Résumé :

« Parfum coco booster max alpha » ou « Bois de santal, phéromone plus » ?
Il était à peu près 11h45 ce dimanche-là, quand Kuroo se retrouva sous l'emprise d'une des plus terribles crises existentielles de sa vie. Là, au milieu du rayon hygiène du seven-eleven, il lui apparut avec certitude que la vie n'était qu'une entité lacunaire, triste et insubstantielle.

Chapitre 2 : Conversation et reconversion

Le dernier train venait de passer. La lumière des phares avait déchiré la nuit et filtrait à travers les persiennes de la fenêtre. Le plancher avait vibré un instant, avant que le calme ne retombe de nouveau.

Le chemin de retour s'était déroulé sans encombre. Kuroo s'était engouffré dans le métro avec appréhension, mais quand la rame s'était arrêtée, ce fut avec plaisir qu'il découvrit qu'elle était quasiment vide. À sa plus grande surprise, et à son plus grand plaisir également, il n'avait fait aucune rencontre malheureuse, pas un aboiement n'avait retenti.

Il avait trouvé son appartement sur internet et n'avait donc pas encore eu l'occasion de le visiter. Cependant, le lieu semblait charmant sur les photos, relativement proches du campus de Hongo, et surtout peu cher comparé au reste du marché tokyoïte.

Quand il y était arrivé à Nishi-nippori, la nuit était tombée depuis déjà longtemps. Il avait levé les yeux vers le ciel, découvrant une nuit verdâtre et orange, sans étoile et sans lueur lunaires. En arrivant, la vieille concierge qui sentait la moquette vieillit et le pelage de chat lui avait transmis la clé, non sans manquer de le détailler d'un œil inquisiteur. Il avait monté seul les étages, écrasé dans une cage d'escalier étroite et mal éclairée, jusqu'à arriver sous les toits.

L'endroit était beaucoup moins charmant que l'image mentale qu'il s'en était faite. La pièce principale ne devait pas dépasser les six mètres carrés. Une ampoule pendue au bout d'un fil éclairait la pièce d'une lueur blafarde. Le parquet, fait d'un bois fatigué, craquait sous ses pieds et gondolait par endroit. Au fond, une petite fenêtre, si petite qu'elle ne devait pas faire passer plus d'un ou deux rayons de soleil une demi-heure par jour, se tenait maigrement sur un mur gris. La tenancière avait eu l'amabilité de lui laisser un petit réfrigérateur sur lequel reposait une plaque de cuisson électrique d'appoint. Kuroo ne s'en était pas formalisé, il ne lui manquait plus qu'un cuiseur à riz et le tour était joué. Sur la droite de la kitchenette, écrasée sous la toiture, se trouvait une petite salle de douche. La pièce était carrelée d'un marron maussade et les joints avaient pris la même teinte avec le temps. Au côté d'un cabinet de toilette à la cuvette désaxé se tenait pauvrement le pommeau de douche abandonné parterre.

En bref, la découverte des lieux avait fini d'éteindre les maigres étincelles de gaîté que le brun avait tant bien que mal tenté de conserver. Il tenta de ranimer le foyer en se disant qu'il ne devait pas être d'humeur, que demain serait un autre jour et que le soleil viendrait attiser de nouveau le feu dormant en lui.

Il avait passé plusieurs minutes à explorer les quelques placards à la recherche d'un futon ou tout ce qui pouvait s'en rapprocher, en vain. Il s'était donc résolu à dormir tout habillé -il faisait encore bien trop froid pour espérer pouvoir dormir en sous-vêtement- avec en guise de matelas sa veste et l'écharpe d'Akaashi comme oreiller.

