Ils regagnèrent la cuisine quelques minutes plus tard.
Buck posa son verre sur le côté, puis il glissa les amuse-gueules et les poivrons farcis dans le four. Encore sous le choc du portrait à la fois précis et dérangeant qu'Eddie venait de dresser sur son passé, il n'était pas mécontent d'avoir les mains occupées.
D'autant qu'il avait du mal à comprendre qu'il puisse encore vouloir passer la soirée en sa compagnie. Et surtout, que lui-même veuille la passer avec lui. Tout au fond de son cœur, Buck n'était pas certain de mériter d'être heureux, pas plus qu'il ne se croyait digne de quelqu'un qui semblait... normal.
Tel était le secret honteux associé à son passé.
Non pas le fait qu'il ait été maltraité, mais qu'il puisse penser l'avoir en quelque sorte mérité parce qu'il avait laissé la situation se dégrader. Encore maintenant, il en éprouvait de la honte et se jugeait parfois d'une laideur repoussante, comme si les cicatrices laissées sur sa peau étaient la seule chose qu'il pouvait voir.
À présent, cela avait certes moins d'importance, parce qu'il sentait qu'Eddie avait la faculté de comprendre la honte qu'il pouvait ressentir.
Et de l'accepter aussi.
Buck sortit la sauce aux framboises du frigo et la fit réchauffer dans une petite casserole, puis il en nappa les morceaux de brie enrobés de bacon rôti avant de les poser sur la table. Se rappelant soudain qu'il avait posé son verre sur le plan de travail, il le récupéra et rejoignit Eddie à table.
– C'est juste une mise en bouche, annonça-t-il. Les poivrons sont un peu plus longs à cuire.
Il se pencha sur le plateau.
– À l'odeur déjà, ça m'a l'air appétissant ! C'est sur la carte du restaurant ? s'enquit-il en se servant une part dans son assiette.
– Non, c'est une recette personnelle.
Eddie lui sourit et en avala une bouchée.
– Wow, tu dois m'apprendre à faire ça !
Buck sourit à pleine dents.
– C'est bon ?
– Délicieux. Où as-tu appris à faire ça ?
– J'étais ami avec un cuisinier, dans le temps. Il m'avait dit que ce genre d'amuse-gueule connaissait toujours un franc succès.
Eddie découpa un autre morceau avec sa fourchette.
– Je suis ravi que tu restes à Los Angeles. Je m'imagine facilement en manger régulièrement, quitte à te soudoyer avec un bon vin pour que tu m'en fasses souvent.
– La recette n'est pas si compliquée.
– Tu ne m'as pas vu à l'œuvre dans une cuisine ! Je me débrouille bien pour nourrir Christopher, mais en dehors de ça, mes performances sont très limitées.
Il but une gorgée de vin.
– Je pense que le fromage se marierait mieux avec le rouge. Ça ne te dérange pas si j'ouvre l'autre bouteille ?
– Pas du tout.
Il alla ouvrir le pinot posé sur le plan de travail, pendant que Buck sortait deux autres verres du placard. Eddie les remplit et lui tendit le sien. Une fois de plus, ils se tenaient assez près l'un de l'autre pour s'effleurer, et Eddie dut lutter contre son envie de le prendre dans ses bras.
Mais il se ressaisit et s'éclaircit la voix.
– J'ai un aveu à te faire, mais surtout, ne l'interprète pas dans le mauvais sens.
Buck hésita.
– Je me demande pourquoi ça ne me plaît pas trop d'entendre ça, souffla-t-il.
– Je voulais simplement te dire que j'attendais cette soirée avec impatience. Pour ne rien te cacher... J'y ai pensé tout le week-end.
– Pourquoi prendrais-je ça mal ?
– Je n'en sais trop rien. Parce que tu es un homme exceptionnel ? Parce que du coup, je passe pour un type désespérément en manque d'affection et que les personnes spéciales comme toi n'aiment pas vraiment ça ?
Pour la première fois ce soir-là, Buck rit de bon cœur.
– Je ne te trouve pas « en manque ». Je conçois en revanche que tu sois parfois débordé par ton travail et Christopher, mais ce n'est pas comme si tu m'appelais tous les jours !
