Buck était assis sur la terrasse en compagnie d'Eddie.
Au-dessus d'eux, les étoiles parsemaient le ciel insouciant des drames qui pouvait se dérouler sous leurs lumières. Pendant des mois, Buck avait tenté de refouler ses souvenirs pour se concentrer uniquement sur ce qui pouvait le faire avancer.
Buck ne voulait pas se souvenir de Doug, il ne voulait pas penser à lui. Il voulait l'effacer totalement de sa mémoire, ne plus jamais le voir ressurgir dans sa vie ou ses cauchemars.
Pourtant, il resterait toujours là, hantant ses pas et ses souvenirs, comme tapis dans l'ombre, attendant qu'il baisse sa garde pour pouvoir lui sauter dessus.
Eddie n'avait pas dit un mot, alors que Buck lui racontait son passé misérable et honteux, son fauteuil tourné vers le sien, la respiration lente et tranquille, dans une posture tout à fait détendue, mais s'il avait été dans un autre état d'esprit il aurait sans doute senti son sang bouillir de là où il se trouvait.
Mais Buck n'était pas en état.
Il avait parlé à travers ses larmes, sans même savoir s'il pouvait dire le mot suivant, s'il arriverait au bout de son histoire. Il s'était exprimé, sans émotion, presque en transe, comme s'il relatait des événements vécus par quelqu'un d'autre. Comme s'il n'avait pas été le protagoniste principal de sa propre histoire.
Lorsqu'il eut terminé, Eddie, bien que d'apparence tranquille, avait une boule à l'estomac.
Buck ne pouvait même pas détacher ses yeux du sol en lui parlant, sa voix brisée, parfois pas plus forte qu'un murmure.
Eddie avait entendu d'autres versions de la même histoire lors d'appels, mais cette fois, c'était différent. Buck n'était pas seulement une victime, mais son ami, l'homme dont il était tombé amoureux. Et si la douleur qu'il avait ressentie, quand cela était arrivé à sa propre sœur, l'avait transpercé, c'était encore pire avec Buck.
Eddie se pencha pour caresser délicatement sa tâche de naissance.
Au contact de son pouce, Buck tressaillit un peu avant de se détendre et de se pencher sur le touché. Il exhala un long soupir. Il était fatigué.
Fatigué de parler de son passé et d'avoir peur sans cesse de le voir revenir dans son présent. Il avait besoin de sérénité, de se sentir en sécurité pour pouvoir envisager son avenir sereinement.
– Tu as pris la bonne décision en t'en allant, dit-il d'une voix douce, bienveillante.
Buck mit un certain temps avant de réagir.
– Je sais.
– Et ce qui s'est passé, tout ça, tout ce qu'il t'a fait subir, ça n'a rien à voir avec toi.
Il se mit à scruter l'obscurité refoulant ses larmes, essayant de se reprendre malgré le tourment de ses pensées.
– Si, dit-il. Je l'ai choisi. Je l'ai épousé. Je l'ai aimé. Je l'ai laissé faire une fois, puis ça s'est reproduit, et ensuite, c'était trop tard. J'ai continué à cuisiner et à faire le ménage pour lui. J'ai fait l'amour avec lui, à chaque fois qu'il en avait envie. Je lui ai fait croire que je l'aimais toujours.
– Tu as fait ce que tu devais faire pour survivre, Buck, insista-t-il d'une voix douce.
Buck garda le silence.
Les criquets stridulaient et les sauterelles bruissaient dans les arbres. Ses amis ailés avaient abandonné leur nid depuis longtemps, emmenant leur progéniture dans le grand monde.
– Je n'aurais jamais cru qu'un truc pareil pouvait arriver, tu sais ? reprit-il. Mon père n'était pas le père de l'année et encore moins le mari idéal, mais il n'était pas violent. Il n'aurait jamais pu faire une chose pareille. Ma mère n'aurait jamais toléré qu'il lève la main sur moi, et pourtant elle ne m'aimait pas beaucoup. Je me suis montré tellement... faible. J'ignore pourquoi je l'ai laissé me faire ça.
– Parce que comme tu l'as dit, tu l'as aimé, expliqua Eddie d'une voix posée. Tu lui faisais confiance et tu l'as cru quand il t'a promis de ne plus recommencer. Et puis, il est devenu de plus en plus violent, tout en se contrôlant suffisamment pour que tu croies encore qu'il pourrait changer... jusqu'à ce que tu finisses par comprendre que cela n'arriverait jamais.
À ces mots, Buck prit une profonde inspiration et baissa la tête, les épaules parcourues de légers spasmes. Il se sentait si minable, indigne d'être aimé correctement.
À la vue de l'expression même de sa souffrance, Eddie sentit sa gorge se serrer de rage en songeant à la vie qu'il avait vécu, et de tristesse en réalisant qu'il la vivait encore, du moins en pensées. Il n'osait imaginer ce qu'il pouvait ressentir ayant peur tout le temps que son mari le retrouve, que tout recommence.
