Les enfants souhaitaient faire du bodyboard.
Malgré les supplications de Christopher, Buck refusa catégoriquement de se baigner. Il ne pouvait tout simplement pas se déshabiller devant tant d'inconnus, devant Eddie. Celui-ci dû sentir son désarroi et se leva de son transat, en retirant son t-shirt.
– Allez on y va, lâcha-t-il en se dirigeant vers les vagues, suivi par les enfants qui criaient de joie.
Buck dû se souvenir de fermer la bouche et d'éviter de baver sur le corps d'athlète qu'arborait Eddie. Des kilomètres de peau bronzé, des muscles saillants et des putains de tatouages.
Buck aussi avait des tatouages et des beaux mais ce qu'ils cachaient était encore un sujet tabou pour lui.
Pourtant, c'était lui qui avait demandé à les faire. Les cicatrices sur son corps le rendait malade. Son mari, d'abord réticent, avait fini par céder et ensuite il l'emmenait lui-même recouvrir les nouvelles cicatrices qu'il lui faisait.
Buck savait qu'il espérait à chaque fois qu'il accepterait de se faire tatouer son prénom mais il n'avait jamais cédé à ce désir, ce qui lui avait valu plusieurs corrections bien senties mais l'idée d'être marqué définitivement comme lui appartenant, c'était trop difficile à imaginer.
– Oh mais quel allumeur ! s'offusqua Chimney.
– Il sait parfaitement ce qu'il fait, c'est sûr, affirma Hen d'un air entendu.
– Ça suffit tous les deux, les prévint soudain Athena en les gratifiant d'un regard noir, ce qui suffit à les faire taire.
Buck reporta son attention sur Eddie et les enfants et il passa un long moment à les regarder, tandis qu'Eddie les aidaient à surfer dans les rouleaux, en les plaçant à tour de rôle dans la bonne position pour attraper la vague.
Les gamins hurlaient de joie et passaient manifestement un excellent moment. Il s'émerveilla devant la capacité d'Eddie à éviter de privilégier son fils dans l'attention qu'il leur donnait à tous. Il s'en occupait comme s'ils étaient tous les trois les siens, avec une tendresse et une patience que Buck n'aurait pas soupçonnée.
À mesure que l'après-midi s'écoulait et que les nuages allumaient leur défilé dans le ciel, il ne put s'empêcher de sourire à l'idée que c'était la première fois depuis des années qu'il se sentait complètement détendu, tout en se disant qu'il s'amusait autant que les enfants.
– Et sinon, Buck ? demanda soudain Karen. Qu'est-ce que tu fais dans la vie ?
– Oh, je... Je suis cuisinier, dans un restau, ajouta-t-il en jetant un œil à Chimney. Sur le front de mer, plus loin sur la jetée.
– Ah oui ? demanda celui-ci. Lequel ? Je connais peut-être.
– Chez Martin, annonça-t-il.
Chimney ouvrit la bouche et la referma plusieurs fois comme un poisson hors de l'eau. Buck réprima un sourire lorsqu'il se souvint de ce que lui avait dit Eddie à propos de son envie de venir goûter sa cuisine.
– Est-ce que Eddie t'a dit qu'on a essayé plusieurs fois de venir déjeuner au sortant d'une garde, sans succès ? se plaignit-il. Hey mec, vous êtes toujours complet.
– Oui, je sais, grimaça-t-il. Mon patron dit que c'est la première année que ça ne désemplit pas comme ça. Il est même obligé de refuser du monde.
– Tu y travailles depuis longtemps ? demanda Karen.
– Depuis mars, admit-il en gigotant sur sa chaise mal à l'aise d'être le centre de l'attention. Et vous qu'est-ce que vous faites ? Je veux dire que Eddie m'a dit que vous étiez tous plus ou moins des premiers intervenants.
– Eux tous oui, affirma Karen. Mais pas moi.
– Karen est spécialiste en fusée, annonça fièrement Hen.
– Wow, s'exclama-t-il surpris. Carrément ?
– Ouais, rit-elle.
– Eh bah ça c'est... inattendu. Je veux dire, tu fais un métier qui est le rêve de millions d'enfants, tu sais ?
– Je sais, s'amusa-t-elle. C'était ton cas ?
– Oh non, moi je voulais être cascadeur en fait ou MacGyver, mais je crois que je n'ai pas vraiment les épaules.
– Je t'aurais trouvé crédible, lui sourit-elle.
– Merci mais je crois que je voulais seulement faire quelque chose qui compte, aider les gens, comme un super héros, tu vois ? C'est ridicule, je sais, admit-il en baissant les yeux.
