Buck se tourna vers la fenêtre.

Il laissa son esprit se perdre dans la nuit noire. Il sentait son nez se boucher et une immense boule obstruer sa gorge. Il reprit sa respiration espérant faire refluer les sanglots alors que son esprit ne semblait plus être rattaché à son corps, comme s'il était perdu à des années-lumière de chez lui.

– J'avais un ami avant, souffla-t-il. Il était marié avec un homme horrible et il ne pouvait en parler à personne. Il se sentait si seul, abandonné. Son mari le battait et, après la première fois, il l'avait menacé de le quitter si ça se reproduisait, rien qu'une fois. Son mari lui avait juré de ne plus lever la main sur lui et mon ami l'a cru. Mais ça n'a fait qu'empirer, comme quand le dîner était froid, ou lorsqu'il lui a raconté être passée chez un voisin. C'était juste pour bavarder, mais ce soir-là, son mari l'a violemment poussée contre la baie vitrée.

Buck continuait de fixer les étoiles. Elles semblaient si sereines comme si rien ne pouvait vraiment les atteindre, ce qui était le cas quand on y réfléchissait.

– Mon ami s'excusait pour tout et le soir dans sa salle de bain, il fondait en larmes, à cause des bleus qu'il lui laissait sur les bras, les jambes ou le dos. Son mari disait toujours, qu'il avait honte de ses actes, mais il ajoutait que mon ami l'avait bien mérité. Qu'avec un peu de prudence ça ne lui serait pas arrivé. Que si, il avait fait attention, si, il n'était pas aussi stupide, il n'aurait jamais perdu son sang-froid. Mon ami a essayé de changer. Il a fait des tas d'efforts pour tenter d'être un meilleur époux, selon les critères de son mari, et de faire tout ce qu'il souhaitait, mais ça n'était jamais assez.

Buck ne pouvait plus retenir ses larmes, qui coulaient lentement sur ses joues. Ann le regardait sans faire le moindre geste.

– Et il l'aimait ! Au tout début, il avait été tellement adorable avec lui. Grâce à lui, il s'était senti en sécurité, enfin aimé. La nuit de leur rencontre, il marchait dans la rue, et il était intervenu alors que deux hommes s'en prenait à une jeune femme. Il l'avait aidé à fuir mais ils s'étaient retournés contre lui. Il était jeune et frêle, encore un adolescent et les types étaient bien trop forts... Si son futur mari n'avait pas surgi et frappé l'un des deux agresseurs à la nuque, en l'envoyant à terre, il ignorait dans quel état il en serait ressorti. Il avait ensuite empoigné l'autre gars en le projetant contre le mur, et c'était fini. Puis, il avait réconforté mon ami et l'avait raccompagné chez lui. Le lendemain, il l'avait emmené boire un café. Il était gentil et le traitait comme un prince... Il lui a donné un toit et beaucoup de tendresse. Au tout début, il n'y avait pas d'amour romantique entre eux, ils étaient comme des frères mais ils sont tombés amoureux l'un de l'autre et tout était parfait... jusqu'à la lune de miel.

Buck savait qu'il n'aurait pas dû raconter tout cela à Ann, mais il ne pouvait pas s'arrêter.

– Mon ami a tenté de s'enfuir à deux reprises, poursuivit-il en essuyant ses larmes. La première fois, il est revenu de lui-même parce qu'il n'avait nulle part où aller. La deuxième, il s'est échappé et a cru être enfin libre. Il a cru qu'il pourrait refaire sa vie. Il avait un ami qui l'hébergeait. Un homme doux et gentil qui l'avait encouragé à aller de l'avant. Mais son mari l'a traqué, il l'a retrouvé, il a blessé son ami le laissant agoniser dans son appartement et il l'a ramené à la maison. Ensuite, il l'a battu et lui a mis un pistolet sur la tempe en le menaçant de le tuer, si par malheur il s'enfuyait de nouveau. Il tuerait aussi tout homme auquel il s'attacherait. Et mon ami était terrorisé parce que son mari était fou, qu'il avait tué un homme innocent et qu'il allait recommencer. Et il se sentait tellement coupable, tellement pris au piège dans leur maison bourgeoise, rien de plus qu'une vulgaire cage dorée. Il ne lui donnait jamais d'argent, ne le laissait jamais sortir. Son mari prenait l'habitude de rôder devant la maison en voiture, quand il était censé travailler, histoire de s'assurer qu'il était bien là. Il examinait ses relevés téléphoniques et l'appelait tout le temps. Il lui a interdit de passer le permis de conduire. Une fois, mon ami s'est réveillé en pleine nuit et l'a trouvé debout près du lit, en train de le regarder fixement. Il avait bu et tenait le pistolet, si bien qu'il était trop effrayé pour lui dire autre chose que de venir se coucher. Mais mon ami savait que si, il restait auprès de lui, son mari finirait un jour ou l'autre par le tuer.

Buck s'essuya de nouveau les yeux. Il respirait avec peine, mais les mots lui venaient encore et encore.

