Ce texte a été écrit lors des 24h du FOF.

Je vous souhaite une belle lecture :)


Thème : Je t'ai toujours haï

Une séance... compliquée

Miyu avait l'habitude de gérer toutes sortes de crises conjugales. Etant thérapeute dans ce domaine depuis plus de quinze ans maintenant, elle était persuadée d'avoir rencontré toutes les situations possibles et imaginables. Enfin, ça, c'était avant aujourd'hui. Parce que là, elle devait bien reconnaitre qu'elle avait droit à une grande première.

Face à elle se tenaient deux jeunes hommes qui étaient assis le plus loin possible l'un de l'autre sur le divan. Celui qui avait des cheveux blonds et qui avait gardé ses lunettes de soleil avait le visage crispé et les poings serrés. Son regard était tourné à l'exact opposé de l'autre jeune homme. Celui-ci arborait une tout autre attitude. Il pianotait joyeusement sur le rebord du fauteuil, tout en fixant Miyu intensément, comme s'il voulait lire dans ses pensées. Mais ce qui marquait le plus la thérapeute, c'était l'ambiance oppressante qui envahissait toute la pièce. Jamais encore elle n'avait ressenti ça avec autant de force. Elle avait même l'impression que les ondes qui se dégageaient du jeune homme aux cheveux blonds étaient... meurtrières.

Miyu déglutit nerveusement. Elle ne se sentait vraiment pas à l'aise, mais elle fit tout pour le cacher. Il fallait qu'elle parvienne à se lancer. Et qui sait ? Peut-être que c'était son imagination qui lui jouait des tours et que personne dans cette pièce ne voulait réellement commettre un crime. Elle se força alors à s'éclaircir la voix, avant d'oser commencer.

« Hum, je propose que nous ouvrions la séance, d'accord ? »

L'homme aux cheveux blonds grinça tellement des dents que ça la fit frissonner.

« Avec plaisir ! » lui répondit son autre interlocuteur qui, lui, semblait rayonner de bonheur.

Cette différence d'attitude était très perturbante. Miyu tâcha, malgré tout, de rester aussi calme et professionnelle que possible.

« D'accord... Euh... Alors... Dites-moi un peu qui vous êtes et pourquoi vous êtes ici.

—Je m'appelle Izaya Orihara. Un bon ami à moi m'a conseillé de venir vous voir, même si je doute que vous puissiez tirer quoi que ce soit de ce protozoaire !

—Ferme là ! » s'énerva aussitôt le dit protozoaire tout en faisant sursauter Miyu.

Cette dernière craignit un instant qu'il ne s'en prenne violemment à Izaya. Mais, heureusement, son regard continuait à l'éviter. Il se posa à la place sur Miyu qui retint de justesse un mouvement de recul tant la rage déformait ses traits.

« Je suis Shizuo Heiwajima, grogna-t-il. Cet enfoiré de Shinra nous a obligés à venir ici ! Je ne supporte pas cette puce de merde et rien de ce que vous pourrez dire ne me fera changer d'avis ! »

Ok... Donc, son imagination ne lui avait pas joué de tour. Bon... Allez, elle allait réussir à apaiser les tensions. Il fallait qu'elle y croie !

« Je vois... Commençons par le début, d'accord ? Dites-moi un peu depuis combien de temps vous êtes ensemble.

À ces mots, Shizuo bondit sur ses pieds, lui arrachant un petit cri de panique, avant de hurler :

« On n'est pas ensemble ! Je le hais depuis toujours !

Miyu eut peur qu'il ne s'en prenne à elle. Mais alors qu'il semblait amorcer un geste, Izaya prit la parole à son tour.

« Ça fait dix ans », chantonna-t-il.

Shizuo se tourna aussitôt vers lui et le fixa avec une rage meurtrière.

« Dix ans ?! siffla-t-il. Qu'est-ce que tu racontes encore comme conneries ?!

—Allons, allons, Shizu-chan, aurais-tu oublié notre coup de foudre mutuel ? Dès que nos yeux se sont croisés, nous avons su instantanément que toi et moi, c'était pour la vie. »

Le sourire d'Izaya semblait plein de suffisance. Shizuo grogna.

