Résumé: "— Tu nous as même pas laissé choisir ! T'avais promis!
L'interpelé ne lui prêta même pas un regard et continua de déposer les articles. Kōtarō fit la moue et tira sur sa manche pour attirer son attention, lui offrant son meilleur regard de labrador en mal d'amour. Keiji soupira, vaincue:
— Je n'ai rien promis du tout Kōtarō... Et puis si nous ne nous dépêchons pas, nous allons rater le début.
Tetsurō et Kōtarō échangèrent un regard circonspect. Ils baissèrent simultanément les yeux sur leur téléphone respectif : 19h45.
— Merde ! s'exclamèrent-ils en chœur.
— On va louper le début !"
Chapitre 49 : Nécromancie mémorielle
TW: abus physique, psychologique, trouble du comportement alimentaire
— Regarde ! Des pringles à la truffe noire, c'est festif ça !
Tetsurō releva les yeux, détournant son regard du rayon de chips pour le tourner vers Kōtarō, brandissant fièrement son paquet de pringles.
— Ah bah oui bonne idée, t'as pas trouvé goût caviar aussi ?
Son petit-ami ne détecta pas son sarcasme et répondit :
— Non, ça j'ai pas vu.
Le brun soupira.
— Babe, on va pas prendre ça, ça à l'air dégueu !
— Comment tu sais, t'as déjà gouté les chips à la truffe ?
— Non.
— Bah voilà.
— Mais ça va être dégueu, t'aimes même pas ça non plus en plus !
— Comment ça ? J'ai jamais gouté !
— Si, tu te souviens pas au resto avec tes pâtes là, t'as fini par échanger avec Kenma, prends pas ça !
Kōtarō fronça le nez, se rappelant en effet qu'il n'était pas un fan de ce mets, et reposa le paquet.
— Ok, ok… Bah sinon ya ça regarde.
Il prit un paquet de chips du rayon avant de lui montrer. Ce fut au tour de Kuroo de froncer le nez, dégouté :
— Des cheetos pizza-camembert-curry ? C'est pire ! D'où ça sort ce truc ?
— Bah de là, lui répondit sérieusement son petit-ami en lui désignant l'endroit du rayon où il l'avait pris.
— Non mais… Ça te fait sérieusement envie ça ?
Kōtarō regarda le paquet de cheetos :
— Non, pas vraiment.
— Bon bah le prends pas alors !
— Mais ça peut peut-être plaire à quelqu'un d'autre !
— Non, je crois pas, allez -il lui prit le paquet des mains pour le ranger à sa place initiale- Tiens ya des chips curry tout cours là.
— Mais j'aime pas ça !
— Comment ça t'aime pas ? On en a bouffé hier !
— Non mais en chips !
— Tu viens de prendre tes trucs pizza camembert curry, pourquoi t'as proposé si t'aimes pas les chips curry ?!
— Parce que je me suis dit qu'avec le camembert ça dissimulerait le goût.
— C'est pire !
— Bon, j'essaye juste de trouver un truc sympa, aide-moi au lieu de râler !
— Je râle pas !
— Si tu râles !
— Mais c'est toi qui choisis que des trucs nazes !
— Au moins je fais quelque chose !
Le ton commençait à sérieusement monter entre eux. Cependant, ils se turent lorsque Keiji apparut dans leur dos. Ce dernier ne leur adressa même pas un regard, il les sépara en écartant les bras, et fit tomber les cinq premiers paquets de chips face à lui dans ses bras, puis tourna les talons. Kōtarō et Tetsurō le regardèrent s'éloigner, dépités. Keiji balança les chips dans leur charriot et s'avança vers les caisses. Il fit demi-tour en marche arrière pour prendre une bouteille de vin, la fourra dans le charriot, et reprit sa route. Il fit une nouvelle halte, laissa le caddie au milieu du rayon, et retourna prendre une deuxième bouteille pour finalement reprendre sa route. Les deux autres échangèrent un regard, désarçonnés par le comportement de leur petit-ami. Ils n'eurent pas d'autre choix que t'abandonner leur quête de saveur pour le rejoindre. Une fois arrivé à la caisse, où Keiji était déjà en train de déposer ses articles sur le tapis roulant, Kōtarō ne se priva pas de lui exprimer son mécontentement :
— Tu nous as même pas laissé choisir ! T'avais promis !
L'interpelé ne lui prêta même pas un regard et continua de déposer les articles. Kōtarō fit la moue et tira sur sa manche pour attirer son attention, lui offrant son meilleur regard de labrador en mal d'amour. Keiji soupira, vaincu :
— Je n'ai rien promis Kōtarō... Et puis si nous ne nous dépêchons pas, nous allons rater le début.
Tetsurō et Kōtarō échangèrent un regard circonspect. Ils baissèrent simultanément les yeux sur leur téléphone respectif : 19h45.
— Merde ! s'exclamèrent-ils en chœur.
— On va louper le début !
— C'est ce que je viens de vous dire vous ne...
Ils ne le laissèrent même pas finir sa phrase ; dans un même mouvement précipité, ils fourrèrent à la vas vite l'ensemble des articles dans le sac à dos de Kōtarō. Au moment où le montant fut annoncé, Keiji sortie son portefeuille, décomposant chaque geste avec élégance, comme à son habitude. Malheureusement pour lui, ses petits-amis n'étaient pas d'humeur à gouter à la poésie de sa présence : Kōtarō lui prit le portefeuille des mains et sortit sa carte bancaire qu'il passa en sans contact. À peine la machine eut-elle confirmé l'achat que les deux énergumènes prirent leurs jambes à leurs cous. Keiji les regarda partir, dépité. Il soupira lourdement, adressa un salut poli à l'agent de caisse et partit les rejoindre. Il ne retrouva les deux zozos que lorsqu'il arriva sur le quai du métro. Les deux sautillaient sur place en regardant anxieusement le panneau annonçant les prochains départs. Il s'avança vers eux, le pas lourd et le visage fermé, manifestant assez ouvertement son mécontentement.
— Keiji! hurla Kōtarō en le voyant ; dépêche-toi, on a déjà raté la rame d'avant en t'attendant !
Le brun croisa les bras.
— J'espère bien que vous m'avez attendu.
Il tapa du pied, attendant une excuse de la part de ses petits-amis, mais abandonna l'idée en voyant qu'ils ne lui prêtaient même pas un regard. Il soupira. Alors qu'il allait s'exprimer, la rame arriva et il se retrouva projeté de force à l'intérieur.
— On va rater le début, couina Kuroo en regardant l'heure.
