La pluie tombait sans discontinuer, frappant les fenêtres de sa cuisine.

Un peu plus tôt dans l'après-midi, tandis que Buck faisait sa lessive dans l'évier, après avoir épinglé le dessin de Christopher sur le frigo, le plafond du salon s'était mis à goutter. Il avait posé une casserole en-dessous, qu'il avait vidée plusieurs fois. Il avait alors colmaté la fuite comme il le pouvait à l'aide d'un reste de joint qu'il avait utilisé pour ses fenêtres et il espérait que ça tiendrait le temps que M. Lawson fasse les réparations.

S'il les faisait.

Dans la cuisine, il découpa de petits cubes de fromage. Sur une assiette en plastique, il avait disposé des crackers, des rondelles de tomate et de concombre et il avait même décongelés quelques Tamale mais l'agencement ne lui plaisait pas tout à fait.

Rien n'était comme il l'aurait souhaité.

Dans son ancienne maison, Buck possédait un joli plateau de service en argent, des couverts assortis et tout un assortiment de verres à vin. Sa salle à manger était en chêne, avec une baie vitrée, habillée de grands rideaux. Ici, la table avait un pied cassé, les chaises étaient dépareillées, et les vitres nues, sans compter que Ann et lui devraient boire le vin dans des mugs.

Buck avait vécu l'enfer dans son ancienne vie, mais à l'époque il avait pris du plaisir à décorer son intérieur, à en faire un endroit chaleureux et accueillant, mais avec tout ce qui s'y était passé, il le considérait désormais comme une prison.

À travers la fenêtre, il vit la lumière s'éteindre dans la maison d'Ann.

Buck gagna alors la porte d'entrée et l'ouvrit en regardant Ann venir en pataugeant dans les flaques d'eau, un parapluie dans une main et une bouteille de vin dans l'autre. Deux ou trois enjambées plus tard, elle parvint sous l'auvent de la terrasse, son ciré complètement trempé.

– C'est ce qui s'appelle une douche. Un temps à pas mettre un orteil dehors. Et j'ai une piscine dans ma cuisine !

Buck lança un regard derrière lui et à sa réparation de fortune qui pour le moment le gardait au sec.

– Moi, c'est dans le salon. J'ai rafistolé mais pas sûr que ça tienne longtemps.

– Bienvenu à la maison, pas vrai ? plaisanta Ann. Le vin ! ajouta-t-elle en lui tendant la bouteille. Comme promis. Et crois-moi, je vais en avoir besoin !

– Dure journée ? sourit-il.

– Un enfer !

– Entre.

– Je vais laisser mes affaires ici, sinon tu auras une nouvelle piscine dans ton salon, dit Ann en se tortillant pour ôter son imperméable. J'ai fait dix mètres et je suis trempée. C'est dingue ce temps. Il faisait si beau ce matin.

Elle abandonna ses affaires sur le rocking-chair et suivit Buck dans la cuisine.

Ce dernier posa la bouteille sur le plan de travail. Ann s'approcha de la table, Buck sortit d'un tiroir un couteau suisse et prépara le tire-bouchon.

– C'est super ! s'exclama-t-elle en voyant ses amuse-bouche. Je meurs de faim. Je n'ai rien avalé de la journée.

– Sers-toi, je t'en prie, sourit-il. Où en es-tu avec la peinture ?

– Je crois que j'ai fini le salon. Mais bon, ce n'était pas vraiment ma journée.

– Comment ça ?

– Je garde cette histoire pour plus tard. J'ai absolument besoin d'un verre de vin. Et toi ? Ta journée ?

– Rien de spécial. Le travail, le ménage, la lessive et le colmatage d'une fuite.

Ann rit en s'asseyant à la table et prit un cracker.

– En d'autres termes, une journée exaltante.

Buck éclata de rire en commençant à visser le tire-bouchon. Pas question de lui parler d'Eddie et du fait qu'il l'avait raccompagné jusqu'à la maison.

– Exact ! confirma-t-il.

