Cheval de fer
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Note de l'auteur : je voulais en faire une nouvelle fic, mais ce texte cryptique sera peut-être un peu plus abordable si je le laisse en compagnie de ses petits camarades. Il se déroule à leur suite, le lendemain, le surlendemain ou la semaine suivante, si tant est que le temps ait toujours une quelconque signification en ces lieux.
—
Maetel scrutait l'horizon. Là-bas, la vallée s'ouvrait sur la plaine, les flancs escarpés des montagnes s'arrondissaient en collines, les rayons de soleil épars illuminaient une myriade d'îlots de verdure comme autant de joyaux émeraude.
Le ciel était clair. L'air était froid. L'hiver tenait bon sur les contreforts. Maetel rabattit les pans de son manteau contre elle. Il avait encore neigé cette nuit.
— Il neigera encore ce soir. Regarde les nuages !
Elle ne se retourna pas. Elle entendit le givre crisser sous le poids des semelles ferrées, puis Harlock vint se placer auprès d'elle en silence.
En contrebas, la forêt de mélèzes jouait les endormies. Maetel sursauta lorsqu'un oiseau s'envola à tire-d'aile d'un buisson.
— Un renard l'a effrayé, affirma Harlock. Tu veux qu'on aille voir ?
Elle hésita. Malgré la prévenance d'Harlock à son égard, elle se sentait étrangère à ce monde, empruntée dans sa toilette de fourrures coûteuses. Bien sûr elle pouvait en changer, se dit-elle. Quand elle voulait. Mais y était-elle prête ?
Son absence de réponse ne dérangea pas Harlock.
— Je vais chercher les raquettes. Dans les replis de terrain, les congères sont traîtres.
Elle ne protesta pas, amusée d'être ainsi bousculée.
Elle trouva la randonnée impromptue plus plaisante qu'elle n'aurait cru.
— On dirait que tu as fait ça toute ta vie, la taquina Harlock.
Elle fronça le nez.
— Tu es au courant que j'ai passé mon enfance sur une planète de glace ?
Évidemment, répondirent les yeux d'Harlock.
Il souriait.
Le temps fluctua comme le ressac des vagues tandis qu'ils progressaient entre les arbres figés. Maetel n'aurait su estimer à quel point la journée s'était avancée lorsqu'ils parvinrent à destination.
— Il est presque midi, dit Harlock.
Elle eut l'impression que le soleil voilé reculait sa course derrière les nuages. Elle inspira. Les ombres ne s'étaient-elles pas modifiées ?
Harlock était accroupi devant un fourré épineux.
— Un renard, confirma-t-il. Il est parti par là.
Il lui montra les traces. La piste filait droit vers la lisière d'un bosquet touffu. Maetel se demanda s'il l'entraînerait à sa suite, mais il fit un tour sur lui-même et se dirigea finalement vers un rocher plat dégagé de neige.
— Tu as faim ? J'ai pris le réchaud et des haricots en conserve.
Bof.
En réalité, Harlock et elle avaient-ils vraiment besoin de manger ? s'interrogea-t-elle. Elle grimaça sitôt cette idée formulée. Harlock s'accrochait aux petits riens de la vie, ici. Pourquoi n'en ferait-elle pas autant ?
Le ragoût qu'il lui servit était indéfinissable. Il avait un arrière-goût de brûlé qui criait liberté.
— Merci, dit-elle.
Harlock ne répondit rien.
Elle cilla lorsque le soleil s'extirpa des nuages. L'astre était haut, les ombres courtes. Presque midi.
— Pas moi, se défendit Harlock. Tu as envie de prolonger l'instant ?
Elle rougit. Oui, évidemment, mais…
— Je n'ai rien fait !
— C'est davantage ton subconscient qui parle pour ce genre de tour de passe-passe, rétorqua Harlock.
Il haussa les épaules. Sourit.
— Une fois qu'on a compris le truc c'est facile d'en profiter, tu verras…
Elle sourit en retour, se sentit maladroite. Ça ne devrait pas l'affecter, songea-t-elle. Elle aurait dû s'habituer. Comment Harlock faisait-il ?
Elle accepta le café qu'il lui tendait sans mot dire. Le silence s'étira jusqu'à ce que les ombres des mélèzes s'allongent sur eux. Au loin, la plaine était soudain inondée de lumière. En son sein, un éclat étincela, éblouissant, reflet d'argent sur des plaques de métal poli. Harlock l'avait remarqué aussi. Il pinça les lèvres, et son expression s'assombrit.
Maetel savait. Elle se prépara au reproche. Il ne vint pas. Enfin… pas sous la forme qu'elle attendait.
— Tu affectes le monde de manière… intéressante.
Intéressante ? Elle leva un sourcil perplexe.
— Le cheval de fer traverse la prairie. Bientôt il atteindra ces territoires vierges et les routes tracées amèneront la fin de la quiétude.
— Je suis venue en train, objecta Maetel.
— Le tien arrivait de nulle part et n'est jamais reparti. Ses rails se sont effacés. Ceux qui sont posés à présent sont… plus pernicieux.
Maetel pensa à la locomotive. Au fond d'elle-même, elle la savait toujours présente, tout comme l'Arcadia se tapissait dans les méandres de l'esprit d'Harlock.
Elle se détourna. Soupira.
— Avons-nous à notre portée un moyen de contrer… tout ça ? souffla-t-elle.
Harlock esquissa un geste vague, saccadé, embarrassé peut-être.
— Probablement pas, admit-il.
Il la fixa en face. Dans ses iris noisette brûlaient les flammes de rébellion qui ne l'avaient jamais quitté.
— … mais on peut toujours mettre des bâtons dans les roues du destin, termina-t-il.
Ah ?
Il lui fit un clin d'œil.
— Tu sais monter à cheval ?
Il était presque midi lorsqu'ils revinrent à la cabane. Dans l'enclos accolé à l'appentis, deux chevaux les attendaient.
— J'prends le noir, dit Harlock.
Le contraire eut été étonnant.
Maetel flatta l'encolure de l'alezan qui lui était échu par défaut, le trouva parfait, baissa le regard sur son manteau. En amazone, peut-être ?
— Attends, la retint Harlock. Faut qu'on s'équipe.
À l'intérieur de la cabane, il ouvrit une malle, lui tendit un pantalon, une chemise de lin, une veste longue. Un colt. Il fouilla au-dessus d'une armoire et revint avec deux stetsons à large bord. Il déplia deux foulards, les secoua pour en enlever la poussière. Maetel pencha la tête de côté. Ne pensait-il donc pas…
Les yeux d'Harlock pétillaient lorsqu'il sortit une caisse de sous son lit, son sourire était éclatant lorsqu'il la tourna pour révéler l'inscription sur son flanc. Dynamite.
La rébellion, songea Maetel. Elle était lui, il vivait pour elle, et il se battrait quoi qu'il devienne.
Elle le regarda.
Elle pensa au passé.
Elle s'était battue jadis, et elle se battrait aussi, décida-t-elle. Quoi qu'elle devienne.
Il croisa les bras, la toisa de pied en cap.
— Alors dis-moi… Tu t'y connais en attaque de train ?
