Chapitre 3 : Etranges découvertes :

Un long hurlement. De la douleur, de la peine. De la rage. Une rage incontrôlable, une soif de sang inextinguible. Un long silence, suivit de quelques affreux ricanements, d'un bruit de chair que l'on déchire, d'un son de mastication. Soudain, une violente explosion de lumière rougeoyante suivie de peu par une chaleur infernale. Le silence, à nouveau. Puis le froid. Et enfin, le noir…

Assis au pied d'un arbre, devisant tout en aiguisant leurs lames, Kili et Fili pouvaient assister à un magnifique coucher de soleil. Alors que dans le ciel se mêlaient l'or et l'améthyste, la citrine et le spinelle pourpre, la topaze impérial et le rubis, les jeunes nains veillaient sur une femme endormie à quelques mètres d'eux. Le tableau aurait pu être d'une grande beauté, si celle qu'ils protégeaient n'était pas d'un si triste état. Couverte de boue, terriblement maigre, elle était blanche comme de l'argile, blessée en de multiples endroits. Ses vêtements, dont on ne devinait même plus la couleur sous les différentes couches de crasses, étaient déchirés, maculés de sang, de boue et de pu qui coulaient par certaines de ses plaies infectées. Elle avait les joues creuses, des cernes violacés, des lèvres craquelées et gercées. Ses longs cheveux noirs étaient emmêlés et sales, rendu en partie gris par la poussière. Les sourcils froncés, elle semblait cauchemarder. Cependant, ses gardiens ne s'étaient pas aperçus de ce dernier détail, trop occupés par les milles et unes questions qu'ils se posaient depuis qu'ils l'avaient trouvée dans un village dévasté, deux jours auparavant.

Las et courbaturés, ils n'abordaient pas le sourire plein de vie qui illuminait leurs visages habituellement. Les souvenirs des heures qu'ils avaient passées dans ses lieux, à ramasser des bouts de cadavres et les enterrer dans une fosse commune, à replacer des portes et peindre des runes mortuaires sur les murs, tout cela avait éteint pour quelques temps l'étincelle de malice dans leurs yeux. En temps normal, même dans les pires situations, ils parvenaient à plaisanter, ne serait-ce que pour évacuer un peu toute la tension accumulée dans leurs épaules. Mais la crainte, la tristesse, l'amertume qui avait pris place dans leurs cœurs était trop grande. Ils gardaient les yeux rivés au sol, avaient le dos vouté et une boule dans le ventre. Depuis bientôt quatre jours, plus aucun rire n'avait secoué la compagnie. Bien sûr, cela reviendrais. Mais pour cela, ils leurs faudrait du temps. Beaucoup de temps. Ou bien peut-être un sourire de la part de celle qu'ils avaient recueillie, un autre signe de vie que celui de sa respiration.

Soudain, l'inconnue s'éveilla en sursaut. Elle regarda les princes sans les voir, le visage marqué par la peur et le désespoir. Tremblante, respirant difficilement, elle serrait l'emplacement de son cœur à deux mains, tandis que des larmes perlaient le long de ses joues, se mélangeant aux gouttes de sueurs froides au niveau de ses lèvres fendues et de son menton plein de boue séchée. Lorsque la jeune femme reprit pied avec la réalité, elle se pencha lentement en avant et se mit à geindre comme un animal blessé. Kili et Fili se regardèrent, saisis, n'ayant pas la moindre d'idée de ce qu'il fallait faire. Lui parler était totalement inutile, elle ne les comprendrait pas. La prendre dans leur bras ? Ne risquerait-elle pas de paniquer encore plus ? Appeler un autre nain à la rescousse ? Oui, cela semblait être une bonne idée. Mais qui ? Oïn et Balin étaient partis plus loin en forêt chercher des herbes médicinales pour désinfecter ses plaies, Gloïn et Bombur préparait le souper, Ori et Dori refuserait parce qu'elle était une femme, le hobbit était parti vérifier que la zone était plus ou moins sans danger, Bofur et Bifur chassaient et Dwalin… ce n'était même pas envisageable. Ne restait que Thorin. Les deux jeunes nains se regardèrent. Lui, consoler quelqu'un ? Ils étaient septiques.

