Résumé du chapitre : « Il avait beau essayer de la chasser, il la connaissait bien la raison de son insomnie… Les raisons plutôt… Il ne pouvait plus vraiment se mentir maintenant, pas après cette semaine, pas après ces trois petits événements qui avaient bien foutu le bordel dans sa tête. Kuroo était d'ordinaire plutôt honnête avec ses sentiments… cette fois il s'était permis de les ignorer trop longtemps, et voilà que tout lui revenait en pleine gueule avec une violence monstrueuse…

Triple homicide contre son pauvre cœur désolé… »

Chapitre 11 : Triple homicide sur un cœur désolé

Kuroo tourna la tête en direction de son réveille : 2 h 45 du matin. Il sentit une vague d'angoisse commencer à monter en lui. Les examens de mi-semestre approchaient à grands pas, il se devait d'être en forme pour le lendemain… enfin pour dans environ cinq heures… Bordel. Il avait prévu de rejoindre Oikawa pour réviser la biochimie ensemble, l'individu en question allait certainement le lyncher s'il n'était pas en état de suivre. Sans oublier qu'il était quasi impossible de le supporter sans un minimum de sept heures de sommeil.

Il ferma les yeux et inspira profondément pour tenter de repousser l'inquiétude tout au fond de lui et enfin trouver le sommeil. Kuroo avait l'habitude de ces états d'agitation nocturne...diable, son caractère insolent d'insomniaque avait constitué l'entièreté de son identité sociale de lycéen pendant près de trois ans. Heureusement, il avait eu le temps de se trouver deux, trois techniques pour parer à ce genre d'hyperéveil noctambule.

Kuroo ouvrit de nouveau les yeux, il fixa le plafond en long moment, restant parfaitement immobile. Au-dehors, la nuit était presque silencieuse, elle avait l'étoffe des heures tardives qui n'existe qu'entre deux eaux d'un monde étrange et flou.

Il éloigna son esprit de ce qui le tourmentait, et s'appliqua à le laisser s'engager dans des directions absurdes. Dans ce genre de situation, Kuroo avait trouvé que calculer des choses improbables lui était d'une grande utilité pour l'éloigner de ses démons. Des questions du genre : Combien de fois avait-il acheté de bouteille de shampoing depuis janvier 2013 ? Combien de kilomètres avait-il parcouru dans l'univers sachant que la galaxie se déplace à… il ne savait plus exactement combien de milliers d'années-lumière par seconde, il devrait vérifier sur Google… Combien d'éponges fallait-il pour composer une forteresse de douze mètres de haut ?

D'ordinaire, cela le drainait tellement qu'il finissait par s'endormir.

Son esprit se tut une seconde. Cela avait été une bien étrange semaine pour Kuroo… Peut-être l'une des plus troublantes de son existence (et pourtant il en avait vécu des événements incongrus). De son existence… Ça fait beaucoup non ? D'ailleurs combien de jours s'étaient écoulés depuis sa naissance ?

Voyons, le 17 novembre dernier, cela faisait exactement 22 ans… 365 jours en une année… Merde, et les années bissextiles ? Rohh, on arrondit, on dit 365,25 ... -il saisit son téléphone et ouvrit la calculatrice, il n'allait quand même pas calculer de tête- 365.25x22… 8035.5 jours… Et jusqu'à aujourd'hui ? 13+ -il compta sur ses phalanges pour s'assurer du nombre de jours par mois- 31 +28 +31 +30+… 23. Le résultat lui vint avant même qu'il n'ait eu le temps de taper sur la calculatrice : 8193.5 jours… Le 0.5 était ridicule… Il n'avait jamais vaincu une moitié de journée… Quoique, ses journées de gueule de bois devaient bien compter pour des demi-journées, et puis il était actuellement 2 h 55, ça fait des bouts de jours non ?

Kuroo se redressa, attrapa son sac pour y prendre son agenda, où il nota le résultat de son calcul. Il le contempla longuement. Un rictus lui échappa. Tous ces putains de jours sur cette maudite planète, et il en était encore là ? Les battements de son cœur se répercutaient en échos dans ses tempes. Il put constater qu'étrangement, malgré le tumulte de son esprit, son rythme cardiaque ne semblait pas plus affecté que ça. Peut-être que ce brave organe avait l'habitude maintenant… Combien de fois d'ailleurs avait-il battu ?

