
Sa mère ? Depuis combien de temps ne lui avait-on pas parlé de sa mère ? Des siècles. Cela faisait bien des siècles qu'il n'avait plus entendu parler de ses parents ou de ses frères. Ils étaient tous morts pendant la Guerre du Temps. Et depuis, plus personne, y compris lui-même, ne lui avait reparlé de sa mère. Il y avait pourtant repensé le siècle dernier. Il y avait repensé lorsque la question de l'Hybride était revenue. Deux races guerrières. Une Humaine et un Seigneur du Temps. Ç'aurait été parfait pour créer l'Hybride. En un sens, ses parents avaient créé l'Hybride, puisqu'il l'était en partie.
Missy capta immédiatement ses pensées.
– Ne revenez pas sur cette histoire, je vous en prie… soupira-t-elle avec lassitude et agacement. Je sais que vous n'avez pas fui sur Terre sans raison. Votre mère en est originaire, n'est-ce pas ? Je ne sais pas vraiment de quel siècle mais…
– Du Ve siècle av. J.-C., la coupa sèchement le Docteur. Mais peut-être avez-vous raison. J'ai vu ma mère vieillir et mourir dans son corps, le corps qui m'avait mis au monde… Je l'ai vue garder la même personnalité, toute sa vie. Même après que mon père l'eut sauvée en la changeant en Dame du Temps.
– Cela n'était-il pas ennuyeux ? laissa échapper Missy, curieuse.
Elle se mordit immédiatement la lèvre à son manque de tact.
Le Docteur haussa un sourcil. Ennuyeux ? Il ne comprenait pas. En quoi cela était-il ennuyeux ? Rester la même personne. Avoir la chance de garder sa personnalité, son visage. Garder ses repères. Garder ses instincts. En quoi cela pouvait-il être ennuyeux ? C'était merveilleux, au contraire. Bien sûr, il ne prenait pas mal la question de Missy. Elle était simplement curieuse, elle l'avait toujours été. C'était, au moins, un trait de caractère qu'ils avaient en commun.
– M'avez-vous trouvé ennuyeux pendant ces soixante dernières années ? demanda-t-il.
– Je ne passais pas mon temps avec vous… répondit-elle avec prudence. Je m'ennuyais souvent, il est vrai… Mais pas en votre présence. Est-ce que vous vous ennuyiez avec moi ? s'inquiéta-t-elle soudain.
– Comment pourrais-je ? dit-il avec un grand sourire. À chaque fois que je me dis que je vous connais, vous me surprenez davantage. Vous m'avez tant surpris au cours des dernières années.
Il glissa l'une de ses mains dans les siennes. Il aimait ce contact. Il aimait passer du temps avec Missy et il ne pensait pas qu'un jour cela pourrait changer.
– Je ne veux pas continuer à changer, Missy. Je ne veux plus. Missy… Ce visage… ce n'est pas le mien. Il était…
– À un homme pendant la Rome Antique, à Pompéi, je sais, l'interrompit-elle.
– Je n'ai fait que copier ce visage, il n'est pas à moi. Ce n'est pas le mien propre, protesta le Docteur.
– C'est pour cela que vous faîtes cette tête ? Parce que vous ne voulez pas vous régénérer ? Pourtant, je croyais vous avoir bien expliqué les bases. Je vais réexpliquer, alors.
La Dame du Temps ouvrit la bouche et leva les mains dans un geste théâtral. Le Docteur la stoppa rapidement. Il ne voulait pas entendre à nouveau ces explications.
– J'ai compris, Missy. Mais, pourquoi – s'il s'agit vraiment de moi – ai-je le visage d'une personne que j'ai déjà rencontrée ?
Il fixa ses mains ridées.
– Mais parce que vous vouliez vous faire passer un message. C'est vous-même qui me l'avez dit. Vous avez pris intentionnellement ce visage, sourit Missy. Comment auriez-vous pu vous rappeler de rester un homme bon, sinon ? Un nouveau visage n'aurait pas été aussi parlant.
