Peter s'était endormi dès que sa tête avait touché son oreiller.
En l'observant, Tony s'aperçut qu'il ressentait une tendresse identique à celle que lui inspirait Morgan lorsqu'elle s'endormait dans ses bras, lovée contre son cou.
— Un jour, mon cœur ne supportera plus toutes ces émotions, Spider-Baby. J'espère que ce jour-là, Morgan et toi vous cotiserez pour m'offrir un pacemaker, murmura-t-il en caressant son front un peu moite.
Peter marmonna quelque chose et enfonça son visage dans les replis de ses draps. Il sentait la sueur et l'alcool, mais cela n'empêcha pas Tony d'embrasser ses cheveux emmêlés.
C'était Friday qui l'avait averti du danger qu'avait couru l'adolescent, une heure plus tôt. Dès que Tony avait eu vent des attaques qui agitaient New-York, il avait tenté de le joindre, agité par un mauvais pressentiment.
Peter avait rejeté son appel, et Tony avait senti ses oreilles chauffer. Littéralement.
— Tu vas avoir de la fumée qui va sortir de la tête, papa, avait pouffé Morgan qui se trouvait avec lui, serrant contre elle sa peluche préférée — une version miniature de Captain America, autour duquel elle avait noué un ruban rose.
Tony avait alors demandé à Friday de localiser le téléphone de Peter. Son cœur avait raté un battement lorsqu'il avait vu qu'il se dirigeait droit vers une épicerie ciblée par deux membres du gang qui mettait New-York à sac.
— Pep, est-ce que tu peux garder un œil sur Morgan ? Il faut que j'aille chercher Peter.
Son épouse avait accepté, surprise.
— Qu'est-ce qu'il se passe ? Peter a des ennuis ? Tu as prévenu sa tante ?
— Oui et non, je lui passerai un coup de fil dès que je serai sûr et certain qu'il soit sain et sauf. Je reviens vite.
Pepper avait acquiescé et prit Morgan dans ses bras, tandis que Tony avait revêtu précipitamment son armure rouge et dorée.
Lorsqu'il avait entendu un coup de feu, il avait cru que son cœur allait exploser. Le soulagement qui avait déferlé dans ses veines en voyant que Peter était indemne avait manqué de faire fléchir ses genoux… mais s'était rapidement transformé en une colère sourde, mêlée de frustration. Comment Peter avait-il pu se montrer aussi imprudent ? N'avait-il aucune conscience du danger ?!
Toutefois, il n'avait pas eu l'occasion de prononcer le sermon qui lui brûlait les lèvres. Lorsque l'adolescent s'était soudainement blotti contre lui, une larme brillant sur sa joue, toute son irritation s'était évaporée et il avait baissé les armes. Il n'avait pas eu la force de combattre la vague de sympathie qui avait gonflé dans sa poitrine, et il s'était résolu à ramener Peter à la Tour plutôt que d'essayer de le convaincre de retourner chez lui. La façon dont il s'était recroquevillé dans son lit et avait bu goulûment son chocolat chaud, avec un soulagement et un plaisir évidents, avaient achevé de le convaincre qu'il avait fait le bon choix.
Et maintenant, Peter dormait à poings fermés, le front piqueté de minuscules perles de sueur, sous le regard bienveillant d'un Tony épuisé.
L'homme souffla et passa la main dans les mèches de l'adolescent pour dégager son visage.
— Ne t'en fais pas, il va s'en remettre. Il est fort, tu sais, murmura Pepper dans son dos. Viens te coucher, mon chéri. Tu verras, les choses iront mieux demain.
Mais Tony avait la sensation de rater quelque chose. Lorsqu'il avait volé à sa rescousse, Peter lui avait semblé si désespéré, si perdu — et anormalement alcoolisé, lui qui n'avait jamais semblé attiré par ce genre de choses… N'était-ce qu'un effet de la perte de ses pouvoirs, ou y avait-il autre chose qu'il lui cachait ?
Il hésita, embrassa une dernière fois le front de l'adolescent et suivit son épouse hors de la chambre. Par réflexe, il laissa la porte entrouverte, comme il le faisait avec Morgan.
OOO
Ce fut la sonnerie de son téléphone qui réveilla Peter.