— Cela ne serait pas arrivé si vous n'aviez pas passé vingt minutes à choisir un paquet de chips! répliqua Keiji, agacé.
Les deux autres le regardèrent, semblant enfin comprendre qu'ils l'avaient courroucé. Ils baissèrent les yeux, penauds.
Keiji roula des yeux.
— Kenma ne passe pas avant le troisième match, on a encore un peu de temps.
L'affirmation prit de cours les deux autres :
— Oh...
— Vraiment ?
— Oui...
Kōtarō et Tetsurō se regardèrent, puis haussèrent simultanément les épaules.
— Bon bah on a le temps du coup, dit Tetsurō avant d'aller s'assoir.
— T'aurais pu nous le dire plus tôt !
— Quand ça ? Quand vous m'avez laissé au milieu du super-marché ?
Kōtarō ne l'écouta même pas et alla s'assoir à côté de Kuroo.
Le reste du trajet se passa donc plus tranquillement, au plus grand bonheur de Keiji.
Lorsqu'ils arrivèrent au CAPE, tout le monde était déjà là. L'ensemble des canapés avaient été bougés au milieu de la pièce et tous étaient entassés derrière le projecteur, le match officiel d' OLF projeté en grand sur le mur face à eux. Les commentaires des commentateurs saturaient les baffles, mais étaient pourtant à peine audibles au milieu de la cacophonie ambiante.
— Ah bah vous voilà ! s'exclama Sugawara en les voyant.
— Vous avez loupé le premier match, pressa Oikawa.
— On a dû attendre Keiji au métro, explique Kōtarō .
— Sérieusement ? répliqua le concerné.
— Bah oui...
Keiji leva les yeux, puis leur passa devant pour aller s'installer sur le canapé.
Kuroo et Bokuto le regardèrent faire, toujours bien à côté de la plaque, et allèrent s'assoir sur le sol, à côté de Tsukishima et Yamaguchi qui regardaient avec ferveur l'écran face à eux, tous deux arborant fièrement l'entièreté de la merch Applepie.
— Qui est-ce qui a gagné ? demanda Kuroo, ne comprenant pas encore ce qui se passait à l'écran.
— Des Russes, lui répondit Iwaizumi.
— L'équipe de Nitro, précisa Yamaguchi, sans détacher ses yeux de l'écran. Mais chut, le second match commence.
— Et c'est qui là ?
— Chut ! rouspétèrent Yamaguchi et Tsukishima en chœur.
Le silence s'étendit quelques secondes.
— Non mais c'est qui en vrai ? murmura Kōtarō .
— Je crois que c'est des Japonais, contre des Français... et l'équipe brésilienne, précisa Nishinoya.
— Kenma joue pas encore ? demanda Oikawa.
— Non, après.
— Oh bah ça va !
— Mais chut !
Tous firent l'effort de se taire, les deux premières minutes en tout cas. Puis les discussions reprirent à voix basse. Kuroo tenta bien d'y mettre du sien, mais comme il ne connaissait aucune des équipes, il se retrouva rapidement perdu. Il suivit tout de même distraitement, écoutant d'une oreille la conversation d'Oikawa et Sugawara dans son dos, qui semblait concerner l'un des enfants au boulot de Suga. Il devait avouer que pour le moment, cela était bien plus amusant que ce qu'il était en train de se passer à l'écran. Ils durent se taire finalement lorsque Yamaguchi, qui n'en pouvait plus de ne pas pouvoir suivre l'action, se mit à grogner. Lui et son partenaire ne tolérèrent dès lors que les questions concernant le match en cours.
Ce fut finalement l'équipe française qui l'emporta, et tous se remirent franchement à parler pendant le débrief du match, au plus grand damne des deux supportèrent du premier rang. Ils furent cependant tous rappelés à l'ordre lorsque la troisième partie fut annoncée.
— Pour ce match, qui s'annonce déjà mémorable, vont s'affronter dans l'arène de véritables colosses ! On a tout d'abord l'équipe américaine Vitenzi, annonça le premier commentateur.
— Vitenzi qui s'impose de plus en plus cette saison avec sa remontée mémorable dans le classement pour se hisser jusqu'au sommet après leur performance de la semaine dernière, continua le second.
— De véritable bulldozer! Mais ils risquent d'avoir un peu de mal à s'imposer cette fois, puisqu'ils se retrouvent face à Massacre. Pour ces Écossais, le nom n'est pas qu'une mise en garde.
— Ah ça non! Ils portent assez bien leur nom. Ils sont également face à l'équipe Thailandaise Holo, qui n'a pas volé sa place non plus !
Le décompte de soixante secondes s'afficha à l'écran.
— Aïe, aïe, mais ils vont avoir pour sûr du mal à s'imposer pour ce match, j'en ai bien peur.
— Ah, ça, j'en ai bien peur, puisque nous avons un nécromancien pour cette partie, et pas n'importe lequel s'il vous plait ! Applepie est de la partie !
Tous hurlèrent en entendant le nom de leur favori.
— Et laissez-moi vous le dire, ce n'est pas en faisant de la pâtisserie qu'il a mérité son titre de triple champion du monde, loin de là.
— Va-t-il se qualifier et peut-être prétendre à une quatrième victoire ? C'est ce que l'on va voir ! C'est parti, ça commence maintenant !
Le décompte passa à 0 et l'arène virtuelle apparut finalement à l'écran.
Comme à son habitude, Kenma se fit discret pendant les premières minutes de la partie, analysant les stratégies mises en place par ses adversaires. Les commentaires fusaient à toute vitesse, le public, les commentateurs comme les joueurs semblaient avoir oublié la présence du nécromancien dans l'arène.
— Allez, allez, allez, murmura Yamaguchi, tapant nerveusement sur ses cuisses.
En bas de l'écran, le compteur du nombre de kill de chaque équipe commençait à enfler. Celui de Kenma était toujours à 0.
Soudain, il y eut du mouvement du côté du blond, ce fut dans un cri général que le premier kill d'Applepie fut annoncé, suivi presque aussitôt d'un second.
— La faucheuse s'est enfin réveillée, et sa colère s'annonce dévastatrice !
La partie de l'écran suivant les mouvements de Kenma se mit à changer rapidement, passant d'un personnage contrôlé à un autre si rapidement que même les commentateurs avaient du mal à suivre. Quatre kills, bien moins pour le moment que ses adversaires, mais contrairement à eux, cela voulait dire que Kenma avait maintenant fait main basse sur quartes joueurs. Ses victimes tentèrent bien de tout faire pour lui empêcher de faire trop de dégâts, mais ils ne purent malheureusement pas y faire grand-chose. L'équipe américaine avait fait l'erreur de ne laisser qu'un seul joueur en défense, misant tout sur l'attaque. Bien que le niveau du défenseur en question soit assez haut, Kenma ne fit qu'une bouchée de lui, l'attaquant de front avec l'un des attaquants de l'équipe thaïlandaise. Les attaquants le l'équipe américaine n'eurent même pas le temps de se rabattre pour défendre leur base que Kenma l'avait déjà mise à feu et à sang.
