La traversée avait été calme tout comme la mer. Aucun membre de l'équipage n'avait eu le moindre soupçon concernant la princesse Luciana. Et cela, elle le savait, c'était notamment grâce à Julio qui se pliait en quatre afin qu'aucune suspicion ne se forme sur la jeune femme. Elle était sans cesse sous pression et sous stress. Le sommeil avait du mal à venir chaque nuit. Le capitaine ne se posait pourtant pas de questions et l'équipage non plus. Les apparitions de la princesse étaient rares. Malgré toutes les précautions prises par Julio et elle, Luciana ne pouvait pas s'empêcher de toujours être habitée par un sentiment de d'incertitude et de méfiance.
L'angoisse se réduisit lorsque le bateau amarra dans le port royal du royaume du roi Peter. Un sentiment de protection et de détente avait envahi Luciana dès qu'elle avait posé le pied sur la terre ferme. Bien entendu, elle camoufla ces émotions. La princesse remercia chaleureusement le capitaine pour la traversée ainsi que son équipage. Julio prit le temps de discuter un peu avec le capitaine concernant les modalités de paiements. Sur ce point-ci, Luciana lui laissa le champ libre.
Un carrosse était venu, depuis le château du roi Peter et de la reine Danielle, pour réceptionner la princesse Luciana et l'ami du prince Antonio. Luciana se sentit immédiatement pleine de soulagement une fois dans le carrosse. Elle tira les rideaux de ce dernier afin de s'isoler totalement du monde extérieur. Alors, à ce moment, Luciana s'affala sur la banquette sur laquelle elle était assise. Ce n'était pas très protocolaire mais elle pouvait enfin se sentir en sécurité. A partir de maintenant, depuis l'instant précis où elle était entrée dans le carrosse, elle était totalement sous la protection de la couronne du roi Peter. La princesse Luciana était hors d'atteinte du duc Orlando. Il n'avait aucune influence sur les terres du roi Peter. Luciana ne se faisait pourtant aucune illusion... Le duc apprendrait rapidement où elle s'était enfuie. Il la verrait toujours comme une menace à son règne. Elle devrait rester prudente. Luciana ne doutait pas que le duc allait peindre un portrait déplorable d'elle auprès de la noblesse et du peuple. Que pourrait-il inventer ? Qu'elle avait abandonné sa mère et son peuple par honte ? C'était une possibilité. En tout cas, il devrait bien trouver une explication plausible à sa disparition.
Soudainement, la jeune femme s'inquiéta du sort du capitaine et de l'équipage qui l'avait conduit ici. Après tout, à leur retour, ils apprendraient qu'ils avaient conduit une princesse déchue, une traître au yeux de la régence sur une autre contrée... De ce qu'elle connaissait du duc Orlando, Luciana ne comptait pas sur sa bonté pour épargner les marins. Il serait furieux contre eux. Julio avait fait en sorte de garantir le paiement du capitaine et de son équipage pour la traversée mais il n'avait rien dit concernant leur sécurité par la suite. Avait-il omis délibérément de la renseigner à ce sujet ? La prochaine fois qu'elle aurait l'occasion de lui parler, elle lui poserait la question.
Le trajet en carrosse parut durer une éternité à la princesse. Maintenant qu'elle se savait en sécurité, ses pensées se dirigeaient vers son avenir. Vivrait-elle à la cours du roi Peter ? Comment serait-elle accueillit ? Après tout, elle restait, pour ce peuple, l'ex-fiancé de leur prince et la fille de celle qui avait tenté d'assassiner la famille royale. Cela ne lui donnait pas une image très agréable bien qu'elle ait l'amitié de Rosella et d'Antonio. Si elle devait se faire une place dans ce royaume, cela ne serait pas une chose aisée. D'autre part, bien qu'elle ait le statut de princesse officiellement, Julio était au courant du fait qu'elle n'avait aucune trace de sang royal. Pouvait-elle perdre la protection de la couronne du roi Peter si ce détail était révélé au roi ? Est-ce que Julio le mentionnerait dans son rapport ? L'espion n'avait pas mentionné qu'il devait en écrire un. Toutefois, Luciana ne doutait pas qu'il devait bien rendre des comptes à des supérieurs. Dans un tout autre cas de figure, si on lui ordonnait de se faire oublier et de se faire discrète pour sa sécurité, comment vivrait-elle ? Elle se savait capable de s'adapter pour vivre plus modestement. Luciana n'était pas une jeune femme superficielle ni extrêmement dépensière. En revanche, elle ne saurait pas comment gagner sa vie. Il lui faudrait apprendre un métier. Et qui accepterait de la former et de lui donner sa chance alors qu'elle était déjà dans l'âge adulte ? Et puis, son vocabulaire et sa façon de parler ne tromperait personne. Parmi le peuple, elle serait une anomalie. Décidément, lorsqu'un problème était résolu, de nouveaux faisaient leurs apparitions.
