Le mardi suivant, Buck se leva plus tard que d'habitude.

Ces derniers jours, il avait fait quelques achats et redécoré un peu sa maison : des voilages pour la fenêtre du salon, deux ou trois petits tapis, des sets de table et des verres pour son dîner avec Eddie.

La veille au soir, il s'était affairé jusqu'à minuit passé, et avait conclu son ménage en tapotant les nouveaux coussins du canapé pour leur redonner du gonflant. Puis, il avait commencé à peindre directement sur le mur de la salle, une fresque à motif floral et il avait été se coucher à plus de quatre heures du matin.

Malgré les rayons de soleil qui traversaient la vitre et striaient son lit, se furent des coups de marteaux qui l'obligèrent à repousser les draps. Un regard furtif sur le réveil lui indiqua qu'il était déjà plus de neuf heures.

Quand il fut debout, Buck étouffa un bâillement, puis gagna la cuisine où il fit chauffer de l'eau, avant de sortir sous la véranda, en plissant les yeux à cause de la luminosité.

Ann était dehors, marteau à la main, prête à frapper de nouveau, quand elle l'aperçut.

– Je ne t'ai pas réveillé, si ?

– Ouais, mais ce n'est pas grave. Je devais me lever de toute manière. Qu'est-ce que tu fais ?

– J'essaie de réparer ce volet avant qu'il chute. Quand je suis rentrée hier soir, il était de travers, et je me suis dit qu'il allait lâcher au beau milieu de la nuit. Bien sûr, le simple fait d'imaginer le boucan que ça ferait m'a empêchée de fermer l'œil !

– Tu as besoin d'un coup de main ? proposa-t-il.

– Non, j'ai presque fini.

– Et un thé ?

– Super ! Je suis chez toi dans quelques minutes.

Buck regagna sa chambre, enleva son pyjama et enfila un short et un tee-shirt. Il se brossa les dents et se donna un coup de peigne, puis il vit Ann s'approcher de la maison. Il lui ouvrit la porte.

Une fois dans la cuisine, il remplit deux tasses et en tendit une à sa voisine.

– Ta maison prend vraiment tournure ! J'adore les tapis et c'est toi qui as peint ça ? C'est magnifique Buck !

Buck haussa les épaules d'un air modeste.

– Hmm... Merci. J'imagine que je commence à me sentir chez moi à Los Angeles. J'ai donc pensé que cette maison devait un peu plus me ressembler.

– C'est vraiment incroyable ! Tu te décides enfin à faire ton nid. C'est une bonne chose.

– Et chez toi, ça avance ? éluda-t-il.

– On commence à y voir plus clair. Je te montrerai quand ce sera prêt.

– Tu étais où, au fait ? Ça fait un moment que je ne t'ai pas vu.

Ann fit un geste vague.

– Je suis partie quelques jours pour le boulot, je suis allée voir du monde le week-end dernier, et puis j'ai bossé... Bref, tu connais la musique.

– Moi aussi, j'ai pas mal travaillé. J'ai présenté des nouveautés à M. Martin et dans huit jours, je commence les services du soir.

– Tu ne travailles pas ce soir alors ?

Buck but une gorgée de thé.

– Non, j'ai invité quelqu'un... à dîner.

Le visage d'Ann s'illumina.

– Je suis censée deviner qui ?

– Tu le sais déjà, répliqua Buck en tentant de réfréner la rougeur qui lui montait lentement aux joues.

– J'en étais sûr ! s'exclama Ann. C'est super ! Tu sais comment tu vas t'habiller ?

– Pas encore.

– Quelle importance ? Tu seras craquant, j'en suis sûre. Tu vas cuisiner ?

– C'est une évidence, s'offusqua-t-il. C'est mon job, je te rappelle.

– Et que vas-tu préparer ?

Quand Buck le lui expliqua, Ann haussa les sourcils, visiblement impressionnée, mais M. Martin lui avait encore donné de la nourriture et pas n'importe quoi.

Buck avait vraiment de la chance.

– Ça m'a l'air succulent. Ça va être génial ! Je suis contente pour toi. Pour vous deux, en fait. Tu te sens fébrile ?

– C'est juste un dîner...

