Éclats de temps
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Note de l'auteur : ce chapitre a été rédigé à l'aide d'une liste de mots (dans l'ordre : sablier, monnaie, bière, lyncher, brasse, arche, surprise, jumelles, poinçon, sardine). Chaque étape est grosso modo comprise entre 120 et 150 mots. L'ensemble forme un tout, en quelque sorte.
—
Lorsqu'ils sortirent du saloon, Harlock l'entraîna vers le magasin général. « J'ai besoin de clous », avait-il annoncé. Maetel devinait encore la présence de la locomotive, mais son appel était… moins prégnant.
Elle ralentit, huma l'air.
— Tu viens ? dit Harlock.
Une bourrasque tourbillonna entre les maisons, emmenant dans son sillage un virevoltant isolé.
— Tu le sens ? murmura-t-elle. Le sablier du temps s'écoule à nouveau…
Il revint vers elle, un demi-sourire aux lèvres.
— « Différemment », Maetel. Pas « à nouveau ». Tu es sortie de ta boucle, c'est pour ça.
Elle tressaillit tandis que la locomotive expirait un long hululement lugubre. Harlock resta de marbre.
— Ce monde s'ajustera pour toi, ne t'inquiète pas.
—
Le tintement de la monnaie sur le comptoir répondit au claquement de la boîte en carton sortie d'une étagère et posée sans douceur. L'intérieur du magasin était sombre, son propriétaire hors d'âge. Les rayonnages innombrables formaient un labyrinthe poussiéreux.
— Des clous pour quoi ? demanda Maetel.
Harlock ne se retourna pas.
— La charpente.
— Si vous voulez m'sieur, j'ai eu un arrivage de fil de fer hier, intervint le gérant.
— Je prends. Mettez-m'en un rouleau.
D'autres pièces changèrent de main. La scène était trop irréelle pour que Maetel réagisse sur le « m'sieur ».
— Du fil de fer pour quoi ?
Elle se sentait stupide.
— Des collets.
En sortant, Harlock l'effleura. Elle frissonna. Il souriait.
— Je te montrerai.
—
La rue déserte barrait la ville comme une cicatrice asymétrique. À son extrémité, l'atelier du croque-mort alignait des cercueils à différents stades de finition. L'un d'eux, couvercle ouvert, était prêt pour une mise en bière. Était-il déjà marqué d'un nom ?
Harlock jeta ses achats à l'arrière du chariot, détacha les chevaux. Des nuages cotonneux s'amoncelaient au-dessus de la vallée. La neige menaçait.
— C'est parfois… plus animé ? grimaça Maetel.
— À l'extérieur ? Rarement.
Un volet grinça. Le crissement se répercuta plus fort qu'il n'aurait dû.
— Je pense qu'ils ont un peu peur de moi, ajouta Harlock.
Cela pouvait passer pour une excuse.
Ce n'était pas le cas. Elle le savait.
Il le savait aussi.
—
Le chariot brinquebalait dans les nids-de-poule. À l'entrée de la ville, Harlock lui désigna un arbre desséché.
— Ils ont déjà essayé de me lyncher ici.
Maetel se déhancha pour embrasser la scène. Un arbre. Dressé comme un avertissement au centre d'un cercle de terre morte. Elle tortilla une mèche de cheveux entre ses doigts.
— Comment tu t'en es sorti ?
Silence.
— Depuis ils ont un peu peur de moi.
Il ne s'en était pas sorti. Nous sommes immortels.
Elle le savait. Elle avait déjà essayé, elle aussi.
— Tu l'as fait combien de fois ?
— Quatre.
Il haussa les épaules.
— Ça se passe mieux depuis que je limite les interactions.
Bien sûr.
Elle replia les bras contre ses épaules.
Le froid montait.
—
Harlock s'arrêta une dernière fois avant de reprendre la direction des contreforts, devant un hangar duquel sortit un jeune homme poussant un diable.
— Cinquante brasses de corde, comme promis ! lança ce dernier.
De la corde pour quoi ? songea Maetel. Elle se tut. Le ballot rejoignit l'arrière du chariot.
— C'est toujours utile, lâcha Harlock.
Maetel tenta de calculer l'équivalence de cinquante brasses. Qui se servait encore d'une unité de mesure aussi archaïque ?
— Un peu plus de quatre-vingts mètres, répondit Harlock.
Elle fronça le nez. Non pas que le dialogue sur deux plans la gêne, mais bon…
— On devrait instaurer une règle de politesse pour ça.
Il rit. Il la taquinait.
Elle savoura l'instant.
—
Concentrée sur les couinements du chariot, Maetel ne prit pas garde au chemin qu'empruntait Harlock avant que celui-ci ne pénètre dans la forêt.
