Résumé du chapitre : « C'est maintenant qu'il faut vous imaginer le genre de séquence cinématographique symptomatique des comédies romantiques. Vous voyez ? Celles où les deux protagonistes s'embarquent dans des aventures pittoresques, souvent infantiles, parfois délinquantes, toujours adorablement stupides. Ellipse habile montée sur fond de musique pop commerciale. Vous voyez ? »

Chapitre 8 : TPO mes couilles

Et en effet, ce ne fut absolument pas la dernière fois que sa route croisa celle d'Hercule Mercury.

La première fois que leurs chemins s'étaient recroisés, l'individu était apparu sans crier gare alors que Kuroo était tranquillement en train de déguster son repas au restaurant universitaire en compagnie de sa très chère diva. Kuroo avait presque bondi quand il avait senti quelqu'un se pencher à son oreille. Dans un murmure, une voix sensuelle lui avait murmuré : « Tes yeux sont si bleus que je voudrais faire du Kayak dedans ». Kuroo avait immédiatement reconnu la voix de son cher Hercule Mercury, qui avait disparu aussi vite qu'il était arrivé. L'atterrement et la surprise passés, Kuroo avait explosé de rire, amusé par l'absurde de la situation, sous le regard inquiet d'Oikawa.

La seconde fois, ce fut Kuroo qui passa à l'action le premier. Alors qu'il rejoignait son bâtiment de cours, il avait aperçu Mister Mercury assis sur un banc. Il s'était approché à pas de loup pour ne pas risquer d'être repéré. Une fois arrivé à sa hauteur, il s'était penché, et de sa voix la plus suave et sensuelle, lui avait confié : « Ta mère ne serait pas fermière ? Parce que t'es une sacrée jolie poulette », et s'était enfui en ricanant bêtement.

Ainsi commença leur correspondance abracadabrante. Les échanges furtifs se poursuivirent, ils se cherchaient l'un l'autre afin de poursuivre leur compétition du « qui aura la phrase d'accroche la plus crétine ». Plus leur jeu se poursuivait, plus l'absurdité se faisait grandissante, voir démesurée.

« Ton père il est pas fermier ? Parce que t'es un vrai tracteur » sonna la fin de leur compétition. Kuroo avait tant ri qu'il s'en était presque étouffé.

Ne vous méprenez pas : leur histoire ne s'arrêta pas là. Certes, plus de blagues furtives avant de prendre ses jambes à son coup, mais ils commencèrent à passer plus de temps ensemble, à se retrouver sur le campus de temps à autre pour manger ensemble ou tout simplement trainer. Leurs conversations cependant ne perdirent rien de leurs insolites : ils pouvaient passer l'intégralité d'un repas à ne s'exprimer qu'en onomatopée, à aborder d'un air docte des thématiques du genre « les poissons et les bicyclettes : pour ou contre le sport aquatique », ou tout simplement à ricaner bêtement en regardant des photos de blob fish. Leurs échanges étaient pétillants et juvéniles, absurdes et fantasques, interloquant et crétinement prolixe. Tous ces petits fils épars avaient fini par tisser un lien tendre entre eux, et chaque jour de nouveaux fils venaient resserrer le tissage de leur amitié.

— Bro… On fait quoi maintenant ?

Kuroo redressa la tête pour faire face à son acolyte. Ils se regardèrent longuement sans rien dire, avant que le brun ne reprenne :

— J'sais pas… On peut trouver à se caler autre part pour réviser ?

En effet, l'idée première avait été de se retrouver à la bibliothèque centrale pour réviser ensemble. Cependant, leur inspiration studieuse s'était vite évaporée, rapidement remplacée par leur penchant pour le lacunaire cérébral et la bêtise. Ils avaient donc commencé à retracer l'histoire épique d'un Stabilo partant en croisade mystique à travers le monde. Leurs petites histoires avaient dû malheureusement prendre fin lorsque le palais sacré construit uniquement à base de stylo bic s'était écroulé. La résonnance de son effondrement avait ricoché sur tous les murs de la bibliothèque, ce qui évidemment les avait fait exploser de rire. Ne pouvant cependant pas se satisfaire d'une expression discrète, le sonore de leur hilarité avait très vite mené à leur perte : une expulsion hors de la bibliothèque par une bibliothécaire courroucée et une horde d'étudiants en math froissés.

Bokuto retroussa le nez, les sourcils arqués :

— On peut… Mais j'ai plus envie de bosser…

— Moi non plus, avoua Kuroo.

— Qu'est-ce qu'on fait du coup ?

— Je sais pas.

Bokuto échappa un soupire et se laissa mollement retomber à côté de son acolyte. Les deux compères restèrent ainsi de longues minutes, à regarder le sol avec désolation.

— Mais bon, est-ce bien raisonnable d'abandonner ?

