Qui Gon resta sidéré quelques secondes. Mais son entraînement de Jedi et de diplomate reprit vite le dessus et, mortifié, il s'inclina un peu plus profondément que d'habitude.
"Maître Ue, je suis désolé pour cette méprise !
Mais Maître Ue rit et le rassura.
- Il n'y a pas de quoi tant s'excuser ! Avouez que c'était amusant.
Etonné qu'elle le prenne si bien, Qui Gon prit une seconde pour relâcher sa gêne dans la Force. La plupart des Maîtres Jedis avaient une conscience assez aiguë de la bienséance, et beaucoup auraient été très fâchés. Il était soulagé que ce ne fut pas le cas de Maître Ue. Ils se rassirent.
- L'avantage, c'est que maintenant, vous pouvez prendre tout votre temps pour déguster votre thé !"
C'était vrai. Il était diablement bon ce thé. Des arômes fruités et sucrés, un goût vraiment doux. Tandis que les deux jedis sirotaient leur boisson dans un silence confortable, Qui Gon s'interrogeait sur Maître Ue. Il ne savait pas pourquoi, mais il s'attendait vraiment à rencontrer un homme. Il imaginait qu'il aurait une trentaine d'années, qu'il serait digne et sage, un peu à la façon des Maîtres Yoda ou Windu. Et voilà qu'il se trouvait devant ce qui était, il fallait bien l'admettre, ce "petit bout de bonne femme". Aussi sexiste que cela puisse paraître, c'était la définition qui venait aussitôt à l'esprit quand on la rencontrait.
Elle avait les cheveux très courts, coiffés en désordre, voire peut-être pas coiffés du tout, un visage fin et des rides sur les joues, qu'elle devait sans doute à son sourire permanent. Pour l'âge, c'était difficile à dire. Il jugea qu'il avait estimé à peu prêt dans la bonne tranche. Elle devait avoir la trentaine. Mais ses yeux faussaient la donne. D'un brun presque doré, joyeux et pétillants, ils laissaient transparaître une certaine fatigue, et avaient probablement vu plus d'horreurs qu'il n'aurait fallu pour une si jeune vie. Qui Gon soupira intérieurement. C'était là le lot de la plupart des chevaliers jedis.
"Maître Yoda m'a prévenue de votre visite.
Qui Gon se tendit. Il n'aimait pas qu'on parle de lui dans son dos.
- Pouvez-vous m'expliquer le problème ? Il n'a rien précisé à ce sujet.
Le vieux troll était resté discret. Cela rassura le maître. Il baissa les yeux dans sa tasse et chercha ses mots. Il lui fallait trouver un juste milieu entre ce qu'il voulait dire et ce qu'il préférait garder secret.
- Il y a quelques mois, commença-t-il lentement, mon padawan et moi avons été envoyés en mission sur Mélida/Daan, où une guerre était en cours. Mon padawan s'est pris d'affection pour les jeunes rebelles et leur cause, et, alors que nous avions reçu l'ordre de revenir au Temple, il a préféré rester avec eux. La guerre a fini un peu plus tard, et finalement, il est rentré. Le conseil a accepté de le réintégrer à l'Ordre, avec une probation de six mois, qui touche à sa fin. Mais… Depuis son retour, notre communication est… difficile.
En réalité, elle était carrément inexistante. Mais il ne pouvait pas admettre cette vérité. Pas aussi brutalement, pas devant cette quasi inconnue.
Mais elle ne demanda pas de détails. Elle demeura songeuse, le regard perdu dans le vague.
Qui Gon resta silencieux, à se demander pourquoi tant de mystère entourait Maître Ue. Il arrivait que certains jedis veuillent rester discrets, surtout quand ils avaient un talent certain pour l'espionnage. Il était compréhensible qu'ils refusent que leur nom et leur visage soient accessibles par le premier venu. Mais une éducatrice ? Et bon, il ne voulait pas remettre en cause son talent de jedi, mais éduquée par Maître Yoda lui-même ? Subitement gêné, Qui Gon ajouta :
- Il est sans doute un peu grand pour vos compétences, il a quinze ans…
Maître Ue sortit de sa torpeur.
- Oh non, pas du tout, je traite avec tout le monde, il n'y a pas de limite d'âge ! Je réfléchissais simplement aux informations que vous m'avez données. Vous ne m'avez pas dit son nom.
Qui Gon resta interdit.
- Pardon ?
- Comment s'appelle votre padawan ?
- Heu, Obi Wan. Obi Wan Kenobi.
- Bien.
Elle tapa dans ses mains en se redressant, ce qui fit sursauter son invité.
