Des rides fleurissaient au coin de ses yeux depuis déjà dix ans, alors qu'il avait à peine une petite trentaine d'années. Il ne s'en était jamais vraiment soucié avant mais il devait avouer que depuis deux ans, les cernes sous ses yeux semblaient avoir accentué le phénomène.

Ce qui le faisait paraitre plus fermé qu'il ne l'était en réalité.

C'était cette particularité qui lui avait permis d'être pris au sérieux, malgré son jeune âge, lorsqu'il s'était engagé dans l'armée. Il avait fait deux tournées en Afghanistan comme médecin militaire, jusqu'à ce qu'une embuscade ait faillit le faire tuer.

Il s'en était finalement sorti et avait été rapatrié avec les honneurs et une étoile d'argent en poche.

Une fois rentré, il avait dû recoller les morceaux avec son épouse qui avait subi tout ce temps les remarques blessantes de ses parents et la charge importante que lui imposait leur fils atteint d'une paralysie cérébrale.

Il avait su l'écouter et comprendre qu'elle n'en pouvait plus.

Elle souffrait d'une grave dépression dû à la fatigue et à son isolement de sa propre famille. Il avait alors promis qu'il allait l'aider et il avait tout mis en œuvre pour ça. Il avait d'abord mis les choses au clair avec ses parents et cumulé trois emplois pour payer une aide à domicile pour leur fils pendant que sa femme reprenait sa vie en main.

Ensuite, ils avaient déménagé à Los Angeles, la ville natale de son épouse qui avait alors pu se rapprocher de sa mère mourante et il avait accepté un poste à la 118ème brigade de pompiers de Los Angeles.

Eddie devait avouer que même s'il ne pensait pas un jour devenir pompier, cette vie lui plaisait et il avait pu se reconnecter avec Shannon qui allait de mieux en mieux.

Sa femme avait failli se faner à El Paso.

Pourtant, il savait à quel point ses parents pouvaient être toxiques. Ils ne pensaient pas forcément à mal mais ils voulaient tellement prendre soin d'eux qu'ils en étaient devenus étouffant.

Comme si la seule bonne façon d'aimer était la leur.

Ils lui reprochaient toujours son départ mais Eddie restait sur ses positions. Sa vie était à Los Angeles et il y avait même trouvé une nouvelle famille, qu'il formait avec ses collègues de la caserne.

Sa vie était, certes, fatigante mais Eddie s'était habitué à ses quarts de travail de 24 heures. Il avait pris une certaine routine, même si chaque appel était différent des autres, et que parfois le pire se produisait, ils arrivaient la plupart du temps à intervenir à temps.

Heureusement, malgré son handicap, son fils était facile à vivre et ça lui permettait de faire ce métier plus sereinement. Christopher semblait heureux de sa vie ici et puis il pouvait voir régulièrement Tia Pepa et Abuela.

Réflexion faite, il vivait comme un petit prince.

En même temps, son sourire rayonnait littéralement et personne ne pouvait lui résister. Pas même lui.

Christopher était parfait et même s'il était loin d'être impartial à ce sujet, tout le monde s'accordait à le lui faire savoir.

Il faisait en sorte de passer tout son temps libre avec lui, de lui proposer des activités de son âge et adaptées à lui et à ses envies. Ils passaient beaucoup de temps chez son capitaine pour des réunions de famille autour d'un bon barbecue pendant lesquelles il relâchait un peu la pression, tandis que Christopher jouait avec les enfants de ses collègues.

Une fois le soir venu, lorsque son fils dormait, Eddie prenait un peu de temps pour lui. Il faisait le point sur sa vie, une bière à la main et il se rendait compte à quel point il était seul.

Il ne voulait pas être seul.

Si c'était facile d'organiser des soirées pyjama pour son fils, c'était plus difficile pour lui, de sortir avec ses amis, tous en couple. Eddie comprenait, ça ne devait pas être facile pour eux de savoir comment se comporter face à lui depuis la perte de Shannon.

Alors, Eddie se focalisait sur Christopher afin qu'il puisse obtenir tout ce dont il avait besoin pour grandir et s'épanouir. Il voulait qu'il soit l'enfant le plus heureux du monde. Il savait que pour le moment son fils se débattait encore avec des cauchemars, deux ans après la mort de sa mère, mais il voyait un thérapeute.

Eddie en voyait également un pour l'aider à faire face.

Heureusement, il avait quelques photos de Shannon et de Chris, très peu en réalité car c'était Shannon qui était la photographe de la famille et Eddie avait dû la photographier à son insu pour pouvoir avoir ces quelques précieux souvenirs.

Elle était partie si vite.

Eddie se demandait pendant combien de temps Christopher parviendrait à se souvenir de sa mère, de la douceur de sa voix, de l'amour de ses baisers, des chansons qu'elle lui chantait pour l'endormir. Combien de temps avant qu'elle ne soit plus qu'une ombre dans ses souvenirs ?

Eddie se souvenait de tout et il le ferait jusqu'à la fin de ses jours.

Shannon n'était pas seulement son épouse, elle était aussi sa meilleure amie et c'était pour cette raison que leur couple avait pu subir les épreuves de la vie. Ils s'étaient soutenus l'un l'autre. Ils étaient capables de se comprendre d'un regard. Ils pouvaient dire ce à quoi l'autre pensait, sans même ouvrir la bouche. Et parfois, ils pensaient à la même chose en même temps.

Et Eddie avait adoré cette connexion entre eux.

S'il était honnête avec lui-même, il espérait revivre ça. Il se sentait seul oui, mais c'était plus fort que ça. Il avait besoin de cette connexion particulière, même s'il refusait de l'admettre.

