Le lendemain, alors que la journée avait été ensoleillée, les nuages s'amoncelèrent au-dessus de sa tête. Gris et menaçants, ils envahissaient la moindre parcelle de ciel bleu et le vent commençait à se lever. La température était toujours légèrement élevée et cela annonçait un violent orage dans peu de temps.

Buck pensa avec amertume qu'il aurait dû emmener son nouveau sweat, avant de partir de chez lui le matin même, mais il ne pouvait pas prévoir que le temps allait virer aussi vite. Il avait quelques kilomètres à parcourir, avant de pouvoir rentrer à la maison ce qui lui faisait presque trois quart d'heure de marche, même avec son allure rapide, et Buck espérait arriver avant d'être trempé.

Buck rentrait chez lui avec une nouvelle cagette de légumes offerte par son patron. Il avait vraiment eu de la chance de le rencontrer. Et ces légumes, plus tout à fait frais, tombaient à point nommé pour son petit diner de l'amitié avec Ann.

Son esprit vagabonda vers sa conversation de la veille avec son amie. Il ne repensa pas à son air taquin ou aux anecdotes qu'ils s'étaient confiés mais plutôt à ce qui concernait Eddie et son fils, aux détails qui avaient été évoqués.

Buck avait répondu aux questions et échangé des banalités mais Ann s'était évertuée à déformer ses propos, parvenant même à lui arracher une semi-confession. Oui, Eddie semblait être un type bien, et Chris était vraiment génial mais Buck ne pouvait pas s'intéresser à lui.

Ils ne se connaissaient même pas.

Ils s'étaient à peine vus depuis l'accident, dont Buck se sentait encore en partie responsable. Et puis, Eddie avait un enfant, pour l'amour de Dieu. Jamais au grand jamais, il ne s'intéresserait à lui, romantiquement parlant.

De toutes façons, Buck ne voulait pas avoir de relations amoureuses quel qu'elle soit.

De son point de vue, Ann essayait pourtant de jouer les entremetteuses. Pas qu'elle puisse arriver à ses fins avec lui, Buck s'était fermé à cette option définitivement. De toute façon, ça n'avait pas d'importance. Ann pouvait essayer ce qu'elle voulait, si ça l'amusait. Buck ne lui en tiendrait pas rigueur.

Il était vraiment heureux d'avoir de la compagnie ce soir.

Ann était rigolote et une soirée entre amis avec un bon vin et un repas maison, lui donnait du baume au cœur. Même si ça resterait assez simple finalement. Les vrais amis faisaient ça tout le temps. D'après ce qu'il en savait car il n'avait jamais vraiment eu l'occasion d'expérimenter mais il supposait. Ça l'aidait à se sentir un peu plus normal.

S'était-il déjà sentit normal ?

Pas depuis son enfance.

Pas depuis le départ de Maddie.

Pour être tout à fait honnête avec lui-même, il n'avait pas dit toute la vérité à Ann. À savoir que petit garçon, il se blessait volontairement pour obtenir l'attention de ses parents, qui l'ignoraient le reste du temps. Qu'il avait surpris une dispute violente entre ses parents concernant un secret terrible autour de sa naissance quand il était adolescent. Qu'il avait fugué parce qu'il avait découvert qu'il était un enfant sauveur, engendré dans l'unique but de sauver son frère ainé atteint d'une leucémie infantile foudroyante et qu'il avait encaissé les paroles blessantes de sa mère en colère après qu'il ait fouillé dans ses affaires, et qui lui avait dit qu'elle aurait préféré que son frère vive plutôt que lui.

Peut-être qu'un jour, il lui raconterait ça.

Ou peut-être pas.

Est-ce que c'était vraiment si important ?

Son enfance n'avait pas été idéale, et alors ? Ses parents était de mauvais parents qui n'éprouvaient pas d'amour pour lui mais il n'avait jamais été maltraité. Il avait toujours eu un toit au-dessus de sa tête et quelque chose dans son assiette, des vêtements neufs à chaque fois qu'il prenait quelques centimètres et même du soutien scolaire quand les maths lui avaient donné du fil à retordre.

Il n'y avait pas eu d'amour pour lui mais il avait vécu en sécurité.

Bien sûr la vérité autour de sa naissance avait été difficile à encaisser et Buck aurait pu retourner se cacher chez ses parents après s'être enfui de son enfer mais ils lui avaient dit que s'il partait ce n'était plus la peine de revenir et Buck avait quand même un peu d'égo.

Quant à sa sœur Maddie, elle devait vivre sa vie, certainement responsable des infirmières dans un grand hôpital, peut-être même mariée avec une famille. Il ne voulait pas lui gâcher la vie avec ses problèmes, la mettre en danger, par sa simple présence.

Elle était mieux sans lui.

Non, son enfance n'avait pas forgé sa personnalité actuelle, même si elle y avait contribué, et n'avait rien à voir avec la véritable raison de sa venue à Los Angeles.

Même si Ann représentait la seule personne qui puisse s'apparenter à une amie, elle ne savait absolument rien sur lui.

Personne ne savait rien.

– Salut, Buck ! lâcha soudain une voix d'enfant derrière lui.

Buck se retourna pour le trouver debout appuyé sur ses béquilles accompagnées par une femme qu'il n'avait jamais vu.

– Hey Chris, le salua-t-il. Quoi de neuf, mon pote ?

– Je reviens de l'école mais Carla dit qu'il va pleuvoir et on a appelé papa. Il vient de finir son service. Il arrive dans cinq minutes.

– C'est plus prudent, confirma-t-il. Cet orage s'annonce très mauvais.

– Je suis la dénommée Carla, se présenta la femme. Et je suis vraiment honorée de faire enfin votre connaissance.

