Tu m'apprendras … ?
CECI EST L'ÉPILOGUE. Si vous n'avez pas lu le chapitre 34 avant, c'est que vous avez cliqué sur le mauvais bouton ! Pour les autres qui sont encore en vie après la lecture du chapitre 34, j'espère que ce chapitre consolera un peu vos petits cœurs meurtris…. Et j'ai très hâte de lire vos commentaires sur cette fin qui, je pense, a été une surprise pour pas mal d'entre vous ! Et à très bientôt pour d'autres histoires !
Merci à tous de m'avoir suivie tout au long de ces presque 2 années de publication de Tu m'apprendras… ? Ce fut encore une expérience vraiment géniale d'écriture pour moi et je l'espère pour vous aussi. Bonne lecture de cet épilogue !
35. Epilogue
Août 1983
Claire n'avait pas émis l'once d'une protestation lorsque Brianna avait exprimé son souhait de rentrer au vingtième siècle. Elle-même ne comprenait que trop bien le dégoût que l'on pouvait ressentir envers une époque dans laquelle l'Amour n'existait plus. Jamie, lui, avait argumenté quelques jours avant de se résigner. Brianna n'était plus que l'ombre d'elle-même et lorsque ses nausées étaient devenues impossibles à cacher, la famille avait conclu qu'il était effectivement préférable de gagner le cercle de pierres dans les forêts de Virginie et de lui permettre de retrouver son ère avant de se retrouver à nouveau coincée ici avec un enfant en bas âge incapable de voyager dans le temps.
Roger avait fait le voyage avec elle et Jeremiah. Il avait voulu recoller les morceaux, la convaincre que leur mariage n'était pas impossible à sauver, mais le simple fait de lui annoncer qu'elle portait le second enfant de Stephen Bonnet avait suffi à le faire fuir. Et après avoir traversé les pierres, ils étaient remontés ensemble jusqu'à Boston, Brianna avait récupéré les doubles des clés de sa maison chez les parents de son ex-colocataire Gayle (laquelle avait déménagé dans l'Oregon deux ans plus tôt) et prêté de l'argent à Roger pour qu'il prenne le premier avion pour l'Écosse. Elle ne l'avait plus revu qu'à de rares occasions, lorsqu'il venait en conférence ou participer à des rassemblements de clans écossais sur le territoire américain – ne le présentant aux enfants que sous le nom « d'oncle Roger ».
Pas une grosse perte…, maugréa-t-elle intérieurement en plissant les yeux pour lire les panneaux de direction de l'Interstate-95 malgré le soleil qui l'éblouissait à travers le pare-brise. Direction Raleigh. Elle n'avait pas encore traversé la moitié de la Caroline du Nord, mais jamais elle n'avait été aussi proche de River Run en huit ans. Et plus elle s'en approchait, plus son esprit déviait de la conduite. Pour la première fois depuis qu'elle avait achevé sa psychothérapie deux ans plus tôt, elle repensait à ce qu'elle avait laissé derrière elle, mais aussi et surtout à tout le chemin qu'elle avait parcouru seule. Un chemin de guérison, difficile mais nécessaire, mais aussi de quête – d'une identité propre, indépendante, puis d'un emploi épanouissant dans l'ingénierie mécanique. Pour la toute première fois de sa vie, elle avait dû se construire seule, sans autorité parentale ni maritale à laquelle se soumettre et cela n'avait pas été une mince affaire. Pour être complètement honnête, elle n'y serait même jamais arrivée sans le Dr. Pittman.
Elle se souviendrait toute sa vie de la première fois qu'elle était entrée dans son cabinet, enceinte jusqu'aux yeux et à l'état d'épave – émotionnellement parlant. Elle lui avait demandé s'il accepterait de l'aider à surmonter un traumatisme qui soulèverait certainement un grand nombre de questions, mais dont elle ne pourrait préciser ni noms, ni lieux, ni dates. Qu'elle avait simplement besoin de comprendre ce qu'il lui était arrivé, de vivre avec ses sentiments et de faire son deuil. Pittman avait été intrigué, il avait accepté et elle s'était donc efforcée de raconter son viol, puis son mariage forcé avec Stephen, les manipulations et les violences psychologiques, et contre toute attente l'attirance et l'amour qui s'étaient développés entre eux, jusqu'à son décès. Et maintenant, sa terreur d'accoucher d'un enfant qui ne connaîtrait jamais son père ainsi que celle d'en élever un autre qui l'avait définitivement perdu et l'en blâmerait sûrement un jour.
