1 an plus tard

Se trouver là-bas, c'était comme vivre l'un des cauchemars qu'elle faisait à l'époque. Lorsqu'elle était avec Embry, Amélia appréhendait tous les jours qu'il s'imprègne d'une autre fille, croisée au détour d'une rue ou bien sur la terrasse du café où il était serveur. Cette perspective l'effrayait tant qu'il lui est arrivé d'en rêver la nuit. Une fois, elle assistait même au mariage d'Embry avec une autre fille. Dans ce cauchemar, la fille se trouvait être Leah, ce qui était plus bizarre qu'autre chose. Cependant, ce cauchemar constituait tout de même une réelle crainte. Et aujourd'hui, ce n'était plus un songe nocturne mais la réalité. Et c'était réellement bizarre pour Amélia.

Elle était là, sur son 31, assise sur une chaise, et elle s'apprêtait à voir Embry dire oui à une fille nommée Paige. Si on lui avait dit à l'époque qu'elle viendrait assister au mariage de son grand amour avec une autre, elle aurait éclaté de rire. Amélia avait fait bien des choix discutables au cours de sa vie, mais c'était une souffrance qu'elle n'aurait pas pensé être capable de s'infliger.

Pourtant, Embry et elle étaient séparés depuis maintenant trois longues années. Peu de temps et beaucoup à la fois. Amélia allait beaucoup mieux. Elle était toujours célibataire, mais heureuse de cette condition. Pour autant, elle ne s'habituait pas à voir Embry avec une autre qu'elle. Elle fuyait d'ailleurs ces occasions le plus possible. Aujourd'hui, elle avait néanmoins accepté d'assister à ce mariage. Elle espérait à cette occasion définitivement tourner la page sur ces fichus sentiments persistants, mais elle était également terrifiée à l'idée de les redécouvrir plus forts que jamais.

A ses côtés se trouvait Théo. La présence de son frère apaisait beaucoup la jeune femme. Elle le savait très inquiet pour elle et redoublait donc d'effort pour ne pas perdre contenance. Elle ne voulait pas être cette fille qui lâchait une larme amère au mariage de son ex-petit ami, sous les regards pleins de pitié de tout le monde. Elle voulait être cette fille qui assistait au mariage d'un ami, heureuse d'être témoin de son bonheur, tout simplement. Embry n'était certes pas véritablement un ami au sens pratique du terme, puisque tous les deux ne s'adressaient quasiment plus la parole depuis la rupture, mais Amélia espérait que cela change. Après tout, Embry se tenait loin d'elle uniquement car il voulait l'épargner et parce qu'il se sentait si profondément coupable, tandis qu'elle, elle se tenait loin de lui pour se protéger elle-même. Après trois années cependant, elle en avait assez de fuir.

Théo poussa légèrement le genou d'Amélia à l'aide du sien, tentant manifestement d'attirer son attention. Elle tourna la tête et croisa son regard interrogateur. Elle comprit qu'il s'inquiétait de savoir si elle tenait le coup. Elle le rassura immédiatement d'un sourire encourageant. Théo ne pourrait que croire en la sincérité de son sourire, car le cœur d'Amélia continuait à battre régulièrement, d'un rythme parfaitement normal. Cependant, Embry n'était pas encore là, et sa future épouse non plus. Le mariage ne semblait pas encore trop réel. Il en irait autrement dans quelques instants, Amélia en avait conscience.

En attendant ce moment étrange, Amélia balaya du regard les différents invités présents. Le soleil brillait dans le ciel et les sourires étaient éclatants. Il était impossible pour Amélia de ne pas se laisser contaminer par tout ce bonheur. Quand elle aperçut Embry, dans son élégant costume 3 pièces, son équilibre émotionnel chancela néanmoins.

Conscient du bouleversement intérieur de sa sœur, Théo pressa doucement sa main. Amélia ne pouvait pas détacher son regard d'Embry. De vieux souvenirs remontèrent dans son esprit, des souvenirs désormais très amers malgré le bonheur dont ils étaient empreints. Ce qui agaçait la jeune femme au plus haut point, car elle ne voulait pas de cette amertume, elle aurait souhaité pouvoir affronter la situation avec bien plus de philosophie et de recul. Mais c'était un jour bien spécial que celui-ci. Elle n'était qu'humaine, après tout. Qu'y pouvait-elle à toute cette amertume ?

Quil, le témoin d'Embry, lui tapa dans le dos lorsqu'il arriva à son niveau. Le sourire de Quil était immense et sa fierté évidente. Son meilleur ami se mariait et il n'aurait pas pu être davantage satisfait. C'était un bonheur de les voir interagir tous les deux, et cela apaisa un peu la jeune femme.

