Résumé : « Plus il y pensait, et plus cela devenait étrange… Non, cette histoire de pétanque n'avait aucun sens… Et s'il s'agissait d'une couverture de cartel ? Sous les pistes de pétanques peut-être était-il dissimulé des tonnes de cocaïne ? Ou pire, du trafic d'armes ? Ou même d'être humain ? Méfiant, Kuroo avait tout de même décidé de se rendre jusqu'à l'adresse indiquée, rien que pour faire du repérage… »

Chapitre 6 : CAPE

Après de nombreuses tergiversations, Kuroo avait fini par se résoudre à répondre au rendez-vous donné par Sugawara deux jours plus tôt. Après tout, peut-être que la pétanque européenne était un sport tout à fait exaltant ? Comme le lieu indiqué était à deux pas de l'université, Kuroo n'avait pas pris le temps de revenir chez lui avant de se rendre à ce mystérieux rendez-vous. Après les cours, il avait passé la fin de son après-midi à la bibliothèque, accompagné de son fidèle Chris. Il avait d'ailleurs hésité à lui demander de l'accompagner, mais s'était ravisé. Il préférait y aller en repérage avant toute chose, pas la peine d'entrainer le jeune homme dans ses histoires de pétanque. Réflexion faite, il aurait dû lui en parler, peut-être connaissait-il les règles de la pétanque européenne ? Y avait-il seulement une pétanque autre qu'européenne ? L'Europe c'est grand en plus, pas très indicatif tout ça…

Plus il y pensait, et plus cela devenait étrange… Non, cette histoire de pétanque n'avait aucun sens… Et s'il s'agissait d'une couverture de cartel ? Sous les pistes de pétanques peut-être était-il dissimulé des tonnes de cocaïne ? Ou pire, du trafic d'armes ? Ou même d'être humain ? Bien que méfiant, Kuroo avait tout de même décidé de se rendre jusqu'à l'adresse indiquée, rien que pour faire du repérage… Alors qu'il s'attendait à tomber sur un vieux hangar abandonné, ou à un gymnase désaffecté, quelle ne fut pas sa surprise quand il se retrouva finalement devant un petit restaurant de ramen : O2 Ramen. Nom étrange pour un restaurant de ramen, Kuroo se demandait bien ce que les molécules d'oxygène pouvaient bien avoir à faire avec un tel business ! Le bouillon peut-être, si léger qu'on pourrait croire prendre un bol d'air? Un amour non consommé pour la chimie ? Une expérience de cuisine moléculaire ? En tout cas, l'endroit qui avait l'air charmant au demeurant, certes, était bel et bien fermé. Les horaires sur le côté annonçaient que l'établissement n'était pas ouvert le soir en semaine. Il relut l'adresse sur le papier, remonta la rue, la redescendit, mais tout semblait indiquer que le petit restaurant se trouvait effectivement être sa destination. Il resta planté devant, hésitant à taper sur le carreau de la fenêtre. L'endroit semblait désert. Il aurait dû demander son numéro à Sugawara, au moins il aurait su comment rentrer. Et puis maintenant qu'il y pensait, il se sentait moyen de rentrer à l'intérieur, alors qu'il ne savait même pas à quoi s'attendre et qu'il ne connaissait personne. Il ferait mieux de repartir finalement… Mais merde, il était beaucoup trop intrigué maintenant pour faire demi-tour. Il se pencha de nouveau pour regarder par la fenêtre.

— Oi Kuroo-san !

L'interpellé sursauta et manqua de se prendre la vitre dans la tête. Diable, il fallait que ce type arrête de le surprendre comme ça ! Il se retourna, et ce fut sans surprise qu'il découvrit Sugawara qui lui souriait de toutes ses dents. Ce qui le surprit cependant, fut de découvrir que ce dernier était accompagné d'un grand brun bien battis, et Kuroo fut bien heureux de n'avoir fait aucune blague douteuse quand son regard tomba sur leurs mains jointes.

— Yo. Se contenta-t-il de dire.

— Content de voir que tu es venu ! Je te présente mon partenaire Sawamura Daichi.

— Enchanté Kuroo-san ! le salua le jeune homme, un sourire jovial aux lèvres.

Kuroo lui rendit son salut.

— De même. -Il se tourna vers Sugawara - je comprends pourquoi tu voulais pas que je t'appelle Daddy.

Décidément, il ne pouvait vraiment pas s'en empêcher.

Le concerné lui fit les gros yeux, son partenaire échappa un rire franc et sonore.

— J'avais dit pas en public !

La remarque fit redoubler les rires de Sawamura. Suga finit par tourner vers son compagnon un regard désabusé, bien que piqué d'amusement :

— Et ça te fait rire toi.

— S'il te plait ne nous punit pas Otto-san, intervint Kuroo malicieusement.

Pour la première fois, il vit l'argenté commencer à rougir. Il fit rouler ses yeux et les dépassa tous deux.

— Allez on y va !

Sawamura et lui échangèrent un bref regard complice avant de lui emboiter le pas. Ils contournèrent le petit restaurant pour arriver dans une minuscule allée sombre (décidément Kuroo était abonné aux ruelles glauques ces temps-ci). Suga s'arrêta devant une petite porte en bois, sur cette dernière était scotchée de travers une feuille de papier, « CAPE » écrit au marqueur dessus. Ah bah pas étonnant qu'il n'ait pas trouvé plus tôt ! Sugawara ouvrit la porte, qui donnait sur un charmant escalier sombre et étroit, pas le moins du monde inquiétant ! Sugawara et son compagnon s'y engouffrèrent sans trop d'inquiétude, Kuroo lui resta planté quelques secondes devant la première marche.

— Kuroo-san ? l'interpella Sawamura quand il constata que le brun ne les suivait pas.

— On va vraiment dans un sous-sol ? se décida à demander Kuroo.

Certes, ces gens étaient fort sympathiques, mais l'hypothèse du réseau de trafic d'armes tenait toujours.

— Ah oui, t'inquiètes, c'est des potes à nous qui possèdes le restaurant au-dessus, ils ont aménagé le sous-sol, tu vas voire c'est sympa.

Ah oui sympa c'est vrai…

Attendez, propriétaire d'un restaurant, et d'un sous-sol, à Tokyo ? Sérieusement ? Ça tient la route ça ?

Oui… Après tout, cela pouvait être un héritage familial, rien d'inquiétant… Et puis…

Kuroo secoua la tête, il fallait qu'il arrête de toujours partir en hors-piste dans son propre esprit. Il avait toujours eu la fâcheuse tendance à faire ça, mais la chose avait empiré quand il avait emménagé à Tokyo. Son record avait été de rester 65 minutes devant la porte de la bibliothèque à se demander s'il n'aurait pas mieux fait d'aller directement acheter les livres, après tout il fallait bien que les librairies indépendantes fassent leur chiffre d'affaires !