Voyons voir… Il était plutôt en bonne santé, et sportif… Il devait être à quoi… allez, disons 70 battements par minute (prendre une minute pour calculer ne lui vint pas à l'esprit). 8035.5x24 (+3 maintenant) x60 = 11 571 300 minutes depuis sa naissance (grosso modo, il ne se rappelait plus l'heure exacte de sa naissance). Soit 809 940 600… 601,602,603 battements. Comment ce truc pouvait-il encore fonctionner correctement ? Sachant que ce fourbe d'organe n'avait pas attendu sa naissance pour commencer à battre… Ok, le cœur commence à battre à partir de quoi… quatre semaines ? Ouais mais à combien ? Bon disons depuis sa naissance alors c'est bien. Mais… il n'avait pas toujours eu un cœur d'athlètes non ? Et puis, ce serait se mentir que d'établir qu'il l'était toujours.

Et puis, un cœur ça ne bat pas immuablement à la même fréquence… Il ne comptait pas le nombre de fois où il avait eu la frousse par exemple… Comme lorsque l'étagère du salon lui était tombée dessus quand il avait dix ans… Ni le nombre de fois où il avait couru après un ballon, pour sûr cela devait compter non ? Il n'avait pas non plus compté les moments d'euphorie, comme lorsqu'il avait remporté son premier match… L'excitation quand il avait atterri à Tokyo… Bordel, il n'avait pas compté le nombre de fois où il était tombé amoureux, où il avait fait l'amour, où même juste les fois où il s'était branlé.

Il n'avait pas non plus compté le nombre de fois où il avait manqué une marche et avait dévalé le reste des escaliers sur les fesses; le nombre de fois où il avait manqué de peu de se faire percuter par un vélo, une mobylette, et tout autre engin doté de roues où il s'était aperçu qu'il avait loupé une deadline importante. Le nombre de fois où il s'était engueulé avec ses sœurs, où il avait ri avec elles; la fois où il avait failli faire tomber son sac du

3ème étage de son lycée; la première fois qu'il avait vu Akaashi; où il s'était emporté contre les lacets de ses chaussures, où il avait dit « Vous aussi » au serveur du resto qui lui souhaitait un bon repas; où il s'était retrouvé cul nu en voulant escalader une barrière et que son jean s'était pris dans les piques aux sommets; quand il avait entendu la voix de Bokuto pour la première fois dans ces douches de gymnase, le nombre de fous rires qu'il avait eus; le nombre de défaites qu'il avait vécu… La dernière fois qu'il s'était fait larguer; la fois où il s'était pris la rampe du skate park dans les couilles en voulant essayer les rollers de son pote; le moment où il avait appris que sa valise était partit à Moscou sans lui; la première fois qu'il avait entendu le rire d'Akaashi; la première fois qu'un garçon lui avait fait de l'effet; la fois où la foudre était tombée à quelques centimètres de lui; la première fois qu'il avait vu un match de volley à la télé; la fois où il s'était retrouvé piégé dans ses draps en voulant les changer et qu'il avait cru mourir d'asphyxie; la fois où il avait fait des ricochets avec Bokuto au bord de l'étang; la fois où la directrice du lycée l'avait convoqué dans son bureau, la fois où il avait vu son téléphone portable passer sous les roues d'un bus; la première fois que Kenma l'avait enlacé quand ils avaient huit ans; le moment où il l'avait reconnu dans le bus quelques semaines plus tôt...

1, 2, 3… et voilà que son cœur s'emballait encore. Ah… Il avait beau essayer de la chasser, il la connaissait bien la raison de son insomnie… Les raisons plutôt… Il ne pouvait plus vraiment se mentir maintenant, pas après cette semaine, pas après ces trois petits événements qui avaient bien foutu le bordel dans sa tête. Kuroo était d'ordinaire plutôt honnête avec ses sentiments… cette fois il s'était permis de les ignorer trop longtemps, et voilà que tout lui revenait en pleine gueule avec une violence monstrueuse…

Triple homicide contre son pauvre cœur désolé…

118,119,120… il perdit le compte.

Dehors, l'aurore étendait déjà sa lueur. Il entendit la pluie commencer à s'abattre sur le bitume.

72h plus tôt, 1er homicide sur un cœur désolé :

Kuroo avait airé dans le centre-ville sans aucun but à l'esprit, noyé sous l'agitation des ruelles bondées. Les examens de mi-semestres approchaient et ses journées ne se résumaient à présent qu'à la vue de la bibliothèque universitaire, de ses notes de cours et d'Oikawa lui grognant dessus à chaque fois qu'il détournait son attention trop longtemps. Il avait juste besoin de prendre l'air, de retrouver la sensation de l'oxygène affluant dans ses poumons, de s'extirper du temps, ne serait-ce qu'une heure ou deux. Réflexion faite, l'idée d'aller s'étouffer ou milieu de l'agitation urbaine n'avait pas été une de ses plus brillantes idées. La foule avait très rapidement fini par l'agacer. Il avait enfoncé ses écouteurs dans ses oreilles, montant le volume au maximum, et avait remonté la capuche sur sa tête (un je ne sais quoi de « teen angnst » avait toujours un côté cathartique qui lui faisait un bien fou). Il avait commencé à marcher, sans vraiment savoir où ni pourquoi.