Il fallait pourtant faire quelque chose, et ce, rapidement. Les gémissements de détresse de la demoiselle allaient crescendo et devenaient insupportable. Ils se regardèrent un instant, puis soupirèrent de concert. De toute façon, ils n'avaient pas le choix. Kili se dirigea rapidement vers le camp, s'aidant de la lumière réfléchie par la lune pour ne pas tomber, chercha après son oncle puis, lorsqu'il l'eu trouvé, lui exposa la situation.

Cela prit plus d'une heure au roi pour l'apaiser totalement. Il ne pouvait que se douter de ce qui avait déclenché sa crise… La jeune femme devait involontairement essayer de se souvenir. Et les premières choses dont elle se rappellerait ne seraient sans doute pas les plus agréables. Thorin resserra inconsciemment son étreinte autour d'elle. Si seulement il était arrivé plus tôt ! Un terrible sentiment de haine le fit gronder, ces yeux devenant aussi dur que les glaciers du fond de la terre du milieu. Mais qui détestait-il le plus ? Ceux qui avaient détruit le village, ou lui-même pour son retard ?

Il n'eut cependant pas le temps de se pencher plus sur la question car Balin et Oïn venaient de revenir, avec ce qu'il fallait pour soigner l'inconnue. Epuisée par la crise qu'elle avait faite un peu plus tôt, celle-ci resta docile lorsqu'on la sépara du dirigeant, bien que légèrement méfiante. Refusant d'être à nouveau portée, elle avança au même niveau que les deux anciens, mais sur quatre pattes. Bientôt, tout trois furent complètement isolés du reste de la compagnie et le guérisseur décida que, dans un premier temps, ils la laveraient pour voir toute l'étendue de ses plaies, et quand elle serait plus ou moins sèche, ils appliqueraient ce qu'il faudrait pour désinfecter et aider à cicatriser. Heureusement, l'amnésie la rendait totalement impudique, leur permettant de la déshabiller sans trop de peine. Curieuse de voir ce que ses deux choses aux poils blancs comptaient faire, elle n'opposa pas la moindre résistance alors qu'ils la firent entrer dans la rivière. Tout autour d'elle, l'eau se teinta lentement de brun et rouge sombre, alors même qu'ils n'avaient pas commencé à la frotter. Un sourire étira petit à petit les lèvres de la jeune femme, qui se mit à jouer, sautillant, donnant des coups dans l'eau, tournant, plongeant, éclaboussant même par moment Balin qui hésitait entre rire et la gronder tandis qu'Oïn, hors de l'eau, coupait, écrasait, mélangeait les plantes à l'aide d'un couteau et d'un pilon. L'inconnue éclata de rire, jouant avec l'eau comme avec une ancienne amie. Voulant l'appeler pour pouvoir la récurer convenablement, le vieux conseiller ouvrit la bouche, mais pas un son n'en sortit. Il réalisa une chose. La compagnie voyageait avec elle depuis deux jours, mais personne n'avait songé à lui demander son nom. Bien sûr, cela aurait été parfaitement inutile vu qu'elle ne comprenait pas leur langage, et quand bien même elle aurait su parler comme eux, la jeune femme ne se souvenait même pas de comment marcher, alors son nom…

Lentement, Balin s'avança dans l'eau, vaillant à ne pas faire de geste brusque. Il tendit la main, attrapa le bras de la jeune femme et la força à le regarder dans les yeux. La surprise ouvrit les siens un peu plus que d'habitude et permit à l'ancien de distinguer deux grandes praires aux herbes claires. Cà et là poussaient quelques Atelas, un peu plus sombres. Toutes ensembles, ces fleurs formaient d'étranges runes, inconnues du vieux conseiller. Du centre plus noir que la nuit partaient de fines rivières d'or qui traversaient les plaines en de multiples endroits pour aller se perdre entre les pins des forêts qui délimitaient la couleur du blanc.