– Oh... euh, je... Quoi ?

– Vous avez sauvé la vie de ce jeune homme et il ne parle que de vous depuis. Son père aussi d'ailleurs.

Buck se sentit rougir furieusement.

Il resserra son panier de légumes contre sa poitrine pour reprendre contenance. Savoir qu'Eddie et Christopher parlaient de lui, lui réchauffait le ventre mais il secoua la tête pour ne pas se laisser envahir par cette sensation.

– Et toi, tu n'as pas de voiture ? demanda Christopher.

– Oh euh... Non, je... J'aime marcher.

Buck n'était pas censé savoir conduire.

Il lui avait toujours dit qu'il n'en avait pas besoin mais il avait appris en secret et même s'il n'avait jamais pu le passer de façon officielle, il se débrouillait bien derrière un volant. De toute façon, il n'aurait jamais les moyens de se payer une voiture.

– Je t'ai fait un dessin aujourd'hui, poursuivit Chris en fouillant dans son sac d'école.

Buck posa son panier de légumes sur le sol et s'accroupit alors que le gamin le lui tendait. Il y avait trois personnages dans une maison, dont un avec un casque que Buck reconnu comme étant Eddie et un plus petit comme étant Chris.

– C'est ta maison ? demanda Buck.

– Oui, le jour où papa t'a soigné.

– Oh, souffla-t-il. Alors, je suppose que c'est... moi ?

– Bah oui, rit-il.

Et Buck rougit de nouveau à cette idée d'appartenance. Il chassa les larmes avant qu'elles ne trahissent son tumulte d'émotions.

– Merci, je suis vraiment honoré.

– Tu pourras le mettre chez toi, comme ça, lui sourit Christopher.

– Je vais le coller sur mon frigo, promit-il.

Et il le ferait vraiment. Il avait repéré des aimants sur le côté et il allait s'en servir pour afficher le dessin.

Il se redressa quand Eddie se gara à leurs côtés.

Il descendit de voiture et lui fit un sourire radieux, avant de serrer son fils contre lui. Il portait encore une fois son uniforme et Buck aimait le voir habillé comme ça.

– On a rencontré Buck, s'exclama Christopher comme si ce n'était pas évident.

– Heureuse rencontre, sourit Eddie.

Buck roula le dessin et ramassa ses légumes.

Il se rendit compte qu'il ne l'avait pas vraiment bien regardé la dernière fois. Il était surtout gêné de ce qui s'était passé mais Eddie était beau. Vraiment beau et Buck avait toujours aimé voir des hommes arborant des rides aux coins des yeux. Les rides racontaient une histoire et Buck les trouvait plus vraies que les visages lisses et souvent artificiels.

– Je suis content de te voir Buck. Justement, j'ai quelque chose pour toi.

– Pour moi ? s'enquit-il incertain.

– Oui, tu m'as dit que tu avais conservé une partie des Tamale d'Abuela pour les manger plus tard et je me suis dit que peut-être tu aurais l'utilité de quelques bocaux pour faire des conserves. De légumes par exemple, insista-t-il en lui désignant ceux que lui avait donné M. Martin.

– Oh, rougit-il en baissant les yeux.

Il n'arrivait pas à croire qu'il ait pu être percé à jour si facilement. Il achetait de la compote en bocal environ une fois par mois pour pouvoir récupérer le bocal et en faire des conserves pour les jours plus sombre.

– Peut-être en as-tu l'utilité et...

– Non, ils prennent la poussière. Ma femme disait que rien ne valait le goût des conserves de légumes mis en bocaux lorsqu'ils sont le plus frais.

– Ta femme ?

Il secoua la tête alors que Carla faisait monter Christopher dans la voiture.

– Désolé, souffla-t-il lorsque la porte se fut refermée sur son fils. Ça m'arrive encore parfois. Ma défunte femme, je veux dire. Elle nous a quittés voilà deux ans.

– Je suis navré, murmura-t-il en repensant à sa discussion avec Ann.

À propos, c'est quoi, son histoire ?

À toi de le lui demander, avait répliqué sa voisine.

De toute évidence, Ann savait qu'il était veuf, mais avait gardé cette information pour elle. Bizarre. Eddie ne sembla pas remarquer qu'il était perdu dans ses pensées.

– Merci, dit-il à mi-voix. C'était quelqu'un de formidable. Elle t'aurait plu.

Une expression mélancolique voila son visage.

– Quoi qu'il en soit, ces bocaux sont pour toi. Tu les récupères quand tu veux. Et Abuela a fait des enchiladas que je suis également censé te donner. Elle dit qu'elle te doit beaucoup pour avoir sauvé la vie de son bisnieto.

– Oh mais tu m'as déjà assez remercié, refusa Buck.

Eddie se contenta de sourire et Buck avait envie de céder à son envie de plonger dans ses magnifiques yeux chocolat et chaleureux.

– Je te ramène ? s'enquit-il.

– Je... Ne te sens pas obligé, balbutia Buck.

– C'est loin d'être le cas, lui promit-il en récupérant les légumes et en se dirigeant vers son coffre pour les y déposer.

– Sérieusement Eddie, je peux finir à pied, affirma-t-il alors qui refermait le coffre. Je suis presque arrivé et...

– ... et il commence à pleuvoir. Allez montes, lâcha-t-il en lui ouvrant la portière côté passager.

Buck céda et s'installa sur le siège passager alors que Carla discutait avec Christopher sur la banquette arrière.

Eddie se glissa derrière le volant avec un sourire tendre.

– On y va ? lui demanda-t-il alors qu'une pluie battante s'abattit sur la voiture.