— Oui ! C'est la première base qui tombe ! Cela s'annonce bien pour notre nécromancien.
— Mais il va devoir se dépêcher d'abattre les deux autres. Holo n'est pas loin de faire tomber Massacre, ce qui mettrait immédiatement fin à la partie.
— C'est une course contre la montre qui commence pour notre triple champion ! Va-t-il pouvoir se qualifier en final pour la quatrième fois où sommes-nous en train d'être témoin de la fin de son règne ?
— Dommage pour Vinenzi, qui avait tout misé sur sa puissance de frappe, ils ont surement trop sous-estimé notre triple champion.
Les deux autres équipes ne firent pas cette erreur et concentrèrent tous leurs efforts afin de barrer la route au nécromancien. Malheureusement pour eux, le fait qu'ils se préoccupent de son cas plutôt que d'essayer de faire tomber la base adverse n'arrangea que plus le blond qui avait tout le temps de grossir ses rangs. Massacre tomba en premier. Ils étaient maintenant à 4 contre 1, bien décidés à ne pas se laisser marcher dessus. Avec la défaite des deux autres équipes, Kenma avait beaucoup moins de pions maniables, et les attaques de front de ses adversaires ne firent que le retarder. La barre de vie du nécromancien était dramatiquement basse. S'il mourait maintenant, il ne serait pas ramené après le cool down, menant ses adversaires à la victoire. Kenma réussit à sortir de leur ligne de mire, une fois hors de leur radius d'attaque, il put enfin agir. Alors qu'ils s'étaient jetés à sa poursuite, deux des joueurs perdirent le contrôle de leur avatar presque simultanément et se retournèrent contre leurs coéquipiers, laissant la base sans défense. Les attaques rendirent l'action quasiment impossible à suivre à l'écran. Le nécromancien ressortit finalement de la bataille, suivi de ses ennemis le suivant sur les talons. Kenma s'arrêta à proximité de la base ennemie, et alors que les attaquants adverses allaient diriger leurs attaques sur lui...
— Et c'est le coup final! Le coup final! C'est maintenant que tout se joue!
Les attaques n'atteignirent jamais le nécromancien, la dernière base venait de tomber. L'action s'était passée si rapidement que personne n'avait vraiment réussi à suivre le dénouement.
— C'est bon ? C'est bon ? Il a gagné ? pressa Yamaguchi.
L'arène disparut, l'écran annonçant la victoire du nécromancien, ce qui provoqua une éruption euphorique de cri et de sifflement dans leur petite assemblée.
— Et nous y voilà ! Nouvelle victoire d'Applepie ! Décidément il ne cèdera pas facilement son titre !
— Applepie qui se qualifie pour la quatrième fois consécutive, il gagne sa place en final à la Nova max Arena !
Tsukki et Yamaguchi s'étaient levés et sautaient sur place en hurlant. Yamaguchi s'arrêta finalement, les larmes aux yeux, son partenaire l'attrapa pour le faire décoller du sol, continuant de tourner sur lui-même, les deux riant aux éclats.
— J'ai absolument rien compris, mais c'est génial ! s'exclama Sugawara.
— Faut fêter ça ! Dites à Kenma de se ramener, hurla Nishinoya.
— Ils restent encore un match, prévint Iwaizumi, qui avait visiblement pris goût au jeu.
Malheureusement pour les trois équipes restantes, l'euphorie générale les avait bien trop dissipées pour qu'ils puissent suivre véritablement quoi que ce soit. Ils ne portèrent leurs attentions sur l'écran que lorsque l'équipe sud-coréenne fut annoncée vainqueure. Avec la qualification de trois équipes et un nécromancien, cela voulait dire qu'il n'y aurait qu'un dernier match final pour annoncer le vainqueur et non deux , un match mort subite qui verrait le couronnement du grand vainqueur de ce tournoi, et qui n'était maintenant que dans quelques semaines.
— Bon allez on sort fêter ça ! réitéra Yuu.
— On reste pas là ? demanda Tanaka.
— Non, pas envie de me faire engueuler pas les voisins, et puis on n'a plus rien !
Kuroo se tourna enfin vers le canapé, découvrant le nombre astronomique de paquets de chips vident éparpillés partout et de bouteilles en verre trainant sur la table basse. Il attrapa finalement le regard de Keiji, sa bouteille de vin à la main. Ce dernier lui sourit, leva sa bouteille et en prit une énorme gorgée. Kuroo le regarda faire, blasé. Keiji le décela.
— Je l'ai pas fini celle-là !
Il haussa un sourcil. À l'entendre, il avait déjà complètement englouti la première bouteille. Il nota mentalement qu'il fallait qu'il le garde à l'œil.
Hélas, bien que son intention fût noble, l'exécution en fut plus que douteuse, puisqu'il se retrouva dans le même état- voir plus désastreux encore- à peine une heure après avoir pris cette résolution. Après la victoire de Kenma, ils avaient jeté leur dévolu sur un pauvre petit bar dont les employés n'avaient pas vu venir le désastre qui les attendait lorsqu'ils avaient accepté de les faire rentrer. Le blond les avait rejoints peu après leur arrivée et ils l'avaient célébré comme un véritable dieu vivant. Kenma avait tout d'abord peiné à accepter d'être le centre de l'attention. Il s'y était cependant relativement rapidement fait, puisqu'il se tenait maintenant debout sur sa chaise, les bras étendus de chaque côté, recevant avec fierté les acclamations d'allégresse de la petite assemblée.
— À ta victoire ! Écrase-les bien en finale ! déclara solennellement Yamaguchi, tel un chef viking fier des prouesses militaires de ses combattants.
Kenma échappa un sourire :
— J'y compte bien.
La foule l'acclama de nouveau. Ils redescendirent tous d'un étage lorsque le patron de l'établissement, un petit homme à lunette d'une cinquantaine d'années, apparut :
— Messieurs, je suis navré, mais l'établissement va fermer, je vous prierais donc de bien vouloir quitter les lieux.
Ils avaient vu les horaires sur la devanture, en réalité, la fermeture ne se ferait pas avant encore deux bonnes heures : ils se faisaient donc juste poliment virer.