– Pas du tout, le rassura-t-elle. Quand on regarde bien, on a passé l'après-midi entouré de super héros. Alors, je te comprends.
– Vous êtes tous si gentil, souffla-t-il malgré lui.
– Est-ce un reproche ? se moqua-t-elle.
– Non, je... Je n'ai pas l'habitude, c'est tout.
– Alors, il va te falloir prendre de nouvelles habitudes.
– J'en ai bien l'impression, admit-il. Et donc vous êtes tous dans la même équipe de pompiers. Et toi Athena ? Qu'est-ce que tu fais ?
– Oh mais Athena est aussi un premier intervenant et une très éminente représentante du LAPD, affirma fièrement Bobby en la serrant contre lui.
Buck sentit une sueur froide lui parcourir l'échine dorsale.
Athena était de la police.
La police qu'il s'efforçait d'éviter.
Il ne pouvait pas être proche d'un de ses membres, sans se mettre en danger mais il ne pouvait pas fuir sans explications. C'était dans l'ADN d'Athena de chercher à comprendre.
Il perdrait à coup sûr.
Heureusement, il parvint à garder un sourire de façade, celui qu'il avait mis des années à confectionner. Celui qui disait en toutes circonstances : « Je vais bien et je suis heureux. Faites comme si les bleus sur mon visage n'existaient pas ! »
– C'est... très impressionnant, déglutit-il.
La tension fut tout à coup perceptible et le regard qu'Athena échangea avec Bobby ne lui passa pas inaperçu et Buck se ferma.
– Est-ce que ça va, Buck ? demanda Karen.
– Oui, je... Je vais bien.
Eddie revint avec les enfants et Buck se leva d'un bond pas encore certain de ce qu'il devait faire mais l'angoisse roulait sous sa peau et il serra les poings pour empêcher ses mains de trembler.
– Et si on faisait les s'mores maintenant ? s'exclama Bobby. Viens Buck, je vais t'apprendre.
Eddie le questionna du regard et Buck suivit Bobby sans un mot.
Il entendit dans son dos, la voix sourde du mexicain leur demander à tous ce qu'ils lui avaient dit pour le mettre dans cet état et Buck s'en voulait de les laisser dans cette situation mais il était au bord d'une attaque de panique et il devait se calmer, avant de pouvoir faire quoi que ce soit.
– Essaie de respirer Buck, lui intima Bobby. Essaie juste de penser à ta respiration et la crise passera. Je suis juste là, si tu as besoin d'aide mais j'ai le sentiment que tu sais gérer ça.
– Ouais, souffla-t-il.
Il ferma les yeux et inspira profondément, retenant sa respiration quelques secondes avant d'expirer lentement.
Lorsqu'il se fut calmé, la voix de Bobby lui parvint.
– ... que la guimauve est grillée sur l'extérieur et fondante à l'intérieur, on la retire du feu, lâcha-t-il et Buck ouvrit les yeux. On la pose sur le chocolat qui repose sur le biscuit et on dépose un second biscuit par-dessus. Et on appuie en peu pour retirer la brochette et c'est prêt.
Bobby le lui tendit et Buck le remercie pour sa patience.
Bobby était gentil et bienveillant. Ils l'étaient tous et il espérait qu'il n'avait pas tout gâcher. Pour une fois qu'il tombait sur des gens bien, ça serait dommage. Buck dégusta le s'more pendant que Bobby faisait griller d'autres marshmallows.
– À une époque, je voulais devenir pompier, affirma-t-il surprenant le capitaine d'Eddie. J'avais même commencé l'entrainement.
– Pourquoi ne pas être aller au bout ?
Parce que je devais donner mon identité pour passer la certification, pensa-t-il.
– Parce que je ne suis pas sûr d'être fait pour ça.
– D'après ce que m'a dit Eddie sur le jour où tu as sauvé Christopher, tu en ferais un excellent.
– Peut-être, admit-il.
– Si un jour tu décides de passer la certification, nous t'aiderons tous et une place t'attendra à la 118.
– Merci, articula-t-il.
– À ton service, gamin. Je vais finir ici, tu devrais aller parler un peu avec Eddie, avant qu'il n'étripe quelqu'un.
– Je suis désolé pour... ça.
– Tu as paniqué pour une raison que je n'explique pas complètement mais je suis sûr que quand tu seras prêt, tu nous le diras.
Buck se contenta d'acquiescer.