Luciana sentit le carrosse s'arrêter. Malgré qu'elle soit pressée de descendre du moyen de locomotion, la princesse attendit que le cocher vienne lui ouvrir la porte. Sa hâte n'allait pas empiéter sur ses manières protocolaires.
Lorsque la porte du carrosse s'ouvrit et que la lumière du jour pénétra dans ce dernier, Luciana se leva et descendit en acceptant le bras du cocher. Avec le stress des derniers jours, la princesse n'avait pas remarqué qu'elle se nourrissait moins. Son corps s'était affaibli durant la traversée la menant jusqu'ici. Elle n'en avait pas pris conscience avant cet instant.
Entre son arrivée au port et le moment où elle était descendue du carrosse, Luciana put constater que le ciel s'était assombri. Des nuages annonçant un orage s'étaient formés. La pluie ne tarderez pas à se mettre à tomber en trombe.
A peine Luciana avait-elle posé le pied à terre, qu'un ouragan blond s'était précipité sur elle et l'avait fortement serré dans ses bras, dans une étreinte pleine de sympathie et de chaleur. Avec joie, Luciana rendit ce geste, avec toute sincérité, à Ro.
« Que je suis contente de vous voir, murmura Luciana à son amie.
Rosella se recula et offrit à la jeune femme un grand sourire radieux.
-Nous avons beaucoup à nous dire. »
Luciana hocha la tête. Elle put détailler plus attentivement Ro de la tête aux pieds. La princesse Rosella n'avait plus rien d'une naufragée. Elle était coiffée et habillée d'une robe digne de son rang de princesse. Sur ses cheveux blonds était posé un diadème qui avait dû appartenir à la reine Danielle dans sa jeunesse. Elle avait le port altier et on ressentait pleinement sa grâce. En la voyant ainsi, personne n'aurait pu se douter qu'elle avait grandi sur une île, loin de toute civilisation humaine. Il était incroyable de voir comment une personne pouvait changer en quelques semaines seulement ! Cependant, bien que son apparence soit celle d'une princesse, Luciana était sûre que l'esprit de Ro était toujours aussi libre et tourné vers l'aventure. Si un physique et une apparence pouvaient se modifier, il était plus difficile de changer sa façon de penser, de changer sa nature profonde.
Toussotant derrière Ro pour signaler sa présence, Antonio s'avança vers Luciana. Cette dernière était ravie de le voir. Sans Antonio, elle serait entre les griffes du duc Orlando. Quel formidable flair avait-il eu d'envoyer un espion s'assurer qu'elle ne courait aucun danger. Le prince Antonio accueillit Luciana avec une accolade plus réservée que celle de Ro mais non moins emplie d'amitié. Luciana savait qu'elle avait droit à un immense honneur en étant accueillit directement par les futurs souverains. Mais ce n'était pas en cette qualité que Ro et Antonio étaient venus à sa rencontre.
La princesse Luciana s'était presque attendue à voir Julio avec Ro et Antonio. Mais en y réfléchissant bien, il était plus logique que le noble soit absent. Si on savait Luciana proche du couple princier, il n'en était pas de même avec l'ami du prince Antonio. Officiellement, ils n'avaient échangé que quelques mots. Ils n'avaient pas de lien particulier et aucune raison ne devrait donc le pousser à venir l'accueillir. Il pouvait encore se trouver au port tout comme être rentré sur son domaine. Le statut d'espion de la couronne ne devait pas être aisé à dissimuler lorsqu'on était noble.