Il avait envie de le serrer dans ses bras, mais il savait que, pour l'instant, à ce moment précis, Buck ne le souhaitait pas. Il était fragile, tendu.
Vulnérable.
Buck mit quelques minutes avant de cesser enfin de pleurer. Ses yeux étaient rouges et bouffis. Il était vraiment doué pour tout gâcher.
– Désolé de t'avoir raconté tout ça, déclara-t-il, la voix encore heurtée. Je n'aurais pas dû.
– Je suis heureux que tu l'aies fait, l'apaisa-t-il.
– Je l'ai fait parce que tu étais déjà au courant.
– Je sais mais ça n'en est pas moins courageux pour autant.
– Mais tu n'avais pas besoin de savoir en détail tout ce que j'ai dû faire, lâcha-t-il en haussant les épaules.
– Ne t'inquiète pas pour ça.
– Je le déteste, tu sais ? Tellement. Mais, je me déteste aussi. J'ai essayé de te dire que j'étais mieux tout seul. Je ne suis pas celui que tu crois, celui que tu crois connaître.
Il était de nouveau au bord des larmes et Eddie finit par se lever.
Il lui prit la main, souhaitant le voir se lever à son tour. Buck s'exécuta mais refusa de le regarder. Eddie réprima la colère que lui inspirait le mari de Buck et conserva une voix douce.
– Regarde-moi, reprit-il en l'obligeant de son doigt à relever le menton.
Il résista au début, puis céda et le regarda dans les yeux.
– Regarde dans mes yeux et dis-moi que tu n'y vois pas de l'amour, de la tendresse et du désir parce que c'est ce que je ressens pour toi. Et quoi que tu aies pu faire, quoi que tu puisses me dire sur ton passé, rien ne pourra changer ce que j'éprouve pour toi. Absolument rien, Buck. Parce que tu n'es pas en cause ici, tu ne l'as jamais été. Ce qui t'es arrivé n'a jamais été de ta faute. Tu es parfait tel que tu es, l'homme fantastique que j'apprends à connaitre, celui que j'aime.
Buck le regarda en silence, il avait envie de le croire. Il savait au fond de lui qu'il disait vrai, et il se sentit capituler tout au fond de lui-même.
– Mais...
– Il n'y a pas de « mais ». Tu te vois comme quelqu'un qui ne pouvait pas s'enfuir. Je vois au contraire l'homme courageux qui s'est échappé. Tu te vois comme quelqu'un qui devrait éprouver de la honte ou de la culpabilité pour avoir laissé la situation se dégrader. Je vois un homme doux et beau, qui devrait ressentir de la fierté. C'est comme ça que je te vois, comme ça que je t'ai toujours vu, depuis le premier jour.
– Je crois que tu as besoin d'une paire de lunettes pour y voir plus clair, répliqua-t-il en souriant.
– Ne te laisse pas abuser par mes rides, rit-il en lui montrant le coin de ses yeux. Ma vue est excellente.
Il s'approcha de lui, s'assurant d'avoir dissipé toutes ses craintes, avant de se pencher pour l'embrasser. Ce fut bref et d'une douceur extrême. Prudent et tendre. Ça faisait presque mal de se rendre compte que c'était à ça que ça aurait toujours dû ressembler.
– Je regrette simplement que tu aies dû traverser un tel enfer.
– Je n'en suis pas encore sorti.
– Tu crois qu'il est à ta recherche ?
– Oui. Et il ne s'arrêtera jamais, pas temps qu'il ne m'aura pas retrouvé. Quelque chose ne tourne pas rond chez lui. Il est... fou.
Eddie réfléchit.
– Je sais que je ne devrais pas te poser la question, mais n'as-tu jamais pensé à appeler la police ?
– Si..., soupira Buck. Je les ai appelés une fois.
– Et les flics n'ont rien fait ? s'étonna-t-il.
– Ils sont venus chez moi et m'ont parlé. Ils m'ont convaincu de ne pas porter plainte.
– C'est n'importe quoi, s'offusqua-t-il.
Eddie ne comprenait pas mais il se réservait le droit d'en discuter avec Athena qui se ferait un plaisir de démolir la carrière de ces incapables, même s'ils se trouvaient à l'autre bout du pays.
Quand elle saurait une chose pareille, plus rien ne pourrait l'arrêter.
– C'est complètement logique au contraire, répondit Buck dans un haussement d'épaules. Doug m'avait prévenu que ça ne servirait à rien de les appeler.
– Est-ce qu'il a la police dans sa poche ?
C'était la seule raison logique. Si le mari de Buck était riche et influent dans sa ville alors il avait peut-être quelques gros bonnets dans la poche qui le protégeaient.
Buck soupira encore, en songeant qu'il n'avait plus qu'à tout lui dire à présent.
– Pire que ça, il est l'un des leurs, avoua-t-il enfin. Il est inspecteur de police à Boston. Et il ne m'appelait pas Buck, ajouta-t-il, le regard empreint de désespoir. Il m'appelait Evan.