- Je ne peux évidemment rien faire avec si peu d'informations. Mais je veux bien le rencontrer. Le problème ne semble pas insurmontable.
Qui Gon fut un peu contrarié qu'elle prenne cela à la légère. Voilà plusieurs semaines, plusieurs mois ! qu'il se débattait avec ces soucis, et après dix minutes de conversation, une inconnue déclarait que ce n'était rien.
- Invitez-moi à dîner, je voudrais le rencontrer !
- Je, heu… quoi ?!
Elle avait un certain talent pour le faire paraître tout bête. Mais Maître Ue ne se formalisa pas, et répéta gentiment :
- Je voudrais le rencontrer, en votre présence. Le plus simple est que vous m'invitiez à dîner, un soir prochain.
- Euh, oui, bien sûr. Que diriez-vous de jeudi soir ? Lança-t-il, complètement au pif. Il n'avait rien de prévu de toute façon.
- Parfait !
Elle lui tendit une petite data-card, sortie des plis de sa robe.
- Mes coordonnées, précisa-t-elle, alors que Qui Gon prenait le cylindre, perplexe. Envoyez-moi les vôtres en retour.
Elle se leva. L'entretien était fini. Qui Gon se leva également, lentement, un peu perdu. Ils se saluèrent. Mais, alors que l'homme allait sortir, il se retourna et bafouilla :
- Je n'ai aucun talent de cuisinier, ce serait peut-être plus simple de se voir à la cantine ?
- Oh non, personne ne parlera honnêtement si nous sommes en public. Mais ne vous inquiétez pas : vous fournissez le lieu, je fournis le repas ! A jeudi, Maître Jinn !"
Le jedi revint lentement dans son appartement, un peu incrédule quand à la tournure qu'avait pris l'entretien. Tout était allé très vite, il n'aimait pas se précipiter. Et voilà qu'elle venait chez lui, chez eux, puisqu'il vivait avec Obi Wan. Obi Wan… Le padawan dont il n'avait pas dit le nom. Cette étourderie ne lui ressemblait pas.
Obi Wan ! Qu'allait-il lui dire ? Il ne pouvait pas lui annoncer de but en blanc qu'il avait consulté une jedi qui allait les aider à résoudre leur différend ! Qui Gon grinça des dents. Il détestait mentir, mais il ne voyait guère d'issue. Mais s'il cachait la vérité à son padawan, il se sentirait acculé le moment venu, et se renfermerait aussi vite qu'un sarlacc sous la pluie. Contrarié, il ouvrit la porte, et découvrit Obi Wan attablé, occupé à réviser une leçon. L'adolescent releva à peine la tête.
"Bonjour Maître.
- Bonsoir, padawan.
Qui Gon resta quelques instants à observer le jeune, qui, sous son regard, se fit tout petit. L'homme hésitait entre ne rien dire et continuer ainsi, ou se laisser contaminer par la bonne humeur de Maître Ue, et tenter de briser la glace.
- Obi Wan, vous travaillez trop dur.
Malgré lui, le jeune leva des yeux surpris sur son Maître.
- Maître Jinn ?
- Vous êtes sans cesse penché sur votre tablette, alors que je suis certain que quoi que vous lisiez, vous le connaissez déjà par coeur.
- Je révisais les accords commerciaux entre...
- Peu importe. Prenez un peu de bon temps. Allez à la cantine, dînez avec vos amis. Bant est rentrée hier, non ?
Une brève lueur de plaisir passa sur le visage d'Obi Wan. Il était très proche de Bant, la padawan Mon Calamari. Il acquiesça, méfiant.
- Alors, c'est entendu. Allez chercher Bant, et prenez un peu de temps pour vous.
Il posa ses mains sur les épaules de son apprenti, qui se raidit, et le poussa vers la porte.
- Allez !"
Confus mais ravi, Obi Wan ne se le fit pas dire deux fois, et fila dans les couloirs du Temps. Une fois seul, Qui Gon sourit. Oui, peut-être que résoudre ce problème ne serait pas si difficile, finalement. Il s'installa à son moniteur, inséra la data-card de Maître Ue dans le lecteur et rédigea :
'Je regrette de devoir annuler notre dîner, mais je ne peux mentir à Obi Wan sur la raison de votre venue"
Il ajouta quelques politesses d'usage, et envoya le tout, vaguement coupable, mais soulagé.
Pourtant, la réponse lui parvint quelques minutes après, plutôt brute de décoffrage :
"Pas question. Je serai là. Dites-lui simplement qu'une amie vient manger. Après tout, ce n'est pas un mensonge !"
Qui Gon ne put retenir un petit rire. Oui, elle avait bien été l'apprentie de Maître Yoda, ça ne faisait aucun doute !
