Tu m'apprendras … ?

Non vous ne rêvez pas, il y a bien 2 chapitres aujourd'hui : le chapitre 34 et l'épilogue. C'est donc LA FIN, mes amis. La fin de cette deuxième fiction longue sur Stephen et Brianna, mais pas la fin de l'écriture, j'ai encore plusieurs choses à publier et à écrire, alors j'espère que vous resterez avec moi pour les découvrir dans les prochain(e)s semaines/mois.

Merci à Wizzette et Macki pour les reviews, ainsi qu'à binesa pour le follow/fav !

Macki : ahahahahah Je suis RAVIE d'avoir quand même réussi à te surprendre, je m'étais dit que tu avais peut-être compris où j'allais en venir, et que la fin ne te surprendrait pas mais en fait SI. Aaah, quelle joie lolololol. J'attends impatiemment ta reaction à ce chapitre et à l'épilogue du coup. Et merci encore pour tes très régulières reviews !

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34. And The Tide Rushes In

Assise avec Jeremiah dans la nursery de la maison de Fergus et Marsali, où elle était enfermée depuis des semaines, Brianna percevait le bruit de la foule en colère qui ne faiblissait pas. Depuis que les activités de William Tryon et de son sous-fifre Stephen Bonnet avaient été révélées au grand public, la vindicte populaire faisait rage dans le centre de New Bern. La foule avait établi son camp de base sur le parvis du tribunal où les deux hommes étaient jugés pour leurs crimes depuis maintenant trois jours. Le procès – plus qu'embarrassant pour la Couronne – se tenait à huis clos, si bien que personne (mis à part les proches des concernés, qui recevaient des informations via leurs avocats) n'avait la moindre idée de ce qu'il se passait à l'intérieur. Ni de ce qui prenait autant de temps.

Après son malaise à River Run, Brianna avait passé les dernières semaines dans un état second. Entre soulagement de retrouver sa famille et colère qu'ils n'aient pas respecté ses volontés. Ses parents avaient été surpris qu'elle ne sache pas que l'armée débarquerait à River Run. Ils avaient fait passer le message dans le dernier livre qu'ils lui avaient envoyés et qui était arrivé à destination la veille de l'attaque, mais Brianna avait feint de n'avoir jamais pu déchiffrer le message pour ne pas avouer que Stephen avait probablement donné l'ordre à Hennessy de brûler chaque volume parvenant à River Run. Comme le livre de septembre dernier. Celui qui était à l'origine de tout ce foutoir.

Et puis la colère s'était transformée en rage, lorsqu'elle avait mentionné la lettre envoyée fin janvier au Ridge. Ses parents avaient semblé sincèrement surpris de l'existence de cette lettre, mais Roger en revanche, avait été trahi par une micro-expression à peine perceptible. Un coin de bouche frémissant, un fugace sourire narquois qui avait sauté au visage de Brianna aussi violemment qu'une gifle. Et elle avait compris.

Cette simple micro-expression l'avait plongée dans une fureur dont elle n'avait plus que de vagues flashs. Elle se souvenait avoir fondu sur Roger toutes griffes dehors, sans la moindre explication, et l'avoir projeté à terre avant de se jucher à califourchon sur lui et de le bourrer de coups de poings et de griffures. Quelqu'un les avait séparés, une autre voix avait crié un commentaire inquiet sur sa santé mentale. Et on l'avait enfermée.

Elle n'avait pas revu Stephen depuis leur séparation forcée dans leur propre salle à manger. Cet éloignement, à ce stade de leur relation, la faisait souffrir au plus profond de son être, tout comme Jeremiah qui passait la majorité de ses journées à sangloter blotti contre elle. Mais cela n'était pas dû à une décision des Frasers. Ordre avait été donné d'éloigner les familles afin de les protéger. Margaret avait été érigée au rang d'héroïne de la Colonie, celle par qui le scandale avait pu éclater, tandis qu'on préservait l'image d'une Brianna séquestrée contre son gré par Bonnet et qui se reconstruisait désormais auprès de sa famille, avec son enfant.

Jamie et Claire eux-mêmes s'étaient persuadés que son comportement actuel n'était que le contrecoup d'avoir été libérée du joug de Bonnet et de sa séquestration. Un soir, Jamie aussi avait d'ailleurs presque failli en venir aux mains avec Roger, lorsque celui-ci avait soutenu que Brianna était amoureuse du pirate, tandis que son père assurait qu'elle avait fait semblant si longtemps qu'elle avait perdu pied. Et qu'il lui faudrait un peu de temps pour retrouver ses marques dans un monde sans mensonges constants. Brianna n'avait pas jugé utile d'intervenir visiblement les deux hommes savaient mieux qu'elle-même ce qu'il y avait dans son cœur, puisqu'ils ne lui avaient jamais directement posé la question. Alors pourquoi se lancer dans un débat stérile avec eux, au risque de décevoir l'un et de voir triompher l'autre. Entendre Roger crier victoire était la dernière chose dont elle avait envie.

Toute visite dans la prison où Stephen était incarcéré jusqu'à la fin du procès lui avait été interdite. Si un garde ou quiconque avait le malheur de les voir s'embrasser ou se parler avec douceur et répétait ce qu'il avait vu, le peuple ne se priverait pas d'assouvir sa soif de vengeance sur elle. Maître Bellingham, devenu avocat à demeure des Fraser depuis leur précédent procès, avait été clair à ce sujet : aucun contact. Et lorsque Brianna avait sombré dans une nouvelle crise de rage face à ces nouvelles entraves à sa libre-circulation, Jamie n'avait eu d'autre choix que de l'enfermer dans la nursery. Encore.