Le psychologue avait écouté avec attention, conscient que malgré les éléments qu'elle lui cachait, tout cela ne pouvait pas avoir été inventé. Ils avaient donc travaillé de longues années ensemble, prenant chaque événement dans l'ordre chronologique, en commençant par son viol et la grossesse qu'il avait provoquée. Brianna avait tant de choses à régler avec elle-même et avec Stephen que ce point-là avait à lui seul nécessité près de six mois de consultations hebdomadaires avant de pouvoir avancer. Etape par étape. Jusqu'à ce jour béni de 1981 où ils s'étaient serré la main pour la dernière fois, en se promettant de se recontacter à la moindre difficulté.
Mais elle était en paix. Elle avait accepté ses sentiments, aussi tordus et problématiques soient-ils. Elle avait guéri, et troqué sa colère et sa frustration contre de la reconnaissance. Brianna avait deux magnifiques enfants, un emploi stable qu'elle avait décroché après de longs mois de recherche – les employeurs étant quelque peu refroidis par les six années sabbatiques dans son curriculum vitae – et surtout… elle s'assumait seule. Elle n'avait besoin de personne et c'était peut-être là sa plus grande fierté. Elle avait eu plus que son lot d'hommes pour dicter sa conduite. Ce temps-là était définitivement révolu.
Malgré tout, plus les kilomètres défilaient, plus elle sentait l'irrépressible envie d'aller voir. Voir ce qu'il restait de la plantation, voir ce qu'étaient devenus les lieux qu'elle avait connus deux cents ans plus tôt. De la même manière que les pierres vrombissaient dans ses oreilles et l'attiraient comme un aimant à chaque voyage, la Caroline du Nord l'appelait. Mais elle résisterait. C'était facile après tout, il suffisait de rester sur cette foutue autoroute et de rouler jusqu'à leur destination.
« New Bern… ? »
La voix de Jeremiah, treize ans et assis sur le siège passager avant, la fit sursauter et elle donna un léger coup de volant avant de jeter un regard paniqué dans le rétroviseur central. La légère secousse n'avait pas réveillé Amanda, sept ans et demi ! – comme l'enfant mettait un point d'honneur à le préciser fièrement – et celle-ci dormait toujours à poings fermés, la bouche entrouverte et la tête inclinée dans un angle bizarre. À force de rêvasser, Brianna avait presque oublié qu'elle n'était pas seule dans la voiture et qu'ils étaient tous les trois en plein milieu de leur road trip reliant Boston à la Floride et plus précisément Orlando, fief du Royaume de Mickey Mouse, où ils avaient prévu de passer quelques jours à hurler de joie dans les attractions.
« Pardon, j'étais concentrée sur la route. Qu'est-ce que tu as dit ? », demanda Brianna en jetant un œil à son fils qui étudiait l'immense carte routière de la Caroline du Nord. Jeremiah adorait les cartes. Il avait donc insisté pour acheter une carte complète et détaillée pour chaque état qu'ils traverseraient dans leur périple. Il tenait aussi religieusement un carnet de voyage où il notait chaque ville d'étape, chaque monument visité et photographié à l'aide de ses petits appareils jetables.
Jeremiah lui jeta un regard de cette lassitude agacée propre aux adolescents et tapota du doigt une ville côtière sur sa carte. « New Bern. Je me demandais pourquoi on n'y allait plus… »
Un frisson glacé parcourut l'échine de Brianna. Huit ans plus tôt, elle avait fait le choix de ne plus parler de Stephen à Jem. À cinq ans, il était encore assez jeune pour oublier rapidement, et le changement d'environnement et d'époque avaient accéléré le processus. Les cauchemars et les pleurs nocturnes associés à l'arrestation de Stephen avaient cessé en quelques mois. Puis l'entrée à l'école primaire avait suffisamment occupé son cerveau pour le distraire de ses souvenirs d'enfant. Brianna était persuadée que toute trace de leur passé en avait été chassée, mais ce n'était visiblement pas le cas. Elle était pourtant sûre et certaine de ne pas avoir prononcé les mots New Bern, Wilmington, Fraser's Ridge ou River Run une seule fois en sa présence.