Kuroo hocha vaguement la tête et se décida à les suivre. À chaque marche commençaient à lui parvenir des fragments de voix, de rire et de musique. Bon, on s'éloignait de l'ambiance trafic illicite, mais on n'était pas non plus sûr de la pétanque. Une fois arrivé en bas, il rejoint Sawamura et Suga qui l'attendaient devant une petite porte en bois.

— Bienvenu au CAPE, annonça Sugawara en ouvrant la porte.

Kuroo le suivit à l'intérieur, et découvrit, non sans soulagement, que le sous-sol avait été aménagé pour en faire un lieu d'accueil et de détente des plus cosy. L'endroit était éclairé d'une chaude lumière orangée, quelques tables étaient disposées çà et là, autour desquelles s'étaient groupés quelques jeunes adultes pris dans des discussions que leur entrée n'avait pas le moins du monde interrompus. Quelques fauteuils un peu usés, mais semblant tout de même bien confortables étaient disposaient en ronds, un vieux canapé, quelques oreillers.

— Tadam ! annonça jovialement l'argenté.

— J'avoue que je ne m'attendais pas à ça…

— C'est vrai que je suis resté plutôt énigmatique, mais attends, je vais te présenter et puis…

Silence. Et puis ?

Intrigué, Kuroo se retourna. Ce fut avec un profond trouble qu'il découvrit que Sugawara était comme pétrifié, immobile, le regard porté au loin.

— Euh… Suga ?

Aucune réponse. Mais son intervention eut le mérite d'interpeller Sawamura, qui s'était éloigné plus tôt pour poser ses affaires.

— Oh mince, annonça-t-il simplement, pas le moins du monde inquiété par l'état très alarmant dans lequel se trouvait son compagnon. Euh, tu devrais t'écarter Kuroo-san.

Ce dernier s'exécuta sans vraiment comprendre de quoi il en retournait. Suga ne bougeait toujours pas. Kuroo suivit son regard. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque ses yeux se posèrent sur un individu qu'il n'eut aucun mal à reconnaitre : sa diva, enfin, la diva. Le jeune homme aux côtés de ladite diva croisa le regard de Kuroo en tournant la tête, puis tomba sur Sugawara. Sans que son visage n'exprime aucune émotion particulière, il détacha son bras des hanches de la diva, et recula.

— T'es repéré, déclara-t-il simplement.

La diva, intriguée, se retourna à son tour.

— Oh merde encore ? commenta une voix quelque part dans la salle.

Bordel, qu'est-ce qu'il était en train de se passer au juste ?

Sugawara et la diva se faisaient maintenant face, leurs regards braqués l'un sur l'autre. La diva ne sourcilla pas, et un grondement de matou courroucé lui échappa. Kuroo, qui ne savait vraiment pas ce qu'il était en train de se passer, se tourna de nouveau vers Suga. Le grognement ne l'effrayait pas du tout. Au contraire cela semblait même le rendre euphorique, à en croire l'immense sourire qu'il portait aux lèvres.

— Tōru, échappa l'argenté, dans ce qui tenait plus du glapissement que de l'interpellation amicale.

Et sans plus de cérémonie il se jeta sur lui. Par chance, les individus qui se trouvaient derrière à ce moment-là eurent la présence d'esprit fuir. Après quelques débattements brouillons, les deux énergumènes tombèrent sur le canapé, ce qui ne les empêcha pas de continuer à se bagarrer. Kuroo ne pouvait détacher son regard de la scène qui lui paraissait des plus sidérantes.

— Hum… Il se passe quoi au juste ?

— Combat d'alphas idiots, commenta le brun qui était plus tôt en compagnie de la diva

— Ça fait quoi, deux semaines qu'ils s'étaient pas vues, ils sont pas croyables… lâcha Sawamura qui avait l'air un tantinet blasé.

Kuroo tourna de nouveau son regard en direction du combat qui faisait toujours rage. Sugawara était actuellement en train de mordre la manche de son opposant, pendant que ce dernier l'assenait de petites tapes rapides de sa main libre, grognant toujours.

— J'ai l'impression de voir un bébé labrador se battre avec un vieux chat persan aigri, commenta Kuroo.

Il entendit les deux jeunes hommes à sa droite rire.

— C'est un peu ça, dit Sawamura.

— Hajime ! Aide-moi ! implora la diva à l'adresse de son partenaire.

Le concerné se contenta de hausser un sourcil, avant de croiser les bras.

— Règle tes problèmes d'alpha belliqueux tout seul.

— Je suis pas belliqueux ! C'est lui qui me...

Il tenta quelques coups de pied pour se défaire de l'emprise de son assaillant. En vain, car ce dernier en profita pour resserrer sa prise et mordre dans son épaule cette fois.

Ils furent finalement interrompus lorsqu'un autre grondement les fit se stopper net. Kuroo tourna la tête afin de déterminer de qui ce son venait d'émaner. Son regard tomba sur un individu à sa droite : une grande perche blondinette à lunettes qui avait l'air agacé au possible. Sa réaction cependant semblait amuser l'individu à sa droite, un jeune homme à la chevelure d'une étrange couleur vert foncé qui retombait en mèches éparses sur son visage et retenue en arrière par un chignon lâche.

— Tsukki, ça va !

Sugawara et la diva se regardèrent un long moment, médusés, avant d'exploser de rire. Ils se redressèrent finalement. Leurs compagnons respectifs décidèrent de les rejoindre et Kuroo leur emboita le pas.

— Tu fais vraiment chier à faire ça, bouda la diva, assenant un coup de coude à son ami.

— Arrête de faire genre, tu ronronnes comme un dingue, remarqua l'argenté.

Il était vrai que sous ses airs de vielle poule courroucée, les ronronnements sonores de la diva trahissaient grandement son euphorie. C'était la première fois que Kuroo entendait quelqu'un ronronner… Mais après le spectacle de cette bagarre absurde, rien ne l'étonnait plus vraiment.

— Tu m'as tout décoiffé putain ! se lamenta la diva

— C'est pas grave, de toute manière t'es moche quoique tu fasses, remarqua platement le brun, qu'il pensait jusqu'alors être le petit-ami de la diva. Il avait soudainement des doutes.

Kuroo échappa un pouffement, surprit par sa remarque.

— Iwa-chan, tu me brises le cœur, je meurs déjà, annonça dramatiquement la diva.

— Meurs alors.

Cette fois la diva lui balança à la figure la chaussure qu'il était en train de remettre.