Il releva à nouveau les yeux vers elle et il fut surpris de constater qu'elle semblait prendre cela à légère. Elle souriait. Il sentait qu'elle était partagée entre amusement et bienveillance. Il savait, que bien qu'appartenant à la même espèce, elle ne comprenait pas certaines de ses réflexions. Elle ne comprenait pas qu'à chaque nouvelle régénération, il se sentait mourir. Il se sentait perdu.
– Cela ne vous fait-il pas la même chose lorsque vous vous régénérez ? interrogea-t-il, curieux.
Ils avaient rarement parlé de régénération. Ils s'étaient rencontrés à plusieurs époques et avec différents visages, pourtant. Mais ils n'avaient jamais vraiment vécu de régénération ensemble. Le Docteur avait fui Gallifrey bien avant sa première régénération. Ils étaient devenus ennemis avant de pouvoir vivre leur première régénération.
– Eh bien… C'est vrai que je peux me sentir un peu perdue. C'est également très douloureux, je ne le contesterais pas. Chacune de mes cellules brûle pour me laisser avec de nouvelles. Et à chaque fois, je regrette de devoir laisser une partie de moi. Mais je sais que je serais toujours moi. Je sais que je garderais toujours ce qui fait de moi une personne à part entière. Je suis aussi curieuse à l'idée de pouvoir faire de nouvelles expériences. Par exemple, j'étais assez excité à l'idée de devenir une femme.
Missy espérait qu'il pourrait comprendre ce qu'elle essayait de lui dire. Pourquoi, lui, vivait-il ses régénérations comme une mort, comme un point de non-retour ? Certes, il n'avait jamais été très attentif à l'Académie, mais la régénération était un principe inhérent à leur espèce. C'était inscrit dans leur ADN. Le Docteur ne devrait pas se sentir aussi mal à cette idée. Chaque espèce était habituée à leurs caractéristiques propres, ce devait être la même chose pour le Docteur. Même ses animaux de compagnie ne pouvaient effacer quelque chose inscrit dans son ADN. La seule chose qui pouvait poser problème était les gènes humains de sa mère. Pourtant, elle était sûre que l'ADN de Seigneur du Temps était dominant.
– J'ai l'impression de mourir. J'ai l'impression que ce n'est plus moi qui me regarde. Je me souviens de toute ma vie, mais je n'ai pas l'impression que je regarde avec mes yeux, avoua-t-il. C'est un peu compliqué…
– Comme notre relation, rit la jeune femme. Désolée, reprit-elle en voyant le haussement de sourcil du Docteur. Avez-vous toujours ressenti cela ?
– Plus je change et plus je le ressens. Plus je m'éloigne de mon premier visage et plus j'ai cette sensation de ne plus être celui que j'étais avant.
– Vous n'êtes plus vraiment le même. Après tout, vous avez changé. Pas seulement de visage, dit-elle en voyant que son ami allait répliquer. Je veux dire que même avec votre premier visage et votre première personnalité, vous avez changé. Il y a un début et une fin facilement discernable dans cette incarnation. C'est ce que je veux dire. Ce ne sont pas vos régénérations qui vous forgent. Ce sont vos expériences.
Le Docteur sourit. Il ne se souvenait même pas. Comment Missy parvenait-elle à se souvenir de tant de choses à son sujet ? Son anniversaire. Ses changements de point de vue. Comment faisait-elle ? Lui, se souvenait à peine avoir été un homme lorsqu'il vivait encore sur Gallifrey. Il peinait à se souvenir avoir été un homme à l'origine. La seule chose qui lui assurait cela était Missy et le souvenir de sa famille. Le souvenir de sa première femme et de leurs enfants. C'était la seule chose qui l'assurait qu'il avait été un homme. Pourquoi n'arrivait-il plus à se souvenir de tant de choses le concernant ? Peut-être parce qu'il avait déjà trop vécu ? Peut-être était-ce le signe de la fin ?
– Ne soyez pas ridicule, s'agaça Missy. Vous devez vous régénérer. Vous devez continuer. Vous avez encore des choses à faire. Des choses à m'apprendre. Des choses à apprendre à notre enfant !