— Non… Mais on va où ?

— Je sais pas, on peut aller en ville, proposa le brun.

— Trop de monde en ville…

— Pas obligé d'aller en hyper centre, je connais quelques cafés qui sont plutôt sympas…

— Hmm…

Bokuto laissa sa tête retomber sur ses genoux.

— Ou alors, reprit ce dernier.

— Ou alors ?

— On va en ville…

— Oui ?

— Mais on travaille pas.

Kuroo échappa un pouffement :

— J'entends, j'entends, mais que proposez-vous à la place ?

— J'ai entendu qu'y'avais un nouveau complexe qui venait d'ouvrir, mais personne ne veut y aller avec moi.

— Pauvre de toi. Qu'est-ce qu'il y a là-bas ?

— Oh rien, pas sûr que tu sois intéressé… Bokuto jeta un coup d'œil malicieux à son compère, juste un centre d'arcade, de la bouffe, un parc à trampoline, un...

— Chut ! le coupa brusquement le brun en plaquant un doigt sur ses lèvres. N'en dis pas plus, je suis déjà conquis.

Bokuto lui sourit de toutes ses dents, et Kuroo en fit de même, l'excitation était tel qu'elle tenait presque de la démence. D'un bond, ils se redressèrent tous deux, empoignèrent leur sac à dos et se ruèrent en direction du métro en gloussant puérilement.

-s-

Malgré leur grande hâte, ce ne fut que deux bonnes heures plus tard que les deux compères arrivèrent sur les lieux. Le chemin pour s'y rendre avait été semé d'embuches. Ils étaient tout d'abord passés devant un magasin de friandise dans la galerie souterraine du métro. Ne voulant surtout pas manquer à leur devoir de citoyens, ils en étaient ressortis avec l'équivalent de deux kilogrammes de crocodiles et autres merveilles bourrés de glucose. Ils étaient ensuite passés devant moult boutiques de vêtements, qu'ils avaient bien entendu visités une à une. Ce qui s'apparentait à du lèche-vitrine au début avait fini par tourner à la compétions du « qui aura le look le plus innommable pour aller danser », chaque tenue devant bien évidement être accompagné d'un défilé en bonne et due forme. Kuroo avait finalement déclaré forfait (une fois encore) quand son acolyte s'était présenté à lui vêtue d'un crop-top vert fluo surmonté d'un haut de bikini jaune vif, d'un short jaune canari à point bleu et de chaussettes ornées de petits canards multicolores. Kuroo avait ri si fort que la vendeuse du magasin, qui supportait déjà leurs gloussements depuis une bonne demi-heure, leur avait gentiment demandé de déguerpir.

Bokuto baissa les yeux sur la poche en plastique qu'il portait à la main. Kuroo pouffa en le voyant faire la grimace.

— Je comprends toujours pas ce qu'y t'as pris de les acheter…

— J'ai paniqué, répliqua Bokuto, je me voyais pas partir sans rien prendre quand même !

— Mouais, mais du coup tu te retrouves avec ces immondices.

Bokuto ouvrit la poche pour en sortir sa toute nouvelle… paire de chaussettes à canards multicolores. Il les regarda longuement, avant de déclarer sans grande conviction :

— Elles sont pas si mal non ?

Le brun ricana.

— Si ça te rassure de penser ça…

Son acolyte soupira profondément :

— Je sais pas ce que je vais en faire, pt'être que j'peux les refiler à quelqu'un…

— Pff, tu oserais offrir ça à quelqu'un, c'est abusé non ?

— Ouais t'as raison… Après, je suis sûr qu'un jour elles me serviront ! Imagine si je suis invité à une soirée costumée sur le thème des canards !

— C'est vrai que c'est super courant comme thème, répondit sarcastiquement le brun.

Lorsque Kuroo se tourna pour aviser son regard, il le trouva en train de regarder bêtement ses chaussettes, un sourire niais aux lèvres. Il haussa un sourcil :

— Tu penses à quoi ?

Bokuto releva les yeux.

— Je sais à qui je peux les offrir, lui répondit-il, un rien de tendresse dans le regard. Bon, go bro ! C'est parti ! S'exclama-t-il.

Avant même que le brun n'ait pu en demander plus, il lui attrapa le bras et le projeta à l'intérieur.

C'est maintenant qu'il faut vous imaginer le genre de séquence cinématographique symptomatique des comédies romantiques. Vous voyez ? Celles où les deux protagonistes s'embarquent dans des aventures pittoresques, souvent infantiles, parfois délinquantes, toujours adorablement stupides. Ellipse habile montée sur fond de musique pop commerciale. Vous voyez ?