Sans prévenir, les yeux d'Embry se posèrent cependant sur Amélia et leurs regards se croisèrent. Un sourire gêné apparut sur le visage du quileute, ce à quoi la jeune femme répondit par un sourire encourageant. Amélia essayait de garder la face, mais personne ne s'attendait à ce que ce soit facile pour elle. Embry en était conscient plus que quiconque. Il était néanmoins profondément touché que la jeune femme, qui faisait après tout parti de leur grande famille, ait tout de même décidé de venir et de le soutenir dans cette étape de sa vie.

Quand les yeux d'Embry se détournèrent, ils se posèrent ailleurs et s'illuminèrent. Amélia n'avait même pas besoin de se retourner pour savoir qui se trouvait au bout de ce regard. Seul l'objet de l'imprégnation d'un loup pouvait illuminer ainsi leur visage. C'était une adoration difficile à supporter pour Amélia, alors elle se détourna de la vision d'Embry pour se tourner, comme tout le monde, vers la jeune femme qui avançait dans une jolie robe blanche, tout en dentelle.

Paige était sublime, même Amélia acceptait de le reconnaître. Son regard ancré dans celui de son futur mari, elle rayonnait également de bonheur. Amélia se fit la réflexion que jamais un bonheur n'avait été aussi douloureux à contempler pour elle, mais elle continua à garder la face, car il le fallait bien.

La main de Théo se resserra encore davantage autour de la sienne. Amélia décida de se focaliser sur cette main, sur la chaleur réconfortante de la paume de son petit frère. Se faisant, elle perdit presque conscience de la réalité qui l'entourait. Elle se perdit dans ses pensées, dans des petits recoins de son esprit où elle était seule. Elle songea à tout ce qui la rendait heureuse pour occulter ce qui la rendait malheureuse, tant bien que mal.

Quand elle émergea complètement de ses pensées, la cérémonie arrivait à son terme. Elle dut assister au premier baiser d'Embry et de Paige en tant qu'époux et épouse, et elle ne parvint même pas à se réjouir pour eux. Était-elle donc si égoïste qu'elle ne parvenait pas à être un tant soit peu heureuse pour eux ? Plus tard, Amélia se promit d'aller féliciter les jeunes mariés aussi chaleureusement que possible. Elle ne voulait pas être comme ça, elle ne voulait pas être cette fille aigrie qu'elle était actuellement.

Comme dans un brouillard, la journée se poursuivit. Toujours comme dans un brouillard, Amélia alla féliciter les jeunes mariés comme elle se l'était promis. Elle était là sans être là, sans émotions aucunes. C'était bien et pas bien. Mais qu'est-ce qui clochait chez elle ?

Au bout d'un moment, discrètement mais sans vraiment tromper personne, Amélia s'extirpa de la conversation de groupe à laquelle elle s'était retrouvée mêlée sans trop savoir comment. Seth parut sur le point de la rattraper mais quelqu'un l'en empêcha, sans doute Enola. Les pas d'Amélia la guidèrent jusqu'à First Beach, de laquelle ils n'étaient pas si loin. Comme toujours quand elle venait ici, ses yeux accrochèrent la souche de bois flotté sur laquelle elle s'était maintes fois assise avec Embry, là où tout ou presque avait commencé. Elle soupira tandis qu'elle retrouvait enfin sa présence d'esprit.

Elle pensa aux années qui avaient passées. Elle pensa à sa vie actuelle. Elle pensa à tout ce qu'elle avait perdu pour en arriver à ce point précis, à l'instant présent. Elle se demanda si ça en avait valu la peine, si les souffrances du passé lui avaient été bénéfiques d'une façon ou d'une autre. Elle n'était plus sûre de rien désormais.

— Je me sens si seule ici, maman, souffla-t-elle sans s'inquiéter d'être entendue. Est-ce cela que tu as ressenti, tant d'années auparavant ? Une amère solitude ? Est-ce pour ça que tu t'es enfuie ?

Personne ne lui répondit. Le vent soufflait doucement et le remous des vagues se poursuivait, imperturbable.

— A chaque fois que je pense aller mieux, je me rends compte que j'ai tort, poursuivit-elle. Je suis si perdue, maman.

Amélia demeura ainsi, immobile face à l'océan, pendant de longues minutes. Elle entendit au bout d'un moment des pas derrière elle. Il s'agissait de pas bruyants mais la jeune femme devinait que c'était volontaire. Une discrétion feinte afin de ne pas effrayer la pauvre humaine à l'ouïe faible.

