Eddie était en train de finir la vaisselle du petit déjeuner, quand il vit Buck arriver.

Il avait deviné qu'il viendrait lui parler du vélo dès la première heure. Après avoir posé la vaisselle dans l'évier, il rajusta sa chemise et se passa une main dans les cheveux.

Christopher attendait le jeune homme depuis le matin et se tenait déjà devant la porte, avant même que Buck ait eu le temps de monter les marches du porche.

- Salut, Buck ! s'exclama-t-il tout sourire. T'as eu le vélo ?

- Oui. Merci. C'est pour ça que je suis venu.

- On a travaillé dur pour te le préparer.

- Vous avez fait du bon boulot, le complimenta-t-il. Ton père est là ?

- Oui... A l'intérieur, dit-il. Il arrive.

Eddie rencontra le regard de Buck comme il se détournait de Christopher.

- Salut, Buck.

Lorsqu'ils furent l'un devant l'autre, il croisa les bras.

- Je peux te parler deux minutes, à l'extérieur ?

Il sentait la froideur dans sa voix et savait qu'il se contrôlait pour ne pas montrer sa colère en présence de Christopher.

- Bien sûr, dit-il en lui montrant la porte.

Il le suivit dehors et se surprit à admirer les muscles qui se dessinaient sous ses vêtements, comme il s'approchait du vélo.

Buck s'arrêta et se tourna vers lui.

- Je peux te demander ce que tu fais au juste ? dit-il en tapotant la selle.

- Il te plaît ?

- Pourquoi me l'as-tu acheté ?

- Je ne l'ai pas acheté, le contredit-il.

Il battit des paupières, surpris.

- Mais, le petit mot...

Il haussa les épaules.

- Ce vélo prenait la poussière depuis deux ans au garage. Crois-moi, je n'ai pas les moyens de t'en acheter un.

Les yeux de Buck lançaient des éclairs.

- Là n'est pas la question ! s'exclama-t-il. Tu n'arrêtes pas de me faire des cadeaux et ça doit cesser. Je ne veux rien de toi. Je n'ai pas besoin de bocaux, de nourriture ou d'une bouteille de lait. Encore moins d'un vélo !

- Alors, donne-le à quelqu'un, répliqua-t-il dans un haussement d'épaules pour cacher sa déception face au rejet. Parce que je n'en veux pas non plus.

Il se tut et il l'observa tandis qu'il passait de la confusion à la contrariété.

Puis, il finit par secouer la tête, l'air dépité, et tourna les talons. Buck n'avait pas fait un pas qu'il s'éclaircissait la voix et lui lâchait :

- Avant de t'en aller, peux-tu au moins avoir la gentillesse d'écouter mon explication ?

Il lui décocha un regard mauvais par-dessus son épaule.

- Ça n'a aucune importance.

- Peut-être pas pour toi, mais pour moi, oui.

Buck soutint son regard, hésitant, puis finit par baisser les yeux. Comme il soupirait, il l'invita à s'asseoir sur les marches du porche.

Buck hésita avant de s'y installer, et Eddie joignit les mains sur ses genoux.

- Je ne mentais pas en disant que le vélo prenait la poussière depuis deux ans. Il était à moi, précisa-t-il. Avec ma femme, on avait pris l'habitude de faire de longues balades, juste tous les deux, en couple. Puis, elle est tombée malade, un cancer. Et nous avons arrêté les balades. Un matin, elle a voulu en faire, une dernière fois mais j'avais pris un quart de travail et elle est partie... seule. Elle a été renversée par une voiture ce jour-là. C'est mon unité qui a été appelé sur les lieux. Elle est morte dans mes bras. Je n'arrête pas de me dire que si j'avais été là, elle serait restée un peu plus longtemps avec nous. Depuis ce jour-là, ça m'est impossible de refaire du vélo, sans penser à ce jour où j'ai foiré.

Il se redressa et essuya ses paumes sur son pantalon.