Voilà où il en était, là, allongé à même le sol, regardant lacunairement le plafond au-dessus de sa tête. Kuroo sortit de sa poche de jean la petite carte bleu nuit. « Fukuro coffee » lut-il à voix haute, avant d'échapper un sourire. En fond on pouvait deviner le dessin d'une chouette, dont le plumage changeait de couleur selon l'inclinaison de la carte. Le brun échappa un petit rire lorsqu'il se fit la réflexion que l'individu qui l'y avait accompagné avait quelque chose d'étrangement commun avec ledit animal.

La laine de l'écharpe s'était imprégnée de l'odeur de son propriétaire, une odeur de lilas sauvage et de forêt sous une ondée nocturne. Elle enveloppait tout autour, et l'apaisait sans qu'il n'eût pu définir pourquoi. Le lampadaire dans la rue se mit à clignoter, avant de finalement s'éteindre complètement, plongeant ainsi Kuroo dans l'obscurité totale. Il ferma les paupières, et emporta en rêve le souvenir de ce bel inconnu.

Il ne sut pas vraiment ce qui le réveilla le matin suivant.

Était-ce la vibration du parquet à chaque passage du train ? Le brouhaha matinal, fait de crissement, vrombissement et autres sonorités atroces ? Le soleil tapant en plein dans son visage ? Ou bien son mal de dos ? Il en conclut après établissement mental de cette liste, que ce devait être un mélange de tout cela qui l'avait martelé jusqu'à l'éveil. Il regarda longuement le plafond, se sentant plus exténué que la veille. Prenant son courage à deux mains, il se redressa. Il regretta aussitôt cette décision lorsqu'il sentit sa colonne vertébrale se dérouler douloureusement. On aurait pourtant pu penser que dormir sur des futons depuis sa tendre enfance aurait pu le préparer, ou au moins le rendre un peu plus résistant. En réalité, il n'en était rien.

Le train qui passa devant sa fenêtre lâcha un vrombissement de vieille locomotive à vapeur (Kuroo ne sut dire si son esprit lui jouait des tours ou si l'univers était contre lui). En sentant l'agacement monter en lui, il tenta de se recentrer. Il s'assit jambes croisées et posa les mains sur ses genoux. Inspire…Expire…Inspire…Expire. Il revint à lui après quelques minutes, maigrement calmé mais calmé tout de même. Il balaya la pièce du regard, comme un naufragé en pleine mer tentant de regagner la terre ferme. Il n'avait rien à manger, ni même à boire. Oh, il trouverait bien un café en route. En attendant, une bonne douche lui ferait certainement le plus grand bien. Ce ne fut que lorsqu'il se retrouva nu comme un ver dans la salle de bain, qu'il se souvint qu'il n'avait rien pour se sécher, et un seul change, donc il n'avait même pas la possibilité de tristement se frotter avec son t-shirt. Il pesa le pour et le contre un instant.

— Et puis merde, lâcha-t-il, bien décidé à s'offrir ce luxe.

Il s'arma du pommeau de douche, tourna le robinet au maximum, prêt à accueillir avec gratitude la douce caresse de l'eau chaude sur sa peau. Ah… Si seulement. Tout se serait parfaitement bien déroulé si l'univers était de son côté. Ce n'était visiblement pas le cas, car contrairement à ses espérances, il eut droit à une attaque fourbe de milliers de poignards glacés.

Décidément, Tokyo n'allait pas tout de suite devenir son alliée.

Il était à peu près 11h45 ce dimanche-là, quand Kuroo se retrouva sous l'emprise d'une des plus terribles crises existentielles de sa vie. Là, au milieu du rayon hygiène du seven-eleven, il lui apparut avec certitude que la vie n'était qu'une entité lacunaire, triste et insubstantielle.

Cela faisait bien dix minutes qu'il phasait en devant l'alignement des gels douches et autres shampooings, son panier, tout aussi vide que son esprit, pendu au bout des doigts.