« On habitait dans le coin, non ? », reprit Jeremiah en baissant le nez sur la carte. « Quand on vivait avec papa. »
Brianna crispa les doigts sur le volant, mobilisant toute sa force intérieure pour ne pas paniquer et avoir l'air complètement normal.
« Avant qu'on déménage à Boston et qu'on s'appelle Randall. La maison s'appelait… River quelque chose… », marmonna-t-il en la guettant du coin de l'œil.
« River Run », murmura Brianna avant d'avoir pu s'en empêcher. Il y eut un silence étrange dans l'habitacle. Jeremiah avait posé les mains sur la carte – froissant un peu les routes et le périphérique de Raleigh – et la regardait. Posément, comme s'il attendait – voulait – qu'elle en dise plus.
Bree pinça les lèvres, les yeux rivés sur la route. « Tu ne m'avais pas dit que tu te souvenais de ça… », éluda-t-elle avec un petit rire nerveux.
Jeremiah fit la moue. « Quand j'étais petit, je ne voulais pas oublier. Tous les soirs je me répétais que papa allait revenir. Je pensais à lui, à River Run, j'essayais de garder des images et des sons mais… j'ai quand même oublié des trucs. Genre son visage… », acheva-t-il sombrement comme s'il venait de lui annoncer un F en mathématiques malgré un travail de révision acharné.
Le cœur de Brianna battait à tout rompre dans sa poitrine. Elle avait l'impression d'avoir vécu des années dans le mensonge, à se bercer d'illusions en pensant naïvement que Jeremiah n'avait aucun souvenir de leur vie d'avant. Une vague de culpabilité l'envahit et réalisant qu'elle avait totalement négligé cet aspect-là du psychisme de son fils. Mais en même temps, s'il avait tenté de conserver ses souvenirs sans jamais lui en parler, comment aurait-elle pu deviner ? Elle prit une grande inspiration.
« Tu te rappelles d'autre chose ? »
Le visage de Jeremiah s'éclaira et il hocha la tête. « J'avais un petit chien ! Mais j'ai oublié son nom. »
« Blue », fit Brianna avec un sourire crispé. Ce dernier était resté chez les Frasers, ce qui avait ajouté une bonne dose de hurlements et de larmes supplémentaires lorsque Jemmy avait dû le laisser derrière lui. Mais par chance, ce n'était apparemment pas le souvenir qu'il avait choisi de garder en lui.
« Et River Run, c'était un château. Bien plus beau que notre maison maintenant… »
« Hey ! Ton grand-père Frank adorait cette maison et en a pris grand soin. Un peu de respect ! », plaisanta Bree tandis que Jeremiah levait les yeux au ciel.
« Je me rappelle aussi qu'un jour je suis tombé dans l'eau et que papa m'a sauvé. C'est pour ça que je déteste les cours de piscine à l'école et que cet imbécile de Billy Malone se fiche tout le temps de moi… »
Un grand panneau vert passa à toute allure sur leur droite, indiquant la sortie vers Selma/Pine Level/Goldsboro. Si je sors ici et que je prends la 70, je peux rejoindre New Bern en une heure et demie. C'est juste un tout petit détour… La Caroline l'appelait, toujours plus forte, toujours plus insistante et elle serra de nouveau le volant entre ses doigts. La voie de décélération approchait inexorablement. D'abord point lointain à l'horizon, sa courbe se dessinait maintenant de plus en plus nettement et avant de n'avoir pu s'en empêcher, Brianna ouvrit la bouche.
« Tu veux qu'on passe par New Bern ? Et qu'on longe la côte jusqu'à Wilmington ? »
La réponse de Jeremiah mit deux ou trois secondes à venir. Quelque chose semblait se briser. Comme une barrière de glace invisible dressée entre eux depuis trop longtemps et qu'un coup de piolet venait de commencer à fissurer.