Sugawara pouffa. Il se tourna vers Kuroo :

— Désolé pour ça… Euh, je te présente Oikawa Tōru et son partenaire, Iwaizumi Hajime, s'empressa de reprendre Suga, voulant très certainement éviter d'aborder ce qui venait de se passer. Même si apparemment l'événement avait l'air d'être plutôt courant.

— Humm, Kuroo Tetsurō, les salua le brun.

Les trois se saluèrent, mais lorsque son regard croisa celui de la diva, ce dernier s'inclina de nouveau :

— Merci pour la dernière fois.

— Oh, c'est rien, merci à toi aussi, lui répondit Kuroo.

— Vous vous connaissez ? demanda Sugawara, surpris.

— Oui, on est en cours ensemble, répondit Oikawa.

— Oh ! Excellent !

— Désolé mais ça me surprend de te voir ici, intervint Oikawa qui avait tourné son regard vers lui.

— Pourquoi tu dis ça ? demanda Suga

— Bah je sais pas, on est quand même sûr du bêta pommé non ? Pas pour t'offenser mais c'est vrai ! - Il se tourna de nouveau vers l'argenté - mais tu sais, le type qui m'a défié devant tout l'amphi, pas sourcillé alors que j'étais full aura, bah c'était lui.

Suga pouffa et se tourna vers Kuroo, interloqué :

— T'as fait quoi ?

— J'ai fait quoi ? Hum… Désolé, je m'étais pas aperçu que…

— Oui je sais, j'ai compris au bout d'un moment que tu captais absolument pas.

Sugawara éclata de rire

— Défier un alpha sans même sans rendre compte faut le faire !

Kuroo haussa les épaules, sans manquer de faire glisser un sourire narquois sur ses lèvres.

— En tout cas, heureux que tu sois là Kuroo-san, lui dit Sawamura en souriant.

— On finissait par se sentir un peu trop en minorité, ajouta Iwaizumi.

Kuroo haussa un sourcil, pas bien sûr de suivre.

— Daichi et Iwaizumi sont également des bêtas, lui expliqua posément Sugawara.

— Oh…

Kuroo ne sût pas vraiment quoi ajouter de plus. Il n'avait pas pour habitude de parler de sexes secondaires, et encore moins si ouvertement. Son cerveau était encore en train de traiter la bagarre, les ronronnements et… full aura ? Qu'est-ce que c'était que ça ? Il commençait à comprendre ce que Sugawara voulait dire par « voir comment ça se passe de l'intérieur ». Il était clair que niveau secondaires, il était vraiment pommé. Il n'arrivait pas à croire qu'il se soit laissé évoluer dans le monde sans prendre le temps de s'intéresser, de se poser des questions, d'aller chercher plus loin.

Il ne s'était même pas rendu compte du nombre d'idées préconçues qu'il pouvait avoir avant cela. Voir tous ses préjugés volés en éclats lui avait permis de se rendre compte qu'il ne les avait jamais a remis en question. Il s'était pourtant toujours considéré comme plutôt ouvert d'esprit, et très peu prompt à juger son prochain. Se rendre compte que ce n'était pas forcément le cas avait quelque chose de troublant. Il se sentait un peu honteux l'avoir fait plus tôt. Ça fout une claque, mais ça requinque aussi ! Il avait tant à apprendre, et un espace maintenant pour évoluer, découvrir de nouvelles choses et poser ses questions sans crainte.

Il avait plus ou moins compris que tous ce petit monde qui se retrouvait ensemble le jeudi soir pour jouer aux cartes ou papoter devant une bière, s'était constitué de multiples pièces rapportées, d'individus qui ne collaient pas parfaitement aux standards, aux stéréotypes, aux idées reçues. Un petit groupe de rebelles pacifistes pas comme tout le monde, qui se foutait bien de ce que l'univers pouvait penser. Personne ne l'avait vraiment présenté ainsi, mais Kuroo le comprit. Il le comprit parce que lui-même avait ressenti cela en grandissant, quand il avait compris qu'il n'était pas comme tous les garçons de sa classe, et il lui avait fallu s'accepter comme il était. Alors oui, il comprit que tous s'étaient retrouvé ici, parce qu'ils avaient dû peut-être s'arracher de leur terre d'origine, à leur famille pour vivre en paix, ou tout simplement parce qu'être entouré de gens qui nous comprenne et nous accompagne sans nous juger avait quelque chose de terriblement euphorisant.

Il ne comprenait pas vraiment d'où venait la bienveillance de Sugawara à son égard, mais il lui en était reconnaissant, car chacune des rencontres qu'il avait pu faire cette soirée-là lui avait permis d'en apprendre plus sur ce monde qui lui était jusque-là inconnu.

Il avait rencontré Nishinoya et Asahi, les propriétaires des lieux, une paire d'omégas, deux individus aux caractères diamétralement opposés mais qui semblait se compléter à merveille.

Avant, il aurait pu effectivement penser que les omégas étaient des créatures frêles et délicates… Et puis il avait rencontré Asahi, et même si l'individu avait l'air d'être un être des plus tendres, frêle et délicat, ça il ne l'était pas. Et son compagnon, Nishinoya, qui lui s'approchait plus de la carrure stéréotypique de l'oméga qu'il avait en tête, avait un caractère qui s'approchait plus du bull-dog allemand que d'autres choses.

Il avait rencontré Hinata, surement le gamin le plus adorable que la terre n'ait jamais porté, avec sa frimousse de rouquin et son grand sourire. Hinata était sourd de naissance, et pourtant Kuroo avait rarement rencontré quelqu'un d'aussi bruyant et d'aussi lumineux que ce gosse. Kuroo avait donc appris que l'on pouvait être un alpha, et être terriblement adorable, l'un n'empêchait pas l'autre. Son partenaire, Kageyama, était également un alpha, et même si lui avait l'usage de la parole, il était bien moins prolixe que son compagnon, et se contentait la plupart du temps de simplement retranscrire à l'oral ce qu'Hinata venait de signer. Même s'il n'avait que peu interagi avec lui, Kuroo ne doutait pas qu'il s'agissait là d'un brave petit gars.

Et puis on l'avait présenté à Yamaguchi et Tsukishima. Tsukishima se trouvait être la grande perche blonde qui était sonorement intervenu pour mettre fin au combat de Sugawara et Oikawa. L'individu avait paru blasé, voire dédaigneux lorsque Sugawara fit les présentations. Kuroo n'avait pu s'empêcher d'échapper un sourire mesquin. Diable comme il allait adorer l'emmerder celui-là. Il en avait maté d'autres (aka : ses sœurs) et cela l'amusait toujours autant de taquiner les gamins dans ce genre-là. Yamaguchi quant à lui, semblait être un jeune adulte des plus délicieux, il était souriant, l'air doux, et une frimousse constellée de taches de rousseur qui lui donnait un air ingénu. Pourtant Sugawara lui avait assuré qu'il fallait se méfier des apparences, et que dans ce couple d'alphas, le plus insolent des deux n'était pas forcément celui qu'il pensait.

