Chôji s'étira. Il n'avait jamais fait de chemin aussi long seul. Il lui était étrange de se balader sans ses coéquipiers et il espérait ne pas s'être perdu. Il savait que dans cette région, se perdre équivalait à rallonger son trajet de deux jours minimum.
Après dix jours de marche tonique, Chôji arriva à Kumo. Le village était planqué sur un plateau en haute montagne. Plusieurs ponts suspendus permettaient d'entrer et sortir du village. Tout était différent de Konoha, même l'air glacé qui brûlait sa gorge.
Quand il se présenta aux gardes, ceux-ci se méfièrent de lui. Un chûnin sortit d'un grand restaurant ouvert et l'accompagna jusqu'au principal bâtiment du village. Contrairement au palais du Hokage qui était un bâtiment autonome, le palais du Raikage semblait reposer sur la montagne et ses vitres brillaient sous les reflets du soleil. Chôji essaya de cacher à quel point il était intimité et son jeune hôte ne fit rien pour arranger son état :
— J'espère pour vous que A-sama est de bonne humeur. Il lui arrive de jeter des gens par la fenêtre quand il est mal luné…, ou qu'ils sont trop stupides.
Choji se contenta de hocher la tête. Il ne pensait pas spécialement risquer sa vie, pas après avoir combattu auprès des ninjas de Kumo. Néanmoins, son ordre de mission était souple exprès pour qu'il puisse s'adapter au fonctionnement de ses hôtes donc il devait trouver comme travailler avec eux. Sachant qu'ils ne seraient pas spécialement partants.
L'Akimichi sentait qu'il allait falloir qu'il soit à la hauteur pour honorer la confiance de Kakashi-senseï. Il se présenta au Raikage, l'entrevue dura deux minutes à peine. L'imposant shinobi lui demanda ce qu'il était venu faire ici et le chûnin eut une réponse convenue arguant qu'il souhaitait favoriser la communication et l'échange.
Il passa quatre heures à étudier les accords déjà passés et surtout comment et pourquoi ils s'étaient rompu, selon le point de vue de Kumo. Enfin quelqu'un apparut dans sa salle de travail pour le conduire à son logement. Chôji se sentait plus seul que jamais.
La première soirée, il mit le nez dehors parce qu'il avait trop faim et suivit les bruits. Il y avait une sorte de parvis avec plein de tables, des restaurants tout autour, une bonne humeur omniprésente. Ninja et civils étaient mélangés et tous l'observaient du coin de l'œil. Il hésita sur le restaurant à choisir avant de préférer un simple plat de nouilles. Il s'installa à l'écart de tous autant pour ne pas déranger que pour ne pas entendre ce qui se disait sur lui.
Au fur et à mesure que les jours passaient. Chôji gagnait en aisance même s'il menait une vie toujours aussi solitaire. Il découvrait le fonctionnement du monde ninja à Kumo, c'était très différent de ce qu'il avait toujours connu et il était en constante observation pour comprendre ce qu'il vivait. La vie des civils était tout autant différente car ils mangeaient, s'habillaient, jugeaient différemment.
Chôji avait pu sympathiser avec sa voisine, une jeune maman qui semblait avoir son âge. Ils s'arrangeaient pour aller faire leur course ensemble. Chôji l'aidait à porter ses courses et en retour, elle lui passait des recettes de la région. Le reste de son temps libre, Chôji visitait les environs. Il faisait attention à rester dans les chemins balisés et empruntés. Il ne voulait pas avoir l'air de farfouiller, le service de sécurité ne lui avait pas semblé très compréhensif.
Un jour, il aboutit à un cimetière en hauteur. Il y avait peu de monde, tout était calme. Il n'y avait qu'un vieux monsieur qui balayait les aiguilles déséchées au sol. Chôji marcha lentement entre les allées. Ce cimetière mélangeait les civils et les ninjas dont les plaques mortuaires reflétaient leur métier, le contexte de décès, ainsi qu'un mot des proches. C'était bouleversant car malgré toutes leur différences, plusieurs noms étaient similaires voire identiques entre leur deux nations.
Les plaques se différenciaient aussi par leur niveau de propreté : certaines étaient grignotées par la végétation ou la saleté quand d'autres étaient brillantes. Il revint donc dès le lendemain matin, armé d'un seau, d'un chiffon et d'une raclette. Il nettoyait depuis deux heures quand une ombre l'enveloppa et qu'une voix grave exigea de savoir ce qu'il faisait ici.
Le ninja de Konoha se tourna, vit la suspicion et la froideur chez son interlocutrice.
— Je nettoie juste, assura-t-il le plus tranquillement possible.
Il avait peur d'avoir fait offense à une coutume dont il ignorait l'existence.