« Ouais. »
La voiture venait d'arriver au niveau du terre-plein entre la sortie et la voie lorsque Brianna quitta l'autoroute en catastrophe, faisant légèrement voler la poussière et la terre sèche dans son sillage. Jeremiah fit une drôle de tête et se retourna aussitôt pour regarder si sa petite sœur avait été réveillée par le brutal changement de direction. Mais la petite fille…dormait toujours du sommeil du juste.
Quelques minutes plus tard, ils étaient sur l'U.S. Highway 70, qui les mènerait directement à la ville et le silence retomba entre Brianna et son fils. Mais une excitation mêlée d'appréhension était palpable. Jeremiah avait ouvert une porte qu'il allait être difficile de refermer à présent. Mais peut-être était-ce pour le mieux. Il était suffisamment grand pour comprendre et elle suffisamment apaisée pour parler. Il ne saurait pas tout, évidemment, mais juste assez pour qu'il puisse lui aussi remplir les blancs de son enfance.
Après une bonne heure de route, ils venaient de dépasser Kinston lorsque Jeremiah repris la parole.
« Pourquoi tu fais jamais de dessin de papa ? »
Involontairement, les yeux de Brianna se déportèrent vers son sac à main. Comme l'avait souhaité Stephen peu avant de se noyer, Brianna avait récupéré ses affaires à la prison. Son veston ne l'avait pas quittée tout le temps du voyage entre New Bern et le cercle de pierres, jusqu'à ce que sa propre odeur finisse par remplacer celle de Stephen et qu'elle consente à s'en séparer. Le portefeuille et son contenu, en revanche, elle n'avait jamais pu. Mais cela, Jeremiah n'en savait rien.
« Je crois… que c'était trop dur. »
« Parce qu'il est mort ? »
Brianna sursauta. Elle était restée assez vague les rares fois où Jeremiah avait demandé pourquoi il n'avait pas de papa, et elle avait prétexté une séparation brutale. Jeremiah devait s'attendre à cette réaction car il soupira de nouveau et tourna son visage boudeur vers la route.
« Oncle Roger me l'a dit. »
« Quoi ? Quand ça ? », gronda Bree, à la fois surprise et en colère. Comment était-il possible que dans les quelques dizaines de jours pendant lesquels Roger avait côtoyé ses enfants en huit ans, il ait pu trouver le moyen de lui dire une chose pareille ?
« Je sais plus… c'était quand je préparais le concours de lecture à la fin de l'école primaire, il était passé et vous vous étiez encore disputés et en partant il m'a dit qu'il était temps que tu cesses de vivre avec le souvenir d'un mort ou un truc comme ça… C'est comme ça que j'ai compris. »
Brianna était bouche bée, tandis que le souvenir de ladite dispute et du concours refaisaient surface. « Une minute, tu as cessé de parler pendant dix jours et complètement raté ton concours cette année-là. C'était à cause de ça ? Tu m'as dit que tu avais juste le trac ! »
« J'ai menti », fit simplement Jeremiah avec un regard appuyé, comme pour lui faire comprendre qu'elle n'était pas non plus une professionnelle de la vérité.
Brianna serra les dents et secoua la tête. « Roger, putain d'enfoiré de merde. »
Les sourcils de Jeremiah s'élevèrent tandis qu'un sourire narquois – qui lui rappelait toujours beaucoup trop celui d'un certain Irlandais – se dessinait sur ses lèvres. « Tu viens de rajouter trois dollars dans la jarre à gros mots. Je note. »
« Crois-moi, je pourrais facilement en rajouter trois cents de plus si je m'y autorisais… »
« Autorise-toi. Ça serait cool une piscine démontable dans le jardin… »
Bree gloussa, sa colère à l'égard de Roger presque dissipée par les traits d'humour et la maturité dont son fils faisait preuve malgré la situation. En voulant le surprotéger, elle l'avait plus ou moins laissé seul face à tout ça, mais elle ne referait plus cette erreur. Il était temps de lever le voile sur tous ses secrets. Avant que Roger, par pure méchanceté, ne le fasse. Elle lui règlerait son compte par téléphone à leur retour d'Orlando, d'ailleurs.