– Je prends ça pour un « oui », dit-elle en lui faisant un clin d'œil. Dommage que je ne puisse pas vous espionner ! J'aimerais voir comment ça va se passer, mais je dois m'absenter.

– C'est vraiment dommage, ironisa-t-il la sachant parfaitement capable de venir nourrir sa curiosité sous ses fenêtres.

Ann éclata de rire.

– L'ironie ne te va pas. Mais, tu ne vas pas t'en tirer comme ça. Dès mon retour, tu as intérêt à tout me raconter en détail !

– C'est juste un dîner, répéta Buck.

– Ce qui signifie donc que ça ne te posera aucun problème de m'en parler.

– Je crois que tu as besoin de te trouver un autre passe-temps.

– Sans doute, admit Ann. Mais pour l'heure, ça m'amuse comme une folle de vivre par procuration puisque ma vie sentimentale est réduite à rien. Une fille a besoin de rêver, tu sais ?

Avant d'attaquer ses courses, Buck commença par une halte au salon de coiffure, où une jeune femme avec les cheveux bleu et un piercing dans le nez lui fit une vraie coupe de cheveux courte et stylée, sans cesser de jacasser du début à la fin.

Ça n'avait pas été facile de laisser quelqu'un lui couper les cheveux mais Buck devait admettre qu'il n'était pas assez doué avec des ciseaux et que ses cheveux ne ressemblaient à rien à force.

Eddie méritait un effort de sa part.

De l'autre côté de la rue se trouvait une boutique de mode un peu chic, et Buck s'y arrêta ensuite. Bien qu'il fût déjà passé devant à vélo, il n'y était jamais entré.

À vrai dire, il ne s'imaginait pas mettre un jour les pieds dans ce genre de magasin.

Pourtant, à mesure qu'il farfouillait dans les portants, Buck fut agréablement surpris, non seulement par la variété des articles, mais aussi par les prix. Du moins parmi ceux qui étaient soldés, sur lesquels il concentra toute son attention.

Faire son shopping seul dans une boutique de ce type lui laissait une drôle d'impression, dans la mesure où cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Si bien qu'en se changeant dans la cabine d'essayage, il retrouva une forme d'insouciance perdue des années auparavant.

Buck acheta deux articles en solde : une chemise bleue qui faisait ressortir la couleur de ses yeux et qui moulait ses muscles, juste comme il fallait, et une jolie ceinture en cuir pour agrémenter son jean. La ceinture était trop longue, mais refaire un trou pour la raccourcir ne poserait aucun problème.

Après avoir réglé ses achats, Buck se rendit deux enseignes plus bas dans un magasin de chaussures, où il s'offrit une paire de baskets blanches. Celles-ci étaient également soldées, et même si d'ordinaire l'idée de dépenser autant lui aurait donné des sueurs froides, grâce aux bons pourboires qu'il avait eus les semaines passées, Buck se permettait quelques folies.

Dans la limite du raisonnable, bien sûr.

Ensuite, il passa à l'épicerie, puis partit à vélo un peu plus loin pour achever ses emplettes au supermarché. Il prit son temps, ravi de parcourir les rayons, tandis que de vieux souvenirs troublants tentaient de l'assaillir, mais sans succès.

Quand il eut terminé, Buck rentra chez lui et commença à préparer le dîner.

En plat principal, il avait prévu des crevettes farcies à la chair de crabe et nappées d'une sauce aux langoustines. Buck dut exécuter la recette de mémoire, mais comme il l'avait réalisée une bonne dizaine de fois, il était certain de n'avoir rien oublié.

En guise d'accompagnement, il avait opté pour des poivrons farcis et du pain de maïs, et en entrée, il souhaitait proposer des morceaux de brie enrobés de bacon, sous une sauce aux framboises.

Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas cuisiné des plats aussi élaborés en dehors du restaurant, mais Buck avait toujours aimé cuisiner, d'aussi longtemps qu'il s'en souvienne. La cuisine demeurait la seule passion qui l'avait aidé à s'évader de son enfer.

Buck passa le reste de l'après-midi à s'activer en chantonnant.

Il prépara le pain de maïs qu'il mit au four, puis les ingrédients destinés aux poivrons farcis. Ces derniers allèrent au frigo, ainsi que les morceaux de brie au bacon. Une fois le pain cuit, il le fit refroidir sur le plan de travail, et s'attaqua à la sauce aux framboises.