Instinctivement, il bifurqua de plus en plus, s'éloignant de l'artifice de l'hypercentre. La lumière avait diminué, prise en étaux dans les gros cumulus se formant au-dessus des buildings. Ce ne fut qu'une bonne heure plus tard qu'il releva la tête, son aire visuelle se reconnectant enfin au reste de son cerveau. Il reconnut les bâtiments autour. Il ne savait pas vraiment comment il avait dérivé jusque dans ce quartier ni quel étrange instinct l'avait guidé, mais ce fut sans l'ombre d'un doute qu'il reconnut la rue qui menait au Fukuro coffee.

Bien, cela voulait dire qu'il n'était pas loin du métro. De toute façon il avait assez trainé comme ça, il lui restait encore un chapitre de chimie organique à potasser pour remplir sa to-do-list de la journée, il était surement temps de s'y remettre. Il tourna donc les talons pour s'engager en direction du métro.

Il ne put cependant pas aller bien loin. Ses jambes refusèrent d'avancer plus. Il resta planté au milieu de la chaussée, les yeux rivés sur ses pieds, dévoré par la soudaine envie impérieuse de faire demi-tour… Il souffla et succomba, tournant les talons pour se diriger vers ce café qu'il commençait à bien connaitre. Après tout, un bon café ne pouvait que lui faire du bien. De plus, si une agréable compagnie était également de la partie, cela ne serait certainement pas de mauvais goût.

Au-dessus de sa tête le ciel était devenu presque entièrement noir.

En arrivant devant la porte du Fukuro coffee, il sentit son cœur pétiller, sentiment bien vite évincé lorsqu'il releva la tête, découvrant l'individu se trouvant derrière de comptoir. Ce dernier le toisait avec un mépris bien plus abrasif que celui de sa diva favorite :

— Oh, bonjour Konoha-san.

Le blond haussa un sourcil et croisa les bras.

Un frisson traversa Kuroo de la tête aux pieds. Il ne savait pas du tout pourquoi le barista en question lui vouait un tel désamour ni pourquoi il inspirait à Kuroo une telle peur panique.

— Qu'est c'que tu fais là ? demanda le blond avec défis.

— Euh… café ?

Konoha leva les yeux au ciel, et le regarda directement dans les yeux :

— Vraiment ?

— Euh…

— Akaashi est pas là.

— Ah ok…mais.

Sans plus de cérémonie, Konoha se tourna et lui fit signe de la main de passer son chemin.

Kuroo, soufflé, resta un instant planté au milieu du café. Il finit par le saluer et s'en retourna. Il avala sa salive, sentant un poids lourd comme une météorite de dix tonnes lui tomber au fond de la gorge.

Le soleil avait tant été évincé par le mauvais temps qu'il semblait déjà faire nuit. Une bruine fine commença à larmoyer du ciel, le vent se leva lui aussi. Kuroo remonta la fermeture éclair de sa veste et se remit en marche. Il ne put cependant pas aller bien loin, car la pluie commença à s'intensifier, devenant bientôt si drue qu'il n'y voyait plus à un mètre. Il jura et se réfugia sous le perron d'un immeuble d'habitation. L'abri n'était pas des plus efficaces, et la pluie continuait de fouetter son visage. Il s'accroupit au sol, enfonça son visage dans le col de sa veste et baissa la tête pour se protéger le visage. Il attendit, déconnectant son esprit de la réalité.

Finalement, il lui sembla que la sensation de la pluie sur son crâne avait disparu. Surpris, il ouvrit de nouveau les yeux : l'averse ne s'était pas arrêtée, l'eau s'écrasait toujours aussi violemment sur le bitume. Il fronça les sourcils et tourna la tête à sa droite. Son cœur fit des loopings quand il reconnut l'individu à ses côtés, tenant un parapluie au-dessus de leurs têtes :

— Akaashi.

Un sourire s'étendit sur les lèvres de l'interpellé, et il inclina la tête pour le saluer.

— Kuroo-san, je ne m'attendais pas à te trouver ici.