Ses hurlements de colère, ponctués de coups d'épaule contre la lourde porte en bois, avaient fini par se muer en un rire sombre, presque hystérique, lorsque Brianna avait réalisé que ce n'était plus Stephen qui la séquestrait à présent loin de sa famille, mais sa famille qui la séquestrait pour l'empêcher de voir Stephen. Le comble de l'ironie.

Le lendemain, lorsque Claire avait enfin déverrouillé la porte pour s'enquérir de son état, Brianna n'avait même pas cherché à sortir. Elle n'avait aucune envie de les voir, de manger, de boire, de dormir, de respirer. La seule chose qu'elle souhaitait était de voir Stephen, de lui dire la vérité, qu'elle avait fini par accepter l'amour qu'elle éprouvait pour lui et que sa vengeance à retardement n'était en fait qu'un concours de circonstances invraisemblables. Lui dire qu'elle attendait enfin l'enfant qu'il espérait lui faire. Mais tout cela lui était refusé. Eh bien si on lui refusait de voir son homme, elle refuserait de voir sa famille. Elle resterait enfermée, avec Jeremiah et l'enfant qu'elle portait, jusqu'à ce que les choses se tassent dehors. Et alors elle rentrerait. Chez elle, à Boston, au vingtième siècle.

Au diable sa famille, au diable ce siècle qu'elle ne pouvait plus voir en peinture, au diable les trahisons et la violence. Elle en avait assez.

La seule personne qu'elle avait été heureuse de voir – bien que ce sentiment ait été quelque peu gâché par la situation – était Phèdre. La servante était venue lui rendre visite peu après leur arrivée à New Bern et les deux jeunes femmes s'étaient longuement étreintes, les larmes coulant abondamment sur leurs joues. Phèdre lui avait tout raconté, l'attaque des Catobas, comment ils l'avaient emmenée avec eux, son périple jusqu'au Ridge pour transmettre le carnet. Puis son bannissement de la tribu, lorsqu'elle était revenue avec Wohali et les autres. Le chef avait sévèrement puni ses complices pour l'emprunt des chevaux et leur disparition de plusieurs jours, avant de lui intimer de quitter leur camp. Wohali lui avait donc demandé de regagner le Ridge pendant qu'il tenterait de convaincre le chef d'annuler son bannissement. Et s'il refusait, lui-même quitterait la tribu à jamais et la rejoindrait chez les Frasers.

Un dernier baiser, et elle avait refait le chemin inverse, seule et à pied, pendant des jours, puis s'était fait capturer par une famille de colons qui la prenait pour une esclave en fuite, avant enfin de les convaincre de la ramener au Ridge au début du mois de mars. Étant déclarée morte au fichier des esclaves, les Fraser l'avaient accueillie à bras ouverts et lui laissaient vivre sa vie de son côté dans l'ancienne chambre de Bree, jusqu'à l'arrivée de Wohali et leur retour à la tribu. Elle n'avait ensuite fait le voyage à New Bern que pour voir son ancienne maîtresse après avoir entendu la nouvelle de l'arrestation de Tryon et de Bonnet.

Bree n'en voulait d'ailleurs pas à Phèdre d'avoir accompli sa mission. L'essentiel pour elle était qu'elle soit en vie. Avoir livré le carnet n'était pas la cause de son malheur. Roger et ses manigances, en revanche…

Trois coups à la porte la firent sursauter, ainsi que Jeremiah entre ses bras qui tétait frénétiquement le foulard de Stephen, ses petits yeux fatigués rougis d'avoir pleuré. Brianna ne dit rien. À quoi bon : les gens qui voulaient entrer, entraient. Ce n'était pas comme si elle avait le choix de toute façon. Mais lorsque le panneau pivota et qu'elle reconnut le visage affable et les yeux tombants de Josiah Martin, le sang de Bree ne fit qu'un tour.

« Jeremiah… va voir Grand-mère un moment, s'il-te-plaît », chuchota-t-elle dans son oreille et l'enfant lui jeta un regard suppliant. Il ne voulait pas aller voir Grand-mère. Il voulait rester avec Maman. Mais la flamme qu'il ne voyait que trop souvent danser dans les yeux de Maman ces derniers temps lui fit un peu peur et il comprit qu'elle allait sûrement se mettre très en colère avec le Monsieur qui venait de passer la porte, alors il obéit et trotta jusque dans le couloir avant de disparaître.

Josiah le suivit des yeux avec un sourire qu'il voulait gentil mais que Brianna savait faux. Comme tout le personnage, d'ailleurs. Mais elle ne devait pas le provoquer : il y avait une dernière carte à jouer et elle ne pouvait pas tout faire foirer. Le nouveau Gouverneur était la seule personne en mesure de sauver la vie de Stephen.

« Comment allez-vous, Mademoiselle Fraser ? Vous arrivez à reprendre vos marques ? »

Le ton léger et la façon dont Josiah avait appuyé sur son titre et son nom de jeune fille hérissèrent aussitôt le poil de Brianna, mais elle se força à garder son calme.

« Oh vous savez, être enfermée ici ou à River Run… c'est une question d'habitude », grinça-t-elle avec un sourire de guingois. « Comment va Margaret ? »

« Elle et sa fille se portent comme un charme, merci de demander. Leur avenir est assuré. Nous avons prévu de nous marier d'ici quelques mois. »

« Félicitations. » Le ton de Brianna était glacial, dénotant totalement avec les vœux de bonheur qu'elle venait de prononcer. « Allons-nous continuer les politesses encore longtemps ou pouvons-nous en venir au vif du sujet ? »

Josiah laissa échapper un gloussement. « Je suis venu pour cela. Je me doutais que vous voudriez quelques explications. »

Brianna prit une brève inspiration et traversa la pièce pour refermer la porte, avant de planter son regard déterminé dans celui de Josiah.