— Les tombes de personnes qui ont tués tes camarades, précisa la femme.
Chôji regarda les tombes et ces noms qui sonnaient pour la plupart si familiers à ses oreilles. Il savait que les guerres avaient ravagé leur différents pays. Mais en habitant dans ce village, en voyant Kumo vivre, il sentait son cœur trop tendre se briser. Alors c'était à cela qu'ils avaient gaspillé leur temps ?
— C'est triste, souffla-t-il le cœur lourd.
Il imaginait Kumo en deuil comme Konoha l'avait été. Et il éprouvait une immense empathie pour ceux qu'il venait de rencontrer.
À côté de lui, elle pouffa nerveusement. Elle s'excusa d'un vague geste de la main : elle avait beaucoup de mal à se calmer.
— T'es con, parvint-elle finalement à lancer en prenant la raclette à ses pieds. Au fait moi, c'est Karui.
L'Akimichi se présenta à son tour et ils poursuivirent le nettoyage côte à côte. Elle enlevait les grosses saletés et lui passait un coup d'eau. Ils ne parlèrent pas beaucoup durant les heures où ils travaillèrent ensemble mais Chôji était tout de même content d'avoir de la compagnie.
Au bout de trois heures accroupis le dos cassé, ils se relevèrent enfin, satisfait du résultat de leurs efforts.
— Est-ce que tu as le temps d'aller manger ? demanda Chôji avec autant de faux détachement qu'il put.
Autant dire très peu, il avait très envie de socialiser avec cette kunoichi qui était une des seules à l'avoir approché sans que ce soit pour le travail. Heureusement pour lui, elle accepta et le conduisit à un des restaurants de la grande place. Elle lui demanda s'il avait déjà pu goûté des spécialités de la région.
— Pas vraiment, je ne connais pas le nom des plats, avoua le ninja avec gêne.
Elle commanda une assiette alors de chaque plat au menu, la serveuse la regarda, lui demanda plusieurs fois de confirmer sa commande. Karui lui confirma son choix et ajouta qu'elle voulait aussi de l'eau et du « hoeru noir ». La serveuse acquiesça et se détourna d'eux pour annoncer leur choix aux cuisines.
— Ce n'est peut-être pas une bonne idée de commander autant, glissa Chôji qui avait un peu peur de ne pas aimer ce qui leur serait proposé.
— Mais si, en plus il paraît que les Akimichi ont un métabolisme particulier. J'ai hâte de voir ça.
Chôji rougit jusqu'à la racine des cheveux. Son accompagnatrice était vraiment sans gêne. Elle gloussa même de sa réaction. Il aurait voulu reprendre ses moyens en lui posant quelques questions mais il n'avait aucune idée de quoi lui parler. Devait-il parler de lui ? Mais est-ce qu'elle en aurait quelque chose à faire ? Devait-il lui poser des questions ? Mais sur quoi ? Qu'est-ce qu'on pouvait aborder sans risque à une première rencontre ?
Finalement, c'est Karui qui prit en main leur conversation. Elle lui demanda comment s'était passé son voyage et son installation. Chôji commença avec la réponse qu'il donnait tout le temps mais en la voyant froncer les sourcils, il s'arrêta sans finir sa phrase.
— Pourquoi tu mens ? questionna-t-elle.
Il n'eut pas le temps de répondre – il n'avait aucune idée de toute façon – car la serveur revint avec les boissons. Il était tellement hébété qu'il ne pensa pas à la remercier, heureusement Karui le fit. Il cligna juste bêtement des yeux.
— Ça sert à rien de me regarder comme ça. Personne ne débarque dans un village et affirme qu'il est « plein d'astuces au niveau des bâtiments ».
— Pourquoi je mentirais ?
— Je sais pas… Pour cacher tes vraies intentions. Essayer de te faire bien voir. Masquer ton mépris ou ta haine. Ça peut être n'importe quoi.
Ses yeux s'écarquillèrent, complètement horrifié de ce qui avait pu ressortir de son attitude à son insu.
— Ce ne sont pas mes intentions ! assura-t-il dans un chuchotement furieux.
— Alors qu'est-ce que tu penses de Kumo ? Pour de vrai.
Chôji regarda autour de lui en quête de réponse ou d'inspiration. Mais en vrai, il se rendait compte qu'il n'en pensait…
— Pas grand chose. Je suis juste perdu depuis deux semaines et je comprends presque rien.
Karui hocha la tête avec un regard si franc et empathique qu'il se sentit immédiatement rassuré :
— Je détesterais vivre ce que tu vis. C'est couillus de partir dans un village ennemi comme ça.
— Vous êtes pas mes ennemis, aucun village n'est un ennemi.