Plus tôt, il avait attendu une bonne dizaine de minutes que l'eau se réchauffe, accroupies devant le pommeau. L'eau chaude n'était pas revenue. Reviendrait-elle un jour ? Difficile à dire, il n'avait pas eu de réponse du propriétaire, et la concierge dormait sous le comptoir. Il avait ensuite contacté sa compagnie aérienne, espérant tirer d'eux de plus heureuses nouvelles. Après cinq interlocuteurs parlant exclusivement russe, il lui avait finalement été annoncé que son bagage lui serait (très certainement) restitué dans la semaine à venir. En raccrochant, Kuroo avait véritablement dû lutter pour ne pas se mettre à chialer comme une madeleine. Mais il avait ravalé ses putains de larmes et il était sortie de chez lui, histoire de faire en sorte que son appart et son ventre soient moins vides. Voilà comment il s'était retrouvé ici, avec la terrible impression d'avoir atterri dans un monde parallèle. Que pouvait bien signifier « Parfum coco booster max alpha » ou encore « Bois de santal, phéromone plus » ? Lui ne voulait guère que sentir l'être humain propre. Il reposa le gel douche et s'attela à détailler le suivant.

— Franchement, je te conseille pas, intervint une voix qui lui était définitivement inconnue.

En temps normal, Kuroo aurait certainement sursauté, mais son corps était définitivement trop amorphe pour provoquer une telle réaction. Il se contenta de se retourner, et découvrit dans son dos un jeune homme à la tignasse d'une étrange couleur gris-argenté (blond perlé argenté ? Blanc cendré ? Si seulement sa sœur était là, elle aurait pu l'éclairer sur le sujet). Ce dernier était en train de lire par-dessus son épaule l'étiquette du produit qu'il avait en main. Le jeune homme en question lui adressa un sourire quand ses yeux croisèrent les siens.

— Hum… Pourquoi ? demanda finalement le brun.

Le jeune homme releva les sourcils, semblant à la fois troublé et amusé.

— Tu veux réellement sentir l'alpha bon marché ?

Kuroo nota la familiarité avec laquelle l'individu s'adressait à lui. Mais il ne s'en formalisa pas. Étrangement, la chose avait quelque chose plus proche du maternel que du vulgaire ou du condescendant.

— Ah… non.

Le brun reposa le produit et continua à regarder le reste du rayon, essayant tant bien que mal d'agir comme s'il savait exactement ce qu'il était en train de faire. L'employé ne bougea pas, et son regard à son égard se fit de plus en plus inquiet.

— Ok, ok. Je suis pommé, je comprends rien à ce charabia, avoua finalement Kuroo.

L'argenté fronça les sourcils, semblant profondément désarçonné, et renifla ostensiblement. Kuroo dut avoir l'air tout particulièrement outré car le jeune homme parut immédiatement mortifié et s'expliqua immédiatement :

— Oh désolé ! Réflexe ! Je m'excuse vraiment ! C'est juste que, je pense que tu étais un alpha à cause de ton odeur, mais… ce n'est pas la tienne. C'est juste que, je comprends mieux maintenant.

Ce fut au tour de Kuroo de paraitre perplexe. Sentiment qui s'intensifia quand il vit le jeune homme échapper un sourire en coin.

— Ok, ok attends, laisse-moi deviner -ses yeux noisette le détaillèrent un instant avant qu'il ne reprenne -tu débarques tout juste à la capitale, t'es complètement dépaysé et tu viens de passer du rang de supra-majorités à sous-population en l'espace de quelques heures. -Il huma l'air un peu plus - tu as dit bye bye à la maison en bords de mer pour te retrouver dans l'équivalent d'un placard à balais avec pas beaucoup plus de processions qu'un naufragé en mer. J'ai juste ?

Kuroo dû retenir sa mâchoire pour éviter qu'elle ne se retrouve parterre.

— Plus ou moins.

Plus que moins d'ailleurs. Le brun hésita à fuir, mais il se ravisa quand il vit son interlocuteur lui sourire chaleureusement, le grain de beauté sous son œil suivant le mouvement de ses pommettes, ce qui lui donnait une mine des plus attendrissante et rassurante.