« Je ne voulais plus me venger. J'aime Stephen et je ferai n'importe quoi pour rentrer à la maison avec lui. Faites-moi témoigner au procès, j'attendrirai le jury. Je leur dirai quel père fabuleux il est, je leur dirai- »

« Mademoiselle Fraser, il ne s'agit pas d'un simulacre de procès pour une affaire familiale, ici. Stephen Bonnet est accusé de détournement de fonds, parmi les nombreux crimes commis au service de William Tryon. »

Mais Brianna ne l'écoutait pas. « Faites-lui rembourser sa part de l'argent détourné, assignez-le à résidence, vendez River Run si ça vous chante, j'accepterai n'importe quelle sanction si cela peut lui sauver la vie. » Josiah leva les yeux au ciel, visiblement ennuyé par ses demandes et elle décida de jouer le tout pour le tout. « Vous pourriez le gracier. Vous êtes le gouverneur de cette colonie, vous avez le pouvoir de- »

Un rire sec éclata dans la pièce et Brianna se tut, offensée qu'il puisse ricaner de la sorte de ses propositions.

« Il serait malvenu que ma première action en tant que Gouverneur de la Caroline du Nord soit de gracier un criminel de son envergure. Stephen Bonnet a toujours été une plaie pour la société : d'abord en tant que pirate et contrebandier, puis en tant qu'homme de main de mon prédécesseur. Il était temps que quelqu'un mette un terme à ses agissements. Ces presque deux années loin de tout vous ont rendue égoïste ma chère, si vous pensez réellement que votre amour vaut plus que la justice et le bien-être des citoyens de cette Colonie… »

La dernière phrase de Josiah lui fit l'effet d'une douche froide. Il s'agissait plus que d'elle et de Stephen, il s'agissait plus que d'une affaire de famille. À force de vivre dans un univers composé exclusivement d'un mari, d'un enfant et de leur personnel de maison, elle en avait presque oublié l'ampleur des autres crimes de l'Irlandais. Crimes qui avaient accablé des milliers de familles au fil des années et pour lesquels il était jugé aujourd'hui même. La situation l'avait dépassée, mais d'une certaine manière elle ne l'avait pas pleinement réalisé. Ou n'avait pas voulu le réaliser.

Une boule douloureuse se forma dans sa gorge et elle sentit ses yeux la piquer, faisant soupirer d'agacement l'homme en face d'elle. « Eh bien… je m'attendais à un autre genre de questions de votre part. Je mentirais si je n'avouais pas être légèrement déçu. Je vous laisse donc à votre affliction… »

Mais alors que Josiah s'apprêtait à rouvrir la porte, Brianna se plaqua contre le panneau, levant ses yeux larmoyants mais furieux sur son interlocuteur.

« Est-ce que c'était ça, votre plan depuis le début ? M'inviter à la vente aux enchères ? Couvrir mon intrusion dans le bureau de Lord Tryon ? Séduire Margaret et la pousser à me parler de son mariage cauchemardesque ? Vous vouliez que je voie qui il était, ce qu'il faisait et avec qui, la part sombre de lui-même qu'il tentait de me cacher. Tout ça pour me donner la hargne d'aller jusqu'au bout dans ma vengeance… et vous propulser au rang de Gouverneur ? »

« Ah, nous y voilà, enfin… Je retrouve la Brianna de nos débuts dans toute sa gloire… », susurra Josiah en plissant les yeux. Son expression lui rappelait presque le regard de serpent qu'avait Stephen à chaque fois qu'il calculait un mauvais coup. Il n'y en a pas un pour rattraper l'autre…

« N'était-il pas plus simple de dénoncer vous-même Lord Tryon au Roi Georges ? De voler le livre de comptes et l'envoyer directement à Londres ? Pourquoi passer par moi ? Pourquoi attendre tout ce temps ? »

Le sourire qui flottait sur les lèvres de Josiah l'irritait au plus haut point. Il ressemblait à s'y méprendre à tous les méchants du cinéma qui s'apprêtent à révéler comment ils ont commis leurs méfaits dans le dos des héros.

« Lorsqu'on a de l'argent, du pouvoir, on aime que nos petits secrets soient en sécurité. Si j'avais dénoncé mon supérieur direct, le Roi ne m'aurait jamais nommé à ce poste pour le remplacer. Qui dit que je n'aurais pas été capable alors de dénicher un autre scandale – chez des gens encore plus haut-placés cette fois – et ainsi décrédibiliser voire jeter l'opprobre sur la monarchie… ? Non, non, non, plus personne ne m'aurait fait confiance après ça. Il fallait que cela vienne de quelqu'un d'autre. Vous, vos parents et surtout Lord Grey ont fait un fabuleux travail en ce sens… »

« Vous auriez pu vous contenter de cibler Tryon- », interjecta Brianna, mais il lui coupa de nouveau la parole, cette fois avec un mépris et une morgue qu'elle ne lui avait encore jamais vus derrière sa façade d'aristocrate.