Acceptant leur sort sans rechigner, ils avalèrent le reste de leur breuvage d'une traite et sortirent.
— On fait quoi du coup ? demanda Yamaguchi, désœuvré.
— On rentre ? proposa Sugawara.
Sa proposition fut véhément hué.
— Ok, ok, mais on va où du coup ?
— J'en sais rien, on trouvera bien.
Alors qu'ils s'apprêtaient à se mettre en route, Yamaguchi les en dissuada :
— Non ! Attendez ! On n'a pas payé, non ?
— Tant pis pour eux, marmonna Tsukishima.
— Mais non on peut pas faire ça...
— Déjà fait, annonça Kenma en les dépassant, brandissant sa carte de crédit.
— Roh mais tu fais chier, râla Yamaguchi, c'était à nous de te l'offrir !
— Raison de plus pour continuer, lui répondit le blond.
Tetsurō, qui avait depuis longtemps perdu toute notion de bien séance, acclama allègrement cette affirmation, ravi que son petit-ami se sente d'humeur si sociable (ce qui était assez peu courant). Dans un mouvement joyeux, il se rua pour enlacer son petit-ami. Kenma pouffa mais lui rendit son étreinte. Il se sépara de lui lorsque la petite troupe se mit enfin sur le départ. Voilà qu'ils étaient lancés dans les rues de Tokyo, piaillant comme des bambins en sortie de classe.
Kuroo avait rejoint la tête de file en sautillant pour y retrouver Kōtarō . Les deux babillaient gaiment, entretenant des discussions sans queue ni tête tout en déambulant d'un pas mal assuré. Le brun se détacha de la conversation, regardant les vitrines autour distraitement. Il était encore tôt, à peine 22h30 : l'heure où le ventre nocturne Tokyoïte était le plus grondant. Les lumières couraient tout autour, perçant à travers le brouillard formé par la fumée des stands ambulants. Les odeurs et les sons saturaient l'air, les bars étaient bondés, les restaurants encore pleins de clients.
En passant devant un restaurant, Kuroo se stoppa, croyant bien avoir reconnu quelqu'un de l'autre côté de la vitre. Kōtarō , qui marchait derrière lui, ne s'en aperçut pas et lui fonça dedans.
— Pourquoi tu t'arrêtes ?
— Là, regarde ! lui dit le brun en désignant du doigt les silhouettes à l'intérieur.
— Bah quoi ?
— On dirait pas Yachi là ?
Kōtarō fronça les yeux, tentant de distinguer plus précisément les clients face à eux.
— Pff je sais pas, je l'ai jamais vu en vrai...
Avant qu'il n'ait pu confirmer quoique que ce soit, la jeune femme qu'il avait repérée plus tôt disparut de son champ de vision. Il souffla, dépité.
— Pas grave, j'ai dû me tromper...
— Bon bah on avance du coup !
Alors qu'ils se remettaient en marche, la porte d'entrée du restaurant s'ouvrit, et ce fut avec joie que Kuroo reconnut, avec certitude cette fois, Yachi.
Par chance, cette dernière croisa son regard avant même qu'il n'ait eu besoin de l'interpeler. Il lui fit coucou de la main, comme un enfant ayant croisé une camarade dans la cour de récré.
— Yachi !
La jeune femme lui sourit et s'inclina pour le saluer.
Ravi, Tetsurō trottina dans sa direction, mais manqua de lui trébucher dessus.
— Oups, désolé, je suis un peu bourré.
La remarque sembla plus amuser la blonde qu'elle ne l'offusqua.
— Kenma a gagné !
Affirmation qui servait aussi à justifier son état d'ébriété.
— J'ai vu, signa-t-elle, j'ai envoyé un message.
Il lui sourit sincèrement.
— C'est aussi grâce à ton travail, merci.
Il se pencha pour lui exprimer sa gratitude, mais manqua une fois encore de s'étaler parterre. Heureusement pour lui Kōtarō le rattrapa in extrémis. Il ne fit aucun commentaire et se présenta à Yachi.
Alors que Kuroo allait reprendre la parole, afin de sauver un peu les apparences, il fut coupé dans son élan lorsque la porte du restaurant s'ouvrit de nouveau.
Ce fut avec étonnement, puis enthousiasme qu'il reconnût Shimizu-san, l'artiste qui avait réalisé le masque de Kenma. Le regard de Kuroo voyagea plusieurs fois entre elle et Yachi, son insistance commençant même à faire rougir la blonde. Shimizu capta enfin leur présence et les salua à son tour.
Kuroo ne répondit pas, trop occupé à zieuter la paire face à lui. Un sourire s'étendit finalement sur ses lèvres, et étant donné que toutes ses notions de normes sociales avaient fait naufrage depuis longtemps, il demanda d'un gazouillis :
— Oh ! Est-ce que vous, enfin, vous voyez, il joignit ses mains pour éclaircir son propos.
Yachi devint toute rouge et dissimula son visage dans ses mains. Finalement elle hocha nerveusement la tête pour nier les faits.
La réponse était pourtant claire en la voyant, Kuroo ne comprenait pas bien pourquoi elle cherchait à lui mentir ainsi ! En la voyant jeter autour d'elle des regards inquiets, il crut comprendre d'où venait sa gêne : à ses yeux rien ne pouvait garantir qu'il accepterait de la voir en si charmante compagnie. Réflexion qui au demeurant était un peu idiote, mais les brumes de l'alcool en avaient décidé autrement.
— Ah mais attends, je suis, tu peux – il attrapa Kōtarō par les épaules pour le présenter tel un badge d'honneur- c'est mon petit-ami !
Cela ne fit que renforcer le trouble de la blonde.
— Et lui aussi, continua Kuroo, désignant Keiji présent à quelques mètres derrière eux.
Yachi cligna plusieurs fois des yeux, perplexe.
— J'aurais dû m'arrêter avant... dit Kuroo.
La blonde agita les bras, voyant qu'il s'égarait :
— Non, non. Je pensais juste que Kenma et...
— Ah oui, Kenma aussi !
Kōtarō confirma ses dires en hochant vivement la tête.
Leur gaité infantile arracha un sourire bienveillant aux deux jeunes femmes face à eux.
— Je vois, je suis...
Yachi se stoppa, ses mains retombant mollement le long de son corps. Son regard avait drastiquement changé. Elle était figée, paralyser dans cette expression froide de choc et d'effroi.
Kuroo, surprit, suivit son regard : il trouva Sugawara derrière eux, regardant la blonde avec sidération. Détectant l'état de détresse de Yachi, Shimizu passa devant elle, se dressant défensivement devant le prima. Sugawara ne réagit même pas, il ne recula pas, ni ne tenta d'apaiser l'alpha.