— Pas besoin de faire semblant d'être maladroit, s'amusa-t-elle. C'est presque insultant.

— Je ne voulais pas te faire peur, s'excusa le quileute.

La voix n'appartenait cependant pas au quileute qu'Amélia pensait, à savoir son frère. Elle se figea. Embry et elle ne s'étaient pas retrouvés seuls depuis si longtemps et elle ne savait plus vraiment comment agir avec lui.

— Que fais-tu ici ? s'enquit-elle sans se retourner, incapable de croiser son regard en cet instant.

Le quileute s'approcha encore et s'arrêta à sa droite, son propre regard rivé sur l'océan, à l'instar de celui d'Amélia.

— Je venais voir comment tu allais.

— Je vais bien, mentit-elle. Tu devrais être avec les autres, en train de t'amuser. C'est ton jour et celui de Paige.

— On n'a pas eu l'occasion de se parler seul à seul depuis longtemps, insista-t-il. Tu sais, je suis touché que tu sois venue aujourd'hui. Je n'étais pas sûr que tu le ferais. Je ne t'en aurais pas voulu si tu avais décidé de te défiler. Je ne t'en voudrais pas non plus si tu décides de t'en aller avant la fin.

— Je voulais être présente, répliqua Amélia en haussant les épaules. Je ne dis pas que c'est facile pour moi, mais je ne veux que ton bonheur, tu sais ?

— Et moi le tien, mais je ne sais pas ce que je peux faire pour toi.

— Rien, répondit la jeune femme. Tu sais, c'est comme lorsqu'on s'est rencontré toi et moi. Je suis à nouveau dans une période particulière de ma vie. Je sens qu'il me faut faire un choix, changer quelque chose, tenter une nouvelle aventure, mais je ne sais pas encore très bien quoi. Et c'est une énigme que je dois résoudre seule.

— Tu n'as pas toujours à être seule, rétorqua Embry. Tu as une famille sur laquelle compter ici.

— Je sais, concéda Amélia en soupirant. Mais je pense vraiment que c'est une réflexion que je dois mener seule. Et au bout du tunnel, je suis certaine que tout finira par trouver sa juste place dans ma vie.

Embry acquiesça en silence. Amélia inspira profondément avant de continuer, cherchant un peu de courage en elle.

— Un jour, j'espère vraiment qu'on pourra redevenir de bons amis, toi et moi, souffla-t-elle. C'est encore difficile aujourd'hui, mais je pense que ça finira par cesser de l'être. Est-ce que tu... tu serais d'accord, pour qu'on essaie d'être à nouveau amis ?

Avec appréhension, Amélia chercha le regard du quileute. Embry tourna la tête vers elle et leurs yeux se croisèrent enfin. Ce fut un instant douloureux pour Amélia, car Embry était là, tout près d'elle, inchangé... Presque inchangé. Seul le regard qu'il posait sur elle était différent, mais c'était sans doute le pire pour la jeune femme, la raison pour laquelle elle ne pouvait pas encore redevenir amie avec lui.

— Bien évidemment, Amélia, lui répondit le quileute. Si c'est ce dont tu as envie, alors j'en serais heureux.

— Et... tu ne penses pas que ça dérangerait Paige ? hésita Amélia.

Amélia se doutait que Paige ne se sentait pas menacée par elle : pourquoi le serait-elle ? L'imprégnation était une assurance plus que convaincante de la fidélité d'Embry. Néanmoins, cela ne voulait pas dire pour autant que la jeune mariée avait envie de voir traîner dans le coin l'ex de son mari...

— Absolument pas, répliqua Embry. Je suis sûre que Paige serait contente d'apprendre à te connaître davantage.

— Eh bien, un jour prochain, alors.

Embry hocha la tête.

— Maintenant, tu devrais vraiment retourner t'amuser avec les autres, poursuivit la jeune femme en forçant un sourire sur ses lèvres. C'est ton grand jour, après tout !

— Et toi ? s'enquit le quileute.

— Je vous rejoindrais dans quelques minutes, je vais encore un peu profiter du calme de la plage.

— Très bien, je te laisse alors.

Un silence s'installa mais Embry n'avait pas bougé.

— Amélia ?

— Hmm, marmonna-t-elle en relevant les yeux vers le quileute.

— Je suis content qu'on ait pu parler.

— J'en suis contente aussi, dit Amélia en concédant un sourire, sincère cette fois. Tu sais, dans le fond, je suis vraiment heureuse pour toi. J'ai l'impression que tu as enfin trouver la paix intérieure que tu as si longtemps cherché.