Une recette facile : de l'eau, du sucre et des fruits...

Mais lorsque celle-ci fut prête, un parfum divin flottait dans la cuisine. La sauce alla également au frigo.

Tout le reste pouvait attendre.

Dans sa chambre, Buck perça un trou supplémentaire dans la ceinture, puis il fit une dernière inspection de la maison afin de s'assurer que tout soit parfait.

Enfin, il se déshabilla.

En se glissant sous la douche, il songea à Eddie, il revit son sourire tendre, la grâce athlétique de ses mouvements, et sentit naître un léger fourmillement au creux de son ventre. Malgré lui, Buck se demanda s'il prenait une douche au même moment.

L'idée lui plaisait et il voulait imaginer la sensation de ses mains sur son corps.

Mais ce n'est rien d'autre qu'un dîner, se rappela-t-il, tout en sachant déjà qu'il se voilait la face.

Il y avait désormais une nouvelle force en présence, quelque chose qu'il avait jusque-là tenté de nier. Buck était bien plus attiré par Eddie qu'il ne voulait l'admettre et, en sortant de la douche, il se dit qu'en l'occurrence, la prudence serait de mise. Eddie était le genre d'homme dont il savait qu'il pouvait tomber irrémédiablement amoureux, et l'idée l'effrayait.

Il ne se pensait pas prêt. Pas encore, en tout cas.

Pourtant, une petite voix lui soufflait à l'oreille qu'il l'était peut-être...

Après s'être séché, il se rasa, s'hydrata la peau à l'aide d'une lotion subtilement parfumée, puis enfila sa nouvelle tenue, y compris les baskets.

Lorsqu'il eut terminé, Buck recula pour se regarder dans le miroir.

Voilà, songea-t-il. C'est le mieux que je puisse faire !

Il se tourna d'un côté, puis de l'autre, rajusta sa chemise, avant de s'adresser un sourire. Cela faisait si longtemps qu'il ne s'était pas trouvé aussi beau.

Bien que le soleil fût sur le point de se coucher, il faisait encore chaud dans la maison et il ouvrit la fenêtre de la cuisine. La brise suffît à la rafraîchir pendant qu'il dressait la table.

Il y avait deux jours, alors qu'ils s'étaient rencontrés dans les allées du supermarché, Eddie avait proposé de lui apporter du vin, et Buck sortit donc deux verres à pied. Alors qu'il posait une bougie au centre de la table, il entendit un bruit de voiture.

En regardant la pendule, il constata que son invité était ponctuel.

Il prit une profonde inspiration, tentant de calmer sa nervosité. Puis, après avoir traversé le salon et ouvert la porte, il sortit sur la terrasse. Vêtu d'un jean et d'une chemise rouge sombre retroussée sur les bras, Eddie était appuyé contre la portière côté conducteur et se penchait dans le véhicule, manifestement pour y récupérer quelque chose.

Il avait les cheveux encore humides dans le cou.

Eddie sortit deux bouteilles de vin et fit volte-face. En voyant Buck, il parut se figer sur place, l'air incrédule. Baigné des derniers rayons du soleil couchant, Buck était magnifique et il ne put s'empêcher de l'admirer.

Il était visiblement subjugué et Buck goûta à cet instant magique, qu'il aurait souhaité voir s'éterniser.

– Tu es pile à l'heure...

Sa voix suffit à rompre le charme, mais Eddie continuait de le contempler.

Plutôt que de faire une remarque spirituelle afin de briser la tension, Eddie pensa malgré lui : Je suis vraiment dans la merde.

Et pas qu'un peu.

Il ignorait au juste quand tout cela avait commencé. Peut-être le jour où il avait vu Chris se presser dans les bras de Buck, après qu'il ait faillit se faire renverser, ou bien l'après-midi d'orage en le ramenant chez lui, ou encore le jour de la sortie à la plage. Tout ce qu'il savait, en revanche, c'était qu'il était sérieusement amoureux de cet homme et il ne pouvait que souhaiter la réciproque.

– Euh... oui, je crois..., balbutia-t-il, quand il eut enfin recouvré la parole.