— Comment t'as deviné ?

— Je suis juste plutôt bon à ce jeu. Et puis figure-toi que tu n'es pas le seul à qui s'est arrivé.

Kuroo en douta quelque peu mais ne pipa mot.

— Bon, le visage de l'argenté s'était adouci, pour choisir ce fameux gel douche, ou quoi que ce soit d'autre, tu dois regarder derrière –il prit l'un des produits et le retourna, montrant le texte au dos comme on montre un livre d'images- généralement, c'est écrit quand c'est neutre et approprié à tous. Ou sinon, tu prends tous ceux avec des suppresseurs, ça ne changera rien pour toi de toute façon.

Le brun hocha la tête et se laissa diligemment guider.

— Tiens, je pense que cela t'ira bien, conclut le jeune homme tout en déposant un pain de savon réglisse et miel, une bouteille de shampooing, un nettoyant visage, du produit coiffant et une boite de coton tige.

— Oh ! Et puis…

L'argenté tourna les talons, attrapant par la même occasion le bras de Kuroo pour l'entrainer à sa suite. Il bifurqua dans plusieurs allers, remplissant de plus en plus le panier du brun qui commençait à avoir du mal à le soutenir. Le plus étonnant était que chaque article était pertinent, et que les explications accompagnant chaque décision étaient toutes plus troublantes de vérité les unes que les autres.

— Et voilà ! conclut l'individu que Kuroo avait identifié comme étant une sorte de médium, pour le reste, je te conseille d'aller au Nitori, y'en a un à Ueno, tu trouveras surement ce qui te manque.

Cela ressemblait étrangement à l'énoncé d'une quête….

Quelques secondes de silences s'écoulèrent, le brun voulait s'assurer que la course était définitivement terminée avant de s'en aller. En voyant que le jeune homme en face de lui avait l'air satisfait, Kuroo s'inclina pour le remercier :

— Merci, euh –il releva le regard et remarqua pour la première fois le badge que le médium portait à sa poitrine- merci Sugawara-san.

Le concerné lui adressa un large sourire, avant de reprendre :

— Oh, et vas faire un peu d'exploration si tu as le temps. C'est bon pour le moral, et tu verras que ce n'est pas si mal que ça !

Au moment où Kuroo allait lui répondre, il vit son vis-à-vis se raidir ostensiblement, ayant visiblement croisé du regard son supérieur hiérarchique. Il le salua et ajouta, d'une politesse qu'il ne lui connaissait pas :

— Merci de votre visite, nous espérons vous revoir très vite dans nos magasins. Passez une agréable journée.

Kuroo prit cela pour un au revoir définitif et se dirigea vers la caisse. Il ne put s'empêcher d'échapper un rire en regardant ses articles défiler sur le petit tapis roulant, toujours abasourdi par la nature improbable de cette rencontre. Son amusement dégringola à la vitesse de la lumière quand il constata qu'il devait maintenant revenir chez lui, et donc monter cinq étages, avec pas moins de quatre sacs de courses pleins à craquer.

Cela n'allait définitivement pas arranger son mal de dos.

La pluie avait cessé depuis déjà plusieurs heures, mais le pavé s'était gorgé d'humidité. Le ciel avait revêtu son étoffe nocturne. Sur les boulevards, les enseignes lumineuses s'étendaient partout, comme une dense forêt aux lueurs multicolores, qui se reflétaient sur le sol mouillé, illuminant le chemin de Kuroo d'un millier de lucioles en mirage. Partout où son regard se portait, il y avait de la vie, de la lumière, du mouvement et du bruit. L'odeur de la pluie urbaine gorgeait l'atmosphère et se mêlait à celle de la friture, du poisson grillé et des pneus chauds.