« Arrête de délirer ! On s'est détesté directement !

—Enfin, Shizu-chan... Les coups de foudre ne sont pas qu'amoureux. Même s'ils peuvent y mener avec le temps. »

Ses yeux se firent plus malicieux. Miyu sentit immédiatement que la situation était sur le point d'exploser. Il fallait absolument qu'elle intervienne avant que... avant que Shizuo ne balance Izaya par la fenêtre de son cabinet du quatrième étage.

« D'accord, d'accord... Je vois où se situe votre problème. »

Bon, en réalité, pas vraiment. Cette histoire lui paraissait bien étrange quand même. Et surtout très complexe. Heureusement, son intervention permit au moins à détourner l'attention de Shizuo. Ce dernier finit même par se rasseoir, bien que clairement mécontent de cette situation.

« Donc, reprit courageusement Miyu, de ce que j'ai compris, vous vous connaissez depuis dix ans. Vous avez traversé l'adolescence et le début de votre vie d'adulte ensemble. C'est une période charnière, en plus, dans votre existence. »

Miyu espérait que ses paroles déclenchent naturellement un dialogue, mais Shizuo se contenta de grogner, les sourcils plus que jamais froncés. Izaya, quant à lui, avait repris ses petits tapotements sur le fauteuil. Ok, échec cuisant. Il allait falloir qu'elle y aille de manière plus directe.

« On va faire un exercice. Déjà, vous allez vous tourner l'un vers l'autre. Allez-y. »

Miyu eut peur, un instant, qu'ils refusent de le faire, mais Izaya se tourna sans aucun souci vers Shizuo, repliant l'une de ses jambes sous lui pour être plus confortable. Shizuo, quant à lui, mit plus de temps à le faire. Heureusement, il finit quand même par obtempérer pour faire face à Izaya. Son regard était dur et glacial.

« Bien... Maintenant, vous allez, chacun à votre tour, donner une qualité que vous voyez chez l'autre jusqu'à en avoir cinq en tout. Ça peut être ce que vous voulez, tant que vous expliquiez pourquoi c'est une qualité à vos yeux. Il n'y a qu'une seule règle, ça doit être positif. »

À ces mots, Shizuo serra tellement fort ses doigts sur le canapé que celui-ci émit un craquement sinistre et inquiétant.

« Mais quelle bonne idée ! chantonna Izaya. Je veux bien commencer.

—N'oubliez pas, que du positif ! »

En voyant son sourire malicieux, Miyu s'était sentie obligée de le lui rappeler.

« Bien sûr, bien sûr ! répondit Izaya avec un geste désinvolte de la main. Alors... Shizuo est fort.

—En quoi c'est positif ?! s'énerva Shizuo.

—Et en quoi ce serait négatif ? s'amusa Izaya.

—Monsieur Heiwajima a raison, intervint Miyu pour désamorcer la future crise qu'elle sentait déjà poindre. Vous devez expliquer pourquoi vous voyez ça comme une qualité. »

Izaya fit la moue.

« Bon, très bien. Si vous insistez... »

Il poussa un soupir à fendre l'âme pour bien se donner un air dramatique et Miyu eut l'impression que Shizuo devait utiliser toute son énergie mentale pour ne pas le frapper.

« Shizuo est fort physiquement et mentalement. C'est une qualité parce que rien ne peut l'ébranler. Quoi qu'il puisse lui arriver, il reste debout. »

La fin de sa phrase fut suivie d'un long silence. Shizuo cligna plusieurs fois des yeux, visiblement très surpris. Il ne s'était clairement pas attendu à ça. Son regard se remplit de suspicion et Miyu craignit que la situation n'explose.

« Merci monsieur Orihara, dit-elle alors d'une voix la plus douce possible. À votre tour, monsieur Heiwajima.

—Et détaille bien surtout », ajouta Izaya.

Shizuo inspira profondément, se retenant clairement de péter un câble. Ses yeux semblaient vouloir brûler Izaya. Pourtant, de manière surprenante, il parvint à prendre sur lui.

