Encore un chapitre difficile. Beaucoup de violence dans ce chapitre verbale et physique. Prenez soin de vous.

...

La neige tombait de nouveau quand Doug Kendall gara la voiture dans l'allée.

Il y avait des sacs de commissions sur la banquette arrière et Doug en saisit trois, avant de se diriger vers la porte. Il n'avait rien dit durant le trajet depuis le salon de tatouage, et pas grand-chose au supermarché. Il avait marché aux côtés de Buck dans les allées, tandis qu'il scrutait les gondoles à la recherche de promotions, en évitant de penser au portable dans sa poche.

Il avait senti tout le temps sa main dans le bas de son dos ou son bras s'attardant autour de sa taille. Encore aujourd'hui, il marquait son territoire en affichant qu'il le possédait et ça lui donnait la nausée.

Ils avaient un budget serré et Doug se mettait en colère s'il dépensait trop alors Buck vérifiait tout, comptant et recomptant chaque prix. Buck comprenait à quel point c'était difficile avec un seul salaire.

Presque la moitié passait dans le remboursement de leur crédit immobilier, les notes de cartes de crédit entamant une bonne partie du reste. La plupart du temps, ils prenaient leurs repas à la maison, mais Doug aimait les menus complets, avec un plat principal, deux accompagnements, et parfois une salade.

Par ailleurs, il refusait de manger les restes, même si leur budget n'était pas extensible. Buck devait donc programmer les menus avec soin et il découpait les bons de réduction dans le journal. Lorsque Doug régla les courses, il lui tendit la monnaie du salon et le reçu. Il compta l'argent, en veillant à ce qu'aucun cent ne manque.

Une fois chez eux, Buck se frotta les bras pour se réchauffer.

La maison était ancienne et l'air glacé s'insinuait par-dessous la porte d'entrée et par les interstices des fenêtres. Mais Doug se plaignait des factures de chauffage et lui interdisait de monter le thermostat. Lorsqu'il était au travail, Buck restait en sweat-shirt et en pantoufles dans la maison, mais quand il se trouvait là, Doug souhaitait le voir habillé de façon élégante et sexy et Buck devait porter en toute occasion des vêtements fins très près du corps.

Doug posa les sacs de courses sur la table de la cuisine.

Buck se débarrassa des siens, tandis que son mari s'approchait de leur cave à vin réfrigérée. Il en sortit une bouteille qu'il déboucha, avant de se servir un verre et de lui en déposer un sur le comptoir.

Il déposa un tendre baiser sur sa joue et Buck lui fit un sourire.

Puis, il l'abandonna pour se rendre au salon, où il l'entendit allumer la télévision sur la chaîne ESPN. Le présentateur parlait des Patriots et des matchs éliminatoires, ainsi que de leurs chances de gagner de nouveau le Super Bowl. L'an dernier, Doug les avait vus jouer, il était fan depuis son enfance.

Buck retira sa veste et glissa la main dans sa poche.

Il disposait de deux ou trois minutes, et il espérait que cela suffirait. Après avoir jeté un coup d'œil au salon, il s'approcha rapidement de l'évier. Dans le placard au-dessous, il y avait une boîte d'éponges abrasives. Il posa le portable tout au fond, puis replaça les éponges par-dessus. Il referma le placard doucement, avant de s'emparer de sa veste, s'inquiétant de ne pas avoir le visage tout rouge et priant pour que Doug ne l'ait pas vu faire.

Buck prit ensuite une longue inspiration pour se ressaisir, il mit la veste sur son bras, puis il traversa le salon pour gagner la penderie de l'entrée. La penderie parut à des kilomètres de lui et Buck en avait des sueurs froides qui lui coulaient le long de la colonne vertébrale, mais il tenta d'ignorer cette sensation. Il savait Doug capable de lire dans ses pensées, de deviner ce qu'il avait fait, mais heureusement il ne se détourna pas de l'écran.

De retour dans la cuisine, Buck commença enfin à respirer plus calmement.

Il se mit à déballer les commissions, encore un peu chancelant de ce qu'il venait de faire, tout en sachant qu'il devait se comporter normalement.

Doug aimait vivre dans un intérieur impeccable, surtout la cuisine et la salle de bains. Il rangea le fromage et les œufs dans leurs compartiments respectifs du frigo, puis sortit les anciens légumes du tiroir, qu'il nettoya, avant de mettre les frais au fond.

Il conserva une poignée de haricots verts et récupéra une dizaine de pommes de terre roseval dans un panier du garde-manger. Il laissa un concombre sur le plan de travail, ainsi qu'une laitue iceberg et une tomate, pour préparer une salade. Le plat principal consistait en des filets de bœuf marinés. Il les avait préparés la veille avec du vin rouge, du jus d'orange et d'ananas, du sel et du poivre. L'acidité des jus de fruits attendrissait la viande et lui offrait davantage de saveur.

Le tout se trouvait dans une cocotte posée en bas du réfrigérateur.

Buck rangea le reste des courses, en plaçant toujours les produits anciens à l'avant et les récents au fond. Puis, il sortit un couteau du tiroir, prit la planche à découper et se mit à fendre les pommes de terre en deux. Il huila une plaque de cuisson, alluma le four, et assaisonna les pommes de terre de persil, de sel, de poivre et d'ail. Il les cuirait avant les filets de bœuf et devrait les réchauffer ensuite.

Les filets seraient quant à eux grillés.

Doug aimait que les ingrédients de ses salades soient finement tranchés, avec du roquefort émietté, des croûtons et une sauce italienne. Il coupa la tomate en deux ainsi qu'un quart du concombre, avant d'emballer le reste dans un film plastique et de le ranger au frais.