Elle se leva, s'agrippant à la rambarde. La position assise lui faisait mal. Elle sentait son corps s'engourdir. Des picotements la parcourir. Elle sentait un regain d'énergie. Combien de temps pourrait-elle retarder sa régénération ? Elle se sentait déjà plus vive. Cela ne saurait tarder.
– Serez-vous toujours là ? Notre enfant sera-t-il toujours là ? Est-ce que je continuerai de perdre ? J'ai déjà tant perdu, Missy. Et si je me régénérais maintenant et que vous changiez d'avis ? Et si je me retrouvais coincé encore pour des siècles et des siècles seul ? J'ai peur, Missy. J'ai si peur…
Elle cligna des yeux. C'était si rare de voir le Docteur confesser avoir peur. C'était vraiment inquiétant. Il ne confessait jamais une peur si elle ne le paralysait pas. Elle se souvenait de la première conversation qu'ils avaient eu sur la régénération. Elle se souvenait qu'il la craignait à l'époque. Elle se souvenait de sa peur des Daleks. Elle se souvenait de sa peur au début de la Guerre du Temps. Elle se souvenait de sa peur lorsqu'il était devenu aveugle, cette année. Et c'était pour toutes ces raisons qu'elle était inquiète. Sa peur allait-elle le décider à empêcher sa régénération ? Il avait peur de la perdre. Elle se sentait à la fois flattée et un peu déçue. Il ne lui faisait pas encore totalement confiance. Il lui avait dit qu'il lui pardonnait. Pourtant, il craignait encore qu'elle puisse l'abandonner, se raviser.
– Vous êtes encore fragile. Vous n'en êtes qu'au début. Il y a quelques temps, vous m'avez dit être partagée entre deux avis. Je sens qu'une partie de vous reste attachée à ce que vous étiez. Ce n'est pas pour autant que je veux baisser les bras parce que je n'ai jamais été aussi près de vous retrouver. Mais j'ai aussi peur qu'il se passe quelque chose. Un événement, n'importe lequel qui vous fasse à nouveau basculer dans votre folie meurtrière. Et je ne veux pas avoir à supporter ça.
– Les… Les tambours ont-ils… Ils ne reviendront pas ? N'est-ce pas, Docteur ?
Missy se sentait soudain plus faible. Elle sentait sa tête tourner. Les tambours… Ils avaient toujours été là… Ils l'avaient tant obsédé… Depuis sa régénération en femme, elle s'était efforcée de ne plus y penser, de ne plus en parler, même au Docteur. Elle avait peur de les voir revenir si elle les mentionnait à nouveau. Ces maudits tambours. Elle savait que sa régénération l'avait aidé à surmonter ce traumatisme, mais elle se sentait toujours mal lorsqu'elle y repensait. Elle sentit alors deux bras passer autour de sa taille.
Le Docteur la serrait contre lui avec tendresse. Il savait qu'il devait la rassurer. Il voulait la rassurer. Il la sentait si mal. Depuis combien de temps ne l'avait-il pas sentie si fragile ? Elle était au bord des larmes. Il sentit les mains de son amie s'accrocher avec désespoir à sa chemise. Il s'en voulait de lui avoir fait repenser aux tambours. Il s'en voulait parce qu'il savait à quel point son amie avait été traumatisée par ses tambours qui prenaient à chaque instant plus de place, comme s'ils remplaçaient progressivement tous les autres sons que le Maître pouvait entendre.
– Il n'y a plus de tambours, Missy. Ils ne sont plus là. Vous êtes guérie. Et même s'ils revenaient, je serais toujours là pour vous. Je trouverais un moyen de vous en débarrasser à nouveau. Je ne vous laisserai plus jamais seule avec eux, je vous le promets, murmura-t-il en caressant son dos.
– Donc… vous allez vous régénérer ?
Elle se lova un peu plus contre lui, desserrant sa prise sur sa chemise. Elle fit glisser ses bras sous les siens et les noua autour de sa taille. Elle ne voulait pas briser le contact. Et elle n'avait pas besoin de le regarder pour savoir ce qu'il ressentait. Elle avait juste besoin de sa présence à ses côtés.