Tous l'avaient accueilli sans poser de questions, sans lui demander ni lui reprocher quoi que ce soit.

Finalement, Kuroo avait fini par avoir une explication quant à cette histoire de pétanque européenne. Non, rien à voir avec un quelconque sport de boule (bien qu'au vu de la fréquentation du club, plus d'un devait être plutôt initié à la chose). Il s'agissait en effet d'une couverture, permettant au club de plus ou moins vivoter sans qu'il n'éveille l'intérêt de qui que ce soit.

Kuroo avait souri quand enfin on lui révéla ce que voulait dire cet acronyme. Parce qu'il put constater que cela définissait parfaitement l'ambiance et la constitution de ce drôle de groupe.

CAPE : Club des Adorables Pariat Emmerdeurs

Voilà qui était bien dit.

-/-

De sa vie, jamais Kuroo n'avait pensé que la simple idée d'une douche à une température plus élevée que 17 C° puisse le rendre aussi euphorique. Pour l'occasion, il s'était levé aux aurores sans rechigner, avait enfilé son jogging, avait fourré quelques vêtements dans un sac à dos et était sorti de son appartement. Ce qui à la base devait être un simple jogging tranquille avait vite pris des allures de courses de vitesse. Il n'y pouvait rien, l'appel de l'eau chaude était si fort, si proche! Peu importe si ses muscles criaient à l'agonie et que ses alvéoles pulmonaires étaient dégonflés comme de vieux ballons de baudruche ! La récompense, il le savait, serait des plus délicieuses.

Le jour précédent, alors qu'il s'était perdu en retournant d'une salle de cours à l'autre bout du campus, il était tombé sur un petit gymnase, bien plus petit que celui situé au cœur du campus. Presque planqué même, puisqu'il fallait s'éloigner des sentiers autour de l'étang de Sanshiro pour s'y rendre. Lorsqu'il était tombé sur cet endroit, entre le charmant et le glauque, cela avait inspiré deux choses à Kuroo :

L'endroit était si improbablement situé qu'il ne devait être que peu fréquenté.

Qui dit gymnase, dit douche, qui dit douche dit eau chaude.

Enfin, pour l'eau chaude il espérait. Le gymnase, bien que reculé, semblait toujours être en état d'usage, aux vues des horaires placardées sur la porte.

Cela avait suffi à le faire se lever assez tôt pour y accourir.

Le trajet, qu'il aurait d'ordinaire effectué en trente minutes, avait fini par durer seulement une quinzaine de minutes. Trouvant qu'il n'avait pas encore assez transpiré, il en profita pour faire le tour de l'étang. L'endroit était apaisant, petit bout de nature au plein cœur de la ville, où le silence et le clapotis que l'eau était plus fort que tous les bruits autour. Le soleil venait tout juste de se lever, et ses rayons venaient caresser la surface de l'eau verte, comme pour venir éveiller les bancs de carpes dormant en son sein. Puis, il s'éloigna du sentier pour retrouver le chemin du petit gymnase. Quand il y arriva enfin, il était à bout de souffle, et de sentir sa peau moite de sueur lui arracha un sourire : comme cette douche allait être formidable ! Il pria pour que la porte ne soit pas verrouillée, et ces paroles durent être entendues, ou la chance était tout simplement de son côté, car cette dernière était belle et bien ouverte. Il passa déjà la tête, regarda à droite, puis à gauche. Aucun bruit ne lui parvint, et seule la lumière de l'aurore éclairait l'endroit. Il rentra donc à l'intérieur en refermant la porte derrière lui.

Première mission : trouver les douches. Pour se faire, une petite excursion s'imposait. Par chance, l'endroit était plutôt petit, il n'y avait donc pas des kilomètres carrés à explorer. Il traversa le gymnase, échappa un sourire en voyant les filets qui étaient restés installés au centre, et rejoignit la porte de l'autre côté. Il dut retenir un petit rire d'euphorie quand il reconnut le logo indiquant les douches. Ce fut à ce moment-là que la tâche se corsa plus ou moins : déjà, il dut décider s'il était un bâton ou un triangle. Ah oui ! Les fameux bâtons et triangles, évidents, classiques ! Après quelques secondes d'hésitation, il décida, ou plutôt comprit qu'il était surement un bâton, et traversa la porte à battant. Mais, à sa plus terrible infortune, son épreuve ne s'arrêta pas là, puisqu'il était maintenant confronté à trois portes au-dessus desquelles étaient indiquées des lettres grecques. Il voulait bien être un bêta pommé, mais ça il le savait quand même, c'était même plus facile que cette drôle d'histoire de géométrie. Il ne comprit pas vraiment pourquoi les douches avaient été séparées en trois, mais il mit ça sur le compte de son ignorance. Sans se poser plus de questions, il ouvrit la porte qui indiquait « β ».

Et tomba instantanément amoureux lorsque son regard se posa sur les dizaines de petites cabines de douche se déroulant face à lui comme un parterre serti d'innombrables joyaux. Il se demanda même s'il avait déjà vu un si beau spectacle ! C'était donc ça le syndrome de Stendhal ? Si puissant, si grandiose ! Il ne put attendre une seconde de plus, et se débarrassa de ses vêtements, les éparpillant derrière lui, n'en ayant cure que quelqu'un puisse rentrer et trouver son caleçon au milieu de la pièce. Il prit cependant le temps de se saisir de ses affaires de bain, et, le cœur frémissant, rentra dans une cabine et activa le robinet. Il ne prit même pas le temps de tester la température et se mit tout entier sous le jet d'eau.

Il ne put se retenir d'échapper un petit gémissement de pure jouissance quand l'eau chaude vint ruisseler sur sa tête, le long de sa nuque, sur ses épaules et jusqu'à ses pieds, si chaude qu'elle lui brulait presque la peau. Il pourrait rester là des heures, au diable les cours de biologie moléculaire, il allait rester sous ce jet d'eau jusqu'à ce que sa peau se flétrisse ! Après avoir réactionné au moins cinq fois le jet, il décida qu'il était enfin temps qu'il se lave. Il avait même pris son gommage pour le corps, cela promettait d'être une expérience des plus délicieuses ! Il commença par saisir son shampooing, en prit une bonne noisette pour la faire mousser dans ses cheveux. Mais alors qu'il était sur le point de réactiver le jet d'eau pour se rincer, il se stoppa, le cœur battant la chamade tant la chose le prit de court.