Le brun lui rendit son sourire. Il mit plusieurs secondes à comprendre qu'il lui fallait surement répondre :

— Hum, je passais dans le coin et je me suis dit que j'allais prendre un café, mais…

— Mais ?

— Je suis tombé sur Konoha-san.

— Oh... Et ?

— Hum, je voudrais pas m'avancer mais je crois que ce type m'aime pas trop, et il me terrifie de dingue !

Akaashi haussa un sourcil, avant d'échapper un rire discret.

— Je te jure, il me fait flipper ! Il m'a fusillé du regard en rentrant, j'ai préféré me prendre la flotte plutôt que subir ses foudres !

— Je vois, lui répondit Akaashi, un brin de moquerie dans la voix.

Le brun s'accola au mur derrière lui, et ils regardèrent ensemble tomber la pluie, enveloppés tous deux dans un silence confortable.

Après avoir abreuvé le bitume, la mélodie pluviale s'adoucit jusqu'à s'arrêter complètement. Les nuages reprirent leurs courses, portés par le vent, laissant le soleil étendre enfin ses derniers rayons pré crépusculaires. Le ciel avait pris une étrange couleur dorée, symptomatique des temps d'après averse.

— Ah, la pluie s'est arrêtée, annonça Akaashi de sa voix de velours tout en refermant son parapluie.

Kuroo releva les yeux, et leurs regards se captèrent l'un l'autre. Les rayons dorés inondaient de lumière le visage d'Akaashi, dévalant sur ses cheveux comme des perles de verre. Il lui sourit.

Et ce fut à cet instant précis que le premier coup fut porté.

Kuroo sentit son cœur grossir, grossir, jusqu'à devenir gigantesque, jusqu'à ce qu'il vienne taper sur sa cage thoracique comme sur un tambour tendu, balançant des giclées de sang si violemment dans tout son corps qu'il s'en sentit aussitôt fébrile. Si violement que sa tête se mit à tourner et ses jambes à trembler.

Tout son sang se mit à bouillir sous sa peau, la chaleur l'engloutit comme un gigantesque monstre marin. Cette chaleur l'enveloppa et l'affola d'une ivresse étourdissante. Il en oublia de reprendre son souffle.

« Merde merde merde » pensa-t-il intérieurement.

— Ce café te tente-t-il toujours ? demanda Akaashi. Ne t'en fais pas, bien qu'il n'y paraisse guère, Konoha n'est pas si revêche.

— Euh…hum…ah, bégaya Kuroo.

La litanie « merde merde merde » tournait encore dans sa tête.

Akaashi sembla troublé par sa réaction.

— Euh, c'est qu'en fait, j'ai encore pas mal de révisions à rattraper, mais la prochaine fois, oui… Euh, je dois y aller.

Il se releva d'un bond et commença à partir mais fit volteface instantanément.

— Euh, merci pour le parapluie, remercia Kuroo en s'inclinant, avant de repartir d'un pas rapide, laissant un Akaashi bien déconcerté derière lui.

Merde merde merde merde.

Ce mot l'accompagna jusque dans son appartement. Il ne put évidemment pas se concentrer sur ses révisions. Son cœur n'arrêtait pas de taper sur sa cage thoracique, remué de trouble, d'angoisse et de quelque chose que Kuroo ne pouvait qu'appelait de la haute trahison. Putain de cœur d'artichaut.

48h plus tôt, 2ème homicide sur un cœur désolé :

Après son affolement tachycardique de la veille, Kuroo s'était réveillé avec la charmante sensation d'avoir été écrasé par un rouleau compresseur. Il avait longuement regardé le vide, contemplant introspectivement l'étendue des dégâts. Son cœur s'était apaisé, toute l'agitation qui l'avait habité plus tôt lui semblait presque étrangère. En y réfléchissant bien, tout cela avait-il vraiment signifié quelque chose ? Était-ce si… terrassant ? Après tout, il savait déjà depuis un bout de temps qu'il n'était pas insensible aux nombreux charmes d'Akaashi. Bordel, il le savait depuis la première fois où son regard s'était posé sur lui, il ne l'avait pas nommé « Mister Fantasmagorismo-mystique » pour rien ! Certes, sa réaction physiologique, par son intensité, avait paru quelque peu démesurée, mais… Mais peut-être que cela n'était en fait qu'une simple coïncidence ? Il avait passé sa journée à s'enfiler des doses monstrueuses de caféine, pour sûr son système nerveux orthosympathique avait eu de quoi partir en vrille. Voilà, pas de quoi s'affoler. Maintenant qu'il avait l'esprit clair cela lui paraissait bien plus plausible.