Durant quelques secondes, l'adolescent ne comprit pas où il se trouvait. Une barre de fer invisible traversait son crâne et il y avait un goût désagréable dans sa bouche. La pièce était trop lumineuse, les couleurs vives lui agressaient la rétine.
Les souvenirs lui revinrent brusquement, lui arrachant une grimace. Halloween, la vodka, les deux voleurs, le coup de feu, Tony… Tony qui l'avait escorté à la Tour, qui lui avait donné du chocolat chaud et avait veillé sur lui jusqu'à ce qu'il s'endorme… qui l'avait vu pleurer comme un bébé, le supplier de ne pas le ramener chez lui…
La honte enfla dans sa poitrine, lui donnant la nausée. Il s'empressa de vérifier qu'il portait toujours son sweat-shirt bleu et rouge, et étouffa un soupir de soulagement en constatant que personne n'avait songé à lui retirer ses vêtements pour lui mettre son t-shirt de pyjama. Les bleus sur ses bras avaient tourné au jaune verdâtre ; Tony n'aurait pas manqué de poser des questions s'il les avait remarqués.
Son téléphone sonna à nouveau. Son cœur fit un bond lorsqu'il lut le nom qui s'affichait sur son écran et il s'empressa de décrocher.
— A-Allô, James ?
— Ah, tu réponds enfin, répondit l'homme d'une voix aussi chaleureuse qu'un morceau d'iceberg heurtant la coque d'un navire. Ce n'est pas trop tôt.
Sa salive se bloqua quelque part au niveau de sa pomme d'Adam. James n'était visiblement pas dans un de ses bons jours.
— D-désolé, je n'étais pas encore réveillé…
— Tu es seul ? Personne ne nous écoute ?
— Euh, oui, je suis seul, je…
— C'est quoi, ces histoires que Stark a racontées à May ? l'interrompit sèchement James. Il t'a récupéré alors que tu déambulais dans la rue, seul et ivre ?
— Je… euh… ce n'est pas exactement ce qu'il s'est…
— As-tu seulement conscience de l'état dans lequel était ta tante, après qu'il l'ait appelée ? Il aurait pu t'arriver n'importe quoi ! C'est comme ça que tu la remercies de t'avoir attendu pendant cinq ans, de t'avoir pleuré chaque foutu jour que Dieu a fait pendant l'Eclipse ? En buvant de la merde et en te promenant sans surveillance, alors qu'il y avait des casses dans toute la ville ? Qu'est-ce que tu as dans la tête, bon sang ?
— Mais il ne s'est rien passé, je…
— Et entre toutes les personnes possibles, c'est Stark qui est venu te chercher ? Encore et toujours ce putain de Stark ?
— Mais…
— Je ne veux plus te voir, le coupa sèchement James. Puisque tu aimes tellement Stark, tu n'as qu'à rester chez lui. Il se fera sûrement un plaisir de t'avoir sous son toit, il paraît qu'il s'y connaît en alcoolisme, il pourra t'apprendre deux ou trois trucs.
— Mais…
— Il est hors de question que tu reviennes et que tu fasses encore pleurer ta tante.
Peter eut l'impression que James lui avait administré une nouvelle gifle. Il resta bouche bée un long moment, et il lui fallut conjuguer toutes ses forces pour parvenir à articuler, sidéré :
— Que… quoi ? Tu… tu me mets dehors ?
— C'est toi qui t'es mis dehors tout seul, Peter. Ta tante t'avait dit d'être sage, mais te comporter comme un jeune homme décent était au-dessus de tes forces, n'est-ce pas ?
— Mais…
Il lutta pour ne pas laisser la panique envahir sa voix.
— Mais May m'attend, elle va…
— Ce n'est mon problème. Tu trouveras bien une excuse, après tout, le mensonge est ton domaine d'expertise.
— T-tu ne peux pas… je… James, s'il te plaît…
— Si je te vois ne serait-ce qu'à un mètre de la maison, tu le regretteras, Peter. Laisse-nous un peu tranquille, tu veux bien ? May et moi sommes fatigués de tes conneries d'adolescent rebelle.
Et sans autre forme de procès, James raccrocha.
Peter resta immobile, son téléphone toujours collé contre son oreille, trop interloqué pour réfléchir. Pour parler. Pour respirer.