– J'ai peur, Missy, souffla-t-il en nichant son visage dans son cou.
Le vieil homme ne savait pas vraiment ce qu'il pouvait dire de plus. Il ne voulait pas partir. Il ne voulait plus continuer de perdre. Mais il avait l'espoir. Il avait un espoir, si fort. Son amie d'enfance et leur bébé. Il savait, cependant, que ni lui, ni elle, ne pourraient retenir indéfiniment leur énergie régénératrice. Par ailleurs, il la sentait se faire plus pressante, alors qu'il serrait Missy dans ses bras. Il sentait leurs deux énergies régénératrices travailler ensemble, se booster l'une, l'autre. Quelque chose l'arracha à cette si douce étreinte. Il ne voulait pas lâcher Missy. Il attrapa sa main, refusant la perte de contact. Son vaisseau avait entamé de lui-même un voyage.
– Je crois que votre TARDIS essaye de vous faire passer un message, dit la Dame du Temps avec un sourire mutin et des étincelles dans les yeux.
– Peu importe, répondit-il immédiatement.
Il vit ses mains briller à nouveau. Il lâcha instantanément la main de Missy.
– Docteur ? appela-t-elle.
– Où nous as-tu emmenés ? s'agaça le Docteur. Je ne veux pas t'écouter ! Je ne veux plus changer ! Jamais ! Jamais, plus ! Je ne veux plus continuer à être quelqu'un d'autre ! Je ne veux plus continuer alors que tout le monde tombe autour de moi ! Où que nous soyons… je reste…
Il s'approcha de la porte d'entrée. Il était en colère. Il détestait qu'on lui force la main, Missy le savait. Finalement, elle n'était pas sûre que le TARDIS eut bien fait de les envoyer dans cet endroit, quel qu'il soit. Son ami ouvrit la porte d'un geste brusque. Ses mains brillaient encore. Il avait de plus en plus de mal à se retenir. Elle se mordit la lèvre inférieure. Était-il si en colère contre son TARDIS qu'il en avait même oublié sa présence ? Elle l'entendit pousser un cri. Un mélange de douleur et de rage. Elle se précipita à sa suite et le vit, à genoux, dans la neige. Elle l'imita et posa une main réconfortante sur son épaule.
– Désolé… Je suis désolé, Missy. Je ne sais pas encore… je ne sais plus…
– Je n'veux pas changer. Je n'veux pas changer ! Non, non, non, non ! Tout ça est ridicule ! les interrompit une voix, cachée dans le blizzard.
Missy était sûre de connaître cette voix. Elle la connaissait même très bien.
– Hé ho ! appela le Docteur. Y a quelqu'un ?!
– Qui êtes-vous ? répondit l'autre voix en écho.
– Je suis le Docteur !
Ce dernier s'était relevé, intrigué. Ses yeux étaient plissés dans le but de pouvoir observer la personne avec qui il conversait.
– Le Docteur ? Aaaaah ! Je n'crois pas, non. Non, non, non, mon cher. Vous êtes peut-être un docteur, mais... c'est moi le Docteur. L'original… pourrait-on dire.
Le dernier Docteur en date écarquilla les yeux sous le choc. Était-ce vraiment ce qu'il pensait ? Était-il vraiment en face de lui-même ? De son premier visage ? Son premier corps ? Des souvenirs plus nets de Gallifrey, de ses premières aventures l'éclaboussèrent comme une vague géante. Il se souvenait de ce visage, de cette voix… C'était bien lui. C'était le Premier Docteur.
– Je crois que le mot « original » ne pourrait pas être plus vrai qu'en cet instant, se moqua Missy, sa main toujours sur le bras du Douzième Docteur, dans un geste rassurant.
J'espère que ce chapitre aura été aussi réussi que le premier (non, je ne me jette pas de fleurs, où allez-vous chercher ça ? ^^)
Le prochain chapitre s'appellera : "Mourir tel que nous sommes…"