Bon ok, il devait le reconnaitre, même sans la caféine, il avait… un petit crush, il n'y avait pas mort d'homme !

Satisfait du honteux mensonge qu'il venait de se confectionner, Kuroo se leva, laissant tout cela de côté pour aller se préparer, avant de rassembler ses affaires pour se rendre -une fois encore- à la bibliothèque universitaire. Il était bien loin de se douter que c'est à cet endroit que le second coup lui serait porté.

Cela se déroula comme ceci :

Après avoir grimpé les escaliers pour rejoindre le premier étage de la bibliothèque, ce fut avec une joie enfantine que Kuroo trouva Bokuto posant dans l'encadrement de la grande porte menant à la salle d'étude.

— Que vois-je, vous ici ? annonça Bokuto avec une intensité comique.

Kuroo pouffa mais s'évertua tout de même à garder un semblant de sérieux, voulant lui aussi participer à cet acte théâtral improvisé. Il fit un pas de côté pour disparaitre du champ de vision de son ami, avant de faire de nouveau son apparition avec une mine exagérément surprise.

— Oh, ça alors, vous ici ?

Bokuto étouffa un rire et disparut à son tour, afin de refaire son entrée.

Ils continuèrent à jouer à cette version absurde du « peek a boo » bien plus longtemps que n'importe quel individu normalement constitué aurait pu le supporter. Kuroo une fois encore fut le premier à perdre complètement son sérieux. Alors que c'était à son tour de réapparaitre, il constata que son ami l'avait devancé et qu'il s'était planté dans l'encadrement de la porte, sa capuche de sweat-shirt remontée sur la tête, les lacets tirés à fond, formant ainsi une collerette ridicule qui faisait disparaitre quasi complètement son visage. Seuls ses yeux étaient visibles. L'incongruité suffit à faire partir Kuroo dans un fou rire.

— J'ai encore rien dit ! s'exclama Bokuto.

— Bro, pas la peine, tu sais bien que ça me tue quand tu fais cette tronche !

— Quelle tronche ?

— Ta tête de Grand-duc prit dans les phares d'une voiture.

— Oh celle-là ?

Et il réitéra ladite tête de grand-duc, ne manquant pas de faire une nouvelle fois rire le brun.

Satisfait d'avoir réjoui son public, Bokuto décida d'arrêter là sa prestation. Il desserra les lacets et rabaissa sa capuche.

— Ça t'as tout détruit ta magnifique coiffure Bro, ça va pas du tout, comment tu peux prétendre être une chouette digne de ce nom si t'as plus tes oreilles !

Kuroo s'approcha de son ami et sans réfléchir, passa ses mains dans ses cheveux pour reconstituer un semblant d'intégrité capillaire.

— C'est pas les hiboux plutôt qu'ont des oreilles comme ça?

— Euh… si t'as raison je crois.

— Et c'est pas des oreilles.

— Ouais, mais je sais plus comment ça s'appelle…

— Des cornes ?

— Des cornes !

À ce moment-là, une jeune femme s'excusa pour pouvoir rejoindre le couloir (dont ils encombraient copieusement l'accès). Bokuto tourna les yeux vers la demoiselle, et au lieu de se détacher du brun pour la laisser passer, il le saisit par les hanches et l'attira tout contre lui pour libérer le passage. Sans même l'avoir vu venir, Kuroo se retrouva coller contre son torse, son visage si proche du sien qu'il put sentir son souffle sur sa peau, ses bras « herculéen » enlaçant ses hanches.

Ah… vous le voyez venir le deuxième homicide non ?

Kuroo sentit son cœur grossir, grossir, jusqu'à devenir gigantesque, jusqu'à ce qu'il vienne taper sur sa cage thoracique comme sur un tambour tendu, balançant des giclées de sang si violemment dans tout son corps qu'il s'en sentit aussitôt fébrile. Si violement que sa tête se mit à tourner et ses jambes à flancher.

Tous les nerfs dans son corps partirent en vrilles, ses neurones surchargés d'énergie se mirent à former des arcs électriques, jusqu'à ce que le système entier disjoncte d'un coup, envoyant dans son corps des centaines d'éclairs qui se mirent à crépiter sous sa peau.

Bokuto quant à lui ne sembla pas plus que cela affecté par la chose, et continua naturellement la conversation :

— Ouais des cornes, genre comme ça …

Il retira ses mains des hanches de Kuroo pour les passer dans ses cheveux. Le brun sentit les doigts de Bokuto passer sur son crâne lorsqu'il lui dressa ses cheveux de devant sur la tête.

— Genre comme ça!

Kuroo était à présent quasiment en état de mort cérébrale.