- Je sais que j'aurais dû m'en débarrasser, mais je ne pouvais pas me résoudre à le donner à quelqu'un qui s'en serait servi une fois ou deux, avant de le laisser de côté. Il y a trop de souvenirs rattacher à ce vélo. Alors, je voulais l'offrir à quelqu'un qui l'apprécierait, qui en aurait l'utilité. C'est ce qu'elle aurait souhaité. Si tu l'avais connue, tu comprendrais, et tu me ferais une grande faveur.

Lorsqu'il reprit la parole, Buck s'exprima d'une voix éteinte.

- Je ne peux pas prendre ton vélo, Eddie.

- Alors, tu n'en veux toujours pas ?

Comme il acquiesça, il se pencha en avant, en posant les coudes sur ses genoux.

- Tous les deux, on se ressemble bien plus que tu ne peux l'imaginer. À ta place, j'aurais réagi pareil. Tu ne veux pas te sentir redevable envers qui que ce soit. Histoire de te prouver que tu es capable de te débrouiller tout seul, n'est-ce pas ?

Il ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son ne s'en échappa. Eddie enchaîna :

- À la mort de ma femme, j'étais dans le même état d'esprit. Pendant longtemps. Mes amis, ma famille de pompier, passaient me voir et la plupart me disaient de les appeler si j'avais besoin de quelque chose. Ils savaient que je n'avais pas beaucoup de famille ici et ils croyaient bien faire, mais je n'ai jamais appelé quiconque car il se trouve que ce n'est pas dans ma nature. Même si je l'avais souhaité, je n'aurais pas su formuler ma demande, et le plus souvent, j'ignorais même ce que je voulais. Je savais en revanche que j'étais au bout du rouleau et qu'à force de tirer sur la corde, celle-ci finirait par se rompre. Tout d'un coup, je devais m'occuper de mon fils handicapé et de mes quarts. Et puis voilà qu'un jour Karen, la femme de ma collègue Hen, est arrivée avec Carla dans son sillage.

Il se tourna vers Buck.

- La femme que tu as rencontrée hier, lui rappela-t-il. Elle s'occupe de Chris quand je travaille mais aussi quand j'ai besoin de souffler. Elle est un vrai soutien pour moi. Et Chris l'adore.

- Elle a l'air vraiment gentille.

- Elle l'est. Bref, elle a débarqué, a posé ses affaires et m'a mis dehors de chez moi pendant qu'elle faisait connaissance avec Chris. Karen m'a dit que j'avais besoin de respirer et que si je ne prenais pas un peu de temps pour moi, je filai tout droit vers la dépression nerveuse.

Il se pinça le nez, comme pour retenir ses larmes au souvenir de cette période difficile.

- Au début, ça m'a perturbé. C'était mon fils, après tout, pas vrai ? Et quel genre de père j'étais pour laisser croire aux gens que je ne pouvais pas assumer mon rôle ? Eh bien, contrairement aux autres, Karen ne m'a pas demandé mon avis. Elle savait ce que je traversais, donc elle a pris les devants et agi selon ce qui lui paraissait juste. Si bien que je me suis retrouvé en train de rouler vers la plage avant d'avoir eu le temps de dire « ouf ». Je crois que j'y ai passé des heures à pleurer. Je me l'étais interdit parce que ma pseudo éducation à la con était basée sur le fait qu'un homme ne doit pas pleurer. Mais ça m'a fait du bien. Comme si un poids énorme s'envolait de mes épaules. J'ai lentement repris pied.

Il s'interrompit, sentant qu'il l'observait.

- Je me demande pourquoi tu me racontes tout ça, chuchota Buck.

Il le regarda droit dans les yeux.

- Toi et moi savons que si je t'avais proposé le vélo, tu l'aurais refusé. Alors, comme Carla et Karen l'ont fait avec moi, j'ai simplement pris les devants parce que c'était la meilleure façon d'agir. Et j'ai aussi découvert que ça ne faisait pas de mal d'accepter, de temps en temps, l'aide des autres.