– Mon ami a commencé à lui voler de l'argent dans son portefeuille. Jamais plus d'un dollar ou deux, sinon il s'en serait aperçu. Généralement, il gardait son portefeuille sous clé chaque soir, mais parfois il oubliait. Il a mis un temps fou à rassembler suffisamment de liquide pour s'enfuir. Parce qu'il n'avait pas d'autre choix. S'enfuir. Il devait aller quelque part où il ne le chercherait pas, sachant qu'il ne renoncerait jamais à le traquer. Il ne pouvait se confier à personne, parce qu'il n'avait plus de famille et savait que la police ne ferait rien. Si son mari avait le moindre soupçon, il le tuerait. Alors il l'a volé, a économisé, récupéré des pièces tombées sous les coussins du canapé, dans le lave-linge. Il cachait l'argent dans un sac en plastique, qu'il glissait ensuite sous un pot de fleurs. Mon ami savait qu'il le rattraperait, il a donc mis longtemps à récolter tout l'argent nécessaire pour s'enfuir assez loin, pour qu'il ne le retrouve jamais et qu'il puisse prendre un nouveau départ.

Buck ne s'en était pas rendu compte sur le moment, mais il réalisa que Ann lui avait pris la main et qu'il semblait avoir regagner son corps. Il sentait la saveur salée de ses larmes sur ses lèvres et avait l'impression de se vider de son âme. Il aurait voulu sombrer dans un profond sommeil.

Dans le silence qui avait envahi la pièce, Ann ne le quittait plus des yeux.

– Ton ami a fait preuve d'un énorme courage, dit-elle paisiblement.

– Non, protesta Buck. Mon ami est perpétuellement effrayé.

– C'est ça, le courage. Si, il n'avait pas eu peur, il n'aurait pas eu besoin d'autant de courage. J'admire ce qu'il a fait, ajouta Ann en lui pressant affectueusement la main. Je pense que ton ami me plairait. Je suis contente que tu m'aies parlé de lui.

Buck détourna le regard.

Il se sentait épuisé par tout ça, par sa propre vie. Il y avait pensé, en finir, laisser ce salaud le retrouver mort dans leur salle de bain. Mais il avait tellement peur de se rater, qu'il comprenne et il savait que la punition serait effroyable.

C'était bien la seule raison pour laquelle il n'avait pas sauté le pas.

– Je n'aurais sans doute jamais dû te raconter tout ça, admit-il en essuyant les larmes qui coulaient toujours sur ses joues.

– À ta place, je ne m'en ferais pas. Tu auras tôt fait d'apprendre qu'en ce qui concerne les secrets, je suis une tombe. Surtout quand il s'agit de gens que je ne connais pas. Ok ?

Buck hocha la tête.

– Ok.

Ann resta encore une heure avec Buck, mais orienta la conversation vers des sujets moins délicats. Buck parla de son travail au restaurant Chez Martin et de certains clients qui commençait à le reconnaître et le félicitait pour sa cuisine. Ann lui demanda comment retirer la peinture qui s'était logée sous ses ongles.

Les effets de l'alcool s'atténuant, le léger vertige qu'avait éprouvé Buck cédait la place à un sentiment de fatigue. Ann aussi se mit à bâiller, et ils finirent par se lever.

Ann aida Buck à nettoyer, bien qu'il n'y eût pas grand-chose à faire, hormis laver les mugs, et Buck la raccompagna à la porte.

Comme Ann sortait sous la véranda, elle marqua un temps d'arrêt.

– Je crois qu'on a eu de la visite.

– De quoi tu parles ? s'enquit Buck.

– Il y a un vélo posé contre ton arbre.

Buck la suivit à l'extérieur.

Au-delà la lumière jaune de la terrasse, le monde était plongé dans le noir et l'on distinguait au loin la silhouette dentelée des arbres.

Buck plissa les yeux et constata que Ann disait vrai.

– À qui est ce vélo ? demanda-t-il.

– Je n'en sais rien.

– Tu as entendu quelqu'un venir ?

– Non. Mais je pense que quelqu'un l'a laissé pour toi. Tu vois ? dit-elle en pointant l'index. Ce n'est pas un ruban noué sur le guidon ?

Buck aperçut effectivement le ruban.

Un vélo d'homme, avec deux sacoches en cuir de part et d'autre de la roue arrière. Une chaîne entourait la selle avec la clé dans le cadenas.

– Qui pourrait bien m'apporter un vélo ?

– Pourquoi me le demander ? Je n'en sais pas plus que toi.

Les deux jeunes gens descendirent de la véranda.

Si la plupart des flaques d'eau avaient disparu, l'herbe demeurait humide et Buck mouilla le bout de ses chaussures en la foulant. Il effleura le vélo, puis le ruban en le caressant entre ses doigts comme pour en sentir la douceur.

On avait glissé une carte au-dessous et Buck s'en empara.

– Ça vient d'Eddie, annonça-t-il, perplexe.

– Eddie le pompier sexy, ou un autre Eddie ?

– Le pompier, répondit-il en gardant pour lui le reste de la description.

– Et qu'y a-t-il d'écrit ?

Buck secoua la tête, sans trop comprendre, avant de lui montrer la carte : « J'ai pensé que ça pourrait te servir. »

Ann tapota la carte.

– J'imagine que ça veut dire qu'il s'intéresse à toi, comme toi à lui.

– Mais ce type ne m'intéresse pas !

– Bien sûr que non, répliqua Ann en lui faisant un clin d'œil. Pourquoi tu t'intéresserais à lui, franchement ?