— Sinon, je me disais, on peut aller au Karaoke aussi, dit Yamaguchi en arrivant à la hauteur de l'argenté, les yeux rivés sur son téléphone ; y'en a un qui est pas loin.
Alors qu'il allait le dépasser, Sugawara l'attrapa par le poignet.
— Bah qu'est-ce qui t'arrive ?
Yamaguchi suivit son regard, fronçant les sourcils en apercevant Shimizu, toujours dressée en position défensive.
Yachi se pencha un instant, avant de revenir derrière la brune. À la seconde où Yamaguchi l'aperçut, il se figea.
Ses yeux s'écarquillèrent :
— Hitoka ?
Après quelques secondes de battements, la blonde se pencha de nouveau. Elle posa sa main sur le poignet de Shimizu. Cette dernière, comprenant sa demande, s'écarta. Elle se tenait maintenant face à eux. Le choc passé, Sugawara plaqua une main sur sa bouche, étouffant un sursaut de larme.
— C'est vraiment toi ?
Yamaguchi avait parlé d'une voix nouée, les yeux brillant de larme.
Yachi inspira, avant de hocher la tête.
— Oh, hoqueta Yamaguchi, échappant une flopée de larmes.
Il se rua vers elle et Yachi ouvrit les bras, ils se rencontrèrent dans une étreinte violente.
— Oh bordel, oh bordel je...
Yamaguchi se sépara d'elle pour lui faire face, la tenant par les épaules, comme si elle n'était qu'un fantôme évanescent qui risquait de lui échapper.
— Je te croyais morte, je croyais qu'il...
Il ne termina pas et l'attira de nouveau dans ses bras.
Yachi le laissa faire, puis, doucement, se sépara de lui :
— Je vais bien.
Yamaguchi suivit ses gestes des yeux. La blonde réitéra ses dires, son vis-à-vis lui prit les mains, les regardant étrangement avant de relever les yeux :
— Qu'est-ce qu'il t'a fait.
Ce n'était pas vraiment une question, bien trop tonnante et sévère pour que cela en soit vraiment une. C'était une constatation morbide.
Yachi lui sourit tristement. Lentement, elle sépara ses mains des siennes, et fit un pas en arrière. Elle passa ses doigts sous le col de son pull, découvrant la cicatrice boursoufflée et rose encerclant sa gorge, qu'elle dissimula du nouveau presque aussitôt.
Kuroo frémit, n'osant pas imaginer ce qui avait pu causer une telle mutilation.
Yamaguchi hoqueta, les larmes brillant de nouveaux dans ses yeux.
— Le salaud, je... J'y crois pas je te jure que...
Yachi ne le laissa pas finir :
— Il ne m'a pas eu.
Yamaguchi échappa un gémissement étriqué.
— Pourquoi tu... on aurait pu... J'aurais dû être là je suis désolé, j'aurais dû...
La blonde hocha négativement la tête. Elle s'avança, et posa une main sur l'abdomen de Yamaguchi. Leurs regards se captèrent, et ils surent tous deux ce que cela voulait dire.
Yamaguchi hoqueta de nouveau, et Yachi le reprit dans ses bras. Elle releva finalement les yeux, trouvant le regard de Sugawara, le visage dévasté de larmes. Elle lui sourit, et lui fit un geste de la main. Ce dernier se jeta sur eux pour se joindre à l'étreinte.
-/-
Le tumulte provoqué par cette rencontre avait drôlement fait redescendre Tetsurō, comme à peu près tout le monde d'ailleurs. L'éparpillement général après la sortie du bar s'était poursuivi : certain avaient renoncé à continuer l'aventure et s'en étaient retournés chez eux, d'autre, plus vaillant, s'étaient installés dans un bistro de quartier, continuant la soirée plus paisiblement. Sugawara et Yamaguchi étaient restés avec Yachi, les trois s'étant installés sur un banc, à l'orée d'un parc peint de pénombre, à quelques pas du petit bar, rattrapant le temps qui leur avait été arraché. Kōtarō , se sentant surement de trop, avait rejoint le petit comité à l'intérieur du pub. Tetsurō quant à lui était resté dehors, tâchant de tenir compagnie à Shimizu-san, dont il se sentait un peu coupable d'avoir écouté le rendez-vous galant. Il avait bien tenté d'entamer la conversation, mais la brune ne lui avait répondu qu'à base d'onomatopée, trop occupée à surveiller l'interaction se déroulant sous ses yeux, prête à intervenir en cas de besoin. Il retenta sa chance, abandonnant les mondanités cette fois :
— Je ne savais pas qu'ils se connaissaient...
Shimizu hocha vaguement la tête.
— Je crois avoir compris qu'ils ont été élevés par la même meute... quelque temps tout du moins, répondit-elle finalement.
— Oh... fut la seule chose que le brun put répondre.
Le silence s'étendit de nouveau. Finalement, la jeune femme se tourna pour lui faire face :
— Kuroo-san, je pense que vous pouvez y aller à présent. Je ne sais pas combien de temps encore cela va durer, et il se fait tard.
Il acquiesça puis la salua poliment. Il jeta un dernier coup d'œil à ses amis assis dans le parc, puis tourna les talons. Il constata alors la présence de Keiji et Kōtarō, attendant devant le bar.
— Ça va ? demanda Kōtarō une fois qu'il fut arrivé à leur hauteur.
— Hmm, je crois...
Les deux autres hochèrent la tête.
— Qu'est-ce que vous faites dehors ?
— Tout le monde est parti.
— Oh, merde, j'ai dit au revoir à personne !
— Ils te saluent.
— Hmm... et Kenma?
— Il est parti chercher la voiture, lui répondit Kōtarō .
Au même moment, ils furent éblouis par les phares d'une voiture arrivant au coin de la rue : il s'agissait de Kenma. Ils pénétrèrent tous à l'intérieur, et la voiture redémarra. Personne ne parla pendant un long moment, laissant le silence se mêler à la nuit tachetée de lumière les entourant tout autour, comme si elle les avait avalés.
— Je savais pas qu'ils se connaissaient, finit par dire Kenma.
— Hmm, je sais pas ce qu'ils leur aient arrivé, mais ça a pas l'air joyeux, commenta Kōtarō , la tête reposant sur la vitre arrière.
— Apparemment, ils ont grandi dans la même meute, éclaircit Kuroo.
La révélation sembla surprendre tout le monde, puisqu'il se retrouva avec trois paires d'yeux braquées sur lui.
— Vraiment ?
— Oui... C'est si surprenant ?
Personne ne lui répondit, chacun détournant le regard.