Après plusieurs allers-retours entre les magasins et son appartement, le brun avait passé le reste de l'après-midi à arpenter la ville. Il avait erré sans but des heures durant, le cœur curieux et le regard alerte, imprimant dans sa mémoire tout ce qui croisait sa route. Il inspira profondément, et échappa un sourire de contentement. Il était maintenant certain que quelque part ici, il finirait par trouver son ancrage.

Il avait la sensation étrange d'être apparu au monde tout en s'y étant noyé, écrasé par la hauteur titanesque des tours de verres. L'impression de n'être qu'une ombre vagabonde au milieu de la foule. Il ne s'était pas arrêté depuis des heures, et même si ses yeux s'émerveillaient sans relâche, le reste de son corps commençait à trouver le temps long. Il avait la plante des pieds terriblement douloureuse à force de frapper le pavé, les jambes lourdes et les bras engourdis. Mais il n'en avait cure, et préféra continuer. Son corps se dut de protester en retour pour se faire entendre : son estomac se mit à grogner si fort que de surprise, il sursauta, ainsi que les quelques passants qui avaient eu le malheur de croiser sa route au même moment. Il fut alors contraint de s'arrêter, tordu par les retord gargouillant de son ventre affamé.

Le monde autour se métamorphosa : il n'y avait plus ni son, ni lumières frivoles, juste des odeurs, des odeurs partout, toutes plus alléchantes les unes que les autres. Il pivota sur lui-même, le nez à l'affût : brochettes, fritures, poisson, graisse brulée et café moulu, et des milliers d'autres encore. Pourtant, rien ne semblait assez bien, rien n'était à la hauteur de sa faim grandiose. Sans s'en rendre compte, il s'était remis en marche, ses jambes le guidant sans que son esprit n'intervienne. Il tourna, retourna, fit demi-tour, louvoya, traversa, et finalement se stoppa brusquement, tel un chien de chasse ayant repéré sa proie. Au-dessus du fouillis olfactif s'élevait une fragrance plus exceptionnelle que les autres, plus enivrante : elle l'appelait à elle. Il suivit sa piste sans lui opposer la moindre résistance. Elle le mena dans une ruelle tortueuse parsemée de lampions aux couleurs défraîchies, de climatiseurs crasseux et bancals et de fenêtres embuées par les vapeurs des cuisines de restaurants touristiques. Plus il s'avançait, et plus les bruits se faisaient lointains, les lumières moins éblouissantes ; comme si la ville reprenait forme humaine. À chaque pas, l'odeur se faisait plus présente, plus enivrante encore. Kuroo arriva finalement aux abords d'une route. De l'autre côté, on devinait la cime des arbres d'un parc qui s'étaient habillés pour la nuit. Dans la pénombre, le brun put détecter un vague point rouge lumineux. Il plissa les yeux, pas bien sûr de quoi il s'agissait. Intrigué, et guidé par son instinct, il traversa. Là, coincé entre une palissade en pierre et le portail gardant l'entrée du parc, Kuroo découvrit, trésor parmi les trésors, un yatai : petit troquet nomade. Plus aucun doute, c'était bien de cet endroit si merveilleux que venait cette fragrance si alléchante.

Sans plus attendre, il s'avança et passa sous les pans de tissu rouge au bout du toit déroulant et annonça si vigoureusement sa présence qu'il fit sursauter l'individu assis derrière le comptoir. Il s'agissait d'un homme d'une trentaine d'années, des cheveux blonds décolorés retenus en arrière par un bandeau noir et vêtu d'un tablier rouge vif.

Kuroo était si affamé qu'il en oublia les règles de savoir-vivre les plus basiques, et son attention fut rapidement toute tournée en direction du bol fumant qui lui arriva sous le nez. Sans plus de cérémonie il en engloutit le contenu d'un seul coup d'un seul.

— Eh ! Du calme gamin, gobe pas ça comme ça ! s'insurgea le chef, qui semblait tout de même amusé par la situation.

