Buck admit bientôt que le vélo était une vraie bénédiction.

Il lui permettrait non seulement de rentrer chez lui entre deux services, les jours où il travaillerait midi et soir, mais aussi d'explorer la ville, ce dont il ne se privait pas. Le mardi, il fit le tour de deux ou trois boutiques d'antiquités, admira les aquarelles marines d'une galerie d'art, et sillonna les différents quartiers, en s'émerveillant des vastes vérandas et des porches qui ornaient les demeures huppées du front de mer. Le mercredi, il passa à la bibliothèque et flâna deux heures dans les rayons, avant de remplir de romans historiques les sacoches de son vélo.

Le soir, tout en lisant, Buck se surprenait à songer de temps à autre à Eddie.

En ayant fait ressurgir ses souvenirs d'enfance, il se rendit compte qu'il lui rappelait le père de Tyler. Lors de son année de seconde au lycée, Tyler avait vécu en face de chez lui, pendant deux trimestres, le temps que ses parents tentent de recoller les morceaux entre eux, et même si tous les deux ne se connaissaient pas bien à l'époque, Buck se remémorait les week-ends qu'ils avaient passé ensemble et qui avait forgé leur amitié par la suite.

Chaque samedi matin, il lançait la balle à son fils qui la rattrapait dans son gant. Il lui donnait des conseils sur la façon de se tenir et de lancer son bras. Parfois, il venait même corriger sa position, avec patience et Buck aimait vraiment les regarder.

Jamais son père ne lui avait proposer une quelconque activité à faire avec lui. Et pourtant ça paraissait si naturel. Il se demandait à quoi aurait ressemblé son existence si, il était né dans cette famille.

On sentait chez Eddie, ce même bonheur lorsqu'il était entouré de sa famille.

Il avait pu surmonter la perte tragique de son épouse et avait eu, en outre, assez de force pour aider son fils à aller de l'avant. Quand il avait évoqué sa femme, Buck s'était attendu à des paroles d'amertume et d'apitoiement sur lui-même, mais rien de ce genre.

Bien sûr, son visage trahissait le chagrin et la solitude lorsqu'il parlait d'elle, mais d'un autre côté, Buck n'avait pas eu l'impression d'être comparé à elle dans ses propos. Il semblait l'accepter tel qu'il était et, bien que ne sachant plus au juste à quel moment cela s'était produit, Buck prit conscience de son attirance certaine pour Eddie.

Ses sentiments n'en demeuraient pas moins compliqués.

Il lui fallait remonter à l'expérience vécue à New York pour qu'il se souvienne d'avoir laissé quelqu'un l'approcher autant, avoir confiance en son meilleur ami... et à l'époque, cela s'était terminé en cauchemar.

Mais il avait beau s'escrimer à garder ses distances, chaque fois qu'il voyait Eddie, un élément semblait les attirer l'un vers l'autre. Parfois par hasard, comme le jour où il avait rencontré Chris et qu'il l'avait empêché de se faire renverser. Ou celui de l'orage. Ou encore quand Chris l'avait supplié de les accompagner à la plage.

Jusqu'alors, Buck avait eu assez de jugeote pour se faire discret, mais c'était là tout le problème... Plus, il passait du temps avec Eddie, plus il avait le sentiment qu'il en savait bien plus qu'il n'en laissait paraître, et cela effrayait Buck. Il se sentait comme désarmé et vulnérable, et c'était en partie la raison pour laquelle il avait évité de se rendre au supermarché toute cette semaine.

Il lui fallait faire une pause pour réfléchir, pour décider, de ce qu'il devait faire.

Malheureusement, il avait déjà passé trop de temps à observer les petites rides au coin des yeux d'Eddie lorsqu'il souriait, ou la courbe des muscles de son torse athlétique alors qu'il émergeait des vagues. Il songeait aussi à la manière dont Christopher prenait la main de son père et à la confiance absolue que lui évoquait ce simple geste.