— Yachi n'ait pas une Sô-shi, donc... un peu oui, finit par dire Kenma.
— Oh, j'espère que... non... échappa Keiji à mi-voix, ce qui attira le regard de ses petits-amis.
Kōtarō et Kenma semblèrent partager son sentiment.
— Qu'est-ce qu'il y a ? Yamaguchi non plus n'est pas Sô-shi, pourtant il a été élevé aussi avec eux.
Il vit Kenma froncer les sourcils dans le rétroviseur intérieur.
— Vraiment ?
— Oui...
Le blond releva les yeux, attrapant le regard de Kōtarō dans le miroir :
— Tu savais ?
L'interpelé se contenta de hocher la tête.
— Oh... espérons que ce ne soit pas ce qu'on pense alors...
— Oui...
Silence. Kuroo commençait à ne plus suivre du tout.
— De quoi ? À quoi vous pensez ? insista-t-il.
Personne ne lui répondit.
— Du coup ?
Kenma inspira profondément avant de répondre, le regard toujours braqué sur la route :
— Les... les meutes Sô-shi étaient connus... enfin... -il souffla- pour faire des échanges avec d'autres clans.
— Des échanges de quoi ?
— D'omégas, répondit Kōtarō , la voix dure.
Kuroo fronça les sourcils, pas bien sûr de suivre.
— Comment ça "échanger" ?
— Ils faisaient du trafic humain, afin de récupérer des omégas lorsqu'ils n'avaient aucune naissance. Pour les faire se reproduire, expliqua sombrement Keiji.
Kuroo écarquilla les yeux, profondément choqué. Il repensa à Yachi, tout sourire dans son long manteau bleu ciel. Il repensa à cette furtive vision, celle de la cicatrice rose enlaçant son cou. Il sentit son cœur se serrer. Il espérait de tout cœur qu'ils se méprenaient, que la réalité n'avait rien à voir avec ce qu'ils avaient pu déduire.
— J'espère que ça n'est pas cela... murmura Keiji.
— Moi non plus, répondirent les trois autres en chœur.
Le reste du trajet se fit dans le silence.
-/-
Il se souvenait du vent.
Plus qu'autre chose, il se souvenait du vent.
Du vent qui soufflait à travers les herbes folles, tout là-bas derrière.
Il se souvenait de la solitude aussi. Personne ne venait jamais ici.
Enfin, presque personne.
L'étendue lui semblait infinie, et cela bien qu'il connût la limite exacte du territoire : à l'orée de la forêt.
À regarder au loin, il l'oubliait presque,
Et il se sentait soudain libre.
-/-
TW*
— Mange.
La voix avait grondé, impérieuse et sévère.
L'enfant posa les yeux sur la nourriture face à lui. Il avait la gorge nouée. Les yeux de l'alpha face à lui se plissèrent.
Il saisit ses baguettes, retournant mollement la nourriture dans son bol, le riz émit un bruit humide et lourd qui lui retourna l'estomac. Impossible d'avaler quoique ce soit, c'était au-dessus de ses forces.
L'alpha soupira, exaspérée.
— Je peux attendre tu sais... mange.
Il ne bougea pas d'un millimètre, se contentant de regarder la nourriture face à lui d'un air vide.
— Bouffe bordel ! T'as vu à quoi tu ressembles ? C'est pas en étant si maigre que tu pourras porter des mioches !
C'était l'idée...
Il ne releva pas les yeux, rien que de sentir son regard sur lui le tétaniser. Il sentit le fond de sa gorge le démanger alors qu'il luttait contre les larmes.
— Allez, soit un gentil petit garçon, et mange.
Elle avait parlé d'une voix douce, ce qui n'en était que plus terrifiant. Il ne put tenir plus longtemps et, tremblant, échappa quelques larmes.
— Arrête de chialer.
L'enfant retint son souffle, bien trop conscient que ses gémissements ricochaient autour.
— C'est pas compliqué merde ! Bouffe !
Il échappa un couinement, lâchant d'un coup les quelques larmes qu'il avait maigrement tenté de retenir.
Il savait qu'il ne gagnerait pas la bataille.
Il avait déjà perdu. Il n'avait jamais eu aucune chance de toute façon.
Il fallait juste qu'il obéisse.
Il reprit ses baguettes et prit une petite portion de riz.
— Voilà...
Ses mains tremblaient tellement qu'il n'eut pas le temps d'amener la nourriture à ses lèvres, le riz s'éparpilla sur la table. Craintivement, il releva les yeux : le regard de la jeune femme face à lui avait changé, ne brillait plus que la colère. Il avait passé le point de non-retour.
Instinctivement, il dissimula son visage derrière ses bras en la voyant se redresser, mais l'alpha le frappa avec une telle force que ses bras cognèrent contre son visage et qu'il tomba de sa chaise, cognant sa tête contre le sol. Choqué et sonné, il n'eut pas le temps de se redresser que déjà l'alpha avait fait le tour de la table. Elle le dominait maintenant de toute sa carrure, menaçante. L'enfant tenta de se redresser, les larmes dévalant ses joues. Elle s'accroupit face à lui et murmura, comme un grondement de tonnerre :
— Arrêtes de chialer putain.
Elle le gifla de nouveau et sa tête cogna une nouvelle fois le sol. Sans lui prêter un regard, elle se saisit du bol sur la table et en renversa tout le contenu sur le sol. La colère avait disparu de son regard, ne restait plus qu'une froideur glaçante. Peut-être allait-elle enfin abandonner ?
— Tu me dégoutes... Tu sais ça ? Tu me dégoutes.
D'une main, elle lui attrapa les cheveux pour lui tirer la tête en arrière, tandis qu'elle se saisit d'une poignée de nourriture de l'autre. Elle serra la boule de nourriture dans son poing et lui enfonça de force dans la bouche. Son premier réflexe fut de tout recracher, mais elle lui en empêcha en plaquant sa main contre sa bouche.
— Avale.
Elle tira de nouveau sur ses cheveux, mais il résista.
— Avale.
Cette fois, la voix avait grondé. Son corps cessa de lui obéir, soumis à la commande. Incapable de lui résister, il avala. Il sentit la bile remonter sa gorge, se mêlant au goût infect de la nourriture qu'on lui avait fait avaler de force. La voix de l'alpha se fit caressante, elle tapota gentiment sa tête et susurra :
— C'est bien, gentil petit-garçon.
Il soupira, pensant en avoir enfin fini. L'alpha se redressa, et s'assit sur la chaise. Alors qu'il allait lui aussi se redresser, la voix de la jeune femme trancha l'air :
— Oh, je crois que t'as pas compris, assis.