« Prends mon sac. » Jeremiah se pencha pour saisir le sac à main de Bree, posé à ses pieds et alors qu'il défaisait la fermeture Éclair, elle ajouta : « Dans la poche où il y a les clefs de la maison, il y a un vieux portefeuille en cuir. Ouvre-le. »
Les sourcils froncés, Jeremiah s'exécuta et saisit l'objet. À l'intérieur, sa mère avait glissé quelques cartes de crédit, de visite et autres billets. Mais son œil fut immédiatement attiré par une feuille jaunie qui dépassait de l'un des compartiments, et où l'on devinait un trait de fusain. Délicatement, Jem délogea le papier et son cœur manqua un battement. Là, sur le dessin, se trouvait un petit garçon assis sur les genoux d'un homme. Nul besoin d'explications. D'instinct et même en tombant par hasard sur l'œuvre, il se serait reconnu lui-même ainsi que son père. La ressemblance entre eux était frappante, même sur une esquisse en noir et blanc et Jeremiah déglutit pour essayer de faire passer la boule douloureuse qui se formait dans sa gorge.
« Oui, c'est lui », dit-il simplement.
Ce n'était pas une question, mais une simple affirmation, comme si les derniers morceaux du puzzle incomplet de ses souvenirs venaient de faire leur réapparition dans sa mémoire. Quant à Brianna, il lui devenait de plus en plus difficile de réprimer ses émotions et elle frotta discrètement son œil gauche pour le débarrasser des quelques larmes qui lui brouillaient la vue.
« On dirait les fringues que portait papi… », railla Jeremiah avec une grimace.
« Oui c'est… euh… tu sais, papi et mamie travaillaient dans un parc à thèmes, avec des costumes anciens et… j'avais fait ce dessin de ton père et toi dans un des costumes et… »
La voix de Brianna mourut dans sa gorge en voyant le regard las et réprobateur de Jeremiah. Un regard qui lui disait clairement : mensonge. Si bien qu'elle poussa un long soupir et se remit à fixer obstinément la route.
Jeremiah jeta un coup d'œil à sa petite sœur, toujours dans les bras de Morphée, et se retourna vers sa mère. « On n'est pas d'ici, pas vrai ? »
Brianna éclata d'un rire nerveux. « Non, Jem, nous ne sommes pas des aliens venus d'une autre planète… »
« Je suis pas débile, maman. On a des cours d'Histoire à l'école, tu te rappelles ? »
Le silence retomba dans la voiture et Jemmy baissa les yeux pour admirer le visage souriant et fier de son père sur le papier. Jusqu'au moment où la voix de Brianna s'éleva de nouveau.
« On est d'ici. Mais en même temps, pas tout à fait. »
Jeremiah hocha la tête, comme si cette phrase était parfaitement claire pour lui. Etrangement, Brianna sentit qu'il ne poserait pas d'autre question sur le sujet. Peut-être que l'idée d'avoir mystérieusement voyagé dans le temps ou d'être né à une autre époque l'effrayait encore trop pour vouloir connaître la vérité. Au lieu de ça, il se cala plus confortablement dans son siège, retira ses baskets et posa les pieds sur le tableau de bord, gardant le portrait de Stephen à hauteur de ses yeux pour en découvrir et enregistrer chaque détail.
« Un jour, je te poserai la question, tu sais… », marmonna-t-il à sa mère sans la regarder, et Bree hocha la tête, sans se détourner de la route.
« Et ce jour-là, je te répondrai. »
~o~
Brianna gara la voiture dans le centre de New Bern et après avoir réveillé Amanda, ils se mirent tous trois en quête d'un petit restaurant sur les rives de la Neuse River pour le déjeuner. Puis une fois leurs burgers avalés, ils avaient pris le temps de se promener un peu dans la ville. Jeremiah avait semblé circonspect lors de leur visite, ne reconnaissant en rien la ville de ses souvenirs, mais il n'avait plus abordé le sujet, préférant focaliser toute son attention sur Amanda, et l'amenant jouer sur une aire de jeux non loin de la rivière. Brianna réalisa alors qu'il faisait avec sa sœur la même chose qu'elle avait fait avec lui en tant que mère. Distraire et cacher, pour mieux protéger. C'était une précaution inutile cependant, puisqu'Amanda n'avait jamais connu autre chose que le vingtième siècle.