Shannon lui manquait tellement.

Pendant des mois, il avait refusé de penser à l'éventualité de commencer une nouvelle relation, et encore moins de retomber amoureux. Il avait trop l'impression qu'il trahirait sa mémoire.

Même après un an, il refusait toujours d'y penser.

Il y a quelques mois, il avait fait une sortie au zoo avec Christopher et il avait engagé la conversation avec une femme séduisante, qui ne portait pas d'alliance, devant l'enclos des girafes. Elle était venue avec ses enfants dont l'âge devait encadrer celui de Christopher qui avait tout de suite lié le contact avec eux.

Eddie avait vu son charme opérer sur elle, et il avait senti une flamme de désir monter en lui, comme à l'époque. Ils avaient parlé plusieurs minutes, puis avaient poursuivi leur visite, chacun de leurs côtés.

Eddie l'avait revu sur le parking et elle lui avait souri.

Pendant un bref moment, il avait envisagé d'aller lui demander son numéro de téléphone mais il n'en avait rien fait et elle était parti, disparaissant de sa vie pour toujours.

Par la suite, il avait pensé qu'il serait submergé par le remord de ne pas avoir agi quand il le fallait mais rien n'était venu.

Au contraire, il s'était sentit plus fort. Ça ne changeait pas grand-chose à sa vie mais il sentait qu'il commençait à guérir et ça c'était un grand pas.

Ça ne voulait pas dire qu'il allait s'inscrire sur les applis de rencontre mais qu'il serait prêt lorsque le moment viendrait de faire un bout de chemin avec la personne idéale pour lui. Il était prêt à attendre ce cadeau du ciel qui le rendrait heureux mais aimerait aussi son fils autant qu'il l'aimait.

Il devait toutefois se montrer prudent.

Avec son métier, il savait que beaucoup de femmes voulait mettre le grappin sur lui. Beaucoup d'entre elles tenteraient de lui faire croire qu'elles étaient parfaites et Eddie espérait qu'il ne se tromperait pas. Il refusait de sacrifier le bonheur de son fils au profit du sien.

Christopher passait avant tout.

Et puis, il y avait quelqu'un qui l'intéressait depuis presque deux mois. Un homme en réalité. Eddie ne savait même pas qu'il pourrait être intéressé par les hommes, avant de l'avoir rencontré. Il ne savait pas grand-chose de lui, hormis le fait qu'il le voyait toujours seul.

Il l'avait vu pour la première fois dans l'épicerie où il faisait toujours ses courses.

Il avait été soufflé par sa beauté. Grand, émacié, blond avec de magnifiques yeux bleus, bien que triste, et une tâche de naissance au-dessus de l'œil.

Eddie n'était pas parvenu à décrocher son regard de lui.

Il avait erré dans les rayons, tel un fantôme bien trop pâle, semblant chercher quelque chose mais finalement il était sorti sans rien acheter. Eddie en avait été intrigué et le regard hanté du jeune homme ne lui plaisait pas du tout. Il l'avait vu trop souvent sur des appels pour des tentatives de suicide.

En tant que premier intervenant, il devait en avoir le cœur net.

Il avait alors laissé ses courses sur place et avait quitté l'épicerie. Il l'avait suivi de loin tentant de ne pas le perdre de vue jusqu'à ce qu'il traverse la rue pour s'arrêter devant le centre communautaire de son quartier.

Eddie compris alors que le jeune homme n'avait pas de quoi se nourrir et il en eu le cœur brisé. Il avait l'air si fragile et désespéré. Il le vit regarder l'entrée du bâtiment sans oser y pénétrer. Puis, il enroula ses bras autour de son propre corps et baissa la tête, résigné, avant de quitter les lieux.

Il tourna au coin de la rue et s'arrêta devant le supermarché où Eddie ne mettait que rarement les pieds. Malgré ses maigres revenus, il avait ses habitudes à l'épicerie que Shannon aimait particulièrement.

L'homme sortit l'argent qu'il avait dans sa poche pour le comptabiliser rapidement avant de le remettre en place et d'entrer dans le magasin. Eddie avait envie de l'aider, de soulager la pression qui pesait sur les épaules du jeune homme, sans savoir comment faire, sans paraitre intrusif.

Il le suivit et l'observa plus attentivement.

Ses vêtements flottaient autour de son corps comme s'il avait perdu beaucoup de poids d'un seul coup, ce qui confirmait les craintes d'Eddie.

Cet homme avait besoin d'aide.

Il le vit ramasser des aliments de base uniquement : thé, riz, pâtes, flocon d'avoine, beurre de cacahuète, légumes secs, ainsi que quelques produits d'hygiène bas de gamme. Pas de viande, ni de laitages, ni fruits ou de légumes frais.

Il avait pourtant besoin de protéines et de vitamines.

Eddie cherchait désespérément un moyen d'engager la conversation sans y parvenir. Alors, il avait continué de l'observer en silence, tout en faisant également quelques courses rapides.

Il l'avait vu payer ses maigres courses avec la totalité de ce qu'il avait sur lui et repartir à pied.

Eddie se força à ne pas le suivre.

Il allait finir par lui faire peur et il ne voulait pas avoir à expliquer à Athena, la femme de son capitaine, sergent de police, pourquoi il suivait un inconnu pendant qu'il faisait ses courses. Pas qu'elle jugerait ce qu'il ressentait mais elle lui ferait la morale sur sa façon de faire et elle était parfois effrayante.

Et Eddie ne voulait pas avoir à faire à elle lorsqu'elle était en colère.