Une voix s'était élevée au milieu du silence, ricochant sur tous les murs pour amplifier son volume.

« Is this real life?

Is this just fantasy

Caught in landslide

No escape from reality »

Y avait-il sérieusement quelqu'un, à 7h du matin, en train de chanter à tue-tête « Bohemian Rabsody » au milieu des douches collectives ?

Oui, apparemment. L'individu ne chantait pas mal en soi, son entrain et son coffre avaient de quoi impressionner. Mais sérieusement, c'était quoi ce bordel ! Kuroo pensa à son pauvre caleçon abandonné au milieu de la pièce…. Le chanteur quant à lui ne devait pas encore s'être aperçu de sa présence. Kuroo n'osa plus bouger, et resta planté dans la cabine de douche, nu et la tête pleine de shampooing, avec le chanteur de douche qui hurlait en fond. Il commençait à avoir froid quand même ! Il n'allait pas rester dans cet état-là indéfiniment non plus ! Peut-être qu'avec le volume sonore, il n'entendrait rien s'il réactionnait l'eau pour se rincer ? Alors qu'il s'apprêtait à le faire, il se ravisa en entendant la voix se rapprocher de lui. Intrigué, il sortit sa tête de la cabine de douche : personne. Il s'agissait donc de quelqu'un derrière la cloison. Un coup d'œil lui permit de comprendre que le haut de sa douche donnait sur la pièce adjacente. Ah bah bien joué pour la séparation ! Tout doucement, il se hissa sur la pointe des pieds, agrippa le rebord, et se hissa assez pour pouvoir apercevoir ce qui se passait de l'autre côté. Il put en effet découvrir qui se cachait derrière ce mystérieux chanteur de douche, et dieu, il ne le regrettait pas. Il venait de poser les yeux sur, il en était certain, ce qui se rapprochait le plus d'un demi-dieu grec. L'individu était à demi nu, une simple serviette autour de la taille, laissant voir assez de chair pour faire tourner la tête du brun. Il se sentit rougir rien qu'à la vue lointaine de ce bel apollon. Il n'aperçut pas son visage, simplement une masse de cheveux blancs parsemés de mèches noires qu'il secouait sous son sèche-cheveux au rythme de la chanson. Kuroo, bien trop prit dans la contemplation, s'aperçut trop tard que ses mains allaient finir par le lâcher et ne put donc pas se retenir quand l'accident arriva. Le bruit mouillé de ses fesses atterrissant sur le sol à une vitesse bien trop élevée pour être agréable résonna dans toute la pièce. Le chanteur se stoppa brusquement, et le silence s'installa. Merde, qu'est-ce qu'il allait faire ?

— Euh… Ya quelqu'un ? demanda le bel apollon de l'autre côté de la cloison.

Kuroo ne pipa mot. Il avait les fesses douloureuses, et du shampooing dans les yeux, mais il resta silencieux. Qu'est-ce qu'il pouvait bien faire, s'annoncer ? Oui ce serait plus simple… Ou alors il pouvait partir, ni vu ni connu… Non, il ne s'était pas encore rincé les cheveux, hors de question qu'il les laisse ainsi, son intégrité capillaire en dépendait ! Il pouvait toujours attendre que l'autre décide de se désintéresser de lui et s'en aille…

— Ya quelqu'un ? réitéra le chanteur de salle de bain.

Kuroo fonça les sourcils, sa voix avait sonné de façon moins percutante cette fois, méfiante, et presque craintive. Merde, il n'avait pas forcément envie de transformer la vie d'Hercule le chanteur de douche en scène de Psychose. Alors, il inspira, et de sa voix la plus mélodieuse, reprit :

« Too late, my time has come,

Sends shivers down my spine,

Body's aching all the time."

Hercule échappa un pouffement, agréablement surpris de son intervention, et se remit à chanter :

« Goodbye everybody, I've got to go,

Gotta leave you all behind and face the truth"

Et à tue-tête, ils hurlèrent en chœur :

« Mama ooh ooh ooh

I don't wanna die

I sometime wish I'd never been born at all"

S'en suivit un duo de guitare-voix digne des plus grands! La suite fut tout simplement grandiose, chacun s'étant abandonné à la musique en oubliant qu'ils étaient en train de chanter en duo avec un total inconnu, simplement embarqués par l'effervescence du moment et l'euphorie que déclenchait cette chanson. Plus ils avançaient dans les paroles, et plus leurs voix se faisaient fausses. Kuroo n'en eut que faire, et continua de s'époumoner.

Lorsque les dernières notes de la chanson moururent et que le silence s'étendit de nouveau, ils le laissèrent s'étirer encore, toujours un peu sonnés de ce qui venait de se passer. Finalement, ils rirent en chœur.

— Excellent mec ! le félicita Hercule Mercury de l'autre côté de la cloison.

— T'étais pas mal non plus, lui répondit le brun.

— Pff… Faudra qu'on remette ça en tout cas gars ! -Kuroo l'entendit ranger ses affaires - Bon je te laisse, à plus.

Et c'est ainsi qu'Hercule Mercury, le chanteur de salle de bain le plus sexy que la terre ait jamais porté, disparut de sa vie.

— Oh, par contre Bro, tu feras gaffe, t'es pas censé être là sur ce créneau, mais j'dirais rien, bye !

La porte claqua de nouveau.

Kuroo resta encore un moment planté là, avec les cheveux toujours pleins de shampooing, un bon bleu en préparation sur les fesses, et un sourire benêt aux lèvres : il espérait une seule chose, que son chemin croise de nouveau celui de cet individu qui était désormais pour lui l'unique et formidable Hercule Mercury. Cette journée avait décidément bien commencé.

— *—

Dude ! I'm telling you, it was amazing! I do, hum, did not knew he was here! And then we start singing together!

Kuroo n'avait pas attendu avant de commencer à dépeindre sa pittoresque aventure à Chris. À peine arrivé dans l'amphithéâtre, il s'était rué sur lui pour commencer à lui décrire la scène qu'il venait de vivre, dans un anglais brouillon, mais que le blond semblait parfaitement suivre.

Sounds like you had tons of fun Kuroo-san. Were you able to see him?

Yeah! Well kind of, I didn't saw his face but…

— Et il était bien gaulé ?

Kuroo, surprit, se retourna en direction de la voix qui venait de l'interrompre. Un léger rictus lui échappa quand il reconnut Oikawa.

— Un putain de dieu vivant ! lui répondit le brun, un sourire un rien concupiscent aux lèvres.