Antonio avait suggéré à Luciana qu'elle prenne un peu de temps pour se reposer avant de leur raconter, à Ro et à lui, tout ce qui lui était arrivé. Le prince avait bien remarqué le creux qui s'était formé sur les joues de la princesse Luciana. Il avait vu dans son regard la fatigue de son voyage. Maintenant que Julio lui avait permis de retrouver ses terres, le prince Antonio pouvait se sentir satisfait.
Lorsque Luciana avait annoncé qu'elle retournait dans son royaume à la suite de son mariage avec Ro, Antonio avait profité de la présence de son vieil ami Julio à la cours pour lui confier une mission en urgence : celle de s'assurer de la sécurité de la princesse Luciana. Compte tenu du tempérament de la reine Ariana, dans un premier temps, Antonio voulait s'assurer que son arrestation et sa déchéance ne nuiraient pas à Luciana. Ensuite, il y avait bien entendu les rapaces qui tourneraient autour de Luciana lors de son accession au pouvoir. Etant prince lui-même, Antonio pouvait bien imaginer l'opportunisme dont certains étaient capables de faire preuve. Il avait reçu une lettre de Julio lui indiquant que la tournure des événements n'était pas aux beaux fixes pour Luciana et qu'il se débrouillerait pour la faire fuir. Jusque là, Antonio n'avait pas dit à Ro qu'il avait envoyé un espion auprès de Luciana. Toutefois, en sachant que la princesse allait revenir et avec une idée du contexte pesant qu'elle devait subir, Antonio avait mis Ro dans la confidence. Il lui avait fallu expliquer à la jeune femme blonde la notion d'espion. Ro, malgré sa mésaventure avec Ariana, avait du mal à considérer qu'un être humain puisse avoir un fond de méchanceté et d'égoïsme. Et Antonio pouvait totalement comprendre son point de vue. Après tout, Rosella avait vécu entourée d'animaux une large partie de sa vie sur une île déserte. Les notions de bien et de mal et la manière de pensées des humains lui paraissaient encore, par moment, un mystère.
Une fois reposée, Luciana retrouva Rosella et Antonio dans un salon de thé du château. Ce dernier avait été aménagé suite au mariage princier. Il était important que Rosella ait son propre salon de thé selon la reine Danielle. Elle devait pouvoir accueillir des nobles dames dans un endroit chaleureux et convivial. C'était l'explication fournit par une domestique qui avait guidé la princesse Luciana jusqu'à la pièce où la jolie blonde l'attendait, assise dans un confortable canapé.
Le salon de thé était spacieux. Les murs étaient peints dans des tons crème et bleu azur. La décoration était faite de sorte à rappeler l'île exotique et paradisiaque où avait vécu Rosella. Moins verdoyante que la serre, la pièce n'en restait pas moins chaleureuse. Si la reine Danielle avait insisté pour l'aménagement de cette pièce, c'était pour que Ro ait son petit coin à elle dans le château, Luciana en était certaine. Luciana constata l'absence d'Antonio. Rosella remarqua qu'elle le cherchait du regard.
« Il est occupé. Il ne devrait plus tarder. »
La jolie princesse blonde tapota la place du canapé à côté d'elle. Luciana hocha la tête. Antonio avait des responsabilités. Il devait se préparer à régner à la place de son père. Déjà, alors qu'elle était fiancé à lui, Luciana avait entendu des rumeurs parmi les domestiques laissant entendre que le roi Peter voulait abdiquer quelques temps après le mariage, afin de laisser les rênes du royaume à Antonio. C'était peut-être un projet du roi Peter, mais Luciana doutait qu'il le mette en place si rapidement. En effet, les souverains étaient encore relativement jeunes et le prince Antonio n'était visiblement pas prêt à rester à la tête de tout un peuple. L'appel des voyages étaient encore trop présente. Surtout qu'il pouvait partir avec Ro à présent. La princesse Luciana était d'ailleurs étonnée que les deux tourtereaux n'aient pas encore pris le grand large.