Il s'exécuta, le corps écrasé sous le poids de la commande.
— Je voulais pas en venir à ça, mais tu ne m'as pas laissé le choix.
Le petit garçon releva les yeux, tentant du mieux qu'il le pouvait de se défaire de l'emprise de la commande.
— Baisse les yeux.
Son corps obéit.
— Mange.
Possédé par la commande, incapable de lui faire barrage, il s'exécuta. Il se vit prendre une poignée de nourriture et se la fourrer dans la bouche. Il avala. Il ne servait plus à rien de lutter de toute façon. Il recommença, sa conscience ayant cette fois totalement déserté son corps.
— C'est assez.
L'emprise prit fin.
L'alpha se redressa, avant de partir, elle lui donna un dernier ordre, sans faire usage de la force cette fois :
— Nettoie-moi ce foutoir et va donner le reste aux poules.
Elle tourna les talons, et quitta la pièce.
Une fois qu'il ne put plus entendre ses pas, il se redressa à son tour. Son esprit s'était tu.
Son corps lui semblait lointain, hors de portée maintenant.
Il ramassa la nourriture éparpillée au sol, et la remise dans le bol. Il versa le contenu dans le seau pour les poules, balaya le sol, lava le parquet à la brosse humide. Sa respiration était lente, maitrisée.
Il prit le seau et sortie. En traversant la cour, des voix le huèrent, l'appelant d'un nom qui n'était pas le sien et qui ne devrait être celui de personne.
Il arriva enfin à l'enclos où s'ébattaient tous les petits animaux, pénétra à l'intérieur et marcha jusqu'aux abords de la porcherie, il savait que les poules y passaient le plus clair de leur temps. Il renversa le contenu du seau à même le sol, et les poules accoururent. Il les regarda enfoncer leur tête dans les restes de pelures et de nourriture déjà rance, avalant goulument le repas qu'il n'avait su avaler.
Il releva les yeux. Au fond de l'établi, l'une des truies, qui avaient mis bas il y a peu, était vautrée sur son dos, sa portée accrochée aux tétines, prête à sucer goulument le lait de leur mère, à sucer jusqu'à ce qu'elle s'écroule d'épuisement.
C'était surement sa dernière portée.
Aucun animal ne restait très longtemps ici, ils finissaient toujours par retrouver le destin qui les avait vus naitre : être abattu et mangé.
Celle-là était l'une des bêtes les plus âgées, épargnée grâce à sa grande fertilité. C'était une usine à chair, voilà d'où venait sa maigre valeur. Elle serait trop vieille bientôt...
Il avait pitié pour elle, cette truie, affalée dans ses excréments, nourrissant des petits qui lui seraient bientôt arrachés de toute façon. Il avait pitié d'elle, comme il avait pitié pour lui, car au final, leur destin était le même. Aux yeux de la meute, elle et lui avaient la même fonction, la même valeur.
Ils l'avaient engraissé assez pour qu'elle puisse porter ses petits à terme, pour qu'elle puisse les nourrir...
Lui aussi.
Son corps sortit de son anesthésie, et toutes les sensations lui revinrent brusquement. Son ventre se tordit de remous, l'acidité de son estomac lui brula l'œsophage. Il sentit son corps se gonfler, s'engraisser, se boursouffler de partout. Il avait l'impression de subir une métamorphose, de devenir comme la truie. Il allait tomber à terre, et son ventre allait exploser, il allait exploser et les petits boufferaient ses entrailles. Il se sentait enfler, se bouffir. Il était au bord de l'explosion.
Il sortit dehors, hanté par cette sensation. Il passa derrière la porcherie : d'ici personne ne pouvait le voir. Il creusa la terre à la main, et s'accroupis devant le trou. Les larmes dévalaient son visage, mais il resta silencieux. Il inspira, passa ses cheveux derrière ses oreilles, et pencha la tête au-dessus du trou. Tremblant, il enfonça deux doigts dans sa gorge. Par réflexes, il les retira, étouffa un gémissement, et réitéra. Cette fois, son estomac se contracta et tout son contenu remonta son œsophage dans un spasme douloureux. Un second suivit. Il essuya ses larmes, et recommença. Il recommença jusqu'à ce que la sensation disparaisse, jusqu'à ce qu'elle se décolle de sa peau, jusqu'à ce que son corps s'engourdisse de nouveau.
Enfin, lorsqu'il eut fini, il s'essuya la bouche d'un revers de manche, recouvrit le petit trou, qui avait bien trop débordé pour être complètement recouvert, et se redressa. Il avait la tête qui tournait, le corps anesthésié. Il marcha jusqu'au robinet au milieu de l'enclos, et se lava la bouche et les mains à l'eau fraiche. En se redressant, il regarda la maison, mais renonça à rentrer. Il s'assit sur le rebord d'une mangeoire et regarda les poules picorer.
Au loin, le soleil commençait à disparaitre derrière la forêt.
Bientôt, tout recommencerait.
Le vent se leva, balayant les feuilles des arbres, sonnant en carillon à travers les herbes folles.
Soudain, à l'orée de la forêt, apparut une silhouette. Ses yeux s'écarquillèrent et il retint sa respiration. Quelqu'un était là, il en était sûr. Quelques rayons percèrent les nuages et il put deviner qu'il s'agissait d'un enfant. Il plissa les yeux pour pouvoir deviner plus de détails.
— Hey !
Il sursauta, et se tourna vers la voix. Il échappa un soupir de soulagement en reconnaissant le petit garçon à ses côtés. Il était encore en uniforme. Il devait revenir tout juste de l'école.
— Je me disais bien que tu devais être là !
Le petit garçon en uniforme lui sourit, et son grain de beauté suivit le mouvement de ses joues rebondies.
Il hocha la tête, et tourna de nouveau ses yeux vers la forêt : la silhouette avait disparu.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Le vent se leva de nouveau.
— J'ai cru voir quelqu'un.
L'enfant face à lui fronça les sourcils et suivit la direction de son regard.
— Il est parti.
— Hmm... je crois qu'il y a une maison derrière la forêt. Mais personne ne devrait s'aventurer jusqu'ici.
Il ne dit rien, le regard toujours tourné au loin. Le petit garçon se pencha, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus rien voir de la forêt. Il accrocha son regard.
— Ça va ?
— Hmm.
— Tu as pleuré ?
— Non.
L'enfant en uniforme fronça les sourcils, inquiet.
— Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui ? lui demanda-t-il avant qu'il ne puisse lui poser plus de questions.
— Oh ! Attends, tu vas voir !