Oikawa haussa un sourcil, feignant le dédain pour dissimuler son amusement. Il lui fit un vague geste de balayement de la main pour lui signifier qu'il devait se décaler pour lui laisser la place. Kuroo s'exécuta, satisfait de voir la diva se mêler à la plèbe. Il croisa le regard de Chris, surpris d'un tel événement.

Oh, we're friends now ! lui indiqua le brun.

Oikawa fit claquer sa langue en levant les yeux au ciel :

Don't overstep the line, we're barely acquitances, répliqua l'intéressé, dans un anglais piqué d'une arrogance toute britannique dont les résonnances seyaient parfaitement au personnage.

Malgré l'apparente mésestime à son égard, la diva s'installa à ses côtés, commençant à déballer ses affaires. Il se stoppa cependant quand son regard tomba sur Kuroo qui paraissait ardemment amusé par la situation.

Kuroo-san, are you aware that you look like a psychopath?

Le concerné pouffa avant de rétorquer :

Oikawa-san, are you aware that you look like a prick?

Le châtain le défia un instant du regard, avant qu'une expression d'un amusement plus infantile ne se dessine sur ses traits.

I don't just look like one, and I take it as a compliment.

Kuroo ne put se retenir d'exploser de rire, surprit de la répartie.

You don't break that easily do you ?

Have you met my mate? I would be dead by now if my skin wasn't thick enough.

Pff, yeah… He's tough…

Les deux échangèrent un regard, qui s'approchait doucement de la complicité. Finalement Kuroo se tourna de nouveau vers le blond :

Hum Chris, this is Oikawa-san.

— Ravis de te rencontrer Oikawa-san, le salua l'intéressé en inclinant poliment la tête.

— Tu parles japonais ?

— Un peu, j'essaye d'améliorer.

Un peu, le mot était faible. Il se débrouillait parfaitement bien et comprenait presque impeccablement. Chris et lui avaient pris l'habitude de communiquer en anglais, mais avec le temps, le changement entre les deux langues lors de leur discussion était presque constant.

— J'ai remarqué que ton anglais est très bon Oikawa-san.

Kuroo haussa un sourcil, pas sûr de comprendre d'où lui venait l'envie de complimenter la diva. Et puis, il ne lui avait jamais fait la remarque à lui !

— Oh merci, lui répondit le châtain, d'une courtoisie que Kuroo ne lui connaissait pas.

Le silence s'installa. Chris avait l'air de se retenir de parler. Ou peut-être révisait-il simplement la construction syntaxique de la phrase qu'il s'apprêtait à dire ?

— Oh, Oikawa-san, je m'excuse pour la dernière fois, nous n'avions pas l'intention de te défier.

— C'est rien, je…

Kuroo se retourna brusquement sans attendre qu'Oikawa ne finisse sa phrase :

— T'avais compris ?

— Euh oui…

Kuroo regarda son ami comme si un troisième œil venait de lui pousser au milieu du front.

— Mais…

— Tout le monde n'est pas un bêta pommé comme toi Kuroo !

Le concerné se tourna de nouveau pour lancer un regard désabusé au châtain, ce qui le fit sourire.

Chris ! Please say something !

Le blond le regarda, mais ne sembla pas réagir. À la place, il décida de changer de sujet :

— Tu me racontais que tu espionnes les gens dans les douches du gymnase.

Oikawa ricana alors que Kuroo s'empourprait, incapable de rétorquer quoi que ce soit. Chris lui sourit, lui signifiant qu'il ne faisait que le tourmenter amicalement. Sous ses airs de géant taciturne, Kuroo commençait à découvrir que l'individu était plus joueur qu'il n'y paraissait de prime abord.

— Moquez-vous ! N'empêche que c'était glorieux, et que je ne regrette rien !

Good, that's what matters the most, lui répondit le blond avec un sourire en coin. Qu'est-ce que vous avez chanté ?

— Oh, Bohemian Rabsody !

— Bien gaulé et un bon répertoire ! Tu n'aurais pas dû le laisser filer, reprit malicieusement le châtain.

— Hum, je pouvais pas, il était dans la pièce d'à côté… Il m'a aussi dit que j'étais pas censé être là, du coup j'ai fait profil bas…

Oikawa fronça les sourcils, puis échappa un léger rire moqueur :

— T'es vraiment un bêta pommé c'est pas possible…

— Quoi ? Pourquoi ? Qu'est-ce que j'ai fait encore ?

— Les salles de sport sont non mixtes, du coup les horaires sont décalés.

Kuroo fronça les sourcils, profondément troublés :

— Heu… mais c'était pas une meuf ? À moins qu'il ait cru ça, je pense pas que…. Oh… tu parlais de sexe secondaire…

Oikawa et Chris hochèrent la tête.

— Mais pourquoi les horaires sont séparés ?

Le châtain haussa les épaules :

— J'en sais rien moi, qu'est-ce que j'y peux s'y les administrateurs sont des gros débiles ?

Kuroo s'apprêtait à reprendre quand la porte du bas de l'amphithéâtre claqua et que leur prof de biologie fit son apparition, se dirigeant d'un pas pressé vers l'estrade en commençant déjà à déballer son cours. Le brun se tut et sortit finalement de quoi noter. Il mit cependant plusieurs minutes à se concentrer sur le cours, déconcerté par ce qu'il venait d'apprendre. Quand il réussit finalement à détacher son esprit de la question, ce fut des images somme toute plus agréables, bien que peu prônes à la sérénité et à la concentration, qui lui vinrent à l'esprit. Heureusement, l'écran d'Oikawa était pile dans son champ de vision. Ainsi, il se contenta de recopier mécaniquement ce qu'il voyait, alors que le reste de ses neurones étaient eux affairés à une tâche bien plus sympathique.

En tout cas, il n'était pas près d'oublier cette rencontre improbable.

-/-

Une des choses qui avaient le plus surpris Kuroo en arrivant à Tokyo était que la nature n'était jamais bien loin. Difficile à croire en traversant le centre-ville peuplé de gratte-ciel et de néons plus que de vie. Dans cette mégalopole où tout fourmille et rien ne s'endort vraiment, vivaient en fait des multitudes de mondes cachés, de bulles de verdure ou de temps défaites du faste tokyoïte. Au détour d'une rue grouillant de troquets ambulants, on pouvait trouver une vieille maison traditionnelle serrée entre deux immeubles décrépis, un temple au milieu des avenues, un étang bordé de ginkos au milieu du quartier des affaires. L'université ne faisait pas exception, et au milieu des bâtiments néogothiques et des vestiges de quelques bâtisses traditionnelles, on trouvait toujours ces poches de natures. Les week-ends où le temps était doux, il marchait jusqu'au parc d'Ueno, là-bas, bien qu'il faille s'éloigner des marcheurs du dimanche et des touristes, la compagnie des arbres silencieux y était bien agréable. Entre deux cours, Chris et lui allaient souvent s'installer près de l'étang de Sanshiro, même si le reste des étudiants commençaient à avoir entamé la même migration qu'eux et que le silence se faisait moins présent, l'endroit restait des plus agréables.