Sa tête lui faisait mal. Ses poumons lui faisaient mal, son cœur lui faisait mal… comment était-ce possible ? Venait-il vraiment d'être mis à la porte de son propre appartement ?
Tony lui avait dit qu'il le ramènerait chez lui ; comment pourrait-il expliquer que finalement, personne ne l'attendait dans le Queens ? Que sa propre famille ne voulait plus de lui ?
Il ne savait plus où il était, ni ce qu'il faisait. Il ne sut comment il parvint à se doucher, ni à enfiler les vêtements que Tony avait laissé à son attention dans la salle de bain. Il ne sut pas non plus comment il atteignit le couloir et fit face à l'ascenseur qui devait le mener hors de la Tour — ni comment il se retrouva dans les escaliers, à dévaler les marches quatre à quatre dans l'espoir que l'exercice physique l'aiderait à endiguer les flots paniqués de ses pensées.
Arrivé à ce qu'il croyait être le rez-de-chaussée, il s'engouffra dans un couloir blanc qu'il n'avait jamais vu. A tout hasard, il poussa une porte, priant pour tomber sur la sortie… et faillit marcher sur une petite fille qui regardait la télévision, allongée à plat ventre sur un tapis rose duveteux dont les poils chatouillaient son menton.
Elle leva aussitôt la tête. Ses yeux marron s'arrondirent comme des soucoupes lorsqu'elle le vit.
— Oh, Peter, c'est toi ! Salut Peter, tu vas bien ?
Elle lui fit un signe de la main, mais il fut incapable de lui répondre. Il était à bout de souffle, son cœur cognait comme un oiseau pris au piège contre sa poitrine. Ses poumons brûlaient, il essayait désespérément d'avaler de l'air — en vain. Son crâne semblait sur le point d'exploser.
Morgan Stark se redressa, l'air troublé.
— T'as l'air bizarre, Peter ! Pourquoi t'es rouge ? Tu veux que j'appelle papa ?
Peter voulut lui dire de ne pas s'inquiéter, que tout allait bien, mais il n'arrivait vraiment plus à respirer. Des étoiles blanches et noires formaient un voile entre le monde et lui, ses oreilles bourdonnaient atrocement. Les murs se rapprochaient dangereusement de lui, il se sentait pris au piège…
— Friday, je veux parler à papa !
La voix de Morgan devenait lointaine, elle se répercutait en échos confus contre son esprit.
Tout à coup, le sol se rua à sa rencontre.
— Papa, je crois que Peter est malade ! Viens vite !
La petite fille était à l'envers, ou était-ce lui qui était tombé ? Il haletait, il ne comprenait plus ce qu'il se passait.
Tout à coup, Morgan disparut, laissant place à la silhouette familière de Tony. Il sentit des mains sur son visage, une lumière vrilla sa rétine. Les sons s'approchaient puis s'éloignaient, il avait l'impression de disputer une épreuve de formule un.
— … ter… est-ce… m'entend… ?
On essayait d'enfoncer quelque chose dans sa bouche. Par réflexe, il se débattit, mais ses bras étaient aussi mous que des morceaux de gélatine et furent maintenus sans effort.
— … shh… calme-toi… va bien… respire…
Il s'aperçut alors que de l'air s'engouffrait peu à peu entre ses lèvres. Il y en eut bientôt dans sa bouche, délicieux et salvateur, et il l'avala avec avidité.
—Doucement… inspire, petit… c'est parfait, tu t'en sors très bien…
Le bourdonnement s'éloignait, il entendait mieux ce qu'il se passait autour de lui. Derrière la voix apaisante de Tony, il percevait les sanglots discrets de Morgan. Il voulut s'excuser auprès de la fillette, chercha à se redresser, mais la main de Tony le retint fermement par l'épaule.
— Non, reste tranquille, Spider-Baby. Les médecins doivent encore t'examiner.
Quels médecins ? voulut-il demander, mais quelque chose obstruait sa bouche. Tony caressa son front d'un geste apaisant, puis s'écarta. La main de Peter se referma aussitôt autour de son poignet, paniquée.
— Hey, hey, c'est bon, je reste ici, murmura Tony en attrapant sa main. Tout va bien, d'accord ?