— J'espère que tu finiras par trouver la tienne aussi.

— Je l'espère aussi.

Amélia ouvrit la bouche pour continuer mais marqua une hésitation.

— Oui ? l'encouragea Embry.

— J'avais envie de te prendre dans mes bras, mais je ne veux pas que ce soit bizarre.

— Ce n'est pas bizarre, rétorqua Embry en l'entourant de ses bras dans la foulée.

La jeune femme retint son souffle quand elle se retrouva prise dans ce chaleureux cocon qui avait été le sien pendant plusieurs années. Elle s'interdit d'humer l'odeur de la peau d'Embry, elle ne souhaitait pas perdre à nouveau sa clarté d'esprit. Vite, un peu trop à son goût, Embry recula. Il lui offrit un sourire auquel elle répondit, et puis il s'en alla pour de bon, retournant à la fête, laissant Amélia seule avec ses pensées.

Quand elle fut sûre qu'Embry était déjà loin, la jeune femme soupira. Elle n'était pas plus avancée dans ses réflexions, mais parler avec Embry lui avait tout de même fait du bien. Elle avait l'impression d'avoir fait quelques pas en avant, vers du mieux. Ce n'était pas encore le grand plongeon, mais c'était mieux que rien. Elle ferma les yeux tandis qu'une petite brise venait lui chatouiller le visage.

Elle pensa à nouveau à sa mère, à Emmie Black. Elle pensa aussi à son père. Et puis, elle pense à son frère, lui qui n'allait sans doute pas tarder à la rejoindre, inquiet pour elle, comme toujours. Théo était son ancre. Ils avaient vécu tant d'épreuves ensembles. Ils avaient perdus des êtres aimés, s'étaient abîmés dans un deuil impossible. Ils avaient aussi trouvé une nouvelle famille ensemble, ainsi que de nouvelles terres d'appartenance. Tout ça, ils l'avaient vécu main dans la main, et ce n'était pas près de s'arrêter.

Néanmoins, Amélia se demandait s'il n'était pas temps pour elle de voler de ses propres ailes, de partir ailleurs, seule, au moins pendant un temps. La simple idée de s'éloigner de Théo lui serrait le cœur, bien sûr, mais peut-être n'était-ce pas une si mauvaise idée pour autant. Il ne s'agirait que de s'éloigner un temps, pour mieux retrouver son petit frère ensuite. Et puis, même à distance, il n'était pas question de perdre le lien.

Au fur et à mesure que l'idée faisait son chemin dans son esprit, Amélia se rendit compte qu'elle était là, la réponse à son énigme. C'était du moins une réponse, un moyen de se retrouver elle-même et de retrouver le bon chemin pour avancer dans sa vie. Néanmoins, c'était un projet qui l'éloignerait effectivement de Théo, et elle espérait que son petit frère s'en sortirait sans elle, qu'il ne lui en voudrait pas trop de ce choix. Elle aurait au moins l'assurance qu'il avait un entourage solide autour de lui : une famille, une meute de loup. Il ne serait jamais seul, même en l'absence de sa sœur.

Partir avait réussi à Leah, il y a quelques années. Bien sûr, elle s'était en définitive complètement établie en Californie, mais elle revenait souvent voir Seth et leur mère à La Push, et ceux-ci allaient lui rendre visite également de temps à autre. Ce n'était pas le projet d'Amélia d'aller s'installer si loin de façon durable, mais que savait-elle de l'avenir après tout ? Tout ce qu'elle savait en cet instant, c'était qu'elle avait des envies de grand plongeon, et que partir à l'aventure ailleurs était un grand plongeon pour elle, une perspective qui lui donnait l'impression de se remettre à vivre. Restait à savoir où, ce qui nécessiterait d'éplucher les offres d'emploi en long en large et en travers, mais une détermination nouvelle animait la jeune femme à cette idée. Elle sentait qu'elle était en train de retrouver le droit chemin, celui qui l'emmènerait vers la paix intérieure qu'elle recherchait et dont elle discutait à l'instant avec Embry.

Une main se posa sur l'épaule d'Amélia alors qu'elle était plongée dans ses réflexions. Habituée à la discrétion de Théo au quotidien, Amélia ne sursauta toutefois pas.

— Tu es si prévisible, remarqua-t-elle en souriant. Je savais que tu viendrais.

— Toujours là pour m'assurer que ma petite sœur va bien.

— Je vais faire comme si je n'avais rien entendu... plaisanta Amélia à l'entente du terme "petite sœur".

Théo lui fit un coup de coude dans les côtes, avec un effort de délicatesse notable et appréciable.