Au début, Ann avait fait une allusion dans ce sens, à savoir qu'Eddie était un homme bon, capable de prendre les bonnes décisions.

Et, même si Buck ne pouvait pas prétendre bien le connaître, il sentait d'instinct que c'était un homme digne de confiance. Quelles que soient les confidences qu'il lui ferait, il le soutiendrait. Tout comme, il ne trahirait pas ses secrets et ne s'en servirait jamais pour le blesser.

C'était irrationnel, illogique, et ça allait à l'encontre de toutes les promesses qu'il s'était faites en s'installant à Los Angeles, mais Buck se rendait compte qu'il souhaitait le connaître davantage. Il voulait qu'il le comprenne, ne serait-ce que parce qu'il éprouvait l'étrange sensation qu'il appartenait à ce type d'homme dont il pourrait, malgré lui, tomber amoureux.

Buck fit revenir la viande dans le jus et passa au dressage quand M. Martin entra dans la cuisine.

– Buck, lâcha-t-il excité. Quelqu'un pour toi en salle. Tu es demandé, mon garçon.

– Moi ? Pourquoi ? Un problème avec un plat ? s'inquiéta-t-il.

Il prenait des libertés avec la carte et les clients adoraient donc M. Martin le laissait faire. Il espérait que ça pourrait continuer comme ça. Inventer de nouveaux plats, innover, l'aidait à ne pas s'ennuyer.

C'était presque vital pour lui.

– Non, mon garçon. Ta famille est là.

– Ma famille ? répéta-t-il étonné.

Luis lui jeta un regard en haussant les sourcils.

Buck ne comprenait pas qui pouvaient être les personnes qui prétendaient être de sa famille. Il réprima un frisson en pensant à lui avant de se reprendre. Il n'utilisait pas sa véritable identité, il ne pouvait pas vraiment le retrouver, pas dans une ville comme Los Angeles. N'est-ce pas ?

Et puis M. Martin avait dit « sa famille », pas « son mari ».

– Allez va, l'encouragea Luis. Je tiens la cuisine en ton absence.

Buck le remercie et suivit son patron à la porte de la cuisine.

– La table du centre, lui souffla-t-il.

Et Buck passa les portes pour trouver immédiatement le regard d'Eddie.

Le jeune homme lui sourit et il sentit son ventre papillonner. Il s'avança dans la salle et Christopher se leva soudain de son siège pour le rejoindre.

– Buck, sourit-il.

Buck le rejoignit et le prit dans ses bras.

– Hey, salut mon pote, s'exclama-t-il. Quoi de neuf ?

– On voulait te faire une surprise ! dit-il.

– Eh bien, c'est réussi ! Je suis très surpris et très heureux de te voir.

Il se rapprocha un peu de la table, Christopher dans les bras et déjà Eddie était debout et venait à sa rencontre.

– Salut, souffla-t-il avec le sourire.

– Salut, répondit-il en rougissant.

Eddie récupéra son fils des bras du jeune homme et le passa sur sa hanche pour faire face à Buck.

– Ma tante et ma grand-mère voulaient te rencontrer. J'espère que ça va.

– Oh oui, bien sûr, souffla-t-il. Ils retournèrent à la table et Eddie déposa Christopher sur son siège.

– Buck, je te présente mon abuela Isabel et ma tia Pepa et...

– Dans mes bras, nieto, lâcha Isabel en se levant pour le serrer contre elle.

Buck lança un regard à Eddie qui semblait aussi étonné que lui mais répondit au câlin de la vieille femme.

– D'accord, souffla-t-il. Heureux de vous rencontrer, madame.

– Non pas madame, le gronda-t-elle. Abuela. Tu as sauvé mon bisnieto. Tu es la famille.

– Je... Merci, mada... Abuela, se corrigea-t-il à son regard.

– Bien, conclu-t-elle, en se réinstallant.

– Heureuse de vous rencontrer, enfin, lâcha la seconde femme en lui tendant la main. Appelez-moi, Pepa.