Il quitta Bobby alors qu'Eddie venait à sa rencontre. Il croisa son regard inquiet et le laissa venir à ses côtés.
– On peut marcher, proposa-t-il.
– Bien sûr, lâcha-t-il. Qu'est-ce qui s'est passé ?
– Je... Je crois que j'ai fait une attaque de panique.
– Quoi ? Mais pourquoi ? Ça avait l'air d'aller quand je suis parti jouer avec les enfants.
– Je... J'ai un passé Eddie... Il est difficile et parfois certaines circonstances, certains mots me déclenchent. Ton capitaine m'a éloigné pour que je me calme. Je gère bien les crises, j'ai juste besoin de temps pour reprendre le contrôle de moi.
– D'accord, souffla-t-il. Est-ce que... Aucune obligation, mais est-ce que tu veux en parler ? De ce qui t'a déclenché ?
Buck secoua la tête.
Il était encore partagé. Il avait ressenti une vraie connexion avec Athena mais elle se révélait être un officier de police et finalement il n'était rien d'autre qu'une vague connaissance de l'un des siens. Il ne pouvait pas se permettre qu'elle connaisse son identité, qu'elle le remette sur sa trace, même inconsciemment.
– On n'est pas obligés d'en parler, lui répéta-t-il. Mais si tu en as besoin à un moment, je suis là. Ok ?
Il hocha vaguement la tête, et bien qu'Eddie en attendît surement davantage, il ne dit rien de plus.
– Ça va toujours se passer comme ça entre nous ? reprit-il.
– Comment ça ?
– J'ai tout à coup l'impression de marcher sur des œufs avec toi, mais j'ignore pour quelle raison et c'est perturbant.
– Je voudrais pouvoir te le dire, t'expliquer, mais je ne peux pas, répondit-il d'une voix presque inaudible dans le bruit du ressac.
– Je comprends.
– Je suis désolé d'avoir gâcher l'ambiance.
– Tu n'as rien gâché du tout, lui sourit-il. Et c'est déjà oublié. Buck ? ajouta-t-il en le forçant à s'arrêter pour lui faire face. J'aimerais effacer cette douleur que je lis dans tes jolis yeux, cette peur qui les ternis mais je ne sais pas comment faire. J'ai seulement envie que tu te sentes bien ici, en sécurité, avec moi, avec nous.
Il y avait tellement d'intensité dans son regard, tellement de tendresse que Buck sentit comme une bouffée d'espoir s'emparer de lui. Eddie leva doucement la main pour dégager l'une de ses boucles de son front et il caressa sa tâche de naissance.
– Allez viens, lui sourit-il en lui tendant la main.
Buck répondit à son sourire et posa sa main dans la sienne, laissant Eddie emprisonner ses doigts entre les siens, pour revenir vers ses amis qui mangeaient les s'mores en riant.
– Hey, Buck, l'interpela Chimney. On t'en a laissé un peu. En tant que chef, comment tu t'y prendrais pour les rendre meilleurs ?
Buck fut surpris de la question.
Il s'attendait à être assaillit par d'autres questions, plus personnelles, mais ils semblaient tous être passé sur l'incident avec facilité. Il répondit maladroitement à la question et conseilla l'ajout de cannelle tout en signifiant à Bobby qu'ils étaient déjà très bon comme ça mais Bobby nota pour la prochaine fois d'essayer ce conseil.
En partant, il eut le droit à bien plus de câlins qu'à son arrivée, surtout des enfants. Hen et Karen décrétèrent qu'il allait devoir diner un soir avec elles. Chimney avait hâte de pouvoir lui présenter sa petite amie. Bobby lui proposa de venir de temps en temps à la caserne pour confectionner un diner à quatre mains.
Athena le prit dans ses bras plus longtemps qu'à son arrivée.
– Un jour, bébé, souffla-t-elle dans son oreille. Tu devras me dire en quoi je t'ai déclenché pour que jamais ça ne se reproduise.
Il se contenta d'acquiescer avec un faible sourire.
Il les regarda se disperser dans leur voiture réciproque en se lançant des adieux alors que la plupart d'entre eux se reverraient au travail dès le lendemain.
Voilà, songea-t-il, ce que fait une famille qui s'aime quand elle se retrouve.
Pour eux, ce n'était rien d'autre qu'une journée ordinaire, au cours d'un week-end ordinaire, mais aux yeux de Buck, cela signifiait surtout que des moments merveilleux comme celui-ci pouvait exister.
Et peut-être, peut-être... lui serait-il possible d'en vivre d'autres à l'avenir.