Cette après-midi-là, Kuroo mit plus de temps que d'ordinaire pour se remettre de la sieste qu'il avait faite dans l'herbe, et ce ne fut que parce que Chris l'avait vigoureusement secoué qu'il avait fini par se lever. Malheureusement pour lui, il devait bientôt retourner s'enfermer dans un amphi à écouter sa professeure de microbiologie débattre des différences entre bactéries et archées.

Au moment où ils repassèrent devant l'étang, il reconnut la silhouette assise sur un rocher plat tout au bord de l'eau. Un sourire s'étendit sur ses lèvres alors qu'il sentit son cœur se soulever d'euphorie pétillante.

— Attends je reviens ! indiqua-t-il à Chris avant de se diriger vers l'étang.

Il s'avança tout doucement, comme s'il devait s'approcher d'une créature qui risquait de s'envoler en l'apercevant. Une fois à sa hauteur, il se pencha en avant, et glissa à voix basse :

— Qu'est-ce que tu lis ?

Akaashi se retourna. Un sourire s'étendit sur ses lèvres quand leurs regards se croisèrent.

— Les Fleurs du mal, de Baudelaire, un poète français.

— Hum, j'oubliais que j'avais affaire à un intellectuel.

Akaashi haussa un sourcil, amusé :

— Que faisais-tu ici, si ce n'était pas pour lire de la poésie au bord de l'eau ?

— La sieste.

— Passetemps tout à fait acceptable…

— N'est-ce pas !

Ils continuèrent à discuter quelques minutes. Les rayons du soleil se perdaient dans les cheveux noirs d'Akaashi, y laissant quelques perles d'or qui scintillaient au rythme du vent dans les feuillages tamisant la lumière. Au bout d'un moment, Kuroo se rappela qu'il avait abandonné le blond derrière. Quand il tourna la tête, ce dernier l'attendait au bord du chemin. Il lui fit signe de le rejoindre quand leurs regards se croisèrent.

— Un ami ?

— Oui, attends je vais te présenter.

Une fois arrivé à leur hauteur, Chris inclina la tête, geste qui fut réciproqué par le brun.

— Akaashi, je te présente Chris, Chris, Akaashi. Tu sais, c'est lui qui m'a secouru quand je suis arrivé.

— Secouru est un bien grand mot…

— Tu parles, sans toi pas sûr que je sois arrivé chez moi avant le lendemain matin.

Akaashi leva les yeux au ciel mais ne dit rien.

— Oh j'y pense ! Chris parle allemand aussi ! Vous pouvez discuter… Chris, speak to him.

L'interpellé tourna de nouveau son attention sur eux. Kuroo dut se répéter, mais la demande sembla le déstabiliser :

In what ? demanda-t-il avec hésitation

Your native tongue! He'll understand!

Hum… Are you sure?

Yes! Come on man!

Chris hésita un instant, puis tourna son regard vers Akaashi, avant de se mettre à parler dans une langue que Kuroo ne comprenait nullement. Akaashi sembla plus confus qu'autre chose, et tourna son regard vers Kuroo :

— Hum, Kuroo-san. Bien que cela y ressemble, ce n'est pas de l'allemand…

Kuroo fronça les sourcils, perplexe, mais alors qu'il allait reprendre, Chris reprit la parole. La sonorité de ses mots avait légèrement changé, et il vit la confusion du brun s'envoler aussitôt alors que ce dernier lui répondait, dans une mélodie linguistique qui sembla s'accorder à celle du blond. Ils échangèrent encore quelques secondes avant qu'Akaashi n'échappe un rire. Il adressa à Kuroo un regard piqué d'amusement :

— Kuroo-san, ton ami n'est pas allemand, tu le sais ça ?

— Quoi ?

Il tourna la tête vers son ami, lui transmettant son trouble alors que ce dernier se contenta de hausser les épaules.

Where are you from then?

— Luxembourg.

— C'est pas en Allemagne ça ?

Akaashi échappa un léger rire :

— Non Kuroo-san, c'est un pays. Enfin, un grand-duché plus précisément.

Chris hocha la tête.

— Mais c'est où ?

Between Belgium, France and Germany, lui répondit le blond.

Kuroo resta muet plusieurs secondes :

— Merde… Je suis vraiment nul en géographie…

Chris ne répondit rien mais un sourire légèrement moqueur s'étendit sur ses lèvres.

But you told me you speak German!

I do. I also speak French, English and Luxembourgish.

Kuroo en resta bouche bée. L'information sembla cependant ravir Akaashi, qui se remit à parler avec Chris, dans une langue toujours inconnue au bataillon pour les oreilles de Kuroo. Ce dernier les regarda donc sagement dialoguer, sans nullement comprendre ce qu'ils pouvaient bien être en train de se dire. Il y avait quelque chose de troublant, mais de terriblement agréable à entendre la voix d'Akaashi rouler si étrangement, à changer la musique se sa voix et le rythme de ses mots. Ils furent cependant coupés quand le téléphone d'Akaashi se mit à vibrer.

— Mince, c'est mon alarme. Je dois y retourner, annonça-t-il en remballant prestement ses affaires.

Il se redressa aussitôt

— En espérant vous revoir vite !

Et il s'éloigna d'un pas rapide.

— Euh… Oui, à plus tard… le salua Kuroo à son tour, un peu pris de court par ce départ précipité.

Mais le brun avait déjà disparu. Son regard resta un instant fixé sur le bosquet derrière lequel avait disparu le beau brun, avant qu'il ne tombe de nouveau sur Chris.

So… You're not German.

Chris échappa un rictus et hocha négativement la tête.

— Désolé de te décevoir Kuroo, ajouta-t-il, taquin.

Il vint s'assoir à côté du brun.

— C'est rien, je suis juste passé pour un débile, mais ça va.

Chris hocha vaguement la tête. Il le regarda un instant, silencieux, avant de lui sortir de but en blanc :

— Tu aimes bien non ?

— De quoi ?

— Akaashi-san.

Kuroo manqua de s'étouffer avec sa salive.

— Pourquoi tu dis ça ! répliqua-t-il, en tentant temps bien que mal de ne pas rougir comme une lycéenne.

— Je sais pas… Il a l'air de bien t'aimer lui.