Comme il ouvrait la porte du frigo, il aperçut Doug appuyé contre le chambranle de l'entrée du salon. Il but une gorgée de son vin tout en continuant d'observer Buck et d'occuper l'espace par sa seule présence.

Il ignore que j'ai quitté le salon de tatouage, songea-t-il. Il ne sait pas non plus que j'ai acheté un téléphone jetable. Sinon il aurait dit... ou fait quelque chose.

– Filets de bœuf, ce soir ? demanda-t-il enfin.

Buck referma le réfrigérateur et continua de s'affairer pour tromper sa terreur.

– Oui, répondit-il. Je viens d'allumer le four, alors c'est l'affaire de quelques minutes. Je dois d'abord faire cuire les patates.

Doug ne le quittait pas des yeux et Buck sentit le mal-être tenter de se frayer un chemin le long de ses os.

– Je peux voir ? demanda-t-il d'une voix enjôleuse.

Buck tressaillit avant de se reprendre.

– Je dois sûrement le nettoyer avant, tu sais, ça a dû saigner...

Doug posa son verre sur le comptoir et vint coller son corps au sien. Buck tenta de ne pas se laisser submerger par la peur et de refreiner ses tremblements.

– Tu as dit que ça me plairait et je veux voir, insista-t-il en tirant sur sa chemise.

Buck le laissa faire.

De toute façon, ça n'avait jamais servi à rien de se débattre.

Doug retira le pansement et observa le tatouage en passant le pouce dessus. Buck pensa qu'il allait devoir le nettoyer rapidement pour éviter l'infection.

– Le tatouage est réussi, observa-t-il après une minute de silence. Le dessin est de toi ?

– Oui, lui sourit-il.

– Tu es toujours aussi doué.

– Merci mais la fille a fait du bon boulot.

Buck revint à sa planche à découper. Il entreprit de trancher finement la tomate pour tromper sa peur.

– Pas trop gros, les morceaux, prévint Doug en hochant la tête dans sa direction.

– Je sais, dit-il en souriant, tandis qu'il retournait vers le freezer.

Buck le vit reprendre son verre du coin de l'œil. Doug s'accouda au plan de travail en regardant le vin tourner dans son verre.

– De quoi tu as parlé pendant que la fille s'occupait de toi ?

– De pas grand-chose, admit-il. Juste les trucs habituels, histoire de meubler un peu...

Il remua son verre et le vin tourna encore.

– T'as parlé de moi ?

– Non.

Il savait qu'il n'aurait pas apprécié, et il hocha la tête.

Buck continuait d'émincer ses crudités et Doug posa son verre sur le plan de travail, avant de s'avancer vers lui.

Il se tint derrière lui et le regarda par-dessus son épaule découper la tomate en tout petits dés, alors qu'il collait son bassin au sien. Il sentit son souffle sur sa nuque et se retint de tressaillir alors qu'il laissait son nez glisser sur la peau derrière son oreille. Sachant ce qu'il attendait de lui, Buck reposa le couteau et se retourna en mettant les bras autour de son cou.

Il l'embrassa tout doucement. Il connaissait ses préférences, et il ne vit pas venir la gifle jusqu'à ce qu'il en sente la douleur cuisante sur sa joue.

– Tu m'as fait perdre tout mon après-midi ! le gronda-t-il.

Il lui agrippa les bras en serrant fort.

Un rictus de colère déformait sa bouche et ses yeux se plissèrent de fureur. Buck voyait ses yeux briller d'une rage sourde.

Il était terrifiant.

– J'ai sacrifié mon seul jour de congé pour t'emmener dans ce putain de salon de tatouage en plein centre-ville pour que tu te fasses faire cette merde ?

Buck se débattit, tenta de se détacher de lui, et il le lâcha enfin. Il secoua la tête, les muscles de sa mâchoire palpitaient.

– Je suis désolé, répondit Buck en se tenant la joue.

Il se retint de lui cracher au visage que jamais il ne laisserait son nom s'imprimer sur sa peau. Il l'avait déjà marqué à vie en le frappant.

Buck trouvait ça suffisant.

– Désolé ? grimaça-t-il en le regardant droit dans les yeux, avant de secouer de nouveau la tête. Tu aurais au moins pu me faire plaisir, non ? Je ne demande pourtant pas grand-chose, juste un peu de reconnaissance pour tout ce que je fais pour toi. Bon sang, c'est si compliqué pour toi de penser à quelqu'un d'autre qu'à ta petite personne ?

Il tendit la main pour l'attraper, et Buck essaya de lui échapper dans un vain et stupide instinct de survie.

Mais Doug était décidé à frapper et il ne put l'éviter. Il cogna fort et son poing atteignit Buck au creux du dos. Il en eut le souffle coupé, un voile noir troubla sa vision, comme si un couteau l'avait transpercé.

Il s'écroula par terre, les reins en feu, la douleur parcourant ses jambes et sa colonne vertébrale. La tête lui tournait, et quand il essaya de se redresser, le mouvement ne fit qu'aggraver son vertige.

– T'es qu'un sale égoïste ! cracha-t-il en le regardant de toute sa hauteur.

Buck ne dit rien.

Il ne pouvait plus parler, même plus respirer.

Il se mordit la lèvre pour ne pas hurler et craignit même de trouver du sang dans ses urines le lendemain matin. La douleur intense lui faisait l'effet d'une lame de rasoir découpant sa chair.

Comme à chaque fois que l'enfer s'abattait sur lui.