— Ce n'est pas la même route qu'à l'aller, remarqua-t-elle.
— Non.
— On va où ?
— Tu verras.
La pente était raide. Les chevaux ahanaient. Harlock finit par mettre pied à terre pour les soulager.
Ils émergèrent sur une crête. Le ciel bas était presque à portée de main.
Quelques flocons de neige esquissaient une danse timide.
— On ne devrait pas plutôt rentrer chez toi ?
— Tu as peur d'attraper froid ?
Non.
Il sourit.
La piste aboutissait à un cul-de-sac. Au-delà, un promontoire s'avançait au-dessus du vide. Son extrémité reposait sur une cheminée de fée.
L'arche de pierre semblait vouloir enjamber la vallée.
—
Ils s'assirent tout au bout de l'arche, côte à côte au bord de l'abîme. Dessous, la vallée s'évasait jusqu'à la ville, jusqu'à la gare, points minuscules dans cette immensité de nature.
Harlock tendit le doigt.
— Ma maison est là-bas.
Maetel fouilla sans succès la cime des arbres. La luminosité tombait.
— La nuit arrive, constata-t-elle. On ne devrait pas y aller ?
— Attends.
— Pourquoi ?
— Surprise, sourit-il.
Elle rougit.
Le soleil couchant émergea soudain de la grisaille, joua avec la lisière des montagnes, colora la vallée de rayons orangés. Les nuages se teintèrent de pourpre et de violet. Les couleurs du ciel s'accordaient à son manteau.
— Je te préfère en pourpre, dit Harlock.
Bienvenue, chanta le vent.
La locomotive avait disparu.
—
Les nuages s'enfuirent en même temps que le jour, et la nuit se leva sur un ciel limpide. La disposition des constellations était… fascinante.
— Je reconnais ces étoiles, dit Maetel. On les voit… rarement ensemble.
— Des pierres brillantes sur une toile tendue, répondit Harlock.
Elle tourna la tête vers lui, mais l'obscurité mangeait ses traits. Il pouvait plaisanter… ou non. Difficile de le savoir.
Le froid devenait plus mordant.
— D'ici, on observe les plus belles nébuleuses aux jumelles, ajouta Harlock. Tu veux jeter un œil ?
Il lui tendit un étui. Lorsqu'elle le prit, leurs mains se frôlèrent. Quelques flammèches évanescentes flottèrent un instant entre leurs doigts. Elles étaient bleues.
— Il faudrait un télescope, pas des jumelles, objecta-t-elle.
— Si je le dis, c'est que cela s'écrit. Et si c'est écrit, tu le verras.
Logique imparable.
Les poussières stellaires scintillaient de mille feux.
—
Quelle heure était-il lorsqu'ils quittèrent leur poste d'observation ? La nuit était sombre, la lune absente, le temps suspendu.
— Trop tard pour rentrer, dit Harlock.
Évidemment, acquiesça Maetel. Et maintenant ?
— Il y a une hutte de chasse pas loin. Avec tout ce qu'il faut.
Il n'ajouta rien. Maetel ne brisa pas le silence.
Les pierres roulaient sous leur pas, invisibles dans le noir. Harlock guidait les chevaux par le licol, Maetel marchait à ses côtés. Tous deux se concentraient pour ne pas trébucher.
Leur progression aveugle dura une minute ou une heure.
— C'est là, annonça soudain Harlock.
L'obscure clarté des étoiles se reflétait sur une roche plate. Sa surface était gravée au poinçon.
L'emblème de l'Arcadia.
—
Derrière la pierre marquée se devinait un bosquet. Une hutte minuscule s'y blottissait sous un sapin. Harlock se faufila à l'intérieur, jura lorsqu'il buta contre un objet non identifié, ressortit avec un sac oblong. Il farfouilla ensuite dans le sous-bois, revint avec une brassée de branches mortes.
Le feu s'alluma. La lumière fut. Le froid s'éloigna.
Harlock déballait le sac, en tira une toile épaisse, des filins, des piquets métalliques. Il lui tendit un sachet.
— Aide-moi à planter les sardines, dit-il.
Maetel s'exécuta. La tente une fois montée était rudimentaire, mais fonctionnelle. Le tapis de mousse et d'épines de pin fournirait un matelas confortable. Harlock l'agrémenta d'une couverture de fourrure… un ours, peut-être ? Était-ce lui qui l'avait chassé ?
— Je n'ai qu'un sac de couchage une place, mais il se déplie.
Cela sonnait comme une invitation, songea Maetel.
C'en était probablement une.
Elle sourit.
