Thème : toxique

Ennemis ?

Shizuo fixait le corps endormi à ses côtés. Les yeux clos, la respiration lente et profonde, l'autre homme avait l'air paisible. Shizuo se surprit à avoir envie de passer une main dans ses cheveux. Il se retint néanmoins de tout geste. Il ne tenait pas à le réveiller. Enfin, s'il dormait réellement. Connaissant la puce, ce n'était pas impossible qu'il fasse juste semblant. Shizuo devrait le mettre à la porte. Izaya ne méritait que ça. Mais pourtant, il ne pouvait que rester immobile tout en le contemplant.

Ce qu'ils avaient fait cette nuit... ça n'aurait jamais dû arriver. Bien qu'il mentirait s'il disait qu'il n'y avait jamais pensé, Shizuo n'aurait pas crû, malgré tout, qu'ils passeraient à l'acte un jour. Izaya n'avait pas été désagréable pour une fois. Shizuo n'avait pas à un seul instant ressenti cette haine qui caractérisait tant leur relation. En dessous de lui, gémissant sous ses mouvements, Izaya avait paru être un tout autre homme. Si beau, si... atteignable. Il n'y avait plus eu de mépris dans son regard, juste du désir. Et Shizuo avait complètement perdu pied.

Etrangement, coucher avec Izaya avait été moins brutal que ce qu'il n'aurait pu imaginer. Comme si leur haine mutuelle s'était figée l'espace de ce moment. Ils n'avaient été, alors, plus que de simples hommes se laissant aller à une envie qu'ils niaient depuis bien trop longtemps. Une passion dévorante s'était emparée d'eux alors qu'ils avaient fini par ne faire plus qu'un. Shizuo se voilerait la face s'il disait qu'il n'avait pas aimé ça. Mais maintenant que l'euphorie était retombée, il ne savait pas qu'en penser...

Il était parti dans la salle de bain après leur corps-à-corps, pensant naïvement qu'Izaya en profiterait pour se faufiler hors de son appartement. Mais il aurait dû se souvenir que cette maudite puce était tenace, il n'avait jamais réussi à s'en débarrasser facilement après tout. Mais quand même... de là à le retrouver endormi dans son lit. Son instinct lui avait crié de le choper par le bras et de le balancer par la fenêtre. Mais au lieu de ça, il s'était recouché à ses côtés et avait éteint la lumière. Même s'il le détestait toujours autant, son ennemi pouvait bien avoir droit à une pause après tout ça, non ?

Ses pensées étaient confuses tandis que son regard se perdit sur la peau pâle de son amant... Amant. Venait-il vraiment de penser à Izaya en ces termes ? C'était tellement stupide. Ils s'étaient laissés aller un soir, c'était tout. Nul doute que le lendemain, tout redeviendrait comme avant. C'était comme ça que ça fonctionnait entre eux après tout. Il n'y avait pas la place au changement. N'est-ce pas ?

Malgré lui, Shizuo ne put s'empêcher de douter. Serait-ce possible ? Est-ce que sa colère pouvait disparaître ? Est-ce qu'Izaya pouvait cesser d'être aussi manipulateur ? Leur relation avait été toxique depuis le jour où ils s'étaient rencontrés. Et depuis, ils s'étaient enfermés dans leurs rôles respectifs. Seulement ce soir... Ce soir, ils avaient cassé le cercle infernal. Tout s'était effondré au moment même où Shizuo avait répondu au baiser d'Izaya. Un geste imprévisible, même pour lui. Et maintenant... il fixait le corps du brun. Un corps qu'il avait tant voulu détruire, mais qu'il voulait encore chérir. Peut-être qu'il pourrait y arriver. Si Izaya y mettait aussi du sien, il s'en sentirait sans doute capable. Il préférait, de loin, passer son temps à le toucher jusqu'à le faire frissonner de plaisir plutôt que de lui envoyer des panneaux de signalisation. Si seulement il pouvait lui faire confiance.

Au fond, c'était là son plus grand problème. Il ne pourrait jamais avoir confiance en Izaya. Se laisser aller contre lui, lui permettre d'entrer dans sa vie, le côtoyer dans son intimité, lui montrer ses faiblesses, ... Ce n'était pas une option envisageable. Parce qu'Izaya en profiterait forcément pour le manipuler, pour lui faire du mal. C'était comme ça que fonctionnait la puce après tout. Shizuo l'avait toujours su. Mais cette nuit... cette nuit, il se surprit à espérer que cela change. Que leur relation ne soit pas destinée à n'être enfermée que dans un cercle de haine. Qu'il y avait autre chose entre eux. Quelque chose de plus fort. Quelque chose de sain, pour une fois.