— P'pa, est-ce Peter va mourir ?
Le visage de Morgan apparut par-dessus l'épaule de Tony. Chiffonné par les pleurs, son nez arborait une surprenante couleur rouge écrevisse.
La bouche de Tony fut parcourue d'un frémissement indéchiffrable.
— Non, Peter a simplement eu une… une…
— Une petite crise d'asthme, acheva le Dr Cho quelque part sur sa gauche. Mais il va s'en remettre, ne t'inquiète pas.
Peter reconnut le parfum de sa main contre son visage, un mélange de désinfectant et de fleurs blanches. Le sourire de la scientifique remplaça rapidement le visage inquiet de Tony, mais Peter vit que son regard était soucieux.
— Ne bouge pas, Peter, ordonna-t-elle.
Il y avait d'autres docteurs avec elle, des hommes et des femmes que Peter ne connaissait pas. Ils aidèrent le Dr Cho à écouter son cœur, son souffle, à le soulever pour l'étendre sur un canapé aussi rose que le tapis sur lequel s'était trouvée Morgan. Peter eut une brève vision de la pièce et comprit qu'il se trouvait dans une salle de jeu, encombrée de figurines en bois peintes, de peluches, de poupées représentant les Avengers et de minuscules tasses en porcelaine.
Il put bientôt respirer par lui-même et on retira le masque qui l'empêchait de parler. Après avoir pris quelques notes sur son état de santé, les médecins et le Dr Cho s'esquivèrent, non sans lui avoir fermement ordonné de se reposer.
Durant tout le temps qu'avait duré le ballet des médecins, Tony ne l'avait pas quitté une seule seconde. Il était désormais assis à côté de lui, Morgan sur les genoux ; la fillette reniflait bruyamment, les yeux rivés sur lui.
— Comment te sens-tu, petit ? demanda Tony, sa main gauche se posant à nouveau sur la sienne tandis que sa main d'acier berçait doucement Morgan.
— Mmh. Ça va, murmura faiblement Peter.
— Bien sûr. Et la vraie réponse ?
Peter n'eut pas la force de mentir.
— Fatigué, murmura-t-il en détournant les yeux. J-j'ai l'impression d'avoir couru un marathon. Avec une jambe de bois. Et un boulet accroché à l'autre pied. Je ne recommanderais pas l'expérience.
Les commissures des lèvres de Tony frémirent, mais ses yeux sombres demeurèrent graves.
— Tu m'en diras tant. Une course dans les escaliers est rarement recommandée après une cuite à la vodka.
— Je… j'avais pas envie d'attendre l'ascenseur.
Tony plissa les yeux, l'air soupçonneux.
— Huh huh. Et où tu comptais aller, comme ça ? Avec ton t-shirt à l'envers et tes cheveux encore mouillés ?
— J-je voulais juste prendre un peu l'air. Je… je n'arrivais plus à respirer… je suis désolé…
Tony soupira. Il laissa passer quelques secondes de silence, puis sa main pressa la sienne :
— Pete… Pourquoi tu ne m'as pas dit que tu avais de l'asthme ?
— Je… je savais pas que c'était quelque chose d'important…
— Tout ce qui touche à ta santé est primordial, et je vais finir par me faire tatouer cette phrase sur le front si tu continues de l'ignorer.
— Mais…
— Il n'y a pas de "mais" qui tienne. Ta santé passe avant tout, okay ?
— Okay, concéda Peter d'une voix peu convaincue.
Tony soupira une nouvelle fois, et l'adolescent sentit son cœur se serrer.
Il l'avait sûrement déçu. Tony ne s'attendait probablement pas à ce qu'il s'enfuit de sa chambre et prenne les escaliers comme un voleur, sans même prendre la peine de le remercier de son hospitalité, ni à ce qu'il effraye sa fille en manquant de s'étouffer sous ses yeux — et maintenant il regrettait de lui avoir permis de passer la nuit dans la Tour et il allait le chasser, comme James, parce que c'était tout ce qu'il méritait…
— Il n'est pas encore dix heures. Tu peux encore dormir un peu, proposa soudainement Tony. Pendant ce temps, Miss Morgan et moi allons réchauffer des pancakes et du chocolat chaud, et nous dégusterons tout ça en attendant que ta tante vienne te chercher. Ce programme te convient ?