« Izaya est intelligent, commença-t-il d'une voix grave et clairement énervée. Il comprend tout très vite. Il arrive aussi à comprendre comment fonctionnent les autres. C'est une qualité parce que ça lui permet d'appréhender le monde et de réaliser tous ses désirs. »

Izaya plissa les yeux, sans rien dire. Il fixa un moment Shizuo, avant de reprendre la parole sans même que Miyu ne doive l'y inciter.

« Shizuo est imprévisible. Il se laisse guider par son instinct et ses émotions. C'est une qualité parce que ça le rend fascinant à observer. »

Shizuo renifla, ses lèvres se tordant en une grimace. Mais au lieu de s'en prendre à Izaya, il continua l'exercice, à la grande surprise de Miyu.

« Izaya n'a peur de rien. Il est capable de se mettre dans des situations compliquées sans aucune crainte. C'est une qualité parce que ça lui permet de tout oser, sans hésiter. »

Izaya étira ses lèvres dans un étrange sourire, avant de se pencher légèrement vers lui.

« Shizuo garde ses convictions. Personne ne peut le faire changer d'avis quand il a décidé quelque chose. C'est une qualité parce qu'il sait toujours ce qu'il veut et ce qu'il aime ou ce qu'il déteste. »

Shizuo se rapprocha également de lui. Miyu eut l'étrange impression que, malgré les beaux mots qu'ils s'échangeaient, ils s'étaient lancés dans une sorte de combat qu'ils étaient les seuls à réellement comprendre.

« Izaya a beaucoup d'imagination. Il est capable de créer des jeux de toutes pièces et d'inventer n'importe quel scénario. C'est une qualité parce que ça lui permet de mettre de la fantaisie dans sa vie.

—Shizuo attire les gens, enchaina directement Izaya. Il est lumineux et tout le monde a envie d'être ami avec lui. C'est une qualité parce que ça lui permet de ne jamais être seul. »

La voix d'Izaya prit un ton différent sur la fin de sa phrase qui ne passa pas inaperçu, même pour Shizuo. Ce dernier resta silencieux, un moment, le visage neutre de toute expression, y compris de la colère.

« Izaya sait toujours quoi dire aux autres, finit-il par reprendre d'une voix presque... douce ? Il peut relancer n'importe quelle conversation et il s'intéresse sincèrement aux réponses qu'on lui donne. C'est une qualité parce que ça pourrait lui permettre de ne jamais être seul, lui non plus. »

Izaya écarquilla légèrement les yeux. Mais, grâce à un contrôle incroyable de lui, il effaça bien vite la surprise de son regard. À la place, il afficha un sourire qui se voulait insouciant, mais Miyu était persuadée que les mots de Shizuo l'avaient déstabilisé.

« Shizuo est loyal, déclara-t-il comme s'il n'était absolument pas troublé. Il ferait n'importe quoi pour ses proches. C'est une qualité parce que ça veut dire qu'on peut toujours compter sur lui. Une fois qu'on a son affection, tout du moins. »

Il lança un étrange regard à Shizuo à cette phrase. Miyu n'avait pas besoin d'un décodeur pour savoir ce que ça sous-entendait. Visiblement, Shizuo n'en avait pas besoin non plus.

« Izaya sait comment susciter l'intérêt. Il entretient le mystère autour de lui. C'est une qualité parce que ça donne envie de savoir ce qui se passe dans sa tête et ce qu'il ressent réellement. Et peut-être que derrière son côté démoniaque se cache une personne digne d'affection. »

Ses mots semblèrent enrobés d'une rare tendresse. Izaya en frissonna, incapable de retenir sa réaction. Le silence qui suivit fut si léger que Miyu se sentit de trop dans cette pièce. Izaya finit par rigoler. Il essayait clairement de donner le change, mais son rire ne semblait pas convaincre Shizuo qui le fixait d'un regard profond.

« Qui aurait cru que Shizu-chan pouvait dire de tels mots ? Je vais finir par me faire des idées si tu continues comme ça.

—Ferme là ! s'agaça Shizuo sur un ton qui n'était, néanmoins, plus vraiment énervé. Je te l'ai déjà dit, je te hais depuis toujours, ça ne changera pas !