— Ça va bro ? demanda son acolyte.

— Euh oui… C'est vrai que ça ressemble à des cornes.

Bokuto inclina la tête sur le côté.

— Voilà que tu fais la chouette effraie, dit Kuroo. Il lui fallut une concentration folle pour contrôler le ton de sa voix.

Bokuto lui sourit.

Le brun lui rendit la pareille. Il donna un petit à-coup avec ses bras -toujours écrasé contre le corps de Bokuto- pour se séparer de lui.

— Euh… je te laisse, je dois filer… pour réviser. Réussis à articuler quasi correctement Kuroo.

— Ouais moi aussi !

— Euh,du coup, à plus !

Kuroo lui fit un vague mouvement de la main, fit volteface et descendit les escaliers. Mauvaise direction, mais pas question de faire demi-tour maintenant ! De toute façon il manquait de caféine, et la seule machine était en bas.

La caféine n'arrangea pas du tout son cas. Il resta une bonne heure à relire la même page au bord de la crise cardiaque, sous le regard mi-agacé mi-inquiété d'Oikawa. Le seul point positif fut qu'une fois arrivé à la fin de la journée, il avait l'impression d'avoir couru cinq marathons, ce qui l'avait assez épuisé pour tomber presque instantanément de sommeil en arrivant chez lui.

Quelques heures plus tôt, 3ème homicide contre un cœur désolé :

Il se réveilla ce matin-là avec une migraine bavarde et une petite voix lancinante dans la tête. Son réveille avait sonné une première foi 45, puis à 7 h,7 h 30,8 h. Il les avait pour une fois tous entendus, il avait juste délibérément décidé de laisser sonner dans le vide (ce qui n'était pas pour arranger sa migraine). Ce ne fut qu'aux alentours de 8 h 30 qu'il se décida à émerger. Il attrapa son téléphone pour prévenir ses camarades de révisions qu'il ne se joindrait pas à eux aujourd'hui, et aussitôt releva la couverture pour s'y enfouir confortablement. Il avait une bonne grosse migraine après tout, autant qu'il se recouche en attendant que cela passe. Il serait beaucoup plus disposé à réviser une fois bien reposé et l'esprit un peu plus clair.

Bon, et peut-être qu'une toute petite part de lui n'avait pas envie de se rendre à la bibliothèque, de peur de tomber de nouveau sur Bokuto. Mais juste une toute petite part. Il ferma les yeux, s'efforçant de laisser son esprit divaguer assez pour le mener jusqu'au sommeil. Il ne lui fallut pas plus de deux minutes pour s'apercevoir que ses efforts étaient vains. De frustration, il donna des coups de pied furieux dans sa couverture pour s'en défaire et se redressa. Rien à faire, il ne pouvait pas se sortir ça de la tête. Après avoir malmené son oreiller plus que de raison, il finit par se calmer, et retomba mollement sur son futon.

Bon ok, ok, cette fois ça n'était pas la caféine. Mais maintenant qu'il y pensait, ça n'avait rien de bien grave. Son corps avait juste… réagi… Réaction naturelle ! Pourquoi avait-il été si surpris après tout ? Il l'avait tout de suite su, à la seconde où ses yeux s'étaient posés pour la première fois sur Bokuto ! Bordel, il ne l'avait pas appelé « Hercule Mercury » pour rien ! Il avait rarement rencontré quelqu'un d'aussi putain de sexy, de drôle aussi, d'aussi touchant et de… Kuroo se connaissait bien et connaissait ses faiblesses, donc rien d'étonnant à sa réaction. Cette réaction quand les bras de Bokuto l'avaient enlacé et qu'il avait senti son torse contre le sien et son souffle se… Kuroo rougit et laissa sa tête disparaitre dans son oreiller.

Et putain, ce mec le faisait rire…

Il lâcha l'oreiller.

Bon ok, il pouvait le reconnaitre… Il avait un petit crush sur Bokuto…aussi.

Il avait bien le droit, sa sœur Kasumi avait bien de multiples crushes quand elle était encore au lycée, tellement qu'elle ne pouvait décemment plus les compter sur les doigts de la main. Déjà en comptant tous les mecs de son groupe de musique préféré de l'époque, on arrivait à huit ! Et Natsume aussi ! Son cœur avait longuement balancé entre le ténébreux bad boy qui trainait devant le collège, l'intello de son cours de physique-chimie et un professeur de mathématique de l'université d'Oxford dont elle n'arrêtait pas de passer les ted-talk en boucle ! Il n'y avait nulle différence entre ça et sa situation actuelle… Mise à part peut-être qu'il n'était pas un collégien à ses premiers émois… Mais à part ce léger détail, point de différences.