Il était tellement épuisé par ses échanges meurtriers avec cette maudite puce. Il voulait aller de l'avant, mais le brun l'en empêchait toujours. Quoi que Shizuo fasse, Izaya ne lui permettait jamais de s'éloigner de lui. Comme s'il le retenait par des chaines invisibles, le brun avait toujours tout fait pour alimenter la haine de Shizuo. Ce dernier avait compris depuis bien longtemps qu'Izaya ne le laisserait jamais tranquille, qu'il ne lui permettrait jamais de se détacher de lui. Shizuo avait beau s'énerver et se servir de toute sa force sur lui sans scrupules, cela n'avait jamais empêché Izaya de revenir lui gâcher la vie. Encore et encore.

La violence n'avait jamais affecté Izaya. Pire, elle semblait même l'attirer. Mais cette nuit... elle qui était si présente entre eux d'habitude ne s'était pas montrée une seule fois. Etait-ce un piège d'Izaya ? Venant de lui, ce ne serait pas surprenant. La puce pouvait si bien jouer la comédie. Mais Shizuo voyait toujours à travers elle... normalement. Aurait-il pu se faire duper ce soir ? Il avait tellement envie de croire qu'il avait enfin trouvé un moyen pour qu'Izaya ne vienne plus l'emmerder.

Il finit par détourner le regard, lassé par toutes ses réflexions. Le regard fixé sur le plafond, il se dit que la nuit allait être bien longue s'il ne parvenait pas à trouver le sommeil. Mais s'endormir aux côtés d'Izaya lui paraissait bien inconscient. Surtout qu'il était toujours convaincu que la puce simulait son sommeil. Ça ne pouvait pas durer. Ils ne pouvaient pas dormir ensemble comme un couple. S'il laissait faire Izaya, qu'est-ce que ça allait être ensuite ? Le brun ne cesserait de s'imposer. Peut-être même qu'il s'endormirait sur son lit, comme par hasard, plusieurs nuits par semaine. Shizuo voyait d'ici la scène. Ceci dit, ce ne serait pas forcément désagréable si Izaya ne le dupait pas.

Mais alors qu'il se mettait à divaguer sur un avenir plus serein avec la puce, il fut forcé de revenir les pieds sur terre. Tout ça, c'était juste n'importe quoi. Il n'était pas dans la tête d'Izaya, il ne savait donc pas à quel point il était sérieux ou non et jusqu'où il pouvait faire des efforts pour ne plus être un enfoiré. En revanche, il se connaissait bien. Il ne parvenait toujours pas à maitriser sa colère. Il ne pouvait que faire du mal autour de lui. Même les personnes qu'il aimait n'étaient pas à l'abri de sa fureur. Pour l'instant, il ne s'en sortait pas trop mal en évacuant toute sa colère et toute sa frustration sur une même personne. Sauf que cette personne, c'était Izaya.

Son regard se tourna à nouveau vers le brun. Malgré ce qu'il voulait faire croire, Izaya n'était pas si fort que ça. Shizuo pourrait briser son corps si facilement... Blesser Izaya alors qu'il était son ennemi ne lui posait pas tant de soucis que ça. Après tout, le brun le cherchait ! Mais blesser Izaya alors qu'il était son amant... Il ne pourrait jamais se le pardonner. S'il venait à laisser une place dans son cœur à Izaya, jamais il ne supporterait de lui faire du mal. Mais ça arriverait forcément. Parce qu'il était Shizuo. Parce qu'il était Izaya. Leur relation n'en serait alors que plus toxique. Non... Shizuo ne pouvait pas... Il ne pouvait pas se permettre de prendre le risque de devenir ce genre d'homme.

Sans se laisser le temps de changer d'avis, il se releva alors d'un geste brusque, attrapa le bras d'Izaya et lui fit quitter le lit en le faisant tomber par terre. Aussitôt, Izaya leva vers lui un regard méprisant, avant de se redresser.

« Je peux savoir ce qui te prend Shizu-chan ? J'étais en train de dormir.

— Je m'en fiche, grogna Shizuo. Ramasse tes habits et fiche le camp. T'as deux minutes. »

Izaya l'observa un instant, comme pour jauger son sérieux. Il finit par pousser un soupir exagéré et se rhabilla.

« Je te déteste, stupide protozoaire !

— Moi aussi, sale petite puce ! »

Izaya passa son haut et s'éloigna enfin, non sans un dernier regard assassin. Nul doute qu'il lui ferait payer cet affront plus tard. Mais qu'importe. Lorsque Shizuo entendit la porte d'entrée claquer, il se laissa retomber sur le lit. Il avait fait ce qu'il fallait, n'est-ce pas ? Cette nuit n'était destinée qu'à rester une parenthèse dans leur relation tumultueuse. C'était mieux pour eux, c'était mieux pour lui. Ils ne pouvaient pas changer les rôles. Parce qu'ils ne pourraient jamais changer leur nature profonde. Izaya devait donc rester son ennemi. Il ne pouvait être rien d'autre, sous peine de définitivement briser Shizuo. Ce dernier ne ferait pas de mal à la personne dont il tomberait amoureux. Il ne pouvait donc pas laisser Izaya prendre ce place...

Dans le silence de son appartement, Shizuo s'efforça alors de croire qu'il avait pris la bonne décision...