« Stephen Bonnet est un rat d'égout, qui a cru qu'il pouvait se faire une place dans notre monde. J'ai trouvé très divertissant de le regarder s'extirper de la fange dans laquelle il était né. Se pavaner comme un paon dans un milieu qui n'était pas le sien. Je l'ai laissé prendre ses aises… Et puis vous êtes arrivée, très chère. »

« Vous vous êtes servi de moi… »

« Margaret était bien trop faible pour m'aider dans cette entreprise et quand bien même elle l'aurait fait dès le départ, je n'ai pas pu résister à l'idée de faire d'une pierre trois coups. Anéantir William, récupérer son poste ainsi que sa femme et… débarrasser la Caroline de Stephen Bonnet. Au début, je pensais qu'être trahi par la seule femme qu'il ait jamais aimée serait le clou du spectacle. Mais au final, être trahi par la seule femme qui l'ait jamais aimé, lui… C'était tout simplement… Shakespearien, vous ne trouvez pas ? »

Brianna tremblait littéralement de rage, et si la partie raisonnable de son cerveau ne l'avait pas immobilisée, elle se serait probablement jetée sur Josiah pour commettre son premier meurtre politique. Mais elle devait se contenir, ne serait-ce que pour que Jeremiah ait toujours l'un de ses deux parents. Alors elle se contenta d'un simple :

« Foutez le camp de ma chambre. »

Josiah pinça les lèvres et joignit les mains derrière son dos, tandis qu'elle tournait la poignée pour le laisser sortir. Incapable de supporter la vue de cet homme plus longtemps, elle avait retraversé la pièce jusqu'à la fenêtre, lui tournant le dos ostensiblement. Mais alors qu'il venait de franchir le seuil, un pied dans le couloir, Josiah se retourna une dernière fois.

« Merci pour votre aide, Mademoiselle Fraser. Je vous promets de faire de la Caroline une colonie moins corrompue qu'elle ne l'était entre les mains de William Tryon… si cela peut vous consoler. »

Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. En trois secondes, Brianna fit volte-face, le visage déformé par la fureur et fondit sur le Gouverneur mais celui-ci claqua la porte de la chambre par réflexe et tourna la clef – toujours côté couloir – dans la serrure. Les poings de la jeune femme martelaient le panneau avec tant de force, que Josiah se questionna un instant sur sa solidité, avant qu'elle ne commence à vociférer.

« Allez vous faire foutre ! Allez vous faire foutre, espèce de sale chien ! »

À l'intérieur, Brianna continua de hurler et de tempêter pendant quelques minutes, avant de réaliser que cela ne rimait à rien. Josiah avait dû partir depuis longtemps et elle n'avait plus aucune carte à jouer. Quoi qu'il arrive à présent, Stephen Bonnet allait être pendu aux côtés de Lord Tryon une fois le verdict rendu. Et elle se retrouverait de nouveau seule, le cœur en miettes.

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Le lendemain matin, Claire était venue lui porter un repas, mais comme à son habitude, Brianna ne lui accorda pas un regard et fit semblant de dormir. Elle savait qu'elle ne devrait pas, mais elle en voulait à sa mère de ne pas l'avoir aidée à remuer ciel et terre pour sauver Stephen. Claire elle-même avait plusieurs fois affronté les soldats anglais et violé la loi pour porter secours à Jamie, alors pourquoi ne pouvait-elle pas faire la même chose pour sa propre fille ? C'était une pensée injuste, que Brianna s'en voulait de ruminer. Claire s'était joué d'un petit régiment perdu en pleine Écosse, pas d'une foule en colère et d'une armée entière. Rien n'était comparable. Elle ne l'avait donc jamais formulée à haute voix, se contentant d'infliger à sa mère silence et indifférence.

Le verdict serait annoncé sous peu et Maître Bellingham leur avait déjà confié quelques jours plus tôt, que les deux criminels ne seraient pas pendus publiquement mais à l'abri des regards, dans la cour d'un bâtiment officiel. Brianna savait donc d'ores et déjà qu'elle ne reverrait plus jamais Stephen. Elle avait tenté son va-tout avec Josiah la veille, sans grand succès. Ne restait plus qu'à accepter l'inévitable. Et vivre avec.

Quelque part dans la matinée, alors que les « À mort Tryon » semblaient s'être calmés dans les rues alentours, Jeremiah était venu se blottir contre elle et ils avaient sangloté ensemble, serrés l'un contre l'autre avant de s'endormir d'épuisement. Mais malgré le bruit ambiant, malgré les éclats de voix de sa famille qui s'élevaient de temps à autre depuis le rez-de-chaussée, la seule chose qui réveilla Brianna fut la porte d'entrée et la voix de Maître Bellingham.

Le cœur battant et prenant soin de ne pas réveiller Jem, elle sortit du lit et remonta le couloir à pas de loup, juste assez pour percevoir la conversation. Une conversation qu'elle redoutait par-dessus tout.

« -ver Run a été légalement restitué à votre tante Jocasta, elle pourra se réinstaller chez elle dès que nous aurons réglé la paperasse administrative… »

« C'est une bonne nouvelle », fit la voix sombre de Jamie, quelque part dans la pièce.

« Le mariage entre votre fille et Mr. Bonnet a également été annulé. Je voudrais d'ailleurs m'entretenir avec elle pour savoir si elle souhaite redevenir Mrs. MacKenzie ou bien- »

« Bien sûr qu'elle souhaite redevenir ma femme… », fit Roger sur un ton présomptueux et Brianna serra les poings, si fort que certains de ses ongles pénétrèrent douloureusement dans la chair de ses paumes. « Elle le serait encore si cet escroc à la petite semaine n'avait pas mis son grain de sel. »

Bellingham se racla la gorge. « J'aimerais malgré tout en parler d'abord à ma cliente, si vous le voulez bien. »

« Qu'en est-il de la sentence ? Sont-ils… ? », fit Claire, qui pour une raison ou une autre ne termina pas sa phrase. Et ce n'était pas Brianna qui allait lui en vouloir.