– Tu veux que je m'en charge ? demanda Ann.

– C'est bon, je sais me servir d'un tirebouchon.

– Parfait, répliqua-t-elle dans un sourire narquois. Parce que je suis l'invitée et je ne compte pas mettre la main à la patte.

Buck extirpa le bouchon dans un bruit sec, essayant de faire abstraction du bruit encore trop présent dans ses souvenirs.

– Non, mais plus sérieusement, merci de m'avoir invitée, souffla Ann. Tu ne peux pas savoir combien j'avais besoin de cette soirée.

– Ah oui ?

– Oh aller, sois honnête !

– A quel sujet ? demanda Buck.

– Tu vas vraiment prendre cet air surpris si je te dis que j'avais hâte de venir ? Que je voulais partager un moment convivial avec toi pour faire connaissance ? Nous sommes amis, lui rappela-t-elle.

Elle haussa un sourcil en attendant sa réponse mais Buck garda le silence en se mordillant la lèvre.

– Je t'entends penser, le gronda-t-elle. Alors arrête de te demander si on est réellement amis et si on se connaît vraiment, parce que la réponse est « oui ». Je te considère vraiment comme un ami.

Elle laissa à Buck le temps d'assimiler ses paroles, avant d'ajouter :

– Maintenant, si on trinquait ?

La pluie finit par s'arrêter en début de soirée et Buck ouvrit la fenêtre de la cuisine.

La température avait baissé, et l'air était frais et pur. Ça sentait bon le sol mouillé et Buck aimait cette odeur particulière. On entendait ici ou là l'eau tomber du feuillage des arbres.

Buck se laissa bercer par la fraîcheur de la nuit naissante, le vin et le rire léger d'Ann. Il savoura la moindre bouchée de cracker au formage et le moindre Tamale succulent de l'abuela d'Eddie, en se rappelant combien il avait eu faim quelques mois auparavant, lorsqu'il était arrivé à Los Angeles.

Son esprit vagabonda ici où là.

Il se rappelait Maddie, avant son départ, quand elle s'occupait de lui comme une mère, quand elle préparait le petit déjeuner, qui sentait bon dans toute la maison. Elle l'emmenait se promener en forêt ou crapahuter dans la neige.

Il se souvenait de cette fois où ils avaient fait un bonhomme de neige, avant de se laisser tomber sur le sol et de dessiner des anges dans la neige.

Dans son souvenir, Maddie arborait de longs cheveux bruns et de grands yeux noisette et pétillant. Elle riait souvent et son sourire illuminait son visage. Buck la vénérait complètement.

Maddie était tout pour lui mais elle l'avait abandonné.

Le vin que Ann avait apporté était délicieux et avait un goût de fruits rouges. Buck finit son mug et Ann le resservit.

Buck renfloua l'assiette.

Ils discutèrent cinéma et littérature, et Ann poussa un cri de joie quand Buck déclara que son film préféré était Pretty Woman de Garry Marshall, car c'était également le sien.

Buck se souvenait d'avoir rêvé rencontrer le prince charmant après avoir vu ce film. C'était d'ailleurs comme ça qu'il avait su qu'il préférait les garçons.

Il acheva son second mug et sentit qu'il avait la tête qui tournait légèrement.

Ann posa quelques questions mais resta à des sujets relativement superficiels. Buck était heureux de la présence de sa voisine dans sa vie. Quand il ressentit la chaleur dû à l'alcool, ils sortirent sur la terrasse pour profiter de l'air frais et humide.

Buck se sentait légèrement tanguer et s'agrippa à la balustrade.

Les nuages se dissipaient peu à peu, et bientôt, le ciel se constella d'étoiles. Buck désigna la Grande Ourse et l'étoile Polaire, les seules qu'il connaissait, c'était Maddie qui les lui avaient appris.