— Oh désolé, désolé, j'avais juste tellement la dalle !

— Ah c'est morveux, 'savent même plus apprécier les choses de la vie.

Kuroo, qui se sentant soudainement d'humeur joueuse, lâcha un rictus moqueur.

— Vous êtes pas trop jeune encore pour avoir ce genre de discours Papi ?

Il crut bien que le cuistot allait s'étouffer avec sa salive tant son culot l'étonna. Il lui fit les gros yeux avant d'éclater de rire, un rire si sonore et lumineux qu'il en était contagieux.

— Mais tu as raison, je n'ai pas su profiter… Je vois que votre grand âge vous a porté la sagesse, du coup je vais prendre un deuxième bol Papi, comme ça "j'apprécierai les choses de la vie".

Cette fois ledit "Papi" s'insurgea à peine, et retourna aux fourneaux. Ce ne fut qu'à peine une minute plus tard qu'il se tourna de nouveau, avec un gros bol fumant qu'il disposa devant Kuroo.

— Allez gamin, mange, et pas comme un goret cette fois !

Le brun échappa un rictus avant de se concentrer de nouveau sur sa nourriture. Un bon bol de ramen comme il les aimait, duquel s'échappait une odeur de poulet et de sauce soja. Kuroo plaça sa tête au-dessus du bol, le fumé éclaboussant son visage de senteurs alléchantes, familières et rassurantes.

Il se saisit de ses baguettes et après un traditionnel "Itadakimasu", s'affaira à engloutir une portion de nouille qu'il accompagna aussi vite par une goulée de bouillon. Cette fois il put correctement en apprécier les saveurs, qui le submergèrent instantanément d'un profond sentiment de bien-être. Les ramens avaient l'authentique texture du "fait-maison", comme ceux que lui faisait son grand-père quand il était petit. Habituellement, cette saveur se mêlait à celle du miso, ce qui ne fut pas le cas ici, mais l'exotisme ne constitua pas un problème pour lui, bien loin de là. Il échappa un sourire de béatitude infantile qui fit une fois encore rire le tenancier.

— Ah bah alors ! C'est pas mieux quand on déguste ?

Kuroo lui signifia son accord d'un pouce levé, sa bouche trop remplie pour qu'il puisse l'ouvrir sans que quoi que ce soit s'en échappe. Le tenancier lâcha un rictus, avant de s'adosser au mur du fond. Il sortit une cigarette de la poche de son tablier, et après avoir demandé non verbalement au brun si cela le dérangeait, il l'alluma.

Kuroo décèlera la cadence, s'accordant maintenant de petites pauses entre chaque bouché. Il s'attela à détailler l'intérieur du troquet. L'endroit était si petit qu'il était difficile de faire autre que minimaliste niveau décoration.

Cependant, de nombreuses photos avaient été encadrées et fixées çà et là. Sur l'une d'entre elles, posé en face de la caisse enregistreuse, Kuroo y reconnu le propriétaire des lieux, entouré d'une dizaine d'adolescents, visiblement à l'intérieur d'un gymnase, et en tenue. Le brun sourit en reconnaissant de quel sport il s'agissait.

— Volleyball ? demanda-t-il en désignant la photo, bien qu'il soit quasiment sûr de la réponse.

Le blond y jeta un coup d'œil avant de revenir à son client, le regard brillant de fierté.

— Ouais, j'ai entrainé une équipe de lycée pendant un moment...

— Mouais, et avec toi aux commandes Papi ça donnait quoi ? demanda Kuroo avec un air faussement hautain.

— Je t'en foutrais morveux ! On était une sacrée équipe !

Kuroo ricana pour toute réponse. Le silence s'installa furtivement, chargé d'un brin de nostalgie.

— J'en ai fait pas mal aussi, quand j'étais au collège et au lycée.

— T'as arrêté ?