« Tryon a été pendu tôt ce matin, en présence d'une poignée de représentants de la Couronne et du nouveau Gouverneur. Une exécution publique était inenvisageable : la foule se serait sûrement jetée sur lui pour le lyncher avant même que le bourreau n'ait eu le temps de faire son œuvre. »

« Et Bonnet ? », demanda Jamie dans une grognement.

« Cela ne devrait plus être très long maintenant. La marée sera haute d'ici quelques heures. »

Brianna écarquilla les yeux d'horreur. La marée ?

« La marée ? », s'étonna Claire, exprimant sans le savoir la pensée de sa fille qui les espionnait depuis l'étage. « Il ne va pas être pendu ? »

« La noyade est la règle pour les pirates, ce qu'il a été durant la majorité de sa triste carrière. Pour éviter un mouvement de foule, il a été emmené en secret dans une petite crique isolée, à l'embouchure entre le fleuve et la baie. Et attaché à un poteau jusqu'à ce que la mer l'engloutisse. »

La douleur dans la poitrine de Brianna était telle qu'elle crut un instant qu'elle allait mourir là, accroupie en haut des escaliers, terrassée par le chagrin. À choisir, elle aurait préféré qu'il fut pendu. L'imaginer seul, à regarder l'eau monter inexorablement à chaque minute, était insoutenable – surtout connaissant sa phobie de la noyade – et tout le corps de Brianna se mit à trembler. Mais une phrase lui donna la force de se relever et de commencer à réfléchir. La marée sera haute d'ici quelques heures. Quelques heures. Voilà ce qu'il lui restait pour essayer de sauver son mari. Le père de ses enfants. Il fallait qu'elle réfléchisse à un moyen de sortir d'ici. Stephen, lui, était déjà dehors, ce qui enlevait un obstacle en moins. Ne restait plus qu'à le rejoindre et à lui sauver la vie.

Elle avait déjà envisagé de sauter par la fenêtre de la nursery, mais celle-ci donnait sur l'entrée à la cave et donc sur un escalier de pierre qui descendait en dessous de la maison. La chute serait trop dangereuse et elle finirait avec une jambe cassée, ou pire. En revanche, la chambre de Marsali et Fergus, au bout du couloir donnait sur un avant-toit et sur la rue. Si elle faisait attention, il lui était possible de fuir par-là. En repassant devant sa chambre, où Jeremiah dormait toujours à poings fermés, elle se figea et jeta un dernier regard sur sa petite silhouette recroquevillée sur le matelas. Brianna ouvrit grand la bouche pour étouffer le bruit de sa respiration et ses sanglots, avant d'essuyer ses larmes. Je reviendrai te chercher. Je trouverai un moyen, mon bébé. Reste ici sagement.

Sans plus attendre, elle entra dans la chambre de Fergus, où les berceaux de leurs propres enfants avaient été temporairement déplacés. Leur petit dernier dormait à l'intérieur du sommeil du juste et Brianna poussa un juron. Elle devrait redoubler de précautions pour ne pas réveiller l'enfant. S'il pleurait, quelqu'un monterait et constaterait sa disparition. Jamie et Roger la rattraperaient avant même qu'elle n'ait atteint le bout de la rue. Doucement, elle ouvrit la fenêtre et se pencha pour évaluer le trajet. L'avant-toit était plus haut qu'elle ne le pensait, monter dessus ne serait donc pas un problème, mais la chute pour gagner le sol, elle, pouvait aisément lui tordre une cheville. Tant pis. Rassemblant les pans de sa robe, elle grimpa sur le rebord de la fenêtre et se glissa à l'extérieur, faisant une pause à mi-chemin pour essuyer ses larmes et dégager sa vue. Tant bien que mal, elle referma la fenêtre de l'extérieur sans la verrouiller et se laissa tomber sur l'avant-toit. Quelques secondes plus tard, ses pieds touchaient les pavés boueux de la ruelle, et elle détala en direction du fleuve.

Elle courait à perdre haleine dans les rues de New Bern. Une fois le port en vue, elle n'aurait qu'à remonter la rive jusqu'à la sortie de la ville non loin de là et trouver la crique à l'embouchure. Il fallait qu'elle essaie. C'était sa dernière chance. Au détour d'une rue, son regard fut attiré par l'atelier d'un artisan et la petite hachette qui trônait sur un établi extérieur et elle s'en empara, reprenant sa course sous les hurlements furieux du propriétaire.

Une dizaine de minutes plus tard, elle était arrivée au bout du port et fit une pause pour reprendre son souffle, terrassée par un point de côté. Bouge-toi, Bree. Il faut que tu le trouves et vite. Les poumons en feu, elle repartit néanmoins à toutes jambes, s'éloignant de plus en plus de la ville. La végétation devint bientôt plus dense, le sol plus vaseux et elle s'étala plusieurs fois dans la boue, écorchant l'un de ses coudes sur une grosse pierre. Mais alors qu'elle perdait courage et que l'idée qu'ils aient amené Stephen sur l'autre rive du fleuve menaçait de lui déclencher une crise d'angoisse, un hurlement d'homme retentit, provoquant l'envolée d'un groupe d'oiseaux tranquillement posés sur l'eau.