Ce fut sur cette dernière pensée qu'il laissa là sa réflexion.

Le jour s'écoula, la lumière au-dehors filtrait à peine à travers sa petite fenêtre, et les heures coulèrent, mêlées les unes aux autres en un flot étrange. Kuroo s'était tant poussé à s'éloigner de ses pensées qu'il réussit l'extrême exploit de se concentrer efficacement sur ses révisions. Si bien qu'il avait déjà atteint l'objectif qu'il s'était fixé en début de soirée. Il poussa un peu, sans succès. Il n'irait pas plus loin aujourd'hui.

Il se retrouva donc désœuvré dans son petit appartement, avec l'envie pressante de ne pas rester oisive mais trop peu d'énergie pour en faire quoi que ce soit. D'ennui, il saisit son téléphone. Il fit défiler machinalement les applications et ouvrit Instagram. Il fit défiler les postes sans vraiment y faire attention mais arriva bien vite à rattraper son retard. Il remonta son fil d'actualité et s'attela à regarder les stories. Pas grand-chose de ce côté étant donné que la plupart des comptes qu'il suivait étaient ceux de ses amis qui étaient plus ou moins tous eux aussi en période de révision. Enfin disons la plupart, puisqu'apparemment Yamaguchi lui avait passé sa journée à poster toute sorte de memes ridicules (mais néanmoins drôles) et Sugawara avait posté moult photos de Daichi courant après des chiens dans un parc. C'est deux-là avaient des dates bien particuliers, mais qui était-il pour juger de la qualité romantique d'une telle sortie ? Il tomba finalement sur la story du compte officiel de Kenma : sur un fond multicolore était indiqué : « Live WOL bilingue ce soir sur ma chaine 20 h JST». Kuroo sourit. Certes, il n'avait aucune commune idée de ce que pouvait bien signifier « WOL » mais il n'en avait aucunement cure. Il ne l'avait encore jamais vu en « action », il ne manquerait ça pour rien au monde ! Il jeta un coup d'œil à l'heure :20 h 38. Il avait déjà raté le début ! Il se débarrassa des cours qu'il avait entassés sur le sol, récupéra son ordinateur et se rendit sur la chaine de Kenma (qu'il avait bien évidemment déjà enregistré dans ses favoris sans pour autant avoir regardé le moindre contenu pour le moment). Le live s'ouvrit sur ce qui devait être l'écran de Kenma qui était en train de se battant valeureusement contre ce qui pouvait être décrit comme étant l'enfant illégitime d'un dragon et d'un troll enragé. Sa webcam n'était pas allumée (évidemment), mais on pouvait entendre sa voix. Il parlait dans un mélange de japonais et d'anglais, passant d'une langue à l'autre pour répondre aux commentaires apparaissant à toute vitesse dans le chat. Kuroo sourit, bêtement euphorique. Il tenta vaguement de suivre ce qui se passait à l'écran, même si Kenma commentait régulièrement sur sa stratégie, il ne comprenait guère plus. Il lâcha prise au bout de dix minutes, et se contenta d'écouter son ami parler.

La sensation était étrange, mais pas désagréable. Il avait rarement entendu Kenma parler autant, il était même surpris de constater qu'il était physiologiquement capable de s'exprimer aussi longtemps sans montrer le moindre signe de lassitude. Comme quoi…

La voix de Kenma emplit la pièce, se rependant partout autour et en lui. Kuroo eut le temps de noter toutes les courbes de sa tonalité, le léger changement d'harmonique quand il parlait en anglais, son souffle entre chaque phrase.

Il finit par se tourner vers la fenêtre du chat, tentant de déchiffrer ce qui y défilait à toute vitesse. En bas de la fenêtre, il put lire « écrivez un message ». Il hésita… Il avait bien envie de manifester sa présence, mais peu de chance que Kenma tombe dessus… Il hésita encore quelques secondes, avant de finalement écrire :

Ji Kuso Neko : Hope you'll die.

Envoyé.

Le commentaire disparut en à peine quelques secondes, et même lui n'eut pas le temps de le voir défiler. Kuroo regarda son écran d'ordinateur, l'air démuni. Il pouvait toujours lui envoyer un message… Mais pas dit qu'il regarde son téléphone s'il était en plein live. Il balaya l'écran du regard, désolé. Un sourire lui échappa lorsqu'il remarqua que la photo de profil de Kenma était un dessin de petit chat tigré roux à l'air à la fois dédaigneux et terrifié, effet très certainement provoqué par la pomme posée sur la tête de l'animal. Plutôt ressemblant, se dit-il. Il releva les yeux. Le même petit félin apparut sur l'écran ainsi que le nom d'un abonné, suivi d'un message en japonais.