— Ça ne répond pas à mon interrogation implicite, répliqua-t-il. Tu vas bien ?

— Plus que bien, à vrai dire, répondit-elle.

Son frère lui adressa une œillade interrogatrice.

— Des projets sont en train de naître dans cette petite tête que tu vois là, indiqua-t-elle en désignant sa boîte crânienne d'un doigt. Je ne suis pas certaine qu'ils te plairont, mais nous aurons tout le temps d'en discuter à un moment plus opportun.

— Et pourquoi pas maintenant ? demanda Théo.

— Parce que maintenant, on va aller rejoindre les autres et s'amuser.

Le jeune homme haussa un sourcil étonné.

— C'est vraiment ce que tu veux ?

— Oui ! s'exclama sa sœur tandis qu'un large sourire était en train de naître sur son visage, inattendu et lumineux.

— Et tu ne vas vraiment pas m'en dire plus sur ces projets qui semblent te mettre dans une si bonne humeur ? Tu comptes m'achever avec tout ce suspens ?

— Tu t'en remettras, rétorqua Amélia en tirant son frère par le bras.

Théo se laissa faire et suivit le mouvement, un peu décontenancé par la soudaine bonne humeur de sa sœur, mais heureux de la sincérité qu'il percevait dans cette émotion inattendue. Il était vaguement inquiet quant aux mystérieux projets de sa sœur qui ne lui plairaient pas, d'après elle, mais il consentit à s'en tenir là pour aujourd'hui. Aujourd'hui était un jour de festivités, et si même Amélia trouvait l'envie de festoyer, qui était-il pour gâcher la fête ?

Amélia accéléra le pas sans s'en rendre compte, soudain très désireuse de danser et de s'amuser avec la famille qu'elle s'était choisie. Elle était très étonnée de cette vague d'enthousiasme qui la transportait soudain en avant, alors que les circonstances n'avaient pas favorisé un tel sentiment jusqu'ici, mais elle comptait bien en profiter. Elle avait grand bien besoin de relâcher la pression et de se détendre.

Aujourd'hui était le temps des festivités et de la légèreté. Le grand plongeon, son voyage initiatique vers le recouvrement de sa paix intérieure, attendrait le lendemain. Pour le meilleur et pour le pire, elle ne se défilerait pas face à ce nouvel inconnu qui lui faisait face. En cet instant, elle se sentait capable de déplacer des montagnes. Peut-être même de battre son frère à la course, songea-t-elle en se mettant soudain à courir.

— Le premier arrivé gagne le dessert de l'autre !

Le rire de Théo résonna derrière Amélia. Elle savait en réalité n'avoir aucune chance : le loup quileute était forcément bien meilleur qu'elle à la course, et il ne la laisserait pas non plus gagner volontairement. Sœur ou pas, il s'agissait de nourriture ! Néanmoins, Amélia était désireuse de profiter de sa complicité avec son frère. Maintenant qu'elle avait décidé de s'en aller pour un temps encore indéterminé, elle se sentait dans l'urgence de profiter de l'instant présent. Théo lui manquerait tant !

Il ne serait jamais loin d'elle en réalité, pas vraiment. Présent physiquement ou pas, il faisait partie d'elle, et personne n'y changerait jamais rien. Mais les instants comme celui qu'elle était en train de vivre maintenant, riant à gorge déployé tandis que son frère la dépassait sans mal avec ses grandes foulées imbattables, ça manquerait beaucoup à son quotidien.

— Et tu appelles ça courir ? la provoqua Théo en se mettant à trottiner à reculons devant elle.

— Fichu loup garou, pesta-t-elle en riant.

Son frère lui adressa un clin d'œil et repartit en avant, la semant sans mal. Résignée à son sort de simple humaine, Amélia s'arrêta donc de courir, entamant le chemin retour dans une marche lente et tranquille, le sourire aux lèvres. Et en cet instant, elle se fit la réflexion qu'elle ne regrettait rien du tout aux choix qu'elle avait pu faire par le passé, les bons comme les mauvais. S'ils l'avaient amenée jusqu'à l'instant présent, prête à en découdre avec la vie, heureuse malgré quelques blessures invisibles, pourquoi éprouver le moindre regret ?

Ce soir, Amélia ne mangerait pas de dessert, mais elle avait obtenu bien plus. Une certitude nouvelle, celle que le meilleur restait à venir.

FIN


Un grand merci à celles et ceux qui auront lu cette histoire jusqu'au bout.

N'hésitez pas à me faire des retours : c'est une histoire sans doute très imparfaite mais je ne demande qu'à m'améliorer dans mon écriture !