« Stephen… », murmura Brianna en se redressant pour regarder autour d'elle, mais il n'y avait personne. Du moins pas dans cette partie du fleuve, le reste étant dissimulé par une avancée de la végétation. Sous les pieds de Bree, le sol avait été foulé, témoignant de la présence d'un groupe important de personnes. Il n'était plus très loin.

Un nouvel hurlement retentit et cette fois, Bree parvint à le localiser. Contournant les épais buissons, elle déboucha sur une petite crique et son regard se porta immédiatement vers l'eau. Stephen était là, à moins d'une centaine de mètres, les bras attachés par d'épais fers au-dessus de sa tête et de l'eau jusqu'à la taille. Son regard vert, stupéfait, rivé sur elle. Brianna posa la hachette sur le sable et défit précipitamment sa robe, ne gardant que ses bas et le haut de ses vêtements avant de plonger dans l'eau avec son outil. Progresser malgré le courant, les algues qui entravaient ses pas et la vase ne fut pas une mince affaire, mais elle parvint jusqu'au poteau… et se jeta au cou de l'Irlandais.

« Je suis désolée, je suis désolée… je ne voulais pas… » Les larmes coulaient à nouveau sur ses joues, et elle déposa plusieurs baisers nerveux sur les lèvres sèches de Stephen, qui à sa grande surprise, y répondit avec le même empressement.

« Je sais, mo fíorghrá, je sais… »

« Non, tu ne sais pas, je n'ai pas voulu tout ça, je ne le voulais plus, j'ai- »

« Brianna, Brianna… », souffla-t-il d'une voix apaisante et elle se figea, interdite, devant son sourire doux. Trop doux compte tenu des circonstances. « Phèdre m'a écrit en prison, après t'avoir rendu visite et constaté que tu ne pouvais pas venir me voir. Je sais… »

Soulagée de ne plus avoir besoin de tout lui expliquer, Brianna éclata en sanglots bruyants et l'enlaça quelques secondes avant que le poids de la hachette dans sa main ne lui rappelle sa mission.

« Je vais te sortir de là… » En reniflant, elle lui montra son arme et se mit immédiatement à donner de grands coups dans l'énorme poteau de bois auquel ses fers étaient fixés. Avec plusieurs heures devant elle, elle arriverait à en venir à bout, elle en était certaine.

« Brianna… »

« Ne t'inquiète pas, j'aurai coupé ce maudit rondin avant que la marée ne t'atteigne… »

« Brianna, arrête… » Mais elle l'ignora, s'acharnant de plus belle sur le bois avec sa minuscule hache.

« Non, je n'ai pas le temps de m'arrêter, je n'ai que quelques heures devant moi, il faut te libérer et ensuite on récupèrera Jemmy et- »

« Brianna, je suis attaché par les pieds aussi. »

Brianna se figea et elle baissa les yeux entre eux, vers les eaux boueuses et insondables dans lesquelles ils barbotaient.

« Même si tu libères mes mains, cela ne me sauvera pas. D'autres fers retiennent mes pieds tout au fond. »

Il parlait d'une voix beaucoup trop calme qui n'eut pour effet que de faire paniquer Brianna un peu plus. « Mais-m… ça ne veut pas dire que c'est impossibl- »

« Tu ne pourras pas utiliser ta hache sous l'eau pour couper ce poteau comme tu es en train de le faire. L'eau opposera trop de résistance. »

À ce stade de panique, la bouche de Brianna se mit à bégayer toute seule. « Je-je vais trouver une solution… Si je ne peux pas couper le poteau alors… je-je pourrais peut-être scier tes pieds ? Pour les sortir des fers ? »

Stephen éclata de rire et lorsqu'il reposa les yeux sur sa femme déboussolée, ses iris verts débordaient d'amour. « Scier mes pieds ? Pour que je me vide de mon sang sur la plage ? Brianna… » Il bougea un bras, sûrement parce qu'il voulait caresser son visage inondé de larmes, avant de se rappeler qu'il en était incapable. « Je suis heureux que tu sois là, mo fíorghrá. Profitons simplement du temps qu'il nous reste ensemble… Dis-moi plutôt… comment va Jeremiah ? »

À travers ses larmes, Brianna lui jeta un regard accusateur. Comment pouvait-il abandonner si vite ? Sans se battre ? La situation ne pouvait pas être si désespérée que ça, non ? Ils s'étaient enfin retrouvés, ils s'aimaient, ils allaient bien trouver un moyen de le libérer ? Ça ne pouvait pas se terminer comme ça, pas maintenant. Pas après tout le chemin qu'ils avaient parcouru ensemble.

« Je ne veux pas te laisser ici. Je veux rentrer à Ocracoke avec toi et Jeremiah », sanglota Bree en se pressant contre lui. « Tout est si difficile ici. Je ne trouve plus ma place, tout le monde autour de moi ne cesse de hurler, je ne m'entends plus penser, je n'arrive plus à respirer- »

« Tu vas y arriver, mo fíorghrá… » Faute de pouvoir poser ses mains sur elle, Stephen inclina la tête pour venir frotter son visage contre le sien. « S'il y a bien une chose que j'ai apprise en devenant ton mari, c'est à quel point tu es forte. Mais aujourd'hui, il faut que tu sois encore plus forte. Et que tu me laisses faire ce qui est juste pour une fois. »

« Ce qui est juste? », s'égosilla-t-elle, au bord de l'hystérie. « En quoi est-ce que c'est juste ? Pour moi ? Pour notre fils ? »

« J'ai fait bien trop de mal autour de moi pour échapper éternellement à la justice… » Il esquissa un sourire triste. « Je le sais, tu le sais, tout le monde le sait. »

« Je t'ai pardonné », gémit Brianna en caressant ses joues. Contre son ventre, une vaguelette un peu plus haute que les autres fit monter le niveau global de la rivière d'un ou deux centimètres, trempant son corset jusqu'à mi-hauteur.