Si les premiers mots de Tony avaient éveillé son intérêt, la fin de sa phrase accéléra son pouls et fit courir un frisson glacé sur sa nuque.
— Non, je ne veux pas que May vienne, j-je peux y aller moi-même…
— Quand elle saura que tu as fait une crise d'asthme, elle débarquera sûrement ici plus rapidement que Dr Strange ne met de temps à créer ses portails de lumière, fit observer Tony.
— Tu n'es pas obligé de lui dire…
Le regard de Tony se durcit.
— Ce qu'il se passe sous ce toit concerne tout autant ta tante que moi, et je refuse de lui cacher quoi que ce soit. Pas après qu'elle ait menacé de passer chaque centimètre carré de mon corps à la râpe à fromage après qu'elle ait découvert que tu étais Spider-Man, que j'étais au courant et que j'avais omis de l'en tenir informée. Capiche ?
Il n'y avait rien à redire à cela, et Peter hocha la tête, le moral soudainement au trente-sixième dessous.
Si May venait le chercher, alors James serait furieux, et…
Il ramena instinctivement ses bras contre son corps, le souvenir des hématomes brûlant sa peau.
OOO
— Mon poussin, où est mon poussin ? Comment va-t-il ?
Le visage de May Parker débordait d'inquiétude et elle se tordait les mains avec nervosité. Tony éprouva une bouffée de compassion à son égard et fut tenté de poser la main sur son épaule, mais la silhouette qui tenait à côté d'elle le retint.
C'était un homme grand, fier, indéniablement séduisant. Assorti à la beauté de May. Ses boucles blond foncé encadraient son visage aimable, ses grands yeux verts le fixaient avec une politesse mâtinée de curiosité. Il tenait la main de May, mais celle-ci ne lui accordait qu'une attention limitée ; toutes ses pensées semblaient se focaliser sur son neveu.
— Ne t'inquiète pas, il n'est pas encore mort, plaisanta Tony, mais il comprit immédiatement que l'heure n'était pas à la plaisanterie. Il s'est endormi après la… la crise. Il dort encore, comme un bébé. Il ne lui manque que le doudou.
— Je peux lui prêter le mien, proposa une Morgan blottie contre lui telle un koala. Est-ce que Peter aime le rose ?
Le pouce à moitié enfoncé dans la bouche, elle contemplait May et son compagnon avec intérêt.
— Le rose est une couleur de princesse, répondit l'ami de May en adressant un léger sourire à la fillette. Je doute que ça plaise à un grand garçon comme Peter.
Tony haussa les sourcils. Il conservait un souvenir très précis du pyjama Hello Kitty rose que Peter trimballait dans son sac à dos lorsqu'il restait dormir à la Tour, et il ne put s'empêcher de rétorquer :
— Au contraire, ça pourrait lui plaire. Peter n'est pas le genre de garçon qui croit que les couleurs définissent les gens.
Les yeux de May s'écarquillèrent, et elle sembla brusquement réaliser qu'elle avait omis de faire les présentations.
— Oh, c'est vrai que vous ne vous connaissez pas… Tony, je te présente James. James, voici Tony Stark.
— Quel honneur d'enfin rencontrer le fameux Tony Stark, sourit James. L'homme dont les journaux adorent faire la Une.
— Effectivement. Je ne crois pas pouvoir vous retourner la remarque.
May fronça les sourcils, mais James ne sembla pas se formaliser de sa réflexion. Au contraire, il lui répondit d'un air amusé, un sourire niché au coin des lèvres :
— C'est vrai, j'essaie de rester discret. Je ne voudrais pas que des paparazzis me suivent partout, ils risqueraient d'être horriblement déçus de découvrir qu'un homme aussi banal que moi ait pu attirer dans ses filets une femme aussi extraordinaire que May.
Oh. Typiquement le genre de remarque qui aurait enchanté Pepper (et lui aurait fait rouler des yeux en l'accusant d'être un gros forceur).
— Enchanté, M. Stark, ajouta l'homme d'un ton chaleureux. Il était temps que nous nous rencontrions, que je puisse vous remercier de vive voix pour tout ce que avez fait pour Peter !