Elle haussa un sourcil mais ne répondit pas. À la place, elle lui présenta un verre de heoru noir, un jus mélangé à du sirop. C'était sucré et doux dans la gorge.
— Fait attention parce qu'on sert souvent du hoeru pas noir mais c'est une boisson alcoolisée et ça ravage des foies.
L'idée qu'il puisse se tromper semblait la ravir d'avance. Les plats commencèrent à arriver. Et leur conversation continuait encore et encore. Habituellement, Chôji n'aimait pas vraiment parler pendant les repas, pour lui cela laissait le temps à la nourriture de perdre en chaleur ou en consistance. Mais cette fois, il était réellement happé par la discussion et les temps morts étaient les bienvenus pour qu'il puisse profiter des nouvelles saveurs.
À chaque fois qu'un plat arrivait, Karui lui fournissait les informations de base pour qu'il puisse l'apprécier. Elle mangeait elle aussi mais avec lenteur. En retour, il la questionnait sur Kumo et la vie ici, civile comme ninja.
Elle avait refusé de lui dire ce qu'elle faisait en ce moment comme mission mais lui avait expliqué la hiérarchie en vigueur à Kumo. Ici, ce n'était pas le Daimyo qui nommait le Raikage mais le Raikage sortant. Le conseil était composé d'une trentaine de jônin, un nombre que Chôji trouvait complètement hallucinant. Contrairement à Konoha où avec un parcours classique, on obtenait son bandeau à treize ans, à Kumo il fallait deux ou trois ans de plus et l'épreuve éliminait beaucoup de candidats.
Mais tout n'était pas différent, on retrouvait notamment le système d'équipe de trois dirigé par un ninja confirmé. À la différence que ce n'était pas le Raikage qui les affectait mais les ninjas qui choisissaient leur maître. Les ninja étaient aussi spécialisés dans différentes branches mais Chôji n'eut pas plus de détails à ce propos.
Il eut même le droit à quelques anecdotes sur sa vie de jeune kunoichi. Lui aussi parla donc de sa vie, de Shikamaru, d'Ino, d'Asuma-senseï. Il ne savait pas si c'était fait exprès mais ni l'un ni l'autre ne parla de la guerre. Et ça lui allait tout à fait. Ça allait bientôt faire un an et il avait peur des souvenirs qui reviendraient en force aux moments des commémorations.
Chôji et Karui parvinrent à finir leur immense commande. Ils partagèrent la note avant de se retrouver dans l'allée à se demander comment se dire au revoir.
— Il faut vraiment que j'y aille, je suis tellement en retard là…
— Moi aussi, avoua Chôji.
Même si on ne lui avait pas donné d'horaires fixes, cela faisait mauvais genre d'arriver aussi tard. Néanmoins, il ne pouvait pas la quitter comme ça :
— Est-ce qu'on se reverra ? demanda-t-il d'un ton bien trop timide.
— Alors t'as aimé passer du temps avec moi, déduisit Karui avec un grand sourire moqueur.
Chôji s'empourpra mais avant qu'il ait le temps de bégayer une quelconque réponse, elle reprit :
— Moi aussi, ça te va si on se revoit en soirée dans deux jours ? Je passerai à la tour.
L'étranger s'empressa d'accepter, très heureux à l'idée de s'être fait une amie. Il partit rapidement en directement du bâtiment principal et se fit discret en arrivant. Il se glissa jusqu'à la salle qu'on lui avait attribué. Il récupéra les archives qu'on lui avait confié ainsi que les notes qu'il avait prises au fil de ses lectures et se remit rapidement au travail. Ce moment lui avait fait perdre toute sa matinée.
Alors qu'il commençait à se détendre, le Raikage entra dans la petite pièce, accaparant tout l'espace par sa seule présence. Il n'avait pas l'air de bonne humeur. Chôji se redressa sur sa chaise et le salua poliment.
— Enfin arrivé, constata-il d'une voix neutre. Qu'est-ce que tu as produits jusqu'ici ?
Le jeune chûnin eut du mal à reprendre ses esprits. Son hôte avait remarqué son retard, l'unique fois où il se l'était permis. Et ce regard, il se faisait fusiller implacablement. Ce Kage n'était pas là pour le guider ou réparer ses erreurs.
— J'ai pensé à quelques idées pour préparer le Sommet, osa Chôji après s'être éclairci la gorge.
Le regard sévère de l'homme le toisait, impersonnel et froid. Chôji s'obligea à prendre la parole, simulant une confiance évanouie. Il évoqua quelques idées qui lui avaient semblé intéressantes. Principalement de systèmes d'entraides aux missions ou d'appui technologique similaire à ce qui existait entre Konoha et Suna. Malheureusement, le Raikage était loin d'être intéressé, arguant qu'ils n'avaient aucun besoin de ce côté.