« Je sais… et c'est tout ce qui compte pour moi, mon cœur. Une fois que je serai parti, tout ce que je t'ai fait disparaîtra avec moi. Et tu seras libre à nouveau. »

« Arrête », gémit-elle, un nouveau flot de larmes roulant sur ses joues.

« Accorde-moi juste ces dernières heures. Rien que tous les deux, mo fíorghrá… »

Brianna plongea son regard humide dans celui de son mari. Le calme avec lequel il lui parlait, pour tenter de l'apaiser, contrastait violemment avec ses sanglots incontrôlables, ses lèvres rougies et tremblantes. Mais il semblait surtout déterminé et en paix avec ce qui allait lui arriver. Surtout depuis qu'elle était à ses côtés. Avec un hoquet, Brianna abaissa le bras qui tenait la hachette et lentement, desserra ses doigts. L'outil glissa de sa main et sombra dans les eaux vaseuses, arrachant une nouvelle série de gémissements de la bouche de la jeune femme qui se cramponna à la blouse crasseuse du condamné.

« Ne me laisse pas, d'accord ? », murmura-t-il contre son front et Brianna secoua frénétiquement la tête.

« Je ne te laisserai pas. Je resterai jusqu'au bout, c'est promis. »

L'Irlandais prit une longue inspiration, légèrement tremblante, qui trahissait la terreur qu'il devait malgré tout ressentir. « Est-ce qu'on peut faire semblant, encore un tout petit peu ? »

Brianna leva les yeux et le dévisagea un instant sans comprendre, avant de réaliser ce qu'il lui demandait et il lui fallut rassembler une force quasi-surhumaine pour étirer ses lèvres et imposer à son visage un sourire crispé.

« La marée ne montera jamais aussi haut… », murmura-t-elle, la voix brisée par les pleurs et entrecoupée de reniflements. « L'eau s'arrêtera de monter au niveau de ton menton… et puis elle redescendra. On pourra rentrer chez nous… à Ocracoke. »

Stephen laissa échapper un rire. « Jeremiah retrouvera sa balançoire. »

« Je les vois déjà se disputer tous les deux pour savoir qui montera dessus… », fit Brianna, imitant son rire et se pressant un peu plus contre son torse.

« Tous les deux ? »

Elle leva les yeux vers lui et sourit. « Je suis enceinte. »

« Pour de vrai ou- ? », demanda-t-il soudain sérieux.

« Pour de vrai… C'est ce que je voulais t'annoncer ce matin-là quand les soldats- » Sa voix se brisa de nouveau mais ce n'est pas ce qui l'interrompit. Stephen venait de pâlir dangereusement et fronça les sourcils.

« Brianna, sors de là tout de suite. L'eau est froide, tu vas attraper la mort- »

« Non, non, je ne risque rien. Je reste. J'ai promis, je reste. »

La panique qu'il lut dans ses yeux dut le convaincre car il se détendit légèrement, et l'inquiétude laissa bientôt la place à de la joie.

« Tu es vraiment enceinte, alors ? »

Brianna hocha la tête et prit appui sur lui pour l'embrasser passionnément. Mais lorsqu'elle mit fin à leur baiser, le sourire et les yeux rougis de Stephen achevèrent de briser son cœur.

« Je suis si heureux, mo fíorghrá… »

« Il faut juste être patients », murmura Brianna en lui caressant la joue. « Ce sera bientôt fini. Et après on rentre, d'accord ? »

Stephen déposa un baiser sur son front et ils restèrent un long, très long moment sans rien dire. Autour d'eux, la vie semblait comme s'être arrêtée. Il n'y avait pas âme qui vive, quelques oiseaux et une famille d'écureuils étant les seuls spectateurs du drame qui se jouait dans la crique.

« Quand ton ventre deviendra rond, sache que je ne pourrai pas m'empêcher de poser les mains dessus… », susurra Stephen, avec douceur.

Brianna sourit malgré la peau de son visage qui la tiraillait à force d'avoir pleuré. « J'y compte bien. Et elle te donnera un tas de coups de pieds. C'est tout ce que tu mérites… »

« Elle ? »

« Oui, c'est une fille cette fois. Ne me demande pas comment je le sais, je le sais c'est tout. »

« Je vois… », gloussa-t-il, en lui jetant un regard narquois. « Puisse-t-elle être aussi belle et futée que sa mère… »

« Oh, elle l'est. »

Les deux époux échangèrent un regard complice et alors que les vaguelettes venaient désormais caresser les épaules de Brianna, celle-ci captura de nouveau les lèvres de l'Irlandais, probablement pour l'une des dernières fois. Bree ne sut jamais vraiment combien de temps ils restèrent là, blottis l'un contre l'autre à imaginer la vie qu'ils n'auraient jamais, jusqu'à ce que la situation ne devienne critique… et impossible à ignorer. Brianna n'avait presque plus pieds et se cramponnait déjà depuis un moment à Stephen pour ne pas que le courant l'éloigne. Le pirate, quant à lui, avait de l'eau jusqu'au menton et même s'il faisait tout son possible pour ne pas paniquer, Bree lisait désormais clairement de la terreur dans son regard.