— Ouais, en rentrant à la fac...

— Humm. Tu faisais des tournois ? Qui sait, ta tête me dit rien, mais j'tai p'têtre déja croisé en fait !

— Ah non j'en doute, j'étais pas mauvais, mais on était une petite équipe d'un lycée minuscule pommé au fin fond d'Hokkaido. J'étais vraiment dingue de ça, mais on n'est jamais vraiment allé très loin...

— Ha ouais...

— Toi, ton équipe, c'était à Tokyo ?

— Oh non, préfecture de Miyagi. Et dis-moi, t'étais quoi comme poste au juste ?

— Central, déclara le brun avec fierté.

Ce qui bien évidement glissa sur une conversation animée sur les techniques secrètes (que tout le monde connaissait au final), les matchs mythiques, les petites anecdotes : trépignantes, amusantes ou bien ni l'un ni l'autre ; les moments foireux, les défaites et les petites gloires.

— C'est vraiment con que tu te sois arrêté gamin, je suis sûr que t'aurais pu aller loin !

— C'est sympa, mais je suis pas bien sûr ! Et toi Papi, pourquoi t'as arrêté ?

Le visage du blond s'éteignit un peu, voilé d'une lourdeur qui n'avait pu se lever, même avec le temps.

— Ah, une vraie histoire de merde. On a fini par changer de direction, et certains parents d'élève et chef de meutes des alentours ont fait pression pour faire appliquer des normes de merdes putains d'arriérées.

Kuroo fronça les sourcils, le vocabulaire et l'attitude étaient d'une grande véhémence, mais il avait du mal à comprendre de quoi il parlait.

— Du genre ?

— Application de vieillerie, genre traité de la protection des omégas ce genre de bonne grosse merde pondu par des alphas suprémacistes pour nous chier à tous dans les bottes !

Le brun ne saisit pas tout. Il n'avait jamais entendu parler de ce traité de protection dans sa vie. De nom ça n'avait pourtant pas l'air si mal, mais vu le reste du propos, il avait comme l'impression que ça ne l'était pas forcément.

— Et du coup ?

— Bah du coup on a dû faire des équipes par primaire et secondaire, sauf que bien sûr que tu peux pas faire d'équipes comme ça. Et même si j'avais fini par avoir assez de volontaires, ça m'a juste soûlé, je pouvais supporter ces conneries alors je me suis barré...

— Faire des ramens à Tokyo ?

— Faire des ramens à Tokyo.

— Mmm, reconversion intéressante, tenta le brun sur un ton plus léger pour détendre l'atmosphère. Je suis venue, j'ai vu, j'ai goûté...

— Et t'as été conquis.

— Et j'ai été conquis.

— Bon, ça va je m'en sors pas si mal alors.

Kuroo lui sourit.

Ils parlèrent longtemps, de tout et de rien, mais surtout de volley. Les phares des voitures se faisaient de plus en plus rares, et la nuit se refroidissait de plus en plus, et Kuroo dut rabattre fort les pans de sa veste contre sa poitrine pour éviter de frissonner.

— Bon, Papi, c'est pas tout, mais je vais devoir y aller !

— Ah enfin, c'est pas trop tôt !

Kuroo échappa un pouffement.

— À la revoyure Papi !

— Ukai-san pour toi gamin.

Le brun échappa un sourire de fouine :

— Ce sera Ukai-oji du coup

Puis il tourna les talons, ignorant les représailles verbales du dit "Ukai-oji", se contentant de le saluer vaguement de la main.

Ce fut donc le ventre bien plein et le sourire aux lèvres qu'il regagna son modeste domicile, la tête pleine à craquer de tout ce qu'il avait pu voir, et de ces petites rencontres qu'il n'oublierait pas de sitôt.

Prochain chapitre:"Les chats noirs portent malheur"
Kuroo rentre à Todaï, et le désastre chaotique de son existence s'intensifie!