—Il ne faut jamais dire jamais, Shizu-chan », chantonna Izaya.

Shizuo ne prit même pas la peine de lui répondre, mais son visage était bizarrement dénudé d'agressivité. Miyu n'aurait vraiment pas cru que cet exercice aurait déjà un tel impact sur eux. Alors qu'elle était vraiment angoissée au début de la séance, là, elle se sentait plutôt confiante. Normalement, elle aurait dû enchainer avec un autre exercice, qui consistait à admettre trois de ses propres défauts face à l'autre, mais elle ne voulait pas trop tenter sa chance. Le résultat qu'elle avait obtenu était déjà assez incroyable comme ça.

« Très bien, sourit-elle. C'est parfait. On va clôturer ici notre séance. Comment vous sentez-vous ? Est-ce que vous avez trouvé ça difficile ?

—Ça m'a saoulé, grogna Shizuo sans aucune gêne.

—C'était si intéressant, s'amusa Izaya. J'ai appris plein de belles pensées qui traversaient le petit cerveau de Shizu-chan. Je ne savais pas qu'il savait réfléchir. Je suis impressionné.

—Ne commence pas, sale puce ! »

Shizuo serra les poings avec fureur. Les ondes qui émanaient de son corps étaient terrifiantes. Le calme n'avait, au final, pas duré longtemps. Miyu ne savait clairement pas comment Izaya faisait pour ne pas s'enfuir en courant, mais, dans tous les cas, il était vraiment temps qu'elle mette fin à cet échange.

« Vous avez fait beaucoup de progrès, intervint-elle alors. Je vous propose de refixer un autre rendez-vous dans quinze jours, est-ce que ça vous va ?

—Quoi ?! Pourquoi je devrais encore me retaper une séance avec lui ?! »

Le regard furieux que lui lança Shizuo la fit, à nouveau, frissonner de peur.

« Allons, allons, Shizu-chan, n'as-tu pas envie d'améliorer notre relation ? »

Shizuo fronça les sourcils, clairement en désaccord avec lui.

« En plus, j'ai un argument imparable, sourit Izaya.

—Lequel ? grogna Shizuo.

—C'est Shinra qui nous paye la thérapie et elle n'est pas donnée. Autant faire saigner son portefeuille le plus possible, non ? »

Shizuo le regarde un long moment, avant de soupirer et de se gratter les cheveux.

« Ouais... C'est un bon argument, effectivement. Mais ça changera jamais mes sentiments envers toi !

—Ne t'en fais pas, Shizu-chan. Ça ne changera pas non plus les miens... »

Miyu resta silencieuse, mais elle ne put s'empêcher de se demander si les sentiments dont parlait Izaya étaient les mêmes que ceux de Shizuo. Elle pressentait que ses émotions étaient bien plus complexes que ça. Les séances à venir allaient être bien compliquées à gérer... Enfin... Heureusement celle d'aujourd'hui était terminée. Elle fixa alors avec eux la prochaine séance et les regarda se lever et quitter la pièce, Shizuo avançant à pas rapides.

Lorsqu'ils furent partis, Miyu attendit quand même quelques minutes pour être sûre qu'ils ne reviendraient pas. Puis, elle poussa le plus gros soupir de sa vie et s'affala complètement sur son divan. Elle sentit la tension la quitter, rendant ses jambes flageolantes.

Oui, Miyu était une thérapeute confirmée. Elle avait l'habitude de gérer toutes sortes de crises conjugales. Mais celle-là... Celle-là était clairement la pire de toutes. Peut-être même au-dessus de ses compétences. Elle n'avait vraiment pas hâte d'être dans deux semaines. Mais bon... Dans l'immédiat, elle allait surtout prendre soin d'elle et s'efforcer de ne plus penser à ce couple chaotique jusqu'à ce qu'elle n'ait plus le choix. Et pour le reste... Eh bien... Ce sera un problème pour plus tard. Oui. Oui, c'était très bien comme ça. Tout allait bien... Shizuo n'avait, après tout, pas cédé à ses pulsions meurtrières.

Du moins, pour l'instant...