– Et bien, Pepa, tout le plaisir est pour moi.

– Est-ce que vous proposez des choses un peu plus... épicé ? s'enquit-elle en lui désignant la carte.

– Pepa, gronda Eddie le rouge aux joues.

– Et bien, répondit Buck. Non, pas encore du moins. Mais j'ai... Disons un peu expérimenté et je serais vraiment honoré que vous me donniez votre avis sincère sur l'une de mes créations. J'en serais d'autant plus honoré que se sont vos fantastiques Tamale et excellents enchiladas qui m'en ont soufflé l'idée Abuela et encore merci de m'avoir fait partager votre talent.

– Oh, charmeur, s'amusa-t-elle.

– Si vous me le permettez j'aimerais vous cuisiner cette exclusivité, s'exclama Buck.

Tout le monde hocha la tête.

– C'est un peu épicé, prévint-il à l'intention d'Eddie.

– Ça va allez, Buck, le rassura-t-il. Christopher a l'habitude.

– D'accord. Je vous dis à tout à l'heure, alors.

Buck retourna dans la cuisine et souffla.

Il avait peut-être mis la barre un peu haute mais il avait pris la décision de laisser une chance à Eddie et il devait absolument faire une bonne impression sur ses proches, ne pas tout gâcher comme à la plage.

Heureusement qu'il avait prévu de présenter son nouveau plat à son patron cet après-midi, il avait donc de quoi le cuisiner. Il lança la cuisson et soigna le dressage, avant d'envoyer les assiettes en salle.

– Allez Buck, ce n'est plus entre tes mains, lui souffla Luis. Et on a d'autres clients à servir.

– Ouais, tu as raison.

Il se remit au travail et son service passa relativement vite, avant que son patron ne revienne le chercher avec une mine réjouie.

– Ils ont aimé ? demanda-t-il nerveusement.

– Ils ont adoré, affirma-t-il en montrant les assiettes. Ils veulent te dire au revoir.

Buck déglutit et essuya ses mains moites sur son tablier. Il acquiesça et sortit de la cuisine. Il les retrouva à la porte du restaurant.

– Tout s'est bien passé ? s'enquit-il.

– C'était parfait, nieto, lui sourit Abuela. Vraiment parfait. Nous allons devoir échanger nos recettes.

– Ce sera avec plaisir, Abuela, sourit-il, heureux.

– Bravo, Buck, le félicita à son tour Pepa. Il est certain que nous reviendrons profiter de ta cuisine pleine de saveur.

– Heureux que cela vous ait plu.

– On se revoit bientôt, Buck, le salua Christopher.

Buck lui fit un signe de la main et il resta seul avec Eddie.

Eddie se mordit la lèvre et attrapa sa main. Buck croisa automatiquement ses doigts avec les siens.

– Est-ce que tu serais libre mardi soir ? lui demanda-t-il.

– Je... Ouais, admit Buck. Pourquoi ?

– Parce que je me demandais si je pouvais éventuellement t'inviter à dîner. Rien que nous deux, cette fois.

Buck savait qu'ils se trouvaient à un point décisif susceptible de changer la teneur de leur relation, mais en même temps, n'avait-elle pas déjà changé depuis le barbecue sur la plage, depuis qu'il avait laissé Eddie le toucher, lui tenir la main ?

Après ce qu'il croyait deviner dans l'expression d'Eddie, Buck désirait en avoir le cœur net... Et pour la première fois, il était sûr d'avoir envie d'être avec lui !

Dans le bref silence qui suivit, Eddie parut mal interpréter son attitude.

– Ce n'est pas grave, reprit-il. Je proposais ça si tu...

– Oui, dit-il en le regardant droit dans les yeux. Ça me ferait plaisir de dîner avec toi. Mais à une condition.

– Laquelle ?

– Tu en avez déjà trop fait pour moi et j'aimerais te rendre la pareille. C'est moi qui prépare le repas. Ok ? Chez moi ?

Il sourit, l'air soulagé.

– Ça sonne bien.