Sa main quitta celle de May pour se tendre vers lui. Tony hésita, mais répondit à son invitation et lui serra la main, prenant soin d'utiliser sa main métallique. James avait une poigne solide, puissante, mais certainement moins que ses doigts d'acier.
— Et enchanté de te rencontrer, princesse, dit James à l'attention de Morgan. Tu es aussi jolie qu'un cœur, dis-moi ! Qui t'a offert cette belle robe ?
— C'est maman ! Elle ne veut pas que papa choisisse mes vêtements, elle dit qu'elle en a marre du rouge et du jaune !
— Quelle adorable enfant, n'est-ce pas, grimaça Tony.
May et James esquissèrent un sourire amusé.
— Morgan et moi avons préparé le petit-déjeuner. Nous attendions que Peter se réveille pour le prendre, mais d'après Friday il a encore besoin de se reposer. Vous voulez boire un café et manger un morceau de pancake en l'attendant ?
— Volontiers, répondit James.
May sembla plus réticente.
— Friday nous préviendra lorsque Peter se réveillera ?
— C'est la première chose qu'elle fera. Je m'en suis assuré, lui promit Tony.
May hocha la tête, l'air soulagée.
— D'accord…
Elle sembla hésiter, avant d'ajouter d'une voix douce :
— Tony ?
— May ?
— … Merci. Merci d'avoir été là pour lui. Je ne sais vraiment pas ce que Peter ferait sans toi. Ce que nous ferions sans toi, murmura-t-elle.
Et elle effleura sa main d'acier du bout des doigts.
Tony grimaça un rictus maladroit, à la fois touché et embarrassé par la reconnaissance qu'elle lui témoignait, peu habitué à de telles démonstrations d'affection. Du coin de l'œil, il crut voir James se figer, mais lorsque leurs regards se rencontrèrent le visage de l'homme conserva une expression aimable et polie.
OOO
— Réveille-toi, mon bébé.
Peter fronça les sourcils. Il se sentait lourd, déboussolé. Ses muscles l'élançaient, comme s'il avait fait du catch pendant son sommeil.
Une main douce, délicate, caressa son front.
— Il va bientôt être midi. Tu n'as pas envie de goûter aux pancakes de Tony et Morgan ? Ils sont fourrés aux pépites de chocolat, tu adorerais.
C'était une voix familière, maternelle… Il avait envie de se blottir contre elle, de s'imprégner de toute sa tendresse.
— Allez, champion, ce n'est pas l'heure de jouer à la belle au bois dormant !
La deuxième voix eut le mérite de l'arracher brutalement à sa torpeur.
La mémoire lui revint, vive et douloureuse comme une brûlure. Dehors, il avait été mis dehors — May ne devait pas le voir — il fallait qu'il s'en aille avant de mettre James en colère…
Il ouvrit brusquement les yeux et essaya maladroitement de se redresser. La silhouette penchée au-dessus de lui sursauta.
— Doucement, chaton, lui dit gentiment May.
Elle avait le teint pâle, les traits tirés. La gorge de Peter se noua.
— M-May, n-non…
Il devait partir. Maintenant. Il ne voulait pas que James…
— Calme-toi, champion. Tout va bien. Ta tante et moi sommes là, maintenant.
A sa grande horreur, le visage de James apparut au-dessus de celui de May. Et à côté d'eux, impassible derrière ses lunettes de soleil, Tony l'observait avec un sourire indéchiffrable, Morgan toujours recroquevillée dans les bras.
Oh non, non non non…
James avec vu Tony. Tony avait vu James. Ces deux situations se télescopaient dans son esprit, sans qu'il ne soit capable de démêler le nœud de sentiments contradictoires qui grossissait dans sa gorge.
Il ne voulait pas que les deux hommes se voient. Il ne voulait pas que Tony devine que l'homme qui partageait la vie de May le méprisait, il ne voulait pas que son regard qu'il lui accordait change, qu'il se teinte de pitié ou de colère…
Mais force lui était de constater que Tony ne semblait nullement dérangé par la présence de James, et inversement. Une indifférence polie se dégageait de son mentor, comme s'il ne trouvait rien de particulier à redire sur le comportement de l'homme. Peut-être même qu'il approuvait ses agissements, qu'il était de son côté…
Et c'était sans doute ça, le pire.