Cette séquence-là, Kuroo la vit se dérouler dans sa tête, en direct, intégrant chaque regard, chaque rire, chaque éclat, chaque lumière, chaque seconde, avec la ferme intention de ne pas les oublier, de garder chaque instant gravé dans sa mémoire. Il se maudissait profondément, sa niaiserie le terrassait d'horreur honteuse autant qu'elle le remplissait d'allégresse. Et puis finalement, il lâcha prise.

Ils explorèrent tout le complexe, aucun flipper, jeu de danse ou autre simulation de course de moto ne leur échappa. Kuroo rit tant qu'il était persuadé de se retrouver le lendemain avec de terribles courbatures et une ligne d'abdos en plus. Le coup final lui fut porté lorsqu'ils se rendirent au parc à trampoline et se retrouvèrent à jouer à la balle au prisonnier avec une dizaine d'enfants âgés de pas plus de dix ans. Ces bougres n'étaient pas mauvais malgré le handicap de leur petite taille, et leur échapper n'avait pas été une mince affaire ! Finalement, dans la panique, les deux acolytes avaient fini par violemment rentrer en collision, ce qui les avait fait basculer en arrière, pour finalement rebondir et s'entrechoquer de nouveau. Les enfants, perfides qu'ils étaient, en avaient alors profité pour leur balancer une dizaine de ballons en mousses dessus. Les deux jeunes hommes avaient bien mis une dizaine de minutes à s'en remettre, étouffés d'hilarité.

Ne restait plus qu'une chose à tester, et cela promettait d'être mémorable : le circuit de Kart. En vingt-deux ans de vie terrestre, Kuroo n'avait pas encore eu l'occasion de réaliser un tel fantasme. Le jour était finalement venu !

Il avait découvert l'entrée de ce merveilleux endroit alors qu'il était en quête des toilettes. Il s'arrêta pour lire les conditions écrites sur la porte. Apparemment rien ne se mettrait entre lui et la réalisation de ce rêve d'enfant :

Taille : 1m50 : check

Âge : 13 ans : check

Poids : 40 kilos : check

TPO : aucune idée de ce que cela voulait bien vouloir dire, mais check

Toutes les conditions étaient réunies, il leur suffisait juste de confier leurs cartes d'identité pour la location du matériel, et le tour était joué.

Kuroo s'empressa d'aller vider sa vessie avant de rejoindre son compadre pour l'aviser de sa découverte. Il retrouva ce dernier la bouche pleine de dorayaki, entouré de tous les gosses avec qui ils avaient joué plutôt. Kuroo brava la foule juvénile pour saisir le bras de Bokuto et lui confia sa découverte. Cependant, il fut quelque peu déstabilisé de constater que son plan ne semblait pas ravir plus que cela son acolyte, ce qui, connaissant le personnage, était des plus étrange.

— Ya pas de conditions ? demanda finalement Bokuto.

— Non, juste plus de quarante kilos, je crois que tu vas passer non ? plaisanta le brun en détaillant son ami de la tête aux pieds.

— Ils demandent rien d'autre ? insista Bo, ne prenant même pas la peine de rebondir sur la remarque.

— Non, plus de treize ans ça va, il faut juste la carte d'identité pour la location, tu l'as ?

— Euh oui.

— Passe ! Kuroo frétillait déjà.

Bokuto sortit sa carte d'un geste timoré. Kuroo ne s'en aperçut même pas et la saisie instantanément. Il attrapa son compagnon par le bras et le traina jusqu'à l'entrée du circuit. Il le lâcha devant la porte, et se précipita vers le comptoir à l'intérieur.

— Pour deux ! scanda le brun sans plus de cérémonie en arrivant face au jeune homme installé derrière le comptoir.

Sa hâte sembla amuser ce dernier, qui échappa un sourire avant de s'adresser à lui :

— Certainement, il me suffit juste de vos cartes d'identité.

— Kuroo-san attends ! intervint Bokuto dans son dos.

Il fronça les sourcils. Kuroo-san ? Sérieusement ? Qu'est-ce qu'il lui prenait ? Il déposa les cartes et se tourna vers son compagnon, intrigué. Son trouble ne fit que s'accroitre lorsqu'il trouva ce dernier planté au milieu du hall, l'air paniqué.

Il s'apprêtait à lui demander ce qui lui arrivait lorsque la voix du vendeur lui parvint :

— Excusez-moi monsieur, avez-vous une autorisation ?

Bokuto baissa les yeux. Kuroo se tourna de nouveau vers le vendeur.

— Euh, une autorisation de quoi ?

Le vendeur tourna son regard vers Bokuto, et revint au brun. Il baissa le volume de sa voix, et parla d'un ton étrange, mêlé à la fois de mépris, de pitié et de pardon poli :

— De l'alpha.

Kuroo fronça les sourcils :

— Quel alpha ?

— Hum, l'autorisation de l'alpha pour l'oméga qui vous accompagne.