En attendant que le prince Antonio arrive, Luciana se renseigna sur l'acclimatation de Rosella à son statut de princesse héritière de la couronne. Cette dernière évoqua qu'elle se sentait parfois dépassée par ce que l'on attendait d'elle. Il y avait tellement de règles protocolaires ! Il lui arrivait bien souvent de se tromper en pensant bien faire. Rosella se sentait particulièrement gauche. Les récits de la jeune femme blonde firent sourire Luciana. La brave Rosella connaissait des difficultés à trouver sa place. Elle s'était débrouillée toute sa vie et devait, pour la première fois, se sentir perdue. Luciana compatissait car elle ne devait pas recevoir beaucoup d'aides. Les nobles avaient des réticences à l'approcher malgré qu'elle vienne de devenir leur nouvelle princesse. Et les domestiques étaient bloqués par le statut hiérarchique.
« Tika, Azul et Sagi... ils me manquent. Toute la journée, je suis entourée mais c'était comme si j'étais seule.
Rosella cherchait ses mots. Elle n'avait jamais confié tout cela à qui ce soit. Elle avait essayé de prévenir Antonio de son sentiment de solitude. Cependant, la princesse le voyait être occupé et elle voulait s'en sortir par elle-même. Elle avait affronté bien pire et c'était une épreuve de plus. Elle finirait par se faire sa propre place, elle en était sûre.
-Je comprends. »
Luciana avait eu ce sentiment de solitude toute son enfance. Tika, Azul et Sagi... Les animaux amis de Rosella n'étaient pourtant pas bien loin. Cependant, ils ne pouvaient pas déambuler comme ils le souhaitaient dans l'enceinte du château. Ro devait les retrouver dans les extérieurs ainsi que dans la serre. Ces animaux représentaient sa famille. La reine Marissa, la mère biologique de Ro, était repartie dans son royaume. Elle avait des obligations et n'avait pas pu rester aussi longtemps qu'elle le souhaitait auprès de Ro. Elles apprenaient encore à se connaître, à se découvrir et se comprendre. Leur relation était loin d'être fusionnelle mais elle était saine et les deux voulaient faire un pas vers l'une vers l'autre. Une affection naturelle et tendre liait la mère et la fille. Cependant, elles ne formaient pas encore une famille. Bien que cela soit exotique, la famille de Ro était composée d'un éléphant, d'un panda roux et d'un paon. Mais c'était déjà une famille.
Alors que Luciana rassurait comme elle pouvait Ro sur son statut et la place qu'elle finirait pas se faire et par trouver, Antonio les rejoignit. Il prit place dans un fauteuil, en face de Ro.
« Je n'interrompt rien d'important ? demanda-t-il.
-Non, nous parlions simplement comme deux amies.
Antonio hocha la tête. D'un œil extérieur, le soutient de Ro et d'Antonio envers Luciana pouvait paraître curieux.
« J'ai parlé avec Julio. Il m'a raconté votre périple dans les grandes lignes.
Luciana n'était nullement étonnée. Même s'il connaissait les aventures qu'elle avait subi, Antonio lui demanda si elle souhaitait bien raconter sa version. Les rapports de Julio, concernant ses missions étaient toujours précis mais également bien détaché de toute émotion. C'était normal et c'était ce qu'on attendait du rapport de mission d'un espion : des faits dénués de tout sentiment et de toute émotion. Antonio voulait savoir comment Luciana avait vécu ces dernières semaines personnellement.
La jeune femme se lança alors dans son récit. Elle prit le temps de rassembler convenablement ses pensées et de chercher les mots justes pour décrire ce qu'elle avait ressenti et vécu.
Une fois que Luciana eut terminé le récit de ses aventures, Antonio déclara qu'il surveillerait de près les informations qu'il pourrait avoir concernant le royaume de Luciana. Il ferait surveiller le duc Orlando.
Bien qu'elle le sache déjà, Antonio assura à la princesse Luciana qu'elle était à présent en sécurité. Malgré son sourire, une pensée amère trottait dans la tête de la jeune femme : elle était en sécurité mais pas son peuple.
Par la suite, le prince Antonio détourna la conversation vers des sujets plus légers. La nouvelle que Luciana se trouvait dans son royaume aller rapidement se répandre. Il semblait donc inutile pour le prince que Luciana se cache. Il pensait qu'elle serait plus en sécurité à son côté ainsi que près de Rosella.
« Mon anniversaire est pour bientôt et nous organisons une fête. J'espère que vous serez des nôtres. »
Luciana accepta l'invitation du prince Antonio, se voyant mal comment la refuser.