Le garçonnet fit glisser son sac à dos au sol et s'installa à ses côtés. Il fouilla dans ses affaires et sortit ses cahiers d'école.
— On a continué les maths, la suite de ce que je t'ai montré la dernière fois, je t'expliquerai, et un peu de japonais et de science aussi...
— Oh oui, j'ai fait les exercices dans le cahier que tu m'as prêté.
L'enfant lui offrit un sourire :
— Parfait ! Comme ça on pourra avancer sur ça ce soir ! Bon, je te disais, on a vu ça en science, je vais t'expliquer...
Il sourit pour lui-même, l'écoutant en silence.
L'espace d'un instant, il avait oublié. Oublié qu'il n'était pas chez lui ici. Oublié qu'il n'était rien de plus qu'une marchandise. Il était lui, seulement lui, encore quelques instants.
Demain, le soleil se lèverait de nouveau, et il devrait encore se lever.
-/-
Il avait cessé de lutter. Il mangeait ce qu'on lui disait de manger, faisait ce qu'on lui disait de faire. Du moins, en apparence.
Il était derrière la porcherie, vomissant l'entièreté de son dernier repas.
Il s'était habitué à la sensation maintenant, elle faisait partie de son quotidien. Il se redressa, referma le trou et partit se laver la bouche et les mains, et alla s'assoir au milieu des chèvres et des poules.
Au loin, apparut de nouveau la silhouette de l'enfant. Il la voyait tous les jours maintenant. À chaque fois qu'il descendait ici, il était là, l'observant de son poste lointain. Lui ne s'était jamais approché. Il était peut-être temps maintenant.
Il se leva, et ne lâchant pas la silhouette des yeux, marcha jusqu'à l'orée de la forêt. Il s'agissait d'un petit garçon. Il ne bougea pas en le voyant approcher, et le regarda venir à lui. Ils devaient avoir sensiblement le même âge.
— Bonjour, dit le petit garçon lorsqu'il arriva à sa hauteur.
Il ne répondit pas.
Le silence s'étendit entre eux.
— Euh, je... commença le petit garçon à lunette.
— Tu ne devrais pas être là, trancha-t-il sévèrement.
Le petit garçon face à lui cligna plusieurs fois des yeux, surpris.
— Je ne suis pas sur le territoire.
— S'ils te voient, ils pourraient...
— Personne ne m'a jamais vu. À part toi. Je voulais te voir toi.
— Moi ?
Le petit binoclard hocha vivement la tête.
— Pourquoi ?
— Je te vois toujours ici. Comme tu as l'air triste, je voulais te donner ça.
Le petit garçon de la forêt fit glisser son sac à dos le long de son épaule. Il l'ouvrit et en sortit une figurine de dinosaure qu'il lui tendit. Il la récupéra, médusé par l'attention.
— C'est un diplodocus.
Il détailla l'objet, sans comprendre pourquoi il lui avait été confié.
— Moi j'ai celui-là, dit le petit garçon, sortant une figurine de T-rex de son sac.
— Pourquoi ?
— Quoi ?
— Pourquoi tu me donnes ça ?
— On pourra jouer ensemble comme ça... Sauf si t'en as déjà une, tu peux prendre la tienne aussi.
Il fronça les sourcils.
— Tu veux jouer avec moi ?
L'enfant de la forêt acquiesça vivement. Il s'assit à même le sol et l'invita à en faire de même, commençant à poser le décor de son histoire imaginaire.
— Au fait, je m'appelle Kei, et toi ?
Il hésita. Il avait déjà baissé sa garde.
— Tadashi...
— Ok Tadashi... Bon tu vois, les diplodocus sont herbivores, mais ils ne sont pas moins redoutables et ils...
Il ouvrit les yeux.
Il reconnut le plafond de sa chambre.
Kei était toujours endormi à ses côtés.
Il sentit les larmes lui monter aux yeux. Il ne leur fit pas barrage, mais tâcha de rester silencieux.
Pourquoi son esprit avait fait resurgir ces souvenirs ?
Finalement, il savait pourquoi.
Il passa sa main sous son t-shirt, caressant du bout des doigts la cicatrice barrant la chair de son ventre. Elle avait presque disparu maintenant, elle n'était plus qu'un fil blanc, presque invisible, presque indétectable au toucher. Bientôt, peut-être que même lui ne serait plus la retrouver, comme si rien de cela ne s'était jamais produit.
Lui n'oublierait pas.
Il explosa franchement en larmes cette fois.
— Tadashi ?
Il tourna les yeux vers son partenaire :
— Désolé, je t'ai réveillé.
— Ça va ?
Yamaguchi hocha positivement la tête. Finalement, il se ravisa et lui signifia que non. Son partenaire le prit aussitôt dans ses bras.
—Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qu'il t'arrive, lui murmura-t-il.
Sa gorge était bien trop nouée pour qu'il puisse répondre. Il pleura de longues minutes. Il se sépara de lui pour que ses yeux captent les siens, et finalement échappa :
— J'aurais jamais dû la laisser... J'aurais dû rester...
— Tu devais te sauver toi...
— Si, j'aurais dû, j'aurais pu la... ses mots se perdirent dans sa gorge, nouée de chagrin.
— Chut, viens là, lui murmura son amoureux en l'attirant de nouveau à lui.
Il le berça doucement jusqu'à ce qu'il s'endorme de nouveau.
Dehors, le vent se leva.
-Fin du chapitre-
…
Bon bah déso si j'ai niqué votre aprèm... Si ça peut vous rassurer, pas ouf pour moi non plus.
J'espère que ce chapitre vous aura quand même plu.
Prochain chapitre: "Dix fragments de nous"
"— Tu peux nous le dire s'il y a quelque chose qui te...
— Ça fait bientôt six mois, coupa Kenma, captant le regard de Keiji.
Ce dernier fut complètement pris de cours. Il se tut.
— Déjà... commenta Kōtarō.
Kuroo fit voyager son regard entre ses amoureux, ne comprenant pas encore de quoi il était question.
— De quoi? se risqua-t-il à demander.
Les trois autres tournèrent un instant les yeux vers lui, mais personne ne lui répondit.
— Je peux pas me permettre que cela arrive quand on sera en Corée du Sud, trop dangereux.
— C'est déjà dans moins d'un mois... Nous avons largement le temps après de...
— Non, je peux pas me le permettre.
La trotteuse de l'horloge se fit entendre une, deux, puis trois fois.
— Tu veux le déclencher chimiquement ? intervint enfin Kōtarō.
Kenma trouva son regard et hocha la tête.
Oh... Six mois. Kuroo comprit enfin de quoi il était question : de cycle."
See ya