– C'est uniquement parce que tu n'as pas de téléphone ! lui rappela-t-il. Quoi qu'il en soit, je tenais à ce que tu saches ce que cette soirée signifiait pour moi. Je n'ai pas énormément d'expérience dans ce domaine.
– Les diners ?
– Les rencards en tête-à-tête. Ça fait un bout de temps, maintenant.
Bienvenue au club, songea Buck.
Mais cela lui plaisait, au fond.
– Sers-toi, reprit-il, en désignant les amuse-gueules. C'est meilleur quand c'est chaud.
Une fois les hors-d'œuvre terminés, Buck se leva pour jeter un coup d'œil aux poivrons dans le four.
Ensuite, il rassembla les ingrédients de la sauce aux langoustines et la fit revenir, puis commença à faire sauter les crevettes dans une poêle. Quand celles-ci furent cuites à point, la sauce était prête elle aussi.
Il déposa un poivron dans chaque assiette, entouré de son accompagnement. Puis, après avoir tamisé l'éclairage, il alluma la bougie au centre de la table. Dans les arômes de cuisine et la lueur vacillante, la pièce semblait métamorphosée et riche d'une multitude de promesses.
Ils dînèrent et bavardèrent gaiement, tandis qu'au-dehors les étoiles sortaient de leur cachette. Eddie le félicita à maintes reprises, en prétendant n'avoir jamais rien goûté de meilleur.
À mesure que la bougie se consumait et que la bouteille de vin se vidait, Buck le gratifia d'anecdotes sur son enfance à Hershey.
Alors qu'il s'était retenu de raconter à Ann toute la vérité, il livra à Eddie une version sans concession : le manque d'amour, les blessures et les os cassés, les disputes, la vérité sur sa naissance, et sa fugue à quinze ans.
Eddie l'écoutait en silence, sans émettre le moindre jugement.
Malgré tout, il ignorait ce qu'il pensait de son passé. Lorsqu'il acheva enfin son récit, Buck se demanda s'il n'en avait pas trop dit. Mais Eddie posa alors la main sur la sienne. Bien qu'il éprouvât de la gêne à croiser son regard, ils restèrent ainsi, sans que l'un veuille lâcher la main de l'autre, comme s'ils étaient seuls au monde.
– Je devrais sans doute me mettre à débarrasser, annonça-t-il enfin, en brisant la magie de l'instant.
Il recula sa chaise et Eddie, conscient que le charme était rompu, ne souhaita rien d'autre que de le retrouver.
– Je veux que tu saches que j'ai passé une superbe soirée, commença-t-il.
– Eddie... je...
Il secoua la tête.
– Inutile de dire quoi que ce soit...
Buck ne le laissa pas finir.
– J'y tiens.
Debout près de la table, les yeux brillant d'une émotion nouvelle, il enchaîna :
– J'ai passé un merveilleux moment, moi aussi. Mais je sais où tout ça va nous mener, et je ne veux pas te blesser.
Il soupira, s'arma de courage pour prononcer les paroles qui allaient suivre.
– Je ne peux rien te promettre. J'ignore où je me trouverai demain, et encore moins dans un an. Tu sais, quand j'ai pris la fuite, je pensais pouvoir tout laisser derrière moi et repartir de zéro. J'étais censé mener ma vie et faire comme si rien ne s'était passé auparavant. Mais comment faire une chose pareille ? Tu penses me connaître, mais moi-même, je ne suis plus certain de savoir qui je suis. Et même, si tu en sais beaucoup sur moi, tu es encore loin de la vérité.
Eddie sentit quelque chose se briser en lui.
– Tu es en train de me dire que tu ne veux plus me revoir ?
– Non, répliqua-t-il en secouant vivement la tête. Je dis tout ça parce que je veux justement te revoir, et ça m'effraie car je sais tout au fond de mon cœur que tu mérites mieux. Une personne sur laquelle tu peux compter. Sur laquelle ton fils peut, lui aussi, compter. Une femme peut-être bien.
– Buck...
– Comme je l'ai dit, tu ne sais pas certaines choses à mon sujet.
– Ces choses-là n'ont pas d'importance, insista Eddie.