« - Emeraude… »

Il lui semblait que nul autre nom ne pourrait mieux lui aller. Un doux sourire illumina à nouveau le visage de l'inconnue. Cela n'avait été qu'un seul mot, mais elle avait compris qu'il l'appellerait ainsi à présent. Et cela lui convenait. Balin l'amena près de la rive, puis la lava patiemment. Certaines de ses blessures lui laisseraient des cicatrices, d'autres non, mais aucune ne mettaient sa vie en danger. Les quelques infections seraient rapidement parties avec les remèdes d'Oïn. Le conseiller écarta ses cheveux encore sales de son dos, se disant qu'il s'en occuperait par après, lorsqu'une chose le figea. Le guérisseur ne tarda pas à le rejoindre, inquiet, et le vit, lui aussi. Les deux nains se regardèrent en silence, ne sachant si c'était un bon ou un mauvais signe, s'il fallait en parler à Thorin immédiatement, ou attendre qu'elle se soit complètement rétablie. Pour ne pas trop inquiéter Emeraude, Balin se mit à frotter son dos, tournant autour de l'immense tatouage de dragon dont la queue démarrait du bas de ses reins, et la tête s'arrêtait à la base de sa nuque. Son corps semblait s'enrouler autour de la colonne de la jeune femme, alors que ses ailes, partiellement ouvertes, couvrait à demi ses omoplates et s'arrêtaient au creux de ses hanches. Lorsque l'ancien voulut nettoyer la surface du dessin, il se brula. Longtemps, il regarda le bout de ses doigts rougis. Puis, préoccupé, la fit s'allonger dans l'eau sous le regard inquiet de la dame. Le vieux conseiller soupira. Chaque chose en son temps. Il pourrait penser à cela plus tard. Pour l'instant, il fallait terminer de laver ses longs cheveux sombres, les brosser pendant que son ami passerait de l'onguent sur ses blessures et les banderaient. Quand se fut fait, ils purent voir que ce qu'ils prenaient pour d'énormes nœuds n'étaient que de grandes anglaises légèrement emmêlées. D'ici une ou deux semaines, quand elle aurait repris du poids en mangeant à sa faim tous les jours, ses cheveux deviendraient brillants et souples. En réalité, elle ne serait pas si désagréable à regarder. Seul sa terrible maigreur, son manque évidant de vitamines et ses blessures l'enlaidissait.

Après l'avoir habillée, non sans peine, d'une tunique crème en lin épais appartenant à Thorin, d'un pantalon sombre d'Ori et d'une épaisse ceinture de cuir noire trouvée dans la grotte des trolls, Balin prit une mèche sombre d'Emeraude, la tressa puis plaça une perle bleue nuit en son bout. La jeune femme observa la tresse, intriguée. Elle passa un long doigt fin et blanc dessus, puis regarda son nouvel ami d'un air surpris. Elle l'ignorait pour l'instant, mais, grâce à cette simple tresse, la demoiselle ne risquait plus aucun danger si jamais elle venait à rencontrer d'autres nains. Le conseiller, avec l'accord du chef des armées d'Erebor, venait de la placer sous protection royale.

Ils rentrèrent au camp en marchant calmement, toujours à quatre pattes pour elle. Ca, cela faisait partie des nombreux problèmes qu'ils devraient régler dans les jours à venir. Presque tous les nains dormaient, à part Dwalin, qui montait la garde, et Thorin qui, un peu à l'écart, fumait sa pipe en regardant les étoiles. Emeraude accéléra d'un coup, sans que ses accompagnateurs aient pu dire quoi que ce soit, et rejoint le roi, qui ne sentit sa présence que lorsqu'elle se servit de ses cuisses à lui pour mettre son visage à la hauteur du sien frotter leurs nez l'un contre l'autre. Le souverain ne réagit pas, trop saisit, la bouche entrouverte, les yeux écarquiller. Au moment où la jeune femme s'assit sans gêne sur ses genoux, prit l'une de ses tresses et compara l'attache à celle de la sienne, qui était identique, il comprit que c'était sa façon de le remercier. Elle l'entoura doucement de ses bras, posa sa tête contre son épaule et ne tarda pas à s'endormir. Le nain chercha de l'aide de le regard d'un ses compagnons. Seul Balin lui sourit, les yeux pleins de malice. Thorin fronça les sourcils, puis soupira et éteignit sa pipe. Bien. Si personne ne voulait l'aider et qu'elle avait décidé de se servir de lui comme oreiller, alors tant pis.

Elle serait sa couverture.