Mais Ann commença à en nommer des dizaines d'autres. Buck scruta le ciel, émerveillé par les connaissances de sa voisine, jusqu'à ce qu'il prît conscience des noms qu'elle énumérait :

– Celle-ci s'appelle Fred Pierrafeu, et par là, juste au-dessus de ce pin, tu peux discerner Bugs Bunny.

Quand il eut enfin compris que Ann ne s'y connaissait pas plus que lui en astronomie, il se mit à pouffer de rire comme un gamin.

De retour dans la cuisine, Buck versa le reste du vin dans les mugs et en but une gorgée. L'alcool lui chauffait le gosier et lui tournait un peu la tête. Le jeune homme se sentait heureux, en sécurité, et se disait qu'il passait une excellente soirée.

Il avait une amie, une véritable amie, quelqu'un avec qui il plaisantait et faisait des blagues sur les étoiles, tant et si bien qu'il ne savait pas s'il devait en rire ou en pleurer tellement cela faisait longtemps qu'il n'avait pas connu de plaisirs aussi simples et naturels.

Tellement de temps qu'il n'avait pas eu de véritables amis.

– Tout va bien ? s'enquit Ann.

– Super, répondit Buck. Je me disais justement que j'étais content que tu sois venue.

Ann l'observa en plissant les yeux.

– Je crois que tu es ivre, mon grand.

– Je crois que tu as raison, admit Buck.

– Et tu veux faire quoi ? Puisque t'es visiblement éméché et prêt à faire la fête.

– Je ne vois pas où tu veux en venir.

– Tu souhaites faire un truc particulier ? On s'en va en ville, histoire de trouver un endroit sympa ?

– Non.

– Tu n'as pas envie de faire des rencontres ?

– Je suis mieux tout seul.

Du doigt, Ann effleura le bord de son mug et reprit :

– Crois-moi, personne n'est mieux tout seul.

– Moi si.

Ann réfléchit à la réponse de Buck, avant de se pencher vers lui.

– Donc, tu es en train de me dire que tu préférerais te retrouver sur une île déserte, tout seul, pour le restant de tes jours ? C'est impossible, Buck. Sois honnête.

Buck battit des paupières en essayant de la regarder en face.

– Qu'est-ce qui te fait dire que je ne le suis pas ?

– Parce que tout le monde ment. Ça fait partie de la vie en société. Ce n'est pas un reproche, c'est même une nécessité. Personne ne voudrait vivre dans une société où règne la franchise la plus totale. Tu imagines les conversations ? Quelqu'un dirait : « Tu es petit et laid. » Et l'autre répondrait : « Je sais. Mais toi, tu sens mauvais de la bouche. » Ça serait invivable au quotidien. Alors, les gens mentent tout le temps par omission. Ils te racontent une partie de l'histoire... mais j'ai appris que ce qu'ils omettent de préciser est souvent le plus important. Les gens dissimulent la vérité, parce qu'ils ont peur.

Les paroles d'Ann touchaient le point faible de Buck. Soudain, l'air parut lui manquer. Qu'est-ce qu'elle savait sur lui ?

– Tu es en train de parler de moi ? s'étrangla-t-il.

– Je ne sais pas. C'est le cas ?

Buck se sentit blêmir, mais avant qu'il puisse réagir, Ann lui sourit.

– En fait, je parlais de moi. Je t'ai dit que ma journée avait été dure ? Eh bien, je ne t'ai dit que la moitié de la vérité. C'est juste que c'est difficile quand les gens que je suis me cache des choses. C'est vrai... comment puis-je censée les aider s'ils me cachent une partie de la vérité ?

Buck éprouvait une sensation d'oppression dans la poitrine.

– Peut-être qu'ils veulent t'en parler, murmura-t-il. Mais qu'ils savent que tu ne pourras rien faire pour les sortir de là.

– On peut toujours faire quelque chose, tacla-t-elle.

Buck sentait les larmes lui monter aux yeux et il pouvait à peine les retenir en papillonnant des paupières.

Il avait la bouche sèche aux souvenirs qui revenaient en force en lui.

– Non, on ne peut pas toujours..., chuchota-t-il.