– Comment peux-tu dire ça ?
Tous deux se turent un instant. Par la fenêtre, Eddie aperçut la lune, comme suspendue dans le ciel, au-dessus des feuillages.
– Parce que je me connais, reprit-il enfin, sachant qu'il était amoureux de lui.
Il aimait le Buck qu'il avait appris à connaître et aussi le Buck qu'il n'avait jamais eu la chance de rencontrer.
Il se leva de table et s'approcha de lui.
– Eddie... ça ne peut pas...
– Buck..., murmura-t-il, alors qu'ils restaient immobiles.
Puis il posa la main sur sa hanche et l'attira à lui.
Buck soupira, comme soulagé d'un lourd fardeau, et en affrontant le regard d'Eddie, il comprit soudain que ses frayeurs se révélaient injustifiées, qu'il l'aimerait quoi qu'il lui dise, qu'il l'aimait déjà et l'aimerait toujours.
Buck réalisa alors qu'il était lui aussi vraiment amoureux de lui.
Il s'abandonna à son étreinte, sentit leurs deux corps ne faire qu'un, tandis qu'il portait la main à ses cheveux. Il le caressa tendrement, à l'inverse de ce qu'il avait connu auparavant, et il le regarda, émerveillé, fermer les yeux. Il pencha la tête, tandis que leurs visages se rapprochaient.
Leurs lèvres se scellèrent, puis il céda totalement à ses caresses, ses baisers sur la joue, le cou, et se pencha en arrière, se délectant de la sensation qui l'enivrait. Il sentait ses lèvres humides effleurer sa peau et se pressa contre lui.
Voilà ce qu'on éprouve lorsqu'on est vraiment amoureux, songea-t-il. Et que l'amour est réciproque...
Buck sentit venir les larmes.
Il battit des paupières en tentant de ne pas pleurer, mais brusquement cela devint impossible. Il aimait Eddie et le désirait, mais souhaitait surtout qu'il aime le véritable Buck, avec son lot de fêlures et de secrets.
Il voulait qu'il sache toute la vérité.
Ils s'embrassèrent un long moment, leurs deux corps enlacés, la main d'Eddie lui caressant le dos et les cheveux. Il frissonna au contact de sa barbe naissante. Lorsqu'il promena un doigt sur la peau de son bras, il sentit une chaleur intense parcourir son corps.
– Je veux être avec toi mais je ne peux pas pour l'instant, murmura-t-il enfin, dans l'espoir de ne pas le vexer.
– Tout va bien. La soirée ne peut pas être plus magique qu'elle ne l'est déjà.
– Mais tu es déçu.
Il passa son pouce sur sa tâche de naissance et Buck adorait quand il faisait ça.
– Tu ne pourras jamais me décevoir.
Il reprit son souffle en essayant de se libérer de ses craintes.
– Il y a quelque chose que je dois te dire, insista-t-il.
– Ça n'a pas beaucoup d'importance, ce soir, mais je t'écoute.
Il posa sa tête contre son épaule et Eddie referma ses bras sur lui, le gardant dans un cocon protecteur.
– Je ne peux pas passer la nuit avec toi et je ne pourrai jamais t'épouser, soupira-t-il. Je suis marié.
– Je sais.
– Je suis désolé.
– Ça n'a aucune importance. Je suis conscient que la situation est loin d'être idéale mais tu sais que je suis loin d'être parfait moi aussi. Toi comme moi avons besoin de temps alors laissons-nous du temps. Quand tu seras prêt, si tu l'es un jour, je serai là. Je t'attendrai.
Il déposa un baiser sur ses cheveux et Buck se pelotonna plus fort contre lui.
– Je t'aime Buck. Tu n'as pas à me répondre si tu n'es pas prêt à le dire, peut-être que tu ne le seras jamais, mais ça m'est égal parce que je ne cesserai jamais de t'aimer.
– Eddie...
– Chut... Ne dis rien.
– Je crois que je dois te dire quelque chose d'autre sur moi, souffla-t-il en s'écartant de lui pour capturer son regard.
Eddie pencha la tête sur le côté curieux de ce que Buck avait à dire.
– Il est temps de te raconter une histoire. Mon histoire.