Il désigna le vélo d'un mouvement de tête.

- Prends-le. Je n'en ai pas l'utilité, et admets quand même que ça faciliterait tes déplacements.

Il fallut encore quelques secondes pour que Buck se décrispe et se tourne vers lui, un sourire taquin aux lèvres et des larmes au coin des yeux.

- Tu as répété tout ce discours ?

- Bien sûr ! répliqua-t-il en adoptant un air faussement penaud. Tu vas le prendre, alors ?

Il hésita.

- C'est vrai qu'un vélo, ça peut être sympa, admit-il enfin. Merci.

Ils se turent ensuite un moment.

Tout en l'observant de profil, Eddie fut de nouveau frappé par sa beauté, même s'il avait l'impression qu'il devait se trouver quelconque.

Ce qui ne le rendait que plus attirant.

- Ne me remercie pas, ça me fait plaisir, dit-il.

- Mais plus de cadeaux, lâcha-t-il en le pointant du doigt. Ok ? Tu en as déjà trop fait pour moi.

- Pas de problème. Au fait, il est maniable ? Avec les sacoches, ce n'est pas gênant pour rouler ?

- Impeccable. Pourquoi ?

- Parce que Chris m'a aidé à les fixer hier. Histoire de l'occuper pendant l'orage, tu vois ? C'est Chris qui en a eu l'idée, pour tes courses. Saches aussi qu'il voulait y coller des stickers superman, mais j'ai mis mon véto.

- Oh ! Ça ne m'aurait pas dérangé !

Il éclata de rire.

- Je le lui dirai alors !

- T'es un bon père, tu sais.

- Merci.

- C'est sincère. Et je devine que ça n'a pas été facile pour toi.

- C'est le truc avec la vie. La plupart du temps, ce n'est pas facile du tout. On doit tâcher d'en tirer le meilleur. Tu vois ce que je veux dire ?

- Mouais... Tout à fait.

La porte de la maison s'ouvrit et, en se tournant, Eddie vit que son fils semblait hésiter. Chris ressemblait de plus en plus à sa mère. Il avait les cheveux en bataille et Eddie savait à quel point s'était difficile de démêler ses boucles sauvages.

- Viens, l'invita-t-il.

Chris se gratta la tête et s'avança vers eux à son rythme, en faisant un signe à Buck.

- Est-ce qu'on va toujours au barbecue ?

- C'est toujours prévu, confirma-t-il.

- Ok. Alors ce vélo, il te plait ?

- Il me plait, confirma Buck. Merci.

- Il a fallu que j'aide papa à le réparer, précisa-t-il. Il n'est pas très doué avec les outils.

Buck regarda Eddie avec un sourire en coin moqueur.

- Ça, il ne me l'a pas dit.

- Ce n'est pas grave. Moi, je savais comment faire. Sauf qu'il a dû m'aider pour la chambre à air.

Buck pouffa et Chris planta son regard dans le sien.

- Tu viens avec nous au barbecue ?

Buck se redressa.

- Je... Je ne pense pas.

- Pourquoi ?

- Buck doit sans doute aller travailler, intervint Eddie.

- En fait, non, dit Buck. Mais j'ai deux ou trois choses à faire à la maison.

- Mais, faut que tu viennes ! s'écria Christopher. C'est super, il y a toute l'équipe de papa ! Et ils sont comme... la famille et comme ça tu ne seras pas tout seul aujourd'hui.

- C'est un barbecue en famille, insista Buck. Je ne veux pas gêner.

- Mais tu ne gênes pas. Tout le monde veut te rencontrer et je serais là pour te protéger si tu as peur. S'il te plaît ! supplia son fils de son air de chiot le plus convaincant.

Eddie ne disait rien, soucieux de ne pas lui forcer la main. Il supposait que Buck dirait non, mais il le surprit en hochant à peine la tête.

- Ok, accepta-t-il d'une voix douce.