Thème : Bisou

Et si... ?

Cette journée avait été probablement la plus belle de toutes pour Shizuo. Elle concrétisait enfin tous ses efforts. Pendant longtemps, il s'était cru incapable de décrocher son diplôme. Certes, ce n'était que le lycée, mais pour lui, c'était un véritable exploit. Il avait réussi. Et même s'il savait que l'avenir serait compliqué, puisqu'il ne comptait pas faire d'études supérieures, il avait envie, au moins pour une journée, de se réjouir de sa victoire.

Après la remise des diplômes, il avait trainé avec Shinra et Kadota, avant d'aller avec eux à une fête. Pour la première fois depuis longtemps, il avait réellement passé un très bon moment. Rien ne pouvait faire disparaître ce sentiment de bien-être. Enfin, presque rien...

Alors qu'il rentrait chez lui, il avait rapidement senti que quelqu'un le suivait. Merde, tout mais pas lui !

« Va-t-en ! s'énerva-t-il alors. Je ne veux pas me battre avec toi aujourd'hui, sale vermine !

— Oh Shizu-chan, je suis blessé ! Moi qui venais vers toi sans aucune mauvaise intention !

— Va crever ailleurs ! »

Izaya rigola avant de le rattraper en quelques enjambées. Shizuo essaya de ne pas faire attention à sa présence, mais l'autre homme ne l'aidait clairement pas.

« Shizu-chan... Tu croyais vraiment partir sans me dire au revoir... Je suis vexé. Tu n'as même pas fait attention à moi lors de cette fête... »

Shizuo ne répondit pas. Serrant les poings, il continua son chemin. Non, hors de question qu'Izaya lui gâche la plus belle soirée de sa vie. Il avait déjà gâché tant d'autres bons moments.

« Tu me blesses, Shizu-chan ! Surtout que c'est sans doute la dernière fois qu'on se voit... »

A ces mots, Shizuo s'arrêta net et tourna vers l'autre homme un regard soupçonneux.

« Qu'est-ce que tu racontes encore ?!

— C'est simple, sourit Izaya, content d'avoir enfin son attention. Contrairement à toi, je suis quelqu'un de cultivé. Je vais aller faire des études supérieures, je risque de partir loin. Dis-moi... Est-ce que je te manquerai ?

— Jamais ! »

Izaya rigola, avant de lui lancer un drôle de regard.

« Pourtant, j'ai un cadeau d'adieu pour toi, Shizu-chan... Il faut juste que tu fermes les yeux pour le recevoir.

— Putain, parce que tu crois que je vais fermer les yeux devant toi ?!

— Allez... juste quelques secondes... Et après, tu ne me verras plus jamais...

— Tu me foutras la paix après ça ?

— Promis juré ! »

Izaya afficha un grand sourire. Shizuo soupira. Il ne lui faisait pas confiance. La puce allait-elle le poignarder ? Merde, il devrait juste arracher le lampadaire à sa droite et le lui balancer ! Mais il ne voulait pas perdre le contrôle de son corps. Pas aujourd'hui. C'était la première fois qu'il réussissait quelque chose. Izaya ne méritait pas qu'il salisse ce souvenir pour lui. Qu'est-ce qu'il risquait de toute façon ? Au pire, la puce lui faisait encore un de ses sales coups, voilà tout. Pour une fois, Shizuo voulait bien marcher dans son jeu, si ça lui permettait de garder cette journée intacte.

« Bien, capitula-t-il donc pour avoir la paix. Mais fais vite ! »

Izaya hocha la tête, l'air conciliant. Shizuo lui lança alors un regard d'avertissement, avant de fermer les yeux, déjà exaspéré par toutes ses manigances. Il était tendu également. Tout son corps était prêt à contrattaquer. Quand il sentit Izaya s'approcher, ses mains se refermèrent instinctivement en poings. La puce avait plus à perdre que lui à s'approcher de la sorte, ceci dit. Cette pensée rassura Shizuo. Mais alors qu'il s'attendait à ressentir une quelconque douleur... son esprit le lâcha l'espace de quelques secondes, tant il ne comprit rien à ce qui venait de se passer.

Le contact avait été léger. Comme un frôlement. Le geste était mal assuré, un peu maladroit. Pourtant, il paralysa complètement Shizuo. C'était... étrangement agréable... Et ça avait été tellement rapide. Ce n'était pas un baiser. C'était un simple bisou. Trop court, avec un goût d'inachevé. Mais leurs lèvres s'étaient bel et bien touchées...

Après quelques secondes qui lui parurent des heures, Shizuo ouvrit lentement les yeux pour s'assurer que ce n'était pas un rêve. Izaya était toujours là, face à lui. Son regard paraissait différent. L'espace d'un instant, Shizuo eut l'impression qu'Izaya semblait... fragile... presque humain.

« Alors, Shizu-chan, chuchota-t-il d'une voix un peu tremblante, tu aimes mon cadeau ? »

Shizuo le regarda sans savoir quoi répondre. C'était comme si son cerveau avait complètement disjoncté. Il ne pouvait que le fixer, sans comprendre. Un étrange silence s'installa alors entre eux, avant qu'il ne se ressaisisse, comme frappé par la foudre. Il attrapa alors Izaya par le bras et le repoussa brutalement contre le mur.

« Tu te fous de moi ?! C'est quoi ton délire ?! Une autre façon de te foutre de moi ?! »

Une étrange lueur passa alors dans les yeux d'Izaya, mais elle disparut si vite que Shizuo crut l'avoir inventée.

« ... Comme toujours, tu comprends où je veux en venir, n'est-ce pas ? »

Le brun afficha un sourire méprisant, tout en se massant le bras. Son sourire se transforma ensuite en rictus tandis qu'il planta son regard froid dans celui de Shizuo.

« J'espère que ça t'a plu, sale monstre. Je doute que qui que ce soit d'autres osent t'approcher d'aussi près. »

Il ricana méchamment avant de reculer de quelques pas.

« Bonne nuit Shizu-chan... Essaye de ne pas trop rêver de moi. »

Sur ces mots moqueurs, il disparut dans la nuit sombre, laissant derrière lui un Shizuo complètement perdu. Il n'avait toujours pas compris ce qui venait de se passer...


Ni lui ni Izaya ne reparlèrent jamais de cette étrange nuit. Et le temps avait continué à avancer. Après ça, Izaya n'était finalement pas parti d'Ikebukuro, bien que Shizuo était persuadé que ça n'avait jamais fait partie de ses intentions, et leur relation n'avait cessé de se dégrader d'année en année. La haine avait finalement pris le pas sur tout le reste.

Et pourtant... pourtant, certains soirs... Shizuo se demandait encore si les choses auraient pu être différentes s'il avait réagi d'une autre manière ce soir-là. S'il avait su lui faire confiance... Parce que c'était ça le pire. Après toutes ces années, Shizuo avait fini par comprendre que le geste d''Izaya avait peut-être été sincère cette nuit-là. Mais à ce moment-là, Shizuo n'aurait pas pu franchir le cap. Il n'aurait jamais pu lui accorder le bénéfice du doute, parce qu'il savait qu'Izaya ne serait jamais digne de confiance.

Maintenant, il était bien trop tard pour revenir en arrière. Ce qui aurait pu être une possibilité à l'époque n'existait plus du tout désormais... même s'il pouvait encore sentir le goût de ses lèvres sur les siennes... même s'il n'était pas tout à fait sûr de la réaction qu'il aurait si Izaya lui redemandait de fermer les yeux... Non... C'était juste... trop tard...