Kuroo phasa, profondément atterré par ce qu'il venait d'entendre. Il tourna le regard vers Bokuto et eut un violent coup au cœur en découvrant qu'il avait toujours le regard baissé, les traits froissés d'accablement et de honte. Cela suffit à le faire bouillir de rage.

— Vous vous foutez de moi ! répliqua-t-il acerbement, oubliant toute forme de politesse.

Le jeune homme face à lui émit un mouvement de recul, avant de réajuster sa posture et de reprendre :

— Non monsieur. Nous appliquons les normes du traité de protection des omégas, c'est indiqué ici.

Il lui montra le sigle « TPO » écrit sur le comptoir.

— Mais on nage en plein délire, murmura Kuroo pour lui-même.

— Désolé monsieur, mais sans je ne peux pas autoriser…

— Allez vous faire voir, le coupa le brun.

Il récupéra les cartes et fit volte-face, il empoigna Bokuto et se dirigea vers la sortie.

— Kuroo…

— Quelle bande de cons putain! Viens on se casse.

Tout compte fait, il y avait bien eu quelque chose contrariant la réalisation de son rêve d'enfant : la connerie.

-s-

— L'autorisation mon cul ! Non mais sans dec', c'est quoi ce bordel ! T'as l'autorisation d'être con comme ça toi ! grommela Kuroo en shootant dans un caillou.

Cela faisait déjà une bonne dizaine de minutes qu'ils avaient quitté le complexe, mais le brun ne décolérait pas.

Il tourna son regard vers Bokuto, assis sur les marches en face de lui. Il n'avait rien dit, se contentant de regarder le sol, profondément abattu. Kuroo en avait le cœur en miette. La colère retomba un peu, il s'approcha et interpella son ami en tapant doucement contre sa chaussure. Bokuto releva les yeux :

— Désolé.

— T'excuse pas, lui répondit le brun, t'y es pour rien si c'est des cons… Bordel, c'est vraiment injuste…

Bokuto échappa un sourire, sans joie.

— J'ai l'habitude.

— Tu devrais pas… Tu t'es vu, t'envoies plus de lourds que leur pseudo voiture de course !

Bokuto pouffa :

— Je sais.

— J'espère bien que tu le sais !

Le cœur de Kuroo se réchauffa un peu en constatant que sa remarque avait arraché un sourire -un vrai cette fois- à son ami.

— Désolé mec…

Bokuto releva la tête, lui servant sa meilleure tête de chouette effraie prise dans les phares d'une voiture.

— De quoi ? Toi non plus t'y es pour rien.

— D'avoir insisté… De t'avoir exposé comme ça…

Kuroo vint s'assoir en face de son ami.

— T'inquiètes bro… c'est rien !

Bokuto lui adressa un sourire qui se voulait rassurant. Le brun voyait bien qu'il n'en était rien, et cela lui donnait envie de tout péter, ou d'exploser en larme, au choix. Il n'en fit rien, et décida que ce n'était pas à lui de prendre autant de place émotionnellement. Le silence s'étendit plusieurs minutes, avant que Bokuto ne reprenne :

— Kuroo… Juste, promets-moi un truc…

— Hum ?

Il hésita. Le regard braqué au sol, il reprit dans ce qui tenait presque du murmure :

— Promets-moi que… Que même si tu connais mon secondaire maintenant, ça changera rien entre nous, hein ?

— Bo…

Ce dernier garda le silence, comme pour appuyer sa requête.

— Non Bo, je te promets que ça va rien changer… À part le fait que j'ai un putain de respect pour toi pour arriver à supporter ce genre de conneries !

Bo lui sourit, un peu tristement, mais sincèrement.

— Merci…

Kuroo lui rendit son sourire. Il vint ensuite appuyer sa tête sur ses genoux. Son ami se pencha en avant pour laisser retomber sa tête la sienne. Ils restèrent comme cela un moment, s'apaisant de la présence de l'autre.

Au bout de quelques minutes, Kuroo fit basculer sa tête sur le côté, et son ami se redressa légèrement, assez pour que leurs regards se captent de nouveau. Le brun sourit :

— Excuse-moi, t'étais pas à Hiroshima dernièrement ?

— Pff, non pourquoi ?

— Parce que t'es une putain de bombe nucléaire !

Les yeux de Bokuto s'écarquillèrent avant qu'il n'explose de rire.

— Ouf, un peu noire celle-là.

Peut-être, mais cela en avait largement valu la peine : Bokuto lui souriait.

-Fin du chapitre 8-

Chapitre un peu plus court peut-être, mais j'espère qu'il vous aura plu !

Prochain chapitre : Sérendipité.

Kuroo recroise la route de quelqu'un dont il avait perdu la trace, mais que son cœur n'a jamais oublié.