— Merci Pearlonyx pour le sub, et salut à toi aussi.

Voilà qui était intéressant… Kuroo chercha comment mimer cette action. Une fois son portefeuille retrouvé, il put mener à bien son opération. Il écrit de nouveau.

Ji Kuso Neko : Hope you'll die.

Son nom apparut à l'écran.

— Thank you…

Kenma pouffa. Le cœur de Kuroo se souleva d'euphorie.

— Abrutie, tu vas te faire ban si tu continues… Salut à toi aussi Jiji.

Le concerné échappa un sourire à l'entente de son surnom.

Guys, say Hi to my friend.

Les messages dans la fenêtre du chat se mirent à défiler à une allure folle, plusieurs centaines de personnes lui souhaitant la bienvenue toutes en même temps.

That bastard wants me dead, let's show him what we've gat.

Kuroo ne put se retenir d'échapper un rire, réjouit des quelques secondes d'interactions qu'il avait pu avoir avec son ami. Son rire se tut sur ses lèvres pour former un sourire tendre.

Il n'arrivait pas à croire qu'il avait pu évoluer si longtemps dans la vie sans son meilleur ami à ses côtés. Malgré leur longue séparation, il n'avait pas vraiment l'impression que grand-chose avait changé…

Pourtant, Kuroo se dit qu'en dix ans il avait eu le temps de changer, de se défaire de ce qu'il était, de grandir. D'ordinaire, quand il repensait à cette époque, il avait du mal à se remémorer ce que l'enfant qu'il avait été pouvait penser, ressentir, éprouver… L'exercice de cette régression mnésique lui était des plus aliénantes.

Pas celle-là… Pas cette sensation…

Certaines choses n'avaient pas changé, même en dix ans… Les souvenirs de ces jours de pluie, de ces étés où l'odeur l'herbe se mêlait à la fragrance d'iode marin, des entrainements de volley, des après-midis d'hivers sur le canapé du salon… La texture et la saveur de ces souvenirs n'avaient jamais été altérées, et ils avaient tous un point commun : Kenma. Kenma sous un petit parapluie bleu, écoutant distraitement Kuroo lui raconter sa journée sur le chemin de leurs maisons Kenma étalé à l'ombre du seul arbre sur la plage, se laissant docilement enterrer dans le sable Kenma lui faisant la passe pendant un match Kenma blotti avec lui sous le plaid du salon, jouant ensemble à la Nintendo DS pendant des heures…

En dix ans, il avait eu le temps de changer, Kenma aussi. Il fallait croire que le cœur reste juvénile bien plus longtemps que l'esprit. Il sentit un léger picotement lui remonter les jambes. Il accueillit à bras ouvert cette sensation aussi douloureuse qu'exquise. Il ferma les paupières. Il était temps de lâcher prise, et de laisser venir…

3ème homicide sur un cœur désolé :

Kuroo sentit son cœur grossir, grossir, jusqu'à devenir gigantesque, jusqu'à ce qu'il vienne taper sur sa cage thoracique comme sur un tambour tendu, balançant des giclées de sang si violemment dans tout son corps qu'il s'en sentit aussitôt fébrile. Si violement que sa tête se mit à tourner et ses jambes à flancher.

Ça boue dans sa tête, dans ses organes c'est l'effervescence. Ça pétille et ça tintinnabule, ça fait des boucles, ça tourne, ça monte encore comme une immense vague et sa renverse tout sur son passage.

Kuroo ouvrit de nouveau les yeux.

Bienvenue douce insomnie.

-Fin du chapitre-

Prochain chapitre : « Purgatoire »

« Magazine de mode, blog nianian… oh, forum puant le teen angst : parfait !

Yuki89 demande : « Est-il normal d'avoir plusieurs crushes en même temps ? »

« Xixi-StartDust » avait répondu : « oui, mais si tu veux aller plus loin il va falloir choisir ! ».

Kuroo continua de fixer son écran jusqu'à ce qu'il lui devienne complètement flou. Finalement il cligna des yeux et reposa son téléphone sur sa poitrine. Deux choses l'avaient chagriné dans cette phrase : le « aller plus loin » et « choisir ». Bien qu'il en comprenne parfaitement la définition, l'application lui semblait obscure.

Avait-il envie d'aller plus loin ? »

J'espère que ce chapitre vous aura plu les zozos ! A la prochaine =)