Les montagnes

.

Notes de l'auteur : tentatives 1) de songfic, 2) de dialogue sans quatrième mur, 3) de perception temporelle erratique. Je précise par ailleurs que les deux premiers paragraphes ont été rédigés fin 2020, que la reprise date de début 2022, et que le bouclage s'est achevé fin 2022.

Disclaimers : « Mountains To The Sea » par Mary Black et Imelda May.

Working coast to coast
Sleeping on a train
Caught between the settled life
And on the road again

La mélodie l'enveloppa sitôt franchi le seuil, sourde et lancinante, portée par les accents nasillards d'une chanteuse à laquelle personne ne prêtait attention. Maetel s'immobilisa tandis que ses oreilles accrochaient les bribes d'un couplet. Dormir dans un train, encore sur la route ? Les paroles résonnaient en elle comme un reproche. Lui étaient-elles destinées ?

— Bien sûr, dit Harlock. Tout est toujours lié, par ici.

Mais il ne s'agissait pas d'un reproche.
Elle ne pouvait le croire. Puis elle cilla. La dernière phrase n'avait pas été prononcée. Et elle ne venait pas d'Harlock.
Il haussa les épaules.

— Ne t'inquiète pas, c'est un exercice compliqué. Je doute qu'il dure très longtemps.

Il se fraya un chemin entre les tables, gagna une alcôve encadrée de boiseries grossièrement sculptées, s'assit sans un mot. Maetel l'imita, et eut soudain l'impression que des mois s'étaient écoulés.

— Oui, lâcha Harlock.

À quoi acquiesçait-il ? Elle se refusa à le lui demander. La réponse ne lui aurait pas plu, elle le pressentait. Il est des forces qu'il vaut mieux ne pas déranger.

Been a lot of places
Done a lot of things
Some of them were so good
Yeah I'd do those things again

Non, songea Maetel. Elle ne referait pas ces choses. Plus maintenant. Pas encore. Même pour les trop rares victoires qu'elle avait arrachées.

— Tu regrettes, parfois ? demanda-t-elle.

Les sacrifices qu'Harlock avait consentis n'étaient pas moindres que les siens. Comme elle, il s'était battu. Comme elle, il avait vaincu. Et comme elle, il avait dû accepter de perdre.

— Le passé, c'est le passé, éluda-t-il.

Son regard glissa vers la scène, la chanteuse en robe à froufrous, le piano de guingois. « Tochiro… » murmura-t-il. Tochiro aurait adoré cet endroit.

— Est-ce qu'il lui arrive… de venir ici ? murmura Maetel.

Harlock hésita. Ses yeux étaient deux puits sombres.

— Je préférerais que cela me soit épargné, répondit-il finalement.

Il leva la main pour attirer l'attention d'une serveuse, et une bouteille apparut sur leur table sans qu'il n'ait rien commandé. Elle était entamée. Il avait ses habitudes.

Il se servit, poussa un verre vers elle.
Hésita encore.
Il ne la regardait pas quand il reprit la parole.

— Il est écrit qu'il est mort et je ne peux le défaire. C'est… un genre de socle. C'est ce sur quoi ce monde tient.

Silence. Maetel fixa son verre. Les reflets ambrés de l'alcool brillaient plus qu'ils n'auraient dû.

— C'est ce sur quoi ce monde tient, répéta Harlock.

Et il le regrettait, comprit Maetel. Bien sûr.

Sometimes I stop and wonder
How I came to this
This life of lonely travelling
So far from civil bliss

La voix éraillée et traînante était peut-être moqueuse, ou peut-être pas. Peut-être imaginait-elle ces mots, peut-être ne parlaient-ils pas d'elle. Peut-être.

— Je t'assure que si, dit Harlock.

Il plissa les yeux. Il se retenait de sourire.
Elle se retint de lui tirer la langue.

Harlock se resservit un verre, le vida d'une traite, se renversa sur sa chaise. Son regard se perdit dans les ornements en toc du lustre à candélabres.

— Parfois il faut savoir s'arrêter et se demander comment en est-on arrivé là, souffla-t-il.
— Cela implique de regarder en arrière, objecta-t-elle. C'est ce que tu fais ?
— Non.

Elle non plus.

Elle était une voyageuse, il était un pirate, ils étaient solitaires et ils couraient après la liberté. Il en avait toujours été ainsi. Enfin… Toujours, depuis la création du monde. Et ils savaient. Elle savait au fond d'elle comment ce monde avait été créé, elle savait comment étaient créés les autres, et elle savait qu'Harlock savait.
Ils n'auraient pas cette conversation, si tel n'avait pas été le cas.

Me I've got my own place
It's good enough for me
You could find me anywhere
Between the mountains and the sea

Les notes sinuaient entre les chaises, tressautaient sur les tables, faisaient vibrer l'alcool dans les verres. Elles ne parlaient plus d'elle.

— Tu as déjà essayé de tricher ? demanda-t-elle.

Elle sentit qu'Harlock prenait le temps de choisir ses mots. Elle perçut un hoquet imperceptible, une fausse note vite étouffée. Une présence à l'écoute.
Tout était déjà joué, mais les mots vivaient leur propre vie.

— Je triche maintenant, avoua-t-il finalement. Ma place est sur l'Arcadia comme ta place est sur le Galaxy Express. Ce lieu n'est qu'une parenthèse.
— Et il est assez bien pour toi ?
— Oui.

Silence. Les mots les précédaient, les mots les cernaient, les mots survivaient.

Harlock lui resservit un verre. Elle le but d'une traite.

— Toi et moi avons appris à vivre hors du monde, ajouta-t-il. Désormais on peut me trouver partout.

Silence.

— Et toi aussi.

Oui.

Maetel hocha la tête.

Silence.

— Et Emeraldas aussi, dit-elle.

Elle le voulait tellement !

Silence.

— Moins que nous, corrigea Harlock. Mais oui.

Elle eut l'impression qu'il n'acquiesçait que pour lui faire plaisir. C'était sûrement vrai.

Spirit of this country
I hear it speak to me
When the wind is calling
Between the mountains and the sea

Dehors, la locomotive siffla un coup.

— Ne l'écoute pas, l'interrompit Harlock. Écoute le vent.

Elle écouta. La chanteuse étirait sa mélopée en variant les tonalités des deux derniers vers. Le piano s'enhardit de trilles, lança aux boiseries une ribambelle de croches mineures.

— Le vent, répéta Harlock. Les montagnes sont proches, écoute le vent.

Il sourit. Les éclats dorés du contenu de son verre se reflétaient dans ses prunelles. Dehors, une bourrasque fit craquer les auvents de bois.

— J'aurais cru que tu choisirais la mer, dit-elle. Un océan pour se substituer à la mer d'étoiles, n'aurait-ce pas été plus logique ?
— Je ne sais pas nager.

Ses yeux pétillaient.

Or.

Piquetés d'étoiles.

Maetel lui rendit son sourire.

When the wind is blowing
Between the mountains and the sea

— Tu danses ? demanda-t-il.