Come on, stop your bullshit ! s'empressa de répondre Kuroo, pour le coup l'anglais lui permit de paraitre plus détacher qu'il ne l'était vraiment.

Le blond haussa un sourcil, très peu impressionné, et visiblement amusé par le comportement du brun :

Alright, if you say so…

Kuroo tourna les yeux vers le lac, signifiant que la discussion était terminée. Cependant , un détail le chagrinait :

— Pourquoi tu dis ça ?

— De ?

— Bah de, lui, par rapport à moi ? Ce que tu viens de dire.

— Oh ! Hum… Ses yeux sur toi, je sais pas.

Kuroo leva les yeux au ciel, avant de se laisser tomber en arrière pour s'allonger, ce qui lui épargna de subir plus longtemps le regard de son collègue.

— Entre Akaashi-san, et le dieu grec de la douche, tu trouves bien Kuroo-san.

Décidément, cet homme tenait à le persécuter !

D'ailleurs, il n'avait jamais fait part de ses goûts à l'individu, mais le blond semblait ne pas avoir eu besoin de lui pour comprendre tout seul. Était-il si lisible ? Ou peut-être le concerné était-il trop perspicace ? En même temps il ne s'était pas gêné pour décrire les atouts physiques d'Hercule Mercury, pas difficile d'en tirer des conclusions...

— On devrait pas tarder à repartir, c'est bientôt l'heure non? demanda Kuroo pour mettre court à cette discussion qui commençait très grandement à l'embarrasser.

— Oui, il faut même un peu aller vite pour aller là-bas.

Ils se levèrent tous deux d'un même mouvement, mais Chris se pencha pour rattraper quelque chose qui était tombé au sol, avant de le tendre au brun. Il découvrit qu'il s'agissait du livre que parcourait Akaashi un peu plus tôt.

He forgot his book…

Oh… Give it to me, I'll give it back to him.

Le blond lui laissa le prendre, mais son sourire taquin n'échappa nullement au brun :

— Quoi ?

— C'est du français… Si tu veux je peux traduire pour toi, tu pourras lui dire des poèmes.

Décidément, ce gars voulait sa mort. Crise cardiaque, le crime parfait, pas d'arme du crime, pas de trace de lutte, rien qui puisse trahir une quelconque intention de nuire… Ingénieux. Mais il n'avait pas dit son dernier mot !

— Quand tu auras appris des poèmes en japonais, j'en apprendrais en français.

— Peut-être que je sais déjà ça.

— Pff, bah vas-y, je t'attends.

Chris prit son masque le plus sérieux, et commença à réciter des haïkus. Kuroo ne put s'empêcher d'exploser de rire. Cependant, le blond ne s'arrêta pas, et continua les haïkus, ces derniers devenant si improbables que Kuroo se douta que certains devaient avoir été inventés sur le moment. Il ne s'arrêta que lorsqu'ils furent installés dans l'amphithéâtre.

En sortant ses affaires dans son sac, Kuroo effleura la tranche du livre qui s'y trouvait. Il échappa un sourire et s'en saisit, avant de discrètement parcourir les pages. Chris lui avait donné une bonne idée, peut-être lui demanderait-il de lui traduire quelques passages finalement…

-/-

Il était 15h35 quand Akaashi arriva au Fukuro café le jour suivant. Il n'était pas dans ses habitudes d'arriver en retard, il en avait même une sainte horreur. Mais une fois que sa professeure de lettre moderne était embarquée dans un monologue, il était difficile d'y échapper en toute discrétion. C'est donc un peu essoufflé qu'il passa derrière le comptoir. Seul Kai-san était là pour le moment, ce dernier, nullement affecté par son retard, se contenta de hocher vaguement la tête quand il s'en excusa.

— Oh, Akaashi-san, intervint Kai alors que le brun allait se diriger vers le vestiaire pour y déposer ses affaires, quelqu'un est passé tout à l'heure pour toi.

— Oh ? De qui s'agissait-il ? demanda distraitement l'intéressé.

— Le jeune homme qui était venu te voir la fois dernière.

Kuroo-san. Akaashi fit mine de ne pas réagir, et resta silencieux.

— Il est venu te ramener ça, lui indiqua son collègue en lui tendant un livre.

Surpris, Akaashi le saisit : il s'agissait de son exemplaire des Fleurs du mal. Lui qui pensait l'avoir égaré, il était bien satisfait de le retrouver. Surtout qu'il avait annoté la plupart des pages, recommencer ce travail aurait été un véritable calvaire !

— J'ai dû l'oublier au bord de l'étang… Je le remercierai plus tard, merci Kai-san.

L'individu hocha la tête et retourna à son travail, sans poser plus de questions. Après ce qui s'était passé la dernière fois, Akaashi était bien content que ses deux autres collègues ne soient pas dans les parages, il n'aurait pas pu éviter leurs railleries si cela avait été le cas.

Alors qu'il franchissait la porte des vestiaires, il constata qu'un morceau de papier, déchiré à la main, avait été coincé entre deux pages du livre qui lui avait été rendu. Intrigué, il ouvrit à l'endroit marqué. En travers du papier, calligraphié d'une plume qu'il ne connaissait pas encore, il lut :

« Je ne savais pas que tu avais connu Baudelaire »

Rien de plus. Akaashi fronça les sourcils, rendu perplexe par la nature nébuleuse du message. Ce n'est qu'en retirant le morceau de papier du livre qu'il en découvrit la signification. Il mit quelques secondes à traiter l'information, avant de sentir ses joues s'empourprer. Il sourit, et fut bien heureux d'en être le seul témoin, car qui sait ce qu'on pouvait y lire.

Il replaça le morceau de papier à sa place, page 31. Et referma son livre sur ce poème : « Hymne à la beauté ».

-Fin du chapitre-

Woh, et bien il s'en est passé des choses ! On en a vu du monde 😉 Chapitre un peu plus long que les précédents (j'avais même oublié que j'avais mis tout ça dans ce chapitre j'avoue), j'espère qu'il vous a plu !

Prochain chapitre : Le retour d'Hercule Mercury

« — Kageyama m'a dit qu'il y avait une fête sur le campus ce week-end.

— Oh oui ! C'est la fête organisée par le cercle étudiant ! intervint Yamaguchi, toutes les facultés y participent, et généralement la première de l'année est démentielle !

— Ouais, c'est quand du coup ?

— Samedi soir, lui répondit Kageyama.

Deux jours.

Kuroo sentit un frisson d'excitation pétillante le traverser. Cela allait être sa première fête universitaire de l'année dans sa nouvelle ville d'adoption, et il l'espérait mémorable.

Et bordel qu'elle le fût. »

À dans deux semaines 😉