L'attraction phare de l'aire pour enfants était une miniature d'un bateau pirate en bois, dont le nom s'affichait fièrement en travers de la proue sur un panneau peint en lettres noires : the Sturdy Beggar. Un filet de corde permettait aux bambins de grimper sur le pont et divers petits jeux à bascule étaient répartis tout autour. Brianna sourit tandis qu'Amanda grimpait sur le filet, secondée par Jeremiah et alors qu'elle reculait de quelques pas en direction de la rivière, un écriteau métallique s'enfonça douloureusement dans la chair de son dos. Et elle fit volte-face.
La marée était basse, rendant le grand poteau métallique et moderne planté dans la vase encore plus imposant. Une impression de déjà vu la fit frissonner et elle baissa les yeux sur le panneau qu'elle venait de heurter. Il s'agissait d'une information à destination des visiteurs et elle lut les quelques lignes gravées dans le métal.
« Ici périrent de nombreux pirates, exécutés pour leurs crimes entre 1650 et 1780, parmi lesquels Stephen Bonnet (1737-1775), célèbre contrebandier et conseiller du Gouverneur William Tryon (1729-1775). Les condamnés étaient attachés par les pieds et par les mains à marée basse, attendant de longues heures la mort qui viendrait avec la marée montante. Ce poteau de métal a été érigé ici en leur mémoire. Puissent-ils reposer en paix. »
Brianna retint son souffle. Sans le savoir, elle avait décidé de s'arrêter ici, à l'endroit même où son cœur s'était brisé à jamais huit années (ou plutôt deux cent huit années) auparavant. Son regard se reporta vivement sur la structure métallique et elle sentit aussitôt le contact de l'eau froide sur sa peau, à travers ses vêtements, les vaguelettes qui éclaboussaient son visage de temps à autre alors que le niveau montait, ses lèvres qui s'étaient mises à trembler alors qu'elle embrassait une dernière fois son pirate. C'était trop. Elle se détourna, prête à quitter les lieux en courant, lorsque ses yeux se posèrent sur Jemmy et Amanda qui jouaient à quelques dizaines de mètres sur le Sturdy Beggar. Il aurait tant voulu les connaître, les voir grandir… et cet endroit, cette bête aire de jeu construite près du lieu de son exécution, était peut-être le seul moment où ses deux enfants seraient géographiquement proches de leur père.
Alors elle se ravisa et recula encore pour se poster à côté de l'écriteau. Ses doigts effleurèrent le nom de l'Irlandais avec douceur et un léger sourire se dessina sur ses lèvres, tandis qu'elle reportait son attention sur Jem et Amandine.
« Ils sont parfaits, tu vois ? », murmura-t-elle, d'une voix à peine brisée. « Si tu savais combien je suis heureuse de les avoir… »
Cette fois, une larme parvint à se frayer un chemin hors de sa paupière et à rouler sur sa joue. Elle la laissa couler. Car ce serait la dernière qu'elle verserait. Il était temps.
Elle s'apprêtait à rejoindre ses enfants lorsqu'une sensation de chaleur intense, comme une étreinte, l'envahit et pendant quelques secondes, elle aurait juré que Stephen était là dans son dos, son torse pressé contre elle et ses bras enserrant sa taille. Et la brise marine qui soufflait sur la rive, devint un souffle chaud et réconfortant dans le creux de son cou.
Ce fut fugace, cependant. Et à peine avait-elle eu le temps de s'en rendre compte et de s'abandonner corps et âme aux bras de Stephen, que la chaleur et la pression autour de son corps disparurent. Il n'y avait personne ici à part elle et ses enfants, et pourtant il y avait eu quelque chose. Quelque chose qui l'avait enlacée et murmuré à son oreille.
« Maman, maman, regarde ! »
Brianna se retourna de nouveau vers l'aire de jeux, où Amanda avait grimpé sur le plus haut niveau du bateau pirate et levait les bras en l'air en signe de victoire.
« J'arrive, Mandy ! »
Ses doigts effleurèrent à nouveau les mots « Stephen Bonnet », son regard se posa une dernière fois sur le poteau esseulé au milieu de l'eau vaseuse et elle sourit.
Adieu, mo fíorghrá.
FIN