« Brianna… Les soldats… ils ont vidé mes poches à la prison. Récupère mes affaires d'accord ? Donne notre portrait à Jeremiah de ma part… Je ne veux pas qu'il finisse au feu… »

Brianna hocha la tête frénétiquement, crachant lorsqu'un peu d'eau pénétra par ses lèvres entrouvertes.

« Je lui donnerai. »

C'était un pieux mensonge, cependant. Jeremiah avait l'avantage d'être encore un tout petit. Il oublierait. Entretenir le souvenir de son père durant des années alors qu'elle tenterait de reprendre une vie normale à Boston ne ferait que le perturber encore plus. Mais cela, Stephen ne pouvait pas et ne devait pas le savoir.

À une centaine de mètres de là, sur la plage, un cheval fit son apparition au pas et au regard furieux que Stephen lui décocha, Brianna se douta avant même de l'avoir vu qu'il s'agissait de Roger. Mais il était hors de question que sa présence lui gâche ses derniers instants avec Stephen et elle embrassa encore son mari plusieurs fois avec passion, ignorant le regard lourd de Roger et l'eau traîtresse, qui venait lécher leurs visages avec de plus en plus de régularité.

Quelques minutes plus tard, il devenait difficile pour Stephen de se tordre le cou afin de garder son visage à la surface, et ils échangèrent un dernier « je t'aime » au moment où une vague plus puissante achevait d'engloutir le pirate.

« Non…non…non… », gémit Brianna, qui sentait de nouveau l'angoisse la submerger. Prenant une grande inspiration, elle plongea sous la surface et collant sa bouche contre celle de Stephen, y insuffla autant d'air qu'elle le put avant de remonter pour refaire le plein. Combien de temps avant que la marée ne redescende ? Une heure ? Peut-être deux ? Pourrait-elle continuer à lui faire du bouche-à-bouche autant de temps ? Oui, elle s'en sentait capable. C'était sa dernière option, de toute façon.

Elle répéta son manège quatre ou cinq fois avant que le visage de Stephen ne se dérobe à son baiser salvateur et elle le dévisagea avec surprise à travers ses yeux-mi-clos, tandis qu'il secouait lentement la tête de gauche à droite.

Laisse-moi partir…

Les deux mains de Bree vinrent prendre son visage en coupe une dernière fois et elle pressa son front contre le sien, fermant les yeux lorsque tout le corps de l'Irlandais se mit à s'agiter, luttant contre la mort de toutes ses forces alors que de grosses bulles d'air remontaient de sa bouche vers la surface. Les poumons de Brianna commençaient aussi à la brûler, mais elle tint bon et ce n'est que lorsque Stephen cessa de bouger à jamais qu'elle déposa un dernier baiser sur son front et remonta à l'air libre.

Il lui fallut quelques minutes pour se résoudre à lâcher Stephen, dont le corps désormais sans vie ondoyait doucement au gré des vagues. Elle caressa ses cheveux, sa joue gauche, sa cicatrice, emmagasinant au fond d'elle le souvenir de ce dernier contact, de ces dernières étreintes et de ses derniers mots d'amour. Et lorsqu'elle se sentit enfin prête à bouger, à la fois brisée et soulagée que cette torture infâme ait pris fin, elle écarta les doigts et laissa le courant les séparer à jamais.

Lentement, déployant le peu d'énergie qu'il lui restait après toutes ces heures passées dans l'eau froide, Brianna regagna la rive à la nage. Avec la raideur d'un robot, et l'impression d'avoir pleuré jusqu'au dernier millilitre d'eau que son corps pouvait contenir, elle récupéra sa jupe sur le sable et s'en revêtit, tandis que Roger, jusqu'alors spectateur silencieux, descendait de son cheval pour venir à sa rencontre.

« Et là, tu faisais semblant aussi, Brianna ? », demanda-t-il avec une pointe de mépris.

Roger ne sut jamais combien il avait frôlé la mort à cet instant précis. Cette simple phrase, ce ton dédaigneux qu'il avait employé avaient failli faire perdre la tête à Bree, mais une chose la retint. Ou plutôt deux. Deux enfants dont elle devrait maintenant s'occuper et protéger. Deux enfants qu'elle aimerait aussi ardemment qu'elle avait haï puis aimé leur père. Elle ignora donc sa question outrageuse et lâcha d'une voix monocorde.

« Je veux rentrer à la maison. »

Roger hocha la tête et désigna son cheval. « Monte, je te ramène. »

« Non. » Le regard que Brianna posa sur lui était si meurtrier que l'Ecossais recula d'un pas. « Je veux rentrer à Boston. »

Et avec un dernier regard en direction de l'eau, où seuls les bras immobiles de Stephen Bonnet étaient encore visibles, elle reprit à pied la direction de la ville.

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Eh bien voilà, nous y sommes… J'ai conscience que cette issue pour Stephen n'était sûrement pas celle que beaucoup d'entre vous attendaient, et pourtant toute l'histoire, absolument tout le scénario depuis le début a été élaboré pour en arriver là, à ce moment précis. Mais l'histoire n'est pas tout à fait finie pour Brianna, c'est pourquoi je vous invite à vous moucher un bon coup, à sécher vos larmes et à lire l'épilogue de ce pas. Vous verrez, un peu de mignonitude vous fera du bien.

Et si jamais vous avez besoin de partager votre frustration ou votre peine dans les reviews avant de lire la suite, je vous y encourage vivement ! J'ai hâte d'avoir votre avis et vos réactions à chaud sur cet important chapitre et sur tout le